| n° 23527 | Fiche technique | 51497 caractères | 51497 8973 Temps de lecture estimé : 36 mn |
28/02/26 |
| Présentation: Ce texte historique est une uchronie. Je suppose qu’il sera très facile de reconnaître l’époque concernée. La chronologie officielle a parfois été un peu bousculée, et même beaucoup à certains endroits | ||||
Résumé: Mon royal père a mis du temps à obtenir des héritiers avec la Reine en titre avec laquelle il était en froid. Mais à la faveur d’un orage, leur relation s’est nettement réchauffée, puisque neuf mois plus tard, mon aîné est venu au monde. | ||||
Critères: #historique jeunes | ||||
| Auteur : Patrik Envoi mini-message | ||||
| Collection : Les petits secrets que l'Histoire vous a cachés |
Ce texte historique est une uchronie. Je suppose qu’il sera très facile de reconnaître l’époque concernée. La chronologie officielle a parfois été un peu bousculée, et même beaucoup à certains endroits. Bonne lecture :)
Mon royal père a mis du temps à obtenir des héritiers avec la Reine en titre avec laquelle il était en froid. Mais à la faveur d’un orage, leur relation s’est nettement réchauffée, puisque neuf mois plus tard, mon aîné est venu au monde. Une grosse année plus tard, je l’ai suivi. Bien que je ne sois pas destiné à régner, mon éducation est soignée, mais j’ai moins de contraintes que mon frère, ce qui m’arrange.
Notre père est décédé assez rapidement après nos naissances, il était de santé fragile. J’ai de vagues souvenirs de lui, telle une ombre lointaine. Mais son visage est resté présent sur divers tableaux qui parsèment le palais. Mais il y a quand même une différence entre ce que je vois et ce que je me rappelle.
Je m’entends bien avec le jeune Roi en titre, notre mère régnant actuellement à sa place, aidée par son Éminence, un homme affable en façade mais assez retors en coulisses. Mon frère a une opinion tranchée sur ce religieux :
Je réponds franchement :
Contrairement à ce qu’il se passe souvent dans les grandes familles, mon frère et moi utilisons le tutoiement entre nous, afin de marquer un certain rapprochement. Notre prime enfance n’a pas toujours été sereine, nous avons dû souvent fuir à cause de l’agitation des Grands, ce qui nous est resté en mémoire et ce qui soude notre fratrie, bien que nous soyons différents, lui et moi, en ce qui concerne le caractère.
Contrairement à notre père, notre grand-père a eu beaucoup d’enfants. Résultat, j’ai beaucoup d’oncles et de tantes par la main gauche. Mon préféré est César, un nom de conquérant qui lui va bien. Autour de moi, on murmure qu’il ressemble énormément à son père, aussi bien par le physique, la jovialité et les femmes, ce qui n’exclut pas une certaine fermeté.
C’est auprès de lui que je décide de me renseigner :
Me jetant à l’eau, je lui explique que les jeunes filles, les jeunes femmes et les femmes m’intriguent et m’attirent, surtout leurs courbes. Il se met à rire :
Mon oncle explique :
Je sais que je peux avoir confiance en cet oncle, son comportement passé et présent abonde dans le bon sens, du moins à mes yeux. Je réponds :
J’ai ensuite droit à un petit cours fort bien amené, durant lequel j’en apprends déjà beaucoup plus que je ne l’aurais pensé. Mon oncle est un bon allié.
Le lendemain, les neveux reviennent à la charge. J’applique illico ce que mon cher oncle m’a dit, je dégaine illico mon épée, celle en métal, et je commence à les poursuivre pour leur faire passer le goût de revenir m’agacer. Après une longue cavalcade, ils se réfugient dans la pièce où leur oncle s’entretient avec ma mère.
M’avançant vers les deux adultes, si j’excepte les conseillers présents à leurs côtés, je mets les points sur les i en regardant l’oncle de mes fâcheux :
Même s’il émane d’un diplomate, je suis néanmoins flatté par ce compliment. Épée en main, je me plante devant le Cardinal :
Puis je me tourne vers ma mère, qui est restée muette depuis mon entrée :
Ceux-ci affichent un sourire crispé. Sans attendre la réponse, je m’incline :
Tournant le dos, je m’éloigne. Quand je m’apprête à franchir la porte, ayant l’ouïe fine, j’entends le Premier Ministre chuchoter à ma mère :
Un léger sourire se dessine sur mon visage, je sens qu’une nouvelle vie s’ouvre devant moi.
Depuis mon petit coup d’éclat, je fréquente beaucoup les demoiselles, et certaines restent parfois le soir dormir avec moi. Très vite, j’acquiers la réputation de faire attention, ce qui augmente l’intérêt des jeunes filles à mon égard. C’est tout juste si je ne suis pas considéré comme un initiateur, moi, un débutant !
J’adore les courbes féminines, je ne me lasse pas de les caresser, de les patiner, de les bisouter. Le fameux « congrès » naturel m’intéresse moins. Quoique mon oncle César m’a expliqué comment je pouvais contourner le problème…
Durant ce temps, au grand désespoir de notre mère et d’une partie de son entourage, au fil des semaines et des mois, mon frère s’affiche ostensiblement avec divers mignons qui lui servent aussi de garde rapprochée, ce qui rappelle des faits connus sous les Valois, avant l’avènement de mon grand-père au trône. À ce qu’il paraît…
Durant ce temps, mon oncle me prodigue toujours divers conseils, surveillant mon évolution dans divers domaines :
Curieusement, mis à part mon oncle César et mon frère, on me donne à présent du « vous », y compris ma mère, comme si mon intérêt pour les femmes était un passeport pour l’étage supérieur.
Comme souvent, je m’entretiens dans un petit salon privé avec mon frère, même si ça ne semble pas toujours plaire à certains mignons de son entourage, car je ne suis pas de leur monde, mais étant le frère du Roi, il leur est difficile de me barrer la route, d’autant que celui-ci aime bien bavarder avec moi. Sans oublier l’épisode de l’épée qui reste présent dans divers esprits…
Tandis que nous discutons de nos loisirs respectifs, mon frère s’amuse :
Je me mets à rire doucement :
Il réprime un frisson de dégoût :
Mon aîné regarde le paysage par la fenêtre :
Je réfléchis fugacement :
Il lève les bras au ciel, ou plutôt au plafond :
Je me contente de lever les yeux au plafond : mon frère n’est pas vraiment taillé pour le rôle qui l’attend. J’espère que ses futurs ministres seront nettement plus à la hauteur.
J’avais raison pour l’Infante, c’est elle qui a été choisie. On ne peut pas dire que ça enchante mon cher frère ! Pourtant, d’après son portrait (qui date un peu), elle n’est pas laide, mais les peintres enjolivent souvent un peu trop. De plus, être mignonne n’est ce qui importe le plus, il y a aussi le caractère, car il vaut mieux une Suzon normale et vivable qu’une Aphrodite divine mais invivable.
Pour des raisons qui touchent à l’orgueil, la promise ne vient pas au promis et vice-versa. La rencontre se déroulera à Saint-Jean-de-Luz, juste à la frontière. Mon frère a jeté tout son poids dans la balance pour que le mariage ne soit pas célébré sur place, mais plutôt des simili-fiançailles, argumentant qu’il faut que les époux s’acclimatent auparavant.
Puis, soudainement, il change d’avis, refusant de faire le moindre déplacement pour accueillir sa fiancée. Je soupçonne fortement les mignons de mon frère d’être pour quelque chose dans le subit revirement royal.
Notre mère a beau dire et faire tout ce qu’elle veut et peut : raisonner, dialoguer, menacer, maudire, idem pour son Éminence, rien n’y fait. Je suis même mis à contribution :
Entendant cette vérité, la Reine-Mère grimace :
Après mon intervention, à la grande satisfaction de bien des gens, le Roi en titre accepte néanmoins de faire le trajet, sans trop rechigner. J’avoue que je lui ai vendu le déplacement comme une bonne façon de se faire acclamer par le bon peuple et de visiter un peu le sud-ouest du pays, dont le climat est plus clément, avec des spécialités locales plus goûteuses.
Au vu et au su de la conséquence de ma démarche, ma mère me félicite :
Tout en me fixant du regard, le Cardinal abonde dans son sens :
Et c’est ainsi qu’après trois bonnes semaines de voyage, nous nous sommes retrouvés à Saint-Jean-de-Luz, sur un pont spécialement construit pour l’occasion.
Le fameux moment est arrivé, celui où les deux promis doivent se rencontrer au milieu du pont complètement fleuri. Bien que je ne sois pas très « botanique », je reconnais que c’est une réussite. Malheureusement, je ne peux pas dire la même chose concernant ce premier contact, mon frère est maussade, mais au moins, il joue a minima le jeu.
Le couple s’approche de la berge où je me tiens debout, ce qui me permet de bien contempler mon éventuelle belle-sœur. Oui, le peintre n’a pas été fidèle à son modèle, mais la version vivante que j’ai sous les yeux est meilleure, plus naturelle que celle sur toile qui était trop guindée. Je ne saurais dire pourquoi, mais c’est ce que je ressens.
D’un ton neutre sans chaleur, mon frère fait les présentations en commençant par ma mère, puis notre Premier Ministre, puis divers Grands qui ont fait le voyage avec nous. Quand il arrive devant moi, il annonce :
M’inclinant, je capture posément la main de la demoiselle afin de déposer un baiser sur ses doigts. Un baiser assez appuyé, je l’avoue. Mon frère saute sur l’occasion en annonçant posément à sa voisine :
Puis nous tournant le dos, il s’éloigne pour rejoindre ses mignons, sous l’œil consterné de la plupart des personnes présentes. Assez interloquée par la tournure des événements, la fiancée me demande de son agréable voix teintée d’un léger accent :
Assez affligé par l’attitude de mon idiot de frère, je décide d’être à moitié franc :
Durant ce temps, le Roi a rejoint ses mignons qui sont en train de rire en douce. La Cour est consternée, ma mère est proche de l’effondrement, et son Éminence serre les dents, ce qui est rare chez lui. Personne ne bouge, le silence est pesant. Ma voisine est assez perdue, et sa suite ne sait pas quelle attitude adopter.
Je décide de prendre l’initiative, je tends ostensiblement mon bras à la jeune fille :
Elle hésite un peu, puis elle se décide à prendre mon bras. Je lui adresse un large sourire :
Accrochée à mon bras, elle dit à voix basse :
La tête haute, elle et moi passons devant les gens de la Cour. Devant ma mère, je dis simplement :
Ce qui est mon intention, d’autant que je sens que ce ne sera pas une charge désagréable. Bien que mon frère soit royalement absent auprès de sa fiancée, j’occupe sa place, expliquant le fonctionnement de la Cour et de diverses autres choses, tandis que le convoi repart vers la Capitale.
Inutile de dire que cette étrange situation ne plaît pas à beaucoup de personnes, en premier lieu le Cardinal et la Reine-Mère, mais rien n’y fait (cajoleries ou menaces), le Roi s’obstine dans sa bouderie, visiblement entretenue par sa troupe de mignons. Son Éminence a réussi à obtenir des émissaires de l’Infante de rapporter au royal père que tout s’est bien passé. Un certain nombre de pièces d’or ont alors changé de propriétaire.
Ça va faire quinze jours que nous sommes revenus au palais. On ne peut pas dire que mon frère y mette du sien envers sa future épouse, depuis la rencontre officielle. Clairement, il est visible qu’elle est invisible à ses yeux. Ce qui chagrine beaucoup de gens, ce qui ne change pas un iota de la situation depuis l’épisode du pont fleuri.
Une fois de plus, ma mère me demande de façon pressante de raisonner mon imbécile de frère. Lucide, je riposte :
Je vais m’en occuper tout de suite, ça me laissera ensuite du temps pour être auprès de la fiancée délaissée. En posant les bonnes questions aux bonnes personnes, je finis par savoir où la petite troupe de mignons est actuellement située. Et au milieu de cette troupe, il y a la personne avec qui je dois m’entretenir.
Me voyant arriver vers lui, mon frère s’exclame :
Je me plante devant lui :
Nous nous écartons du groupe. Les mignons ne sont visiblement pas très contents de ne pas être inclus dans notre conversation, mais ils obéissent. Je m’adosse à une colonne :
Le Roi en titre grimace. Il me demande :
Il grimace à nouveau :
Je fais un petit geste de dédain :
Mon frère hoche la tête :
Bien qu’assez insouciant de nature, mon frère n’a pas perdu le fil de la conversation :
Sa réaction a été spontanée, sans fard. Je poursuis :
Mon frère est obtus, incapable de faire un compromis acceptable. Je développe lentement mon idée, étape par étape, pour mieux le convaincre :
Du doigt, je désigne une table toute proche. M’obéissant, il me regarde d’un air étrange :
Je m’assieds à mon tour de l’autre côté de la table, face à mon frère. Même si j’ai répété, j’espère que j’énoncerai les bons mots dans le bon ordre :
Coudes sur la table qui nous sépare, je me lance :
Il fronce des sourcils :
Je me penche sur mon frère :
Il devient rêveur :
Mon aîné se met à rire :
Il devient sérieux :
Je me penche sur lui un peu plus :
Révulsé, il hoquette :
Il ressemble à un lapin acculé dans un coin face à une meute de chiens de chasse. Posant ma main sur son épaule, je le rassure :
Il pose sa main sur la mienne :
Oui, cet oncle-là n’est franchement pas recommandable, et s’il a plusieurs fois pu sauver sa tête, c’est uniquement en qualité de frère de notre père. Je continue :
Depuis le décès de notre père, les Grands s’agitent, voulant plus de pouvoir pour eux. J’explique ce qui me semble être la réelle situation :
Estimant l’entretien fini, mon frère se lève :
Nous nous séparons en nous saluant. Sitôt libéré, mon frère est aussitôt assailli et happé par ses mignons. J’espère qu’il saura tenir sa langue.
Il est évident pour tout le monde que, l’Infante et moi, nous nous entendons fort bien. Je suis en train d’évoquer le fait hypocritement devant ma mère dans un gros soupir :
Elle soupire bruyamment :
Comme piquée par une vipère ou un taon, elle sursaute :
Je tiens à préciser :
Je ricane légèrement :
Je réponds franchement :
Je constate que mon argument porte, ma mère se tortille sur place :
Elle ne répond rien, je poursuis avec un petit sourire :
Fixant la Reine-Mère, j’affiche maintenant un large sourire :
Elle est assez interloquée, je m’incline :
Puis je quitte la pièce avant que ma génitrice reprenne la parole. J’ai semé diverses graines, je verrai bientôt quels fruits elles vont bientôt donner. J’espère ne pas avoir semé de vent afin de ne pas subir en retour une tempête incontrôlable.
Une fois de plus, je m’entretiens avec L’Infante. J’aime sa compagnie, elle apprécie la mienne. Il est vrai qu’elle s’amuse plus avec moi qu’avec son entourage très dévot, qui est fort à cheval sur les conventions. Et j’ai suffisamment d’autorité pour me faire obéir de sa suite.
Comme j’ai de l’assurance, j’arrive à être plus ou moins seul avec la jeune fille, ses chaperons se contentant de nous surveiller de loin. Il faut avouer que j’ai dû fortement me fâcher par deux fois avant d’obtenir ce résultat, à la grande joie de Matiresa [matiréssa], que j’appelle à présent par son petit surnom, et non par sa ribambelle de prénoms et titres.
Tandis que nous nous promenons dans les jardins, elle se penche sur moi pour me confier :
Elle s’étonne franchement :
Tout en me dévisageant, elle incline la tête sur le côté :
Je regarde fugacement autour de moi :
Elle cligne des yeux :
Assez troublée, elle se met à rougir. Je reprends la parole :
Sa réaction abonde dans mon sens. Je me fais plus pressant :
Elle se tortille sur place :
Bien que troublée, l’Infante reste stoïque :
Elle baisse la tête :
Puis nous parlons d’autre chose, car bien des gens s’approchent de nous, sans doute intrigués par le fait que nous avions arrêté de nous promener.
Après le repas, comme souvent, mon frère donne une comédie-ballet, dans laquelle il danse comme il aime le faire. Il a passé l’après-midi à s’entraîner. Néanmoins, réussir à composer en moins d’une semaine toute la musique et écrire tout un livret en vers, c’est à chaque fois un tour de force de la part de deux Jean-Baptiste !
À la fin de la représentation qui fut réussie, alors que nous sommes un peu isolés, l’Infante et moi, après avoir conversé quelques minutes, je m’incline légèrement :
Je baise sa main d’une façon appuyée comme souvent, puis je m’éloigne sereinement, laissant la jeune fille assez circonspecte.
Juste après avoir quitté l’Infante, je me retrouve nez à nez avec mon oncle César. Celui-ci me prend à part, et me demande directement :
Je ne mens pas :
Il se penche sur moi et confie à voix basse :
Il m’explique rapidement ce qui se trame chez les Grands. J’en savais déjà une partie, mais ce que j’entends me confirme ce que je pensais.
Depuis avant-hier, l’Infante a droit à une nouvelle chambre, plus petite mais plus intime, et surtout, elle y dort seule, sa suite étant logée dans les pièces voisines. Tous les châteaux ont leurs petits secrets et l’un d’eux me convient à merveille. De plus, il faut battre le fer tandis qu’il est chaud.
À la grande surprise de l’Infante, un panneau en bois sculpté pivote près de son lit, puis j’apparais aussitôt à la lueur des bougies. Très étonnée par ma présence dans sa chambre, elle murmure :
Décidément, elle est mignonne en chemise de nuit, j’ai bien fait de venir. Prestement, je m’assieds sur le rebord du lit, capturant d’office ses mains :
Bien qu’elle reste sensée dans ses propos, je vois bien que ses yeux brillent et qu’elle est tout ouïe. J’approche mon visage du sien :
Elle devient rouge pivoine, ce qui est pour moi une très bonne réponse. Quand il est arrivé devant un certain fleuve, Caius Iulius Caesar, plus connu sous le patronyme de Jules César, a dû prendre rapidement une décision, et pas la moindre. Ce lit est mon Rubicon.
Les mains tremblantes de Matiresa toujours captives entre les miennes, je me penche sur l’Infante pour poser mes lèvres sur les siennes. Elle ne s’y oppose pas.
L’instant d’après, allongés tous les deux sur le lit, nos corps plaqués l’un à l’autre, nous nous embrassons fiévreusement, tandis que nos mains s’égarent ci et là. Rien de répréhensible n’est accompli avant que je ne reparte, si ce ne sont peut-être des baisers brûlants dans le décolleté de sa chemise de nuit, mais Matiresa vient de me conforter dans ce que je vais mettre en branle prochainement.
Quand on y réfléchit bien, ce qu’on croit être bâti en granit se révèle être parfois un château de cartes. Le tout est de savoir où exactement appuyer. Dans mon cas, ce n’est pas sur un seul point mais sur plusieurs, en distillant des informations dont la surface est vraie mais dont la profondeur l’est moins, ou du moins, elle est biaisée.
Le pilier le plus facile à faire bouger est le duo composé par Jean-Henri D’Ormilly et Gaston de Beaumont, en leur laissant entendre que le Premier Ministre est déjà au parfum, que le tribunal est déjà composé et que le bourreau affûte dès lors la hache. Quand un sanglier est aux abois, il a une tendance naturelle à foncer dans le tas, ce que justement son Éminence voulait éviter.
Bien sûr, je me fais un plaisir d’informer mon frère que le Premier Ministre et la Reine-Mère ont oublié de lui mentionner que la messe était déjà dite pour les deux comploteurs qui résident dans son entourage. En cas de souci, le Roi en titre inclinait pour un simple exil momentané, certainement pas pour une exécution agencée d’avance. Il explose :
Dans la foulée, ayant rencontré quelques-uns d’entre eux (aidé par mon oncle César), je laisse croire aux Grands du Royaume que si son Éminence bouge, c’est contre eux. Un peu aidés par mes bons soins, ils découvrent bien vite l’existence d’un futur tribunal peu clément et de ce qui s’ensuit. J’oublie simplement de mentionner que seuls sont concernés deux mignons de mon frère.
Durant ce temps, ostensiblement, je m’affiche comme de coutume avec l’Infante. Ce qui donne le change sur ma personne. Mais il est difficile pour elle et moi de rester impassible, car j’éprouve à présent un réel feu pour elle, et ça semble être réciproque.
Puis les événements s’enchaînent à une telle vitesse que même les historiens érudits auront du mal à reconstituer correctement la trame exacte. Pour commencer, les gardes de la Reine-Mère mettent la main sur Gaston de Beaumont, tandis que Jean-Henri D’Ormilly averti par « on ne sait qui » prend illico la poudre d’escampette.
Croyant que le signal vient d’être donné, les Grands réagissent dans l’urgence, ce qui se traduit, dans l’heure suivante, par l’assassinat du Premier Ministre aux pieds de la Reine-Mère, qui est séquestrée dans la foulée. Les personnes présentes relatent toutes que les gardes attitrés de son Éminence ont opposé une résistance de façade, ayant estimé que leur employeur ne les payait pas assez pour risquer leur vie.
Ayant eu connaissance que son Premier Ministre a été lardé de coups d’épée devant sa mère qui a été enlevée, comprenant qu’il risque d’être le prochain sur la liste, le Roi pique un coup de sang et exige l’arrestation de tous les princes, peu importe leur implication dans le complot, selon le principe très simple du « tous coupables ». Ce qui fait illico réagir certains d’entre eux de façon très violente, puisque mon frère perd la vie de la même façon de son Éminence, ses mignons s’étaient éparpillés comme des moineaux, dès la première rapière exhibée. Ceux qui ont assassiné mon frère sont fort à cheval sur les traditions et la religion, et pour eux, l’amour charnel des hommes est un péché mortel, très mortel.
Enfin, devenu de facto le Roi, réunissant les forces loyales et royales autour de moi (et de mon oncle), profitant du chaos ambiant, je choisis judicieusement qui sera coupable et qui sera innocent. Ce qui est vite expédié, certaines éliminations pouvant être mises sur le compte d’agissements précédant mon intervention officielle.
Dis-je en essuyant ma lame, sous l’œil approbateur de mon oncle.
Le calme revenu, la Reine délivrée, j’annonce solennellement que j’accepte tout naturellement le trône dans l’intérêt suprême du Royaume, et que je me dévoue pour épouser l’Infante afin de respecter les traités en vigueur.
Le Roi est mort, vive le Roi.
Dans le mouvement, j’offre l’impunité à l’homme de confiance du défunt Premier Ministre, à condition qu’il œuvre loyalement pour moi. J’agis de même avec certains Grands qui me semblent fiables (conseillé par mon oncle César). Quant aux autres, en général, ils se « suicident », leur sang ne m’éclaboussant pas. Très peu arrivent à fuir. Seuls quelques quidams font connaissance avec la hache aiguisée du bourreau pour la plus grande joie de la foule qui raffole de ce genre de spectacle, surtout quand c’est un nanti qui tombe, ou plutôt quand c’est sa tête.
Le plus gros de tout ceci (de l’arrestation d’un mignon jusqu’à ma proclamation) a duré environ un gros après-midi, mais sera sans doute connu pour les siècles suivants, comme la folle journée ou la journée sanglante. Ce fut ma version de la journée des dupes…
L’annonce de mon prochain mariage avec l’Infante a permis au Royaume de tourner agréablement la page. La jeune femme n’a fait aucune difficulté pour dire « oui », idem pour sa suite. Techniquement, étant devenu le nouveau Roi, l’accord passé restait valide, puisqu’il s’agissait d’un accord entre deux royaumes et non entre deux personnes.
Bien que fortement ébranlée par les récents événements, ma mère est contente que la situation à présent soit stabilisée, et que la politique mise en place par son défunt amant reste d’actualité sur la plupart des points. Cependant, elle se comporte en veuve, surtout en souvenir du fait que le Premier Ministre s’était dressé entre elle et les assaillants, sacrifiant ainsi sa vie pour elle.
Je ne la détrompe pas, ainsi que bien d’autres personnes.
Pour en revenir au mariage, c’est une belle fête plutôt joyeuse, pas trop ostensible, car nous sommes toujours en période de deuil, une bonne excuse de réduire les coûts, même si j’ai fait main basse sur la fortune non négligeable de son Éminence et que je suis devenu le Roi. J’aurais pu attendre la fin de l’affliction, mais autant passer directement à l’étape suivante et montrer au Royaume qu’il est judicieux d’aller de l’avant.
Depuis le début de la fin de la folle journée, je manie le bâton et la carotte, ou plus précisément la hache et les honneurs. J’ai réduit les frais de festivité, mais pas les festivités elles-mêmes, car il convient d’occuper tout ce petit monde qui gravite à la Cour. Il n’est plus obligatoire de mettre de l’or, de la soie et des diamants partout. De plus, un décor ou un vêtement se réutilise. J’essaye de payer tout le monde de façon décente, tout en évitant d’être hautain, le souvenir de l’attitude des gardes de son Éminence restant fort présent dans les mémoires, y compris la mienne.
Aux yeux du peuple et de la grande majorité des gens de qualité, j’ai châtié les coupables et l’harmonie règne à nouveau, surtout depuis que l’ancien jeune Roi a cessé de courroucer Dieu avec sa vie dissipée et abominable. Cependant, certains princes me reprochent mon côté expéditif :
Puis, cyniquement, je rappelle :
Récemment, quelques irréductibles ont tenté de mettre en place un nouveau complot. Ils auraient pu éventuellement sauver leur tête s’ils n’avaient pas pour projet d’attenter aussi à la vie de mon épouse, ma douce Matiresa. Ces idiots avaient tout consigné par écrit. Qu’on s’en prenne à moi, soit. Qu’on s’en prenne à ma Reine, qui est de surcroît l’Infante, c’est impardonnable.
D’ailleurs, mon épouse n’a pas levé le petit doigt, choquée d’apprendre le sort funeste qu’on lui réservait.
En parlant d’elle, tout va très bien entre nous. Notre éventuel héritier est déjà en route, de quoi réjouir le bon peuple dans quelques mois. Ce soir, je suis confortablement assis dans notre lit, bien calé par les oreillers. Me tournant le dos, à demi allongée, Matiresa se sert de moi comme dossier, tandis que je caresse voluptueusement son ventre rond et ses seins déjà lourds.
Se laissant câliner avec plaisir, mon épouse soupire :
Après un baiser dans son cou, je murmure à son oreille :
Elle se met à glousser :
C’est avec un grand ravissement qu’elle accueille mes assiduités à son égard.