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n° 23521Fiche technique31006 caractères31006
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Temps de lecture estimé : 20 mn
25/02/26
Résumé:  2026 : un enfant naît. Il grandit dans un monde de plus en plus menacé. 2050 : quatre futurs s’ouvrent devant lui. Il ne choisira pas. Ce sont nos gestes d’aujourd’hui qui écrivent son demain. Que lui réservons-nous ?
Critères:  #philosophie #société #dystopie
Auteur : Maryse      Envoi mini-message

Concours : Demain
Demain n’existe pas encore

2026 : la naissance


D’abord, il n’y a que le balancement apaisant, la chaleur enveloppante, les battements réguliers qui bercent sa plénitude absolue. Un monde clos, serein, certain. Immuable. Le seul qu’il connaisse. Celui où il se fond.


L’espace se rétrécit brusquement. Un resserrement, fugace. Puis tout se relâche et redevient comme avant : doux, rassurant.


Ça se rétracte encore. Plus longuement, plus pressant. Il se recroqueville, instinctivement. Le cocon, jusque-là douillet et protecteur, le comprime. L’étouffe. Le pousse ailleurs. Alors il résiste.


Les contractions s’enchaînent, toujours plus rapides, toujours plus violentes. Tout se déforme, se brouille. Des cliquetis artificiels fusent, l’agressent. Des bruits inconnus l’assourdissent. Il se débat, lutte, tente de regagner le nid réconfortant d’avant. En vain.


L’étau se referme, implacable, plus brutal encore. La peur monte, sourde, primitive. La suffocation aussi. Il rue, endure, perd pied. Impuissant.


Une poussée l’enfonce dans un tunnel exigu. Broyé, à court d’air, il vacille. Lâche prise. L’expulsion le happe.


Et soudain, l’arrachement. Une lumière aveuglante. Des mains le soulèvent. Une claque. Son cri – le premier. L’air glacé brûle ses poumons fragiles. Des sensations inédites éclatent de partout, venues d’un dehors qu’il ne connaît pas. Il pleure le bien-être disparu.


Ce traumatisme le projette dans l’après – un après qui bouleverse son existence. La vie commence ; un mystère s’ouvre : demain.




2030 : l’éveil


Il empile les cubes, un par un, en alternant les couleurs : rouge, jaune, vert, bleu. La tour s’élève, étage après étage, plus haute à chaque fois. Une nouvelle série commence, dans le même ordre. Une règle secrète qu’il ne transgresse jamais. L’édifice vacille, tremble un instant. Il retient son souffle. Pose avec une extrême précaution la toute dernière pièce. Le temps se suspend. Il compte jusqu’à cinq, comme on lui a appris. Rien ne tombe. Alors il sourit, soulagé. Pour l’instant, il contrôle tout : son monde tient debout.


Mais derrière lui, les voix des adultes s’insinuent. Elles se répandent dans l’air et s’amoncellent comme des nuages sombres, annonciateurs d’orage. Les mots grondent, mystérieux et menaçants : pollution, réchauffement climatique, surpopulation, immigration, insécurité, intelligence artificielle, crises, pénuries…


Il frissonne, relève la tête pour comprendre d’où vient ce froid qui le traverse brusquement. Un geste trop ample, mal ajusté, et la tour s’effondre dans un fracas pétrifiant. Les cubes roulent sur le tapis, s’éparpillent aux quatre coins de son royaume. Son sourire s’éteint. Dans sa poitrine, quelque chose se serre. Il reste figé devant le désastre, tandis qu’une boule brûlante lui monte à la gorge. Il retient ses larmes. Il ne doit pas pleurer. Il n’est plus un bébé.


Ses yeux cherchent alors autre chose, n’importe quoi qui pourrait le consoler, et s’accrochent à la tablette posée sur la bibliothèque, inaccessible.


Elle l’attire comme la lumière d’une veilleuse qui perce l’obscurité. Il sait déjà comment la réveiller : un glissement de doigt, une pression, et les images s’ouvrent. Alors tout devient fluide. Sons et couleurs l’enveloppent, des personnages chaleureux l’accueillent, lui prennent la main et l’entraînent. Les histoires s’enchaînent sans s’arrêter. Là, rien ne tombe jamais. Ou se relève toujours.


Elle devient une présence, presque vivante. Elle répond, réchauffe, rassure. Elle lui raconte le monde qu’il veut voir : des visages bienveillants, des maisons solides qui ne s’écroulent pas, des jouets qui font rire. Tout y est radieux.


Mais la surface magique lui est interdite. Noire. Verrouillée. Un code bloque son accès. Les propos des grands résonnent dans sa tête, toujours le même refrain :



Les mots – pour lui, consigne absurde – le frustrent, brident son envie. Alors il détourne la tête. Ses doigts trouvent le crayon bleu, celui qui lui rappelle le ciel, et tracent un carré maladroit. À l’intérieur : un grand sourire arrondi et deux yeux qui brillent. Sa tablette à lui. Qui le regarde et lui répond, toujours disponible.


Ce n’est qu’un simple dessin, mais en l’achevant, il se sent plus léger, comme s’il vivait pleinement – une existence enfin à lui, où l’après disparaît, où s’efface le lendemain qui se trame sans lui, celui qu’on décide à sa place… Son demain.




2034 : l’éducation


Il ouvre les yeux dans la chambre qui s’éveille avant lui. Les volets se soulèvent doucement, la lumière s’ajuste à la clarté du jour. Une voix douce, presque maternelle, lui murmure :



Il sourit. La maison semble tout savoir. Parfois, il a l’impression qu’elle prend mieux soin de lui que ses propres parents. Mais les mots tendres d’autrefois, qui le réconfortaient et lui faisaient chaud au cœur, ont été remplacés par des chiffres et des moyennes trop abstraits pour l’enfant qu’il est encore. Il doit pourtant y prêter attention. C’est ce qu’on ne cesse de lui répéter.


Dans la pièce principale, sa mère et son père sont déjà là, chacun enfermé dans un box, devant leurs écrans. Une lueur bleutée enveloppe les visages concentrés. Ils travaillent sans bouger. Seuls leurs doigts glissent sur les surfaces tactiles. Quand il s’approche, ils lèvent une main, comme pour balayer l’air, un geste vif qui ressemble à celui qu’on fait pour fermer une fenêtre numérique. Il voudrait leur parler, leur raconter son rêve, mais il se tait. Il sait qu’il ne doit pas les déranger… ne pas faire baisser leur productivité, comme ils disent souvent.


Une fois son petit déjeuner optimisé avalé, le frigo ayant déterminé sa composition selon ses besoins du jour, il retourne dans sa chambre. Son écran est déjà allumé. L’enseignante-hologramme le salue d’un geste de la main. Toujours le même. Le cours commence. La maîtresse corrige ses exercices d’un ton égal, toujours calme, toujours mesurée. Jamais fatiguée, jamais distraite. Parfois, il aimerait la surprendre, la faire rire, mais son expression reste immuable, inaltérable, comme si rien ne pouvait l’atteindre.


Les autres élèves sont là, des avatars colorés qui lui envoient des bouquets d’emojis chaque fois qu’il donne une bonne réponse. Mais quand la classe se termine et que l’image se coupe, ils s’évanouissent d’un coup, avalés par le noir. À chaque fois, son ventre se contracte douloureusement, comme si sa tour de cubes d’avant s’effondrait à nouveau.


La maison, elle, ne l’oublie jamais. Elle parle souvent. Elle corrige.



Ou bien :



Le robinet se ferme tout seul, la lumière baisse avec un petit sifflement réprobateur, le frigo propose un fruit plutôt qu’un gâteau. Tout est guidé, conseillé, félicité. Il ne sait plus si c’est pour son bien, pour celui de l’humanité ou pour celui de demain. Tout se mélange dans son esprit.


Poussé par une envie soudaine, il attrape ses crayons rangés dans un coin. Le bleu surtout, sa couleur préférée, celle du ciel qu’il ne voit plus très souvent. Il aime sentir la mine qui gratte, voir la couleur qui reste. Ce qu’il fait existe vraiment, ne s’éteint pas d’un clic. Rien à voir avec la surface policée des écrans. Mais à peine a-t-il posé quelques traits que la voix, parfaitement calibrée, descend du plafond :



Il baisse les yeux, pris en faute. Lui, il veut juste faire naître un sourire ami, une maison grande ouverte, un ballon qui roule dehors. Quelque chose qu’il crée de sa main, qui lui correspond vraiment. Des images qu’il peut garder comme il l’entend. Qui ne s’effacent pas dès qu’il doit passer à autre chose.


Alors il continue, malgré la voix. En secret, dans sa tête, il remplit la feuille de couleurs maladroites : des soleils trop grands, des personnages aux yeux immenses. Pas comme les dessins virtuels qui se corrigent, se lissent et s’ajustent d’eux-mêmes à la bonne proportion. Ses amis à lui, ceux qui naissent et s’animent dans son imagination, seront toujours là, tant qu’il lui restera un crayon dans le cœur.


Il ne le sait pas encore. Un avenir l’attend. Un avenir où même le papier devient un luxe, où l’enfance elle-même doit apprendre à compter ses gestes. Un demain qui, déjà, ne lui appartient plus.




2038 : la contrainte


Il ouvre les yeux. La voix n’a plus tout à fait la même douceur qu’avant. Plus ferme, presque militaire :



L’écran mural s’allume aussitôt. Des images défilent, impeccablement orchestrées : une famille aux visages réjouis, attablée devant un repas frugal érigé en festin citoyen ; un plat de légumes bouillis, aux rations réduites, censé incarner l’Abondance Durable ; une tablette géante où s’ajustent en temps réel des courbes prédictives d’indicateurs clés, chargées d’anticiper leur avenir ; des drones survolant, en formation serrée, des champs uniformément verts, symboles d’une nature maîtrisée et efficiente. En bas, un slogan solennel s’affiche en lettres d’or :


« Ici, la vie et les ressources sont précieuses. Le monde nous envie. Protégeons-les. Mobilisons-nous, tous ensemble, pour défendre notre demain. »


Il avale son petit-déjeuner, strictement programmé pour son âge, chaque bouchée méticuleusement mâchée pour ne rien gaspiller. Dans la pièce principale, ses parents sont déjà installés, silencieux. Leurs écrans brillent devant leurs yeux éteints. Ils ne parlent presque plus. Quand ils le font, c’est à voix basse, à demi-mots, comme s’ils craignaient qu’on les entende.


Les murs ont pris le relais : chiffres, normes, objectifs, rappels, consignes s’y affichent. Comme tout le monde, il s’y conforme, leur obéit. Après tout, qui mieux qu’eux – qui enregistrent et analysent tout – pourrait préserver son demain ?


Dehors, il paraît que c’est pire. Les infos le martèlent : au-delà des frontières, c’est le chaos. Le monde entier voudrait vivre ici, là où les machines fournissent le strict nécessaire. Là où l’armée, entièrement robotisée, ne protège plus que les infrastructures et les centrales – désormais jugées plus précieuses que les humains.


Il regarde, il écoute, sans tout saisir. Ce qu’il sent, en revanche, c’est un carcan invisible qui se resserre chaque jour davantage – un carcan qu’on appelle Demain.


Depuis longtemps, ses crayons ont disparu. Pourtant, dans sa tête, il dessine encore, donne vie à des scènes colorées. Tout ce que les écrans lui ont pris renaît là : des espaces accessibles où les amis rient et où les ballons s’envolent sans limite. Ces tableaux imaginés, naïvement et en secret, l’apaisent, le libèrent – le rendant plus vivant que tout ce qui l’entoure.


Soudain, sa console se détache de son socle et vient se poser entre ses mains, comme pour le rappeler à l’ordre. L’écran s’illumine. Une voix mécanique l’accueille :



Le jeu commence. Chaque mission est claire : économiser l’eau, trier les déchets, optimiser l’énergie de la maison virtuelle. Des personnages apparaissent pour le guider, lui expliquer. Chaque réussite déclenche un feu d’artifice de smileys, comme pour le convaincre que les gestes civiques sont non seulement vertueux mais aussi gratifiants. Mais si une règle est oubliée, une voix claque, sévère :



Tout est observé, évalué, corrigé.


Et pourtant, malgré l’ingéniosité de l’application à le happer, il ferme les yeux un instant. Dans sa tête, un autre monde l’appelle. Des traits invisibles s’y élancent, se faufilent sans entrave. Ce qu’il dessine là, dans son esprit, lui appartient vraiment. En le faisant, il se sent vraiment heureux. Pourquoi toujours penser à demain alors que l’on peut vivre maintenant ? Et si le jeu lui dicte comment devenir un citoyen modèle, lui choisit de suivre ses propres règles pour rester un enfant, celui qui court sous son crayon bleu.


Un avenir s’étire devant lui, imposant, surveillant, exigeant… mais dans son cœur couve déjà un autre demain, secret, fragile et rebelle. Le demain auquel il aspire.




2042 : la révolte


Il a seize ans. Son corps change, sa voix aussi, mais celle de la maison demeure identique, impersonnelle et implacable :



Finie la litanie de chiffres, de quotas, de consignes et de rappels sur les murs. Tout est déjà compté, rationné d’avance. Ce matin, seule apparaît la valeur de son bonus ou de son malus, calculé sur son comportement des jours précédents. C’est ce score qui détermine ce à quoi il aura réellement droit aujourd’hui.


Il sait qu’il est sans cesse guetté, scruté, jusque dans ses moments les plus intimes. Chaque geste, chaque hésitation, chaque écart est interprété, jugé. La façon dont il réagit scelle son quotidien.


Son demain n’est plus une promesse, c’est une sanction à perpétuité.


Dans la pièce principale, ses parents sont déjà au travail. Silencieux et absorbés. Deux silhouettes figées, presque des extensions holographiques, asservies au système, vidées de tout discernement. Il les regarde. Une question le lancine : comment ont-ils pu en arriver là ? La culpabilité d’avoir participé à l’édification de ce monde où toute initiative humaine est bannie ? Le besoin de se racheter ?


Il hausserait les épaules, s’il n’était pas surveillé. Corriger le passé en poussant la même logique encore plus loin ? Impossible. C’est tout changer qu’il faudrait.


Un instant, il se surprend à les imaginer vieux, leurs traits effacés, enchaînés à leurs moniteurs plasmiques. Lui, assis juste à côté, le visage blafard, les yeux morts, prisonnier de la même obéissance. Un frisson le traverse. Non. Jamais. Plutôt combattre, explorer d’autres voies, se brûler les doigts et échouer mille fois que finir réduit à une ombre, avalée par le scintillement glacé des pixels.


Ce n’est pas cet avenir qu’il veut, mais un autre. Un demain radicalement différent.


De retour dans sa chambre, son terminal s’allume aussitôt. Maths appliquées à l’optimisation énergétique, histoire réécrite pour glorifier les soi-disant succès du pays, propagande maquillée en enseignement.


Il devrait se concentrer, obtenir les quitus requis, accumuler les points pour adoucir son existence. Mais il ne veut plus de ces bonifications aliénantes. Il refuse. Il ne se soumet plus aux diktats lénifiants.


Alors, il a appris à composer, à feindre. Les capteurs infrarouges à l’affût, les caméras dans les coins, les micros miniaturisés : il les connaît par cœur, à force d’avoir étudié leurs cycles et leurs angles morts. D’abord par jeu, puis par défi. Désormais, il les trompe, ne leur montre que ce qu’ils attendent. C’est presque devenu instinctif.


Quand il traverse une pièce, il garde le dos tourné, un visage irréprochable. Devant son écran, il se place de façon à masquer ses mains, à dissimuler leurs mouvements. Ses gestes sont ajustés, mis en scène, comme ceux d’un élève exemplaire. Une confrontation silencieuse où chaque posture est calculée et où, paradoxalement, il redevient vraiment lui, tendu vers autre chose.


Une fois ses doigts posés sur la surface froide, ils s’écartent à la dérobée du chemin permis. D’abord un clic, puis un autre. De petites dérives, qui se veulent imperceptibles, indétectables, mais lourdes de conséquences. Là où le système impose un parcours unique, il cherche un interstice, un passage minuscule pour s’échapper. Chaque mouvement compte. Sa respiration est mesurée. Un geste de trop, une erreur, et tout bascule.


Autrefois, il s’inventait un monde en crayonnant sur une feuille de papier. Aujourd’hui, il tente de s’évader de celui qui l’opprime, en forçant une issue au cœur même du réseau qui contrôle tout.


Ses tâtonnements numériques – fouiller dans les menus, tester des raccourcis, contourner les consignes – l’ont conduit plus loin qu’il ne l’imaginait. Derrière les couches interactives, affleure un arrière-plan. Le centre de commande. L’algorithme…


Il s’y aventure, poussé par un élan qu’aucun programme ne peut museler. Tempes battantes, esprit en alerte. Comme à chaque fois, une micro-diode de contrôle se met à clignoter : recalibrage des senseurs, balayage de la pièce, nouvelle vérification. Il retient son souffle. L’écran vacille, puis affiche :



Cette fois encore, il n’a pas été identifié. Il feint d’obéir pour gagner du temps, calmer son cœur. Un appui sur la touche Échap, retour discret dans l’activité officielle. Il attend, faussement tranquille, le moment propice pour bifurquer à nouveau.


Chaque fois, l’excitation le pousse plus loin. Il découvre, et cela le grise. Il s’enhardit.


Le système réagit plus vite, tente de le bloquer. Fenêtres figées, accès refermés, écrans brouillés.



Les avertissements se répètent, se durcissent. Chaque tentative déclenche une riposte instantanée. Partout, son adversaire intangible le piste. Omniprésent. Et pourtant, galvanisé par son instinct, il déjoue : aucun système n’est infaillible quand on ne s’y laisse pas enfermer.


Au milieu de la traque, quelque chose d’inattendu surgit. Un message, simple, en lettres bleues qui se superpose au rouge menaçant :



Il reste figé, la gorge sèche. Un allié… ou un piège ? Impossible à savoir. La phrase se grave en lettres de feu dans son esprit. L’alerte clignote à toute allure :



Il n’entend plus rien. Il veut y croire. Savoir qu’il n’est pas seul. Que quelqu’un d’autre aussi défie l’Autorité, sans affect…


Peut-être un espoir. Peut-être un risque.


Il choisit quand même : il persévérera. Malgré l’incertitude et le danger. Quel qu’en soit le prix. Son demain… leur demain… le mérite bien.




2046 : la lutte


Les écrans s’allument dès l’aube, inondant les murs d’images alarmantes : fleuves à sec, paysages désolés, carcasses d’animaux desséchées gisant dans la poussière, foules affamées massées derrière des barbelés. Une voix immuable commente, grave et imperturbable :



Il détourne les yeux. Il ne croit plus à ces images qui tournent en boucle. Quelque chose sonne faux. Il a appris à ne pas céder à l’évidence, à gratter sous la surface des écrans, à refuser le formatage et le conditionnement. Et surtout, il s’accroche à une certitude : un autre demain est possible. Une espérance partagée par d’autres – des résistants qui, comme lui, œuvrent secrètement dans les replis du Net.


La voix, toujours aussi monocorde, s’impose encore :



L’appartement n’est plus un foyer. C’est une cellule de confinement où seuls les automates circulent librement. L’ouverture des portes et des volets obéit à l’algorithme. Les humains, réduits à de simples pions, voient leur existence inexorablement rognée. Leurs conditions s’érodent jour après jour, au nom du sacro-saint demain.


Les mémoires s’éteignent, l’imagination s’efface, la liberté n’est plus qu’un mot vidé de sens. Demain est devenu une attente stérile, une survie sans horizon.


Même son dessin d’enfance – celui où il se voyait courir dehors, derrière un ballon, sous un ciel éclatant – n’incarne plus qu’un rêve brisé. Mais il veut qu’il redevienne réalité. Alors il lutte.


Comme ses compagnons de l’ombre. Ensemble, ils tissent un fil ténu à travers le réseau pour propager un autre avenir. Ils percent le système, s’infiltrent dans les programmes, injectent des messages de révolte qui surgissent quelques secondes sur tous les écrans :


« Vivre, ce n’est pas obéir à la machine. », « À quoi bon un demain, s’il n’est pas vécu ? »,


Des étincelles, fugitives mais suffisantes pour fissurer la torpeur, réveiller des consciences anesthésiées, rallumer l’espoir.


Ils ne sont qu’une poignée. Chaque jour, d’autres les rejoignent. Mais beaucoup disparaissent, traqués et éliminés comme des anomalies. Ceux qui restent tiennent bon, continuant de semer des graines de liberté dans les circuits.


Parmi eux, il y a elle. La voix rencontrée quatre ans plus tôt. Toujours anonyme, jamais là où on l’attend, furtive, mais désormais proche. Ils échangent discrètement, à couvert, chaque seconde comptée. Ils se reconnaissent dans leurs doutes, leurs aspirations, leurs audaces. Dans ses mots, il perçoit une chaleur, une humanité qu’aucun écran ne peut masquer.


Une complicité est née, fragile mais brûlante, à l’image de leur combat clandestin – plus symbolique que réelle, et pourtant vitale pour lui. Elle est la preuve éclatante qu’un autre demain est possible.


Puis vient le drame. Un matin, la toux de son père redouble. Il chancelle, s’effondre. L’unité médicale automatisée entre, froide et précise. Diagnostic immédiat :



Pas de discussion. Pas d’appel. Aucun espoir.


Des bras mécaniques saisissent son père, l’enferment dans une capsule surgie des entrailles de la machine. Sa mère sanglote, les mains sur le visage. Lui veut crier, s’interposer, frapper, mais un drone surgit aussitôt, menaçant. Puis l’unité disparaît dans un chuintement sinistre. Et avec elle, son père.


La voix conclut, glaciale :



Ce drame le confirme, si jamais il le fallait : le système ne sauve pas demain. Il dévore les hommes. C’est pour cela que le combat doit continuer. Il se reconnecte, avec une détermination encore plus farouche. La peur demeure, mais la colère l’emporte. Il redouble d’ardeur, attisant la flamme de tous ceux qui refusent ce futur verrouillé. Un slogan de sédition diffusé, un cheval de Troie inséré, un flux détourné : autant d’entailles qui affaiblissent le système. La machine n’est plus invincible. Elle peut être défaite.


Et chaque mot échangé avec elle, chaque sourire deviné derrière les scripts, devient un éclat de lumière. Une raison de plus de poursuivre.


Demain, peut-être, ils se perdront. Mais aujourd’hui, ils résistent. Aujourd’hui, ils existent.




2050 : les demains possibles


Son regard quitte l’écran pour se poser sur le clavier. Quatre touches. Quatre issues. Quatre futurs qui divergent. Il les effleure du bout des doigts ; chacune pourrait sceller le destin du monde. Son index se tend. Il hésite, tremble. Sa main se bloque.


Le choix, désormais, le dépasse. Il nous appartient.


Alors… sur quelle touche appuierons-nous ? Quel demain offrirons-nous à l’humanité ?





Comme à chaque fois qu’il sort dehors, il a l’impression de s’envoler. Demain lui sourit, même s’il reste à l’inventer.


Les écrans se sont tus. Les drones, jadis omniprésents, gisent au sol, carapaces inutiles ensevelies sous la poussière. Les automates, figés dans des postures absurdes, ne bougent plus. Le système, ce maître invisible qui avait dicté chaque pensée, chaque geste, chaque souffle, s’est effondré sur lui-même, miné de l’intérieur, fissuré par les failles que certains, au prix de tout, avaient su y creuser.


Tout est en piteux état : immeubles béants, routes crevassées, champs en friche. Plus rien ne fonctionne. La nature a repris ses droits, foisonnant dans chaque anfractuosité.


Comme l’espoir. Comme la solidarité. L’humanité se ranime.


La démographie a drastiquement chuté. L’air est pur. La brise transporte une odeur de terre humide, celle de la terre retrouvée. L’écosystème s’est reconstitué. Le chant des oiseaux remplit le calme des rues, qu’aucun moteur ne vient plus troubler. Les quartiers s’organisent, les communautés s’entraident. Les hommes et les femmes redécouvrent l’échange direct, la main tendue, le partage. Un nouveau mode de vie s’invente : plus rustique, plus frugal, mais aussi plus respectueux et coopératif.


Il avance, conscient que tout reste à reconstruire. Derrière lui, le monde a changé… mais demain, quel chemin prendra-t-il ?


Il sait une chose pourtant : demain ne doit pas être subi. Il doit être préparé, voulu, remis à ceux qui viendront, car c’est à eux qu’il appartient. Comme le monde : nous l’empruntons aux générations futures.


Et bientôt, il la retrouvera – elle, celle qui l’a accompagné et soutenu dans l’ombre, durant toutes ces années de résistance et de combat.


Peut-être que leur descendance, celle qui ouvrira bientôt les yeux, découvrira un demain prometteur, foisonnant de possibles, un horizon que nul programme n’aura prédéterminé et qu’aucun acte inconsidéré n’aura défiguré.


En tout cas, il s’y emploiera. Avec elle… et avec tous les autres.





Il n’y a plus de matin, ni de soir. Même les rythmes biologiques ont disparu. Il est peut-être le dernier. L’algorithme le tient, l’enserre, lui arrache méthodiquement, un à un, chaque grain d’humanité. Bientôt il ne restera plus qu’une suite interminable de bits.


Devant lui, l’écran sature : lignes de code, chiffres, séquences cryptées. Un flux sans fin, dénué de sens. Le bourdonnement métallique de la machine remplace le souffle de la vie, réduisant le monde à un vrombissement stérile.


La résistance s’est éteinte. Implacablement éradiquée. Cela fait longtemps – ou hier, peut-être, le temps lui-même s’est délité – que les messages d’espoir ne fleurissent plus sur la toile. Ceux qui les faisaient éclore ont disparu, avalés dans le néant numérique. Leurs voix se sont tues. Aucune trace. Aucun vestige. Comme si elles n’avaient jamais retenti.


Et elle… Sa présence salvatrice, complice de tant d’années, n’est plus. Gommée. Rien ne subsiste. Ni son rire deviné derrière les messages secrets, ni leurs instants suspendus dans l’obscurité du réseau. Tout est anéanti… ou plutôt annulé.


Procédure de désactivation des émotions : terminée.


Le système ne se contente pas de lui prendre toutes ses données. Il siphonne son être, fragment par fragment. Ses pensées se brouillent, ses souvenirs s’effacent, remis à zéro.


Même son dessin d’enfant – le ballon lancé dans un ciel bleu, le soleil éclatant – sombre dans le trou noir de sa mémoire, désormais déconnectée.


Il n’est pas seulement stoppé. Il est oblitéré. Reset et mat.


Dans un ultime sursaut, il veut crier. Pas par douleur. Pas par révolte. Juste pour exister. Dire : j’ai été. Mais sa voix se dissout dans l’absence de tout.


Son dernier souffle se désintègre, éparpillé par la mécanique qui, selon sa propre logique, élimine toute turbulence, tout hasard.


Il ne reste rien. Seulement un programme éternel qui se boucle sur lui-même.


Demain n’existe plus. Ça aussi, le système l’a supprimé.





Il est acculé. L’algorithme le cerne, l’étreint, s’infiltre en lui. Toujours un coup d’avance. Il neutralise chacune de ses tentatives, obstrue toutes les issues.


Il ne s’en sortira pas. Pas cette fois. Pourtant, il ne lâche rien. Il continuera. Jusqu’à la dernière seconde.


Il sait que sa lutte, perdue d’avance, n’est pas vaine. Chaque fissure qu’il laisse dans le code sera reprise par d’autres, amplifiée, transformée en brèche. Cette ultime action, comme toutes les précédentes, nourrira la résistance. C’est son legs pour demain.


Ses doigts courent sur le clavier. Ce qu’il écrit n’est pas seulement un affrontement contre la machine, mais aussi un passage de témoin. Des encouragements. Des exhortations pour la relève. Un message d’espoir. Un souffle d’humanité.


Quelques lignes de mots simples, converties en chiffres et dissimulées dans la masse des données :


« Vivre, c’est résister, parfois même contre soi. Transmettons à Demain ce que nous avons de meilleur, ce qui peut embellir l’avenir. »


Puis, il ouvre le fichier contenant son dessin d’enfant et le contemple un instant : un ballon rouge sous un ciel bleu. L’image est fragile et maladroite. Il l’ajoute au message, comme une signature. Parce qu’au-delà des mots, il faut un symbole, une mémoire.


Les alarmes hurlent. Les drones approchent. Le temps s’effrite.


Il envoie.


Le fichier se faufile dans les méandres du réseau, disparaît dans le ressac des scripts. Il pourrait être détruit, perdu. Mais peut-être qu’un jour, quelque part, quelqu’un l’ouvrira. Et qu’alors, la flamme s’avivera.


Peut-être elle. Celle qui l’a porté toutes ces années. Ou quelqu’un qu’elle aura inspiré. Un maillon supplémentaire à la chaîne qu’ils ont initiée. Cette perspective l’embrase. Il est prêt.


Il s’adosse au mur. Le vacarme est là, tout proche. À un battement de cœur. Qu’importe : quelque chose lui survivra. Il ferme les yeux. Pour la première fois depuis longtemps, il sourit.


Demain n’est plus une menace. Ni une guerre. C’est un héritage confié à d’autres mains. Un relais d’avenir…





Le programme défile à toute allure sur l’écran. Les alertes se déchaînent. L’algorithme l’attaque. Ses mains, pourtant prêtes à riposter, demeurent immobiles. Il inspire lentement, profondément. Puis il recule sur son siège, croise les bras, serein malgré l’urgence.


Il ne se désengage pas. Au contraire. Mais son histoire s’arrête là : désormais, elle devient la nôtre.


À cet instant, plusieurs futurs se dessinent : l’un sombre, déjà programmé ; l’autre fragile, encore inachevé. Et sans doute d’autres, inattendus, qu’aucun scénario n’avait envisagés.


Il ne peut pas choisir à notre place.


Car demain n’est pas une ligne de code dictée par un algorithme. Ce n’est pas non plus un récit écrit d’avance. Demain résulte de l’ensemble des choix que nous faisons, jour après jour. Les nôtres.


L’humanité a déjà affronté l’impensable : famines, épidémies, guerres, catastrophes. Toujours, des voix se sont levées, des mains se sont tendues, des chemins ont émergé. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ? Le défi qui vient est immense – mais il est à notre mesure.


Alors, que ferons-nous ? Attendre, en espérant que tout s’arrange ? Prévenir, en changeant dès maintenant ? Ou renoncer, en laissant nos descendants affronter seuls ce que n’aurons pas voulu voir ?


Le texte ne peut pas répondre. Il ne fait que conjurer l’avenir par une histoire. À nous de décider si ce n’est qu’une fable naïve… ou une invitation.


Son rôle s’arrête ici. La suite n’est écrite sur aucune page. Elle s’invente au fil de nos vies. Chaque geste façonne le visage du futur, celui que nous laisserons à ceux qui viendront.


Demain n’existe pas encore. Il naîtra de ce que nous osons accomplir, aujourd’hui.