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Temps de lecture estimé : 9 mn
27/02/26
Résumé:  Demain. Et il n’arrive pas à dormir.
Critères:  #revebebe #humour #chronique #érotisme #initiation #confession #couple #internet
Auteur : L'artiste  (L’artiste)      Envoi mini-message

Concours : Demain
Mode commentaires

Je me tourne. Léa dort, tranquille. Son superpouvoir : fermer les yeux et mettre le monde sur pause. Moi, quand je ferme les miens, il passe en mode « commentaires ».


Elle remue. Un froissement de drap, un soupir. Je me fige, ridicule, puis glisse hors du lit, pieds nus sur le carrelage. La cuisine est froide. L’air a ce goût de bientôt minuit où tout semble un peu illégal. L’horloge affiche 23 h 48. J’ai l’impression qu’elle me nargue.


Je bois trop vite et je m’étouffe. Trente-quatre ans, et je panique comme à quinze ans, quand je lisais Playboy en surveillant la poignée de porte.


Le routeur clignote. Assis dans le salon, PC sur les genoux, je rouvre la page « Actualité ». Douzième fois aujourd’hui.


Demain. C’est pour demain.


Je devrais dormir. Je n’y arrive pas. Alors je fais ce que font les gens courageux : je rafraîchis.


Je me souviens de Léa, plus tôt dans la soirée : « Tu vas arrêter de te torturer, oui ? Ça va bien se passer. » Elle croit que je stresse pour un truc normal, un truc racontable, et ça m’a serré le ventre. Je n’ai pas corrigé l’idée ni menti, techniquement. J’ai juste laissé du flou. Parce que c’est pratique, ça évite les questions.


Minuit dix, Paul m’envoie un message.


Merde pour demain, mec !


Je réponds sans réfléchir.



  • — Je tremble rien que d’y penser.
  • — Normal. Au début, c’est toujours compliqué. Après, ça passe tout seul.


Je fixe l’écran. Cette phrase marche pour trop de choses. Je lui ai parlé d’une promotion. Qu’est-ce qui m’a pris ? Je n’aime pas mentir, mais j’aime encore moins dire la vérité quand elle est embarrassante.


1 h 30. Je finis par comprendre que je ne dormirai pas. De toute façon, demain, je serai lu. Pas « lu » au sens administratif. Lu. Littéralement. Comme on lit quelque chose dans le noir, en espérant que personne ne regarde par-dessus notre épaule. Parce que ce « demain » sera ma première fois. La première fois où ce que j’ai écrit, seul, le soir, avec cette concentration grave et cette honte délicieuse, sortira de ma tête pour aller se loger dans celle des autres. Une nouvelle érotique. « Juste pour voir » si je sais transmettre du désir sans faire un manuel de plomberie. Sans être ridicule. Je l’ai envoyée, j’ai posté un peu de moi sur Revebebe, le site le plus rustique du web. En HTML, c’est dire !


Demain, ce sera en ligne. Enfin, peut-être. Ça fait trois jours que j’attends.


Je ferme les yeux et j’imagine des doigts qui scrollent. Des lèvres qui murmurent. Des attentions qui ralentissent sur une phrase parce qu’elle touche un endroit sensible.


C’est vaniteux. C’est humain. Et c’est terriblement excitant.


Léa apparaît dans l’encadrement de la porte. Petite culotte, t-shirt blanc fatigué, cheveux en bataille. Mon cœur se met à cogner, son regard accroche l’écran.



Comme tout homme pris en flagrant délit : je mens mal.



La panique monte. Nette. Elle s’assoit près de moi. Sa main attrape la mienne, chaude. Sa tête se pose sur mon épaule.



Je pourrais me confier. Je choisis la lâcheté et réponds, comme pour m’en convaincre :



Elle soupire, mais elle ne retire pas sa main.



Je baisse les yeux.



Elle m’embrasse sur la tempe, un baiser qui dit « OK, je te laisse ton secret ». Puis elle retourne se coucher.


Je finis par me recoller au lit, mais dors par tranches. Des micro-siestes où je suis tour à tour devant un jury, une classe entière, une foule invisible qui lit quelque chose que je n’arrive pas à voir.


Quand le réveil sonne, je le hais.



*



La journée passe en pilote automatique. À midi, Paul m’appelle.



Je pense à Léa. Et à l’ironie de la situation : j’ai surtout l’impression d’avoir oublié de refermer ma braguette.


Et puis, parce que je suis un grand garçon très mature, je revois mentalement mon texte. Pas les scènes, pas les mots, le rythme. Les endroits où j’ai hésité. Les phrases où je me suis dit « ça, c’est trop », ou « ça, c’est pas assez ».



*



Ce soir-là, quand je rentre, Léa est sur le canapé, plaid sur les genoux, le visage un peu fermé.



Je m’assois près d’elle, prends sa main.



Elle me regarde longuement.



Mon sang descend dans mes orteils.



Elle dit ça comme si elle parlait d’une recette, puis poursuit :



Mon corps réagit d’une manière idiote : entre panique et chaleur. Elle m’a mis presque à nu, ça m’excite de l’être et je rougis. Oui, à trente-quatre ans, je rougis.


Elle caresse calmement ma joue.



Un sourire nerveux me vient. Je ris, malgré moi, c’est presque libérateur.



Ses lèvres se posent sur les miennes. Un vrai baiser. Sa main glisse sur mon torse, et mon désir, celui de demain et celui de maintenant, se mélange.


Elle se lève et m’entraîne. Je la suis, parce que je ne suis pas idiot.


Dans la chambre, elle se dévêt lentement : une odeur de savon de Marseille à la lavande, un bruit de tissu froissé, la peau mise à nu qui frissonne. Elle sait qu’elle est belle et se permet de prendre son temps. Son regard ne me lâche pas. Ça me rend fou. Le premier bouton de mon pantalon cède, puis elle me pousse sur le lit et monte à califourchon sur moi. Et tout devient simple : son poids, la chaleur, nos baisers, le claquement de nos bassins qui se heurtent, ma main qui cherche à s’accrocher.


Ses hanches ondulent. Les miennes s’accordent alors qu’elle murmure contre mon oreille :



Je jouis en silence, les doigts plantés dans ses fesses. Elle me suit, essoufflée, presque fière.




*



Le lendemain matin est trop lumineux, les volets sont restés ouverts. 7 h 12. Léa dort encore. Moi, je file dans la cuisine, téléphone en main. Je me connecte, rien, et me fais un café pour ne pas rafraîchir vingt fois.


Sur le trajet du bureau, j’essaie d’être normal. Dans l’ascenseur, seul, je craque.


Toujours rien.


À 10 h 41, pause. Et là, un message sur ma boîte auteur :


« Nous venons de publier votre texte, envoyé le 31/12/25 à 10 h 44. »


Je m’arrête net dans le couloir. Une collègue manque de me percuter.



Je clique. Mon espace auteur charge. Une seconde qui dure une minute. Puis le titre. Mon titre. Mon pseudo. Mes phrases sont là, publiques, presque obscènes. Et pourtant, un sourire bête m’étire la bouche.


Ça y est !


Zéro note. Je rafraîchis. Un commentaire apparaît.


(PlumeRousse) : J’ai lu. Deux fois. La première en me disant « c’est qui ce mec qui écrit comme s’il n’assumait pas ». La deuxième en pensant « OK… ça me donne des idées. »


Je ris, nerveux, mais la pression redescend un peu.


Puis ça tombe, par salves.


(L0uP2Mer) : Pas trop mal. Mais y a pas de fin mdr !

(Kokin69) : Mission accomplie : j’ai bandé. Continue.

(R2-D2) : Débutant, ça se sent, mais prometteur. À part ça trop soft. Fais pas semblant.

(baizopieu) : La soupe était froide. L’auteur s’excuse tout le long, c’est chiant.


Ça pique. Parce que c’est vrai. J’ai passé trop de temps à demander la permission. Demain, si j’en écris un autre, ce ne sera pas pour être apprécié, même si c’est inconfortable.


À 14 h, nouveau commentaire :


(Lyonne Sauvage) : g rien compri c nul


Et puis un message privé :


(PlumeRousse) : Je vais être honnête : tu m’as chauffée. Le fait que tu as envie et que tu fais semblant de demander pardon, c’est agaçant, mais excitant. J’ai plein d’idées coquines qu’il faut à tout prix que je partage avec toi.


Je déglutis. Le bureau, autour de moi, indifférent.


Puis un dernier message arrive une demi-heure plus tard. Un doigt planté pile là où ça saigne. Plus froid.


(PlumeRousse) : Tu sais que tu laisses des indices partout, « Nico ». Tes petites manies, ta façon de parler, les détails. On pourrait presque te retrouver. Si tu écris pour qu’on te désire, assume. Si tu écris pour qu’on te reconnaisse… sois prudent.


« Nico. » Mon prénom. Mon ventre se tord. Je regarde autour de moi, comme si quelqu’un allait sourire trop fort. Personne. Et pourtant, j’ai l’impression que mon écran vient de passer en partage sur la télé de la salle de pause.


Mon téléphone sonne. Paul :



Je réponds :



Je raccroche. Pas trop envie de parler. Pas maintenant. Parce que j’ai encore cette phrase en tête : on pourrait presque te retrouver. Et que « presque » vient de se transformer en « déjà ».


Je ferme l’onglet, puis je le rouvre. Je relis le message de PlumeRousse. Je cherche une faute, un indice, une preuve. Je cherche surtout un prétexte pour paniquer.



*



Je rentre plus tôt que prévu. Quand j’ouvre la porte, Léa est là. Assise sur le canapé. Trop calme.



Je tente un sourire.



Elle tapote la place à côté d’elle.



Je n’ai même plus l’énergie de feindre.



Mon cœur cogne.



Elle sort son téléphone. À l’écran, un profil est ouvert : « PlumeRousse ».


Mon sang quitte mon visage et se concentre ailleurs. Plus bas. Parce que mon corps n’a aucun sens moral.



Elle a un sourire un peu trop satisfait.



Je ferme les yeux une seconde.



Elle prend ma main, serre, solide.



Elle me regarde, droit.



Silence.


Puis elle ajoute, plus bas :



Je me tends, prêt à la moquerie. À la morale.


Elle se rapproche.



Sa main glisse sur mon torse, moins tendre, plus curieuse.



Elle sourit.



Elle se penche, très près.



Elle m’embrasse. Un baiser qui dit : je sais. Un baiser qui dit : je choisis quand même.


Puis elle se lève, relève lentement son pull, juste assez pour me faire perdre le fil du monde.



Elle se dirige vers la chambre, se retourne, doigt sur la poignée.



Je reste une seconde assis, stupide, et étrangement fier. Puis je me lève. Parce que je ne suis pas assez bête pour laisser disparaître une femme qui vient de me dire qu’elle va « vérifier ».


Ce soir, je vais être vrai.


Et demain… demain, PlumeRousse aura encore des choses à commenter.