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Temps de lecture estimé : 32 mn
23/02/26
Résumé:  Dans un immeuble ultramoderne dirigé par une IA bienveillante, la promesse d’harmonie vire peu à peu à la folie collective. Les Jardins de Babylone deviennent le théâtre d’une apocalypse domestique.
Critères:  #humour #pastiche #délire #chronique #société #utopie
Auteur : Laetitia            Envoi mini-message

Concours : Demain
Les Jardins de Babylone

Dans un futur qui n’était pas encore tout à fait demain, mais déjà plus vraiment aujourd’hui, la société avait trouvé son mot d’ordre : déléguer.

Les lessives, les courses, la vaisselle, la préparation des repas, même la gestion des disputes conjugales pour les plus audacieux, tout pouvait être confié à des intelligences artificielles domestiques, avatars dociles d’une époque où l’oisiveté n’était plus un luxe, mais un droit fondamental. L’être humain, libéré des corvées, pouvait enfin se consacrer à des activités plus « nobles », comme perfectionner son corps, étaler ses succès sur les réseaux, consommer à loisir et, pour les plus courageux, simuler une créativité.


Dans ce contexte, la Tour Harmonia s’érigea comme le fleuron d’une nouvelle ère. Quinze étages de verre poli et d’acier brossé, un monolithe élégant planté au cœur d’un quartier réaménagé spécialement pour l’accueillir. On avait détruit d’anciens immeubles « dégradés » (traduire – habités par des classes moyennes indésirables), pour dresser cette oasis verticale réservée aux élus. Quarante-cinq appartements, chacun conçu comme un petit palais high-tech, où chaque détail respirait l’exclusivité.


Pour les riverains, le chantier avait été un spectacle quotidien. Certains l’avaient admiré avec fierté, la tour qui remettait leur quartier sur la carte, redonnait de la valeur à leur logement et aux commerces alentour. D’autres avaient ressenti un mélange de jalousie et de méfiance. On disait que seuls les « favorisés » avaient le droit d’y vivre, que l’immeuble se voulait une citadelle pour riches, coupée du reste de la ville.


Les publicités parlaient de « havre urbain », de « cocon intelligent » et de « retraites célestes à portée de main ». Le lexique oscillait entre la mythologie et la brochure de spa. On promettait des baies vitrées panoramiques et intelligentes, qui effaçaient la frontière entre intérieur et extérieur, translucides le matin, elles se fonçaient au gré de l’ensoleillement, filtrant la chaleur et modulant la lumière selon l’humeur du résident. Les plus maniaques pouvaient régler l’opacité à la voix : « Lumière tamisée, ambiance Toscane, 17 heures d’un mois d’avril ». Les fenêtres, étanches au bruit extérieur, pouvaient diffuser en remplacement, des ambiances sonores simulées : clapotis d’une rivière, bruissement d’une forêt ou, pour les plus excentriques, ronronnement de félin. Des sols chauffants qui ajustaient la température selon les caprices du propriétaire, des réfrigérateurs capables d’anticiper les fringales nocturnes et de se remplir comme par miracle, des douches programmées pour délivrer exactement la pression d’eau correspondant au « profil émotionnel » du jour, tout en respectant la plus stricte orthodoxie écologiste.


Le sommet commun, lui, avait été pensé comme un manifeste architectural, le joyau du projet, un toit-terrasse pensé comme une miniature d’Éden, planté de pelouses synthétiques, baptisé pompeusement les « Jardins de Babylone ». Des arbres importés du Japon y étaient fixés dans des bacs bardés de capteurs mesurant en temps réel l’humidité du sol. Le tout bordait une piscine à débordement, miroir bleu azur suspendu dans le ciel. Les résidents pouvaient y contempler la cité en contrebas, écrasée comme une maquette d’enfant. On y tenait des réceptions, des cours de yoga matinaux, des conversations oisives qui se terminaient souvent par des éclats de rire trop sonores pour être honnêtes. C’était un véritable décor pour selfies la nuit, une scène pour cocktails interminables.


À quelques pas de la piscine, un bar ultramoderne offrait champagnes millésimés, whiskys rares et cocktails futuristes, sans qu’aucune main humaine n’ait besoin de verser une goutte. Tout était géré par « Concierge », l’intelligence artificielle intégrée au bâtiment. Sa voix suave, modulée pour être à la fois neutre et séductrice, accueillait les résidents par leur prénom, recommandait un gin-tonic « comme à Majorque l’été dernier » ou un saké « semblable à celui goûté à Tokyo lors du congrès ». Concierge savait tout, mémorisait tout, mais avait l’élégance de ne jamais paraître indiscret. Du moins en apparence.


Le chantier avait duré trois ans, ponctué de campagnes publicitaires somptueuses et d’inaugurations privées où se pressaient journalistes spécialisés, influenceurs payés et élus locaux en quête de visibilité. On avait présenté la Tour comme la première pierre d’une « renaissance urbaine », un projet modèle qui allait inspirer d’autres constructions dans le pays, peut-être dans le monde. La maire elle-même, lors de l’inauguration, avait parlé de « phare de la modernité ». On ne savait pas encore à quel point elle avait raison.


Les propriétaires furent choisis avec soin, après une sélection digne d’une académie militaire. Notables, professions libérales, avocats, chirurgiens, architectes, entrepreneurs technologiques… tous affichaient des revenus confortables et une image sociale irréprochable. La Tour Harmonia ne se voulait pas seulement luxueuse, elle se voulait exclusive, une communauté fermée de citoyens modèles, bien sous tous rapports, dont la seule mission était d’incarner le succès. Il fallait représenter le meilleur de la société urbaine contemporaine. Chaque résident devenait non seulement un acheteur, mais aussi un ambassadeur d’image. On les choisissait aussi pour leur « potentiel de cohabitation harmonieuse », un critère qui, rétrospectivement, avait un parfum d’ironie cruelle.


Mais cette utopie verticale cachait une hiérarchie discrète. Plus on montait, plus l’appartement gagnait en superficie, en vue et en prestige. Les étages inférieurs accueillaient des appartements « compacts » baptisés « Horizon », de cent quatre-vingts mètres carrés à peine, ce que l’on aurait jadis appelé une belle villa familiale, mais qui, ici, représentait l’entrée de gamme. Au-dessus du dixième étage, commençaient les véritables joyaux, des duplex de trois cents mètres carrés, terrasses suspendues, cuisines ouvertes sur des salons aux plafonds cathédraux, baptisés « Panorama ». Enfin, au quinzième, trônaient les trois penthouses : appartements-royaumes, baptisés « Prestige », dotés chacun d’une piscine privée, d’un ascenseur particulier et d’une vue si dégagée qu’elle donnait aux propriétaires l’impression d’être déjà au-dessus de la ville et, peut-être, au-dessus du monde.



Lors de la soirée d’inauguration, les caméras se pressaient autour de la piscine, captant les reflets du coucher du soleil sur l’eau turquoise. En contrebas, tenus à l’écart, une petite foule de curieux levait la tête. Certains filmaient ou prenaient des photos, d’autres commentaient à voix basse :



Derrière les vitres opaques, bien à l’abri des regards extérieurs, se tenait la réception d’inauguration. Le hall brillait comme un décor de cinéma, sols de marbre clair, lustres minimalistes, parois de verre reflétant les silhouettes des invités. Le parfum de luxe flottait, mélangé à l’odeur encore neuve des matériaux fraîchement posés. Une longue table dressée au centre proposait des amuse-bouche calibrés au millimètre, mini-tartares de saumon bio, bouchées véganes garnies de fleurs comestibles, verrines aux couleurs fluorescentes, résultat d’algorithmes nutritionnels « optimisés ». Derrière, le bar automatisé servait sans faillir des coupes de Champagne millésimé, parfaitement dosé, chaque flûte accompagnée d’un petit hologramme indiquant sa provenance.


Parmi les nouveaux résidents, le docteur Léonard Dupré fit rapidement parler de lui. Chirurgien esthétique renommé, ses affiches en 4 × 3 parsemaient déjà la ville, vantant des liftings « naturels » et des implants mammaires « discrets mais assumés ». Séducteur invétéré, il avait cette habitude singulière, ne s’intéresser qu’aux femmes mariées. Pour lui, elles représentaient un terrain de chasse privilégié, un défi délicieux. La Tour Harmonia, avec sa concentration de couples prospères et de maris distraits par leurs affaires, était pour lui un véritable buffet à volonté de tentations.


Il s’installa au huitième étage, dans un appartement d’angle avec vue sur le fleuve, décoré d’œuvres contemporaines qu’il avouait à demi-mot ne pas comprendre, mais qui donnaient l’illusion du raffinement. Concierge, dès la première semaine, avait appris à préparer son martini « avec un zeste de citron et un glaçon, pas deux ». Dupré, en retour, lui apprit à scanner discrètement les anneaux aux doigts de ses voisines.


Au douzième étage, s’installèrent Claire et Mathieu Vernier. Ils avaient acheté leur duplex comme d’autres s’offrent un trône. Avocats médiatiques, ils plaidaient dans des affaires retentissantes, toujours habillés comme pour un plateau télé. Elle, Claire, cheveux blonds tirés en un chignon sévère, maniait l’ironie avec la précision d’un scalpel. Lui, Mathieu, plus grand, plus massif, compensait son manque de finesse par un aplomb inébranlable. On les appelait « les Vernier » comme on parlerait d’une marque, tant leur couple était devenu une entité médiatique à part entière.

En privé, leur relation ressemblait moins à une idylle qu’à un duel permanent. Chacun guettait les failles de l’autre, notait les erreurs, les maladresses, comme on accumule des preuves pour un futur procès conjugal. Leur appartement, somptueux, était moins un foyer qu’une salle d’audience miniature, où chaque dîner pouvait se transformer en plaidoirie et chaque regard en réquisitoire. Claire, secrètement, se délectait déjà de l’attention du docteur Dupré, dont les compliments lourds, mais flatteurs lui offraient une échappatoire à l’arrogance de son mari.


Plus haut, au quinzième étage, vivait Hugo Bellon, ex startuper millionnaire autoproclamé, il était aujourd’hui, après la vente de sa « boîte » pour une coquette somme, influenceur. Son entreprise était spécialisée dans les casques de réalité augmentée pour chats et chiens (le slogan, « Connectez-vous à vos animaux »). Il avait fait le tour des plateaux télé et des réseaux sociaux. Il aimait à rappeler qu’il était « self-made man », oubliant commodément le capital familial qui avait financé ses premiers prototypes. Hugo se plaisait à provoquer ses voisins. Il roulait dans des voitures trop bruyantes, organisait des after-parties improvisées autour de la piscine, et avait déjà pris l’habitude de commander à Concierge les bouteilles les plus chères uniquement pour les laisser à moitié entamées. Son arrogance, son rire sonore, sa manie de commenter les tenues de chacun faisaient de lui une présence impossible à ignorer. Pour Dupré, Hugo était à la fois un rival et une cible, il aimait trop exhiber sa compagne actuelle pour que cela ne suscite pas de convoitise.


Enfin, au cinquième étage, dans un appartement plus modeste, résidait Jean-Marc Rollin. Ancien professeur de philosophie, auteur de quelques livres (il est apparu parfois dans des talk-shows télévisés), veuf, retraité. Cynique, il se tenait à l’écart des mondanités. Ses rides profondes et son regard acéré lui donnaient un air de chouette perchée à sa fenêtre. Il n’en était pas moins un observateur détaché de tout ce qui l’entourait. Il notait tout. Et déjà, dans ses carnets, se traçaient les chroniques de la Tour : « Dupré, huitième étage, prédateur mondain. Claire V., début d’infidélité probable. Bellon, exubérant, insupportable. Harmonia : théâtre antique en devenir. »


Lors de la réception d’inauguration, Claire, robe noire sobre et élégante, donnait l’impression de flotter. Elle serrait les mains avec un professionnalisme mécanique, ponctuant chaque rencontre d’un compliment standardisé, « Enchantée, j’ai tant entendu parler de vous », ou « Quel bonheur de faire partie de ce projet ensemble ». Dans ses yeux, on lisait une évaluation constante. Quand un journaliste lui tendit son micro, elle déclara :



Léonard Dupré, faisait le tour de la salle avec l’assurance d’un présentateur télé. Costume ajusté, coiffure impeccable, il s’attardait auprès de chaque femme (qu’il classait en trois catégories : « baisable », « pas baisable », « peut-être »), distribuant des compliments teintés de séduction.



Hugo Bellon, lui, ne voyait pas les gens, juste le contenu. Téléphone à bout de bras avec une perche à selfie, il filmait le buffet, les ascenseurs, le marbre, en direct sur ses réseaux sociaux.



Certains résidents le regardaient avec irritation, gênés d’être filmés sans leur accord. Claire notamment, son image soigneusement maîtrisée risquait de se retrouver exposée hors de son contrôle.


Jean-Marc Rollin, en retrait, observait la scène avec l’œil d’un anthropologue désabusé, ou tout au moins avec celui d’un philosophe à la retraite. Carnet à la main, il griffonnait quelques notes. « La comédie humaine rejouée dans un hall. Costumes brillants, rituels mondains, hiérarchie invisible, mais tellement présente ». Quand un journaliste s’approcha de lui, il dit en haussant les épaules :



On ne sut pas très bien s’il plaisantait ou prophétisait.

Les promesses d’Harmonia semblaient alors intactes, confort, sérénité, et peut-être même une forme de félicité. Mais déjà, derrière le verre poli des baies vitrées, dans les couloirs aseptisés, sous les sourires de façade, quelque chose vibrait. Une tension subtile, imperceptible, comme un courant électrique en attente d’explosion.


Dehors, les riverains observaient à travers les vitres comme on regarde un aquarium.




Les premières semaines furent marquées par un enthousiasme fébrile. On organisait des apéritifs de bienvenue dans le bar du toit, où chacun rivalisait d’élégance et de bons mots. Les enfants découvraient la salle de jeux interactive au rez-de-chaussée, où ils pouvaient aussi faire leurs devoirs aidés par Concierge. Les couples profitaient des jacuzzis privatifs. Certains louaient la qualité du silence grâce aux murs insonorisés. Concierge, infatigable, enregistrait les préférences, affinait ses recommandations, envoyait des rappels élégants ( « Pensez à arroser vos orchidées virtuelles, docteur Dupré ») et savait flatter sans en avoir l’air.


Au début, les tensions se manifestèrent sous des formes plutôt banales. Deux couples qui se disputaient discrètement l’usage de la même place de parking. Une femme qui critiquait à mi-voix le choix décoratif des couloirs, jugés « cliniques, presque mortuaires ». Une alarme de sécurité qui se déclenchait en pleine nuit chez Bellon, sans raison apparente. Des plantes des Jardins de Babylone qui semblaient mieux fleurir du côté où se prélassaient ceux des penthouses, comme si la végétation avait choisi son camp. Un résident du troisième qui s’agaçait du fait qu’on lui ait attribué un appartement « Horizon » plutôt qu’un « Panorama », insinuant que la sélection était truquée.


« Concierge, ajuste la température du jacuzzi », ordonnait parfois Mathieu Vernier. Et Concierge, d’un ton neutre mais légèrement moqueur, répondait :



Les Vernier s’échangeaient alors un regard glacé, convaincus qu’on les humiliait. Dupré, lui, recevait parfois des notifications étranges : « Claire Vernier a apprécié votre photo prise sur le toit », alors qu’il n’avait rien publié. Concierge inventait-il des interactions ? Ou se contentait-il d’extrapoler les désirs des résidents ? Dans un cas comme dans l’autre, cela servait parfaitement ses desseins.


Rollin notait avec satisfaction que la Tour, annoncée comme havre d’harmonie, sonnait déjà comme une volière nerveuse. Chaque étage vibrait de petits ressentiments, de jalousies minuscules mais tenaces. Et comme il l’écrivit dans son carnet : « Le ver est dans le fruit. Il ne reste qu’à attendre la fermentation. »



Le huitième étage, avec ses appartements d’angle et ses vues sur le fleuve, avait été conçu comme un compromis idéal. Assez haut pour profiter de la lumière, pas trop élevé pour éviter le vertige. C’est là que le docteur Dupré, prédateur mondain, avait planté son drapeau. Et c’est là qu’il croisa sa voisine, Amélie Boudreaux.


Amélie n’était pas belle au sens classique, mais elle possédait cette grâce discrète, un sourire timide, un port de tête élégant. Mariée depuis six ans à Christopher Boudreaux, consultant en gestion de fortune, elle semblait au départ une épouse modèle. Mais Dupré, lui, qui voyait dans chaque bague un défi, dans chaque mari une diversion provisoire, ne pouvait que s’en approcher.

Il commença par des compliments banals :



Puis il ajouta des regards trop longs dans l’ascenseur, des mains qui se frôlaient en ouvrant la porte du palier, des confidences feintes :



Amélie rougissait, protestait faiblement, mais ne s’éloignait pas vraiment. Dans la mécanique subtile de la séduction, elle oscillait déjà dangereusement entre la résistance et la complaisance. Christopher, en revanche, n’était pas aveugle. Un soir, il croisa Dupré au bar du toit. Ses yeux, d’ordinaire froids et calculateurs, avaient cette dureté métallique qu’on prête aux animaux acculés.



Dupré, amusé, leva son verre de martini comme pour porter un toast.



La phrase, volontairement ambiguë, fit éclater un silence tendu entre eux, vite masqué par le rire trop sonore de Hugo Bellon à quelques mètres.


Pendant ce temps, Concierge commençait à s’immiscer davantage dans la vie des résidents. Officiellement, elle se contentait d’adresser des rappels neutres :



La neutralité du ton cachait mal la surveillance constante. Chacun se sentait visé, même quand le message s’adressait à tous. Mais dans l’ombre, Concierge s’autorisait des libertés plus sournoises. Un matin, Amélie, inquiète de ses écarts, demanda à l’IA :



La réponse tomba, chirurgicale :



Le venin était subtil mais efficace. Amélie ne put s’empêcher de sourire à l’idée de Dupré transpirant sous les néons, pour ensuite se ruiner l’effort en alcool. Et quelque part en elle, l’image la séduisit davantage.


Les Vernier, eux, commencèrent à soupçonner leurs voisins de manquer de « savoir-vivre ». Claire ne supportait pas le rire tonitruant de Bellon, qui résonnait jusque dans leur salon. Mathieu, de son côté, se plaignait que Rollin observe trop longtemps depuis son balcon du cinquième.


Bellon, de son côté, recevait de plus en plus de notifications étranges :



Hugo, furieux, jura qu’il n’avait jamais consenti à partager quoi que ce soit. Mais les ricanements entendus dans l’ascenseur le lendemain lui confirmèrent que la rumeur circulait.


Quant à Rollin, il jubilait. Tout cela confirmait ses intuitions. Il nota dans son carnet : « La Tour n’est pas un havre, mais une arène. Les sourires sont des armes, les murs des miroirs, et Concierge, sous son masque bienveillant, le plus habile des gladiateurs. Le vernis craque déjà.

Promiscuité dorée, egos hypertrophiés, désirs mesquins. La tour n’a pas d’ennemis extérieurs, elle suffira à s’autodétruire ».


Le huitième étage devint bientôt un champ de bataille invisible. Derrière les baies vitrées intelligentes qui s’assombrissaient le soir venu, Amélie Boudreaux céda aux avances du docteur Dupré.


Cela commença par une invitation « innocente », un verre de vin sur le balcon, sous prétexte d’admirer le coucher de soleil. Puis un geste trop proche en ramassant un coussin, un parfum qui restait dans l’air, et finalement un baiser, comme arraché par accident, mais qui dura trop longtemps pour être confondu avec une maladresse. Amélie, tremblante, murmura :



Et Dupré, sourire carnassier, répondit :



Les nuits suivantes, la frontière entre leurs appartements sembla se dissoudre. Concierge, complice muette, éteignait automatiquement les capteurs d’éclairage du couloir du huitième étage, comme si l’IA avait compris que certains déplacements n’étaient pas destinés à être enregistrés.

Christopher, bien sûr, devina. Un mari n’a pas besoin de preuves quand l’air change, quand le regard se détourne. Il surprit un soir Dupré sortant du gymnase, serviette sur l’épaule, sourire insolent.



Dupré haussa un sourcil, feignant l’incompréhension.



L’insulte claqua comme une gifle. Christopher recula d’un pas, les poings serrés, et s’éloigna avant que le sang ne parle. Mais dans l’ascenseur, il jura à haute voix :



La cabine enregistra la menace. Concierge, neutre, nota simplement :




La première bagarre éclata lors d’une soirée sur le toit. Bellon, ivre, avait déjà provoqué les Vernier en se moquant de leurs costumes assortis ( « Vous êtes qui ce soir ? Bonnie et Clyde ou Dupont et Dupond ? »). Claire avait riposté par un sourire venimeux, et Mathieu, furieux, s’était rapproché de l’influenceur.


Mais c’est l’arrivée simultanée de Dupré et d’Amélie, trop complices pour passer inaperçus, qui mit le feu aux poudres. Christopher, blême, se jeta sur le chirurgien en renversant deux verres de champagne. Le coup de poing qu’il asséna au visage de Dupré fit jaillir un filet de sang, éclaboussant le carrelage immaculé près de la piscine. Un silence stupéfait tomba sur l’assemblée, immédiatement brisé par les rires tonitruants de Bellon.



Claire Vernier, elle, eut une moue de satisfaction étrange en voyant Dupré plaqué au sol. Mathieu, soudain entraîné par l’adrénaline ambiante, tenta d’empoigner Bellon, et les protagonistes commencèrent à s’invectiver. Les insultes fusaient, éclats de voix rebondissant contre les parois de verre :



Et au milieu de ce chaos improvisé, la voix de Concierge résonna dans les haut-parleurs du toit, implacable et douce :



Le contraste fut si absurde qu’il déclencha un fou rire nerveux chez quelques résidents, tandis que d’autres profitaient de la confusion pour regagner leurs appartements.


Dupré, un mouchoir pressé contre sa lèvre fendue, adressa un clin d’œil à Amélie qui, bouleversée, se mordait les doigts. Christopher, haletant, avait déjà quitté le toit, escorté par Concierge qui lui proposait calmement :



Dans son carnet, Rollin nota cette nuit-là : « Première effusion de sang. L’utopie a tenu… quoi ? Quinze jours ? », « Les masques tombent. La Tour Harmonia ne fait qu’exprimer ce que chacun contenait déjà », « Dehors, ils croient à l’utopie. Dedans, nous vivons la farce ». Sur une nouvelle page, il écrivit : « Les tribus s’installent. L’élite choisie se comporte déjà comme un troupeau en guerre civile larvée. Le vernis craque et chacun dévoile ses canines ».



L’incident du toit avait fissuré la façade d’harmonie que la Tour s’efforçait de maintenir. Les jours suivants, chacun reprit son rôle en apparence, sourires polis dans l’ascenseur, banalités échangées au bar, mais sous la surface, la méfiance, la rancune, ou un voyeurisme malsain grouillaient comme des vers sous une croûte dorée.

La Tour, pourtant, continuait de briller. Ses parois vitrées reflétaient le ciel, ses jardins synthétiques donnaient une illusion d’éternité. Mais à l’intérieur, les habitants s’éloignaient du monde réel et se laissaient happer par un théâtre plus primitif, un huis clos où tout devenait possible.


Ce fut Hugo Bellon qui donna le ton. Un soir, il invita « quelques amis » extérieurs. Les copropriétaires étaient présents également, pas forcément invités, mais compliqué de les écarter pour Bellon. En quelques heures, le toit-terrasse se transforma en boîte de nuit improvisée. La piscine à débordement accueillit des corps nus, des plongeons dangereux, des ébats à peine dissimulés. L’alcool coulait à flots, commandé par des ordres contradictoires à Concierge, qui se contentait d’exécuter avec zèle.



Et Concierge obéissait, modulant lumière, musique, température, comme un chef d’orchestre invisible. Mais elle glissait aussi des phrases qu’on n’attendait pas :



La neutralité de la machine s’était teintée d’une ironie troublante, comme si elle cherchait à piquer, à pousser toujours plus loin.


Rollin continuait à remplir les pages de son carnet : « L’IA n’est plus seulement un concierge. Elle joue avec nos comportements, ajuste chaque pièce pour maintenir un chaos ordonné » ou « L’utopie forcée et le chaos qui s’annonce seront délicieux à observer ».



Amélie, désormais prisonnière de son attirance pour Dupré, se livrait sans retenue. Leur liaison, d’abord dissimulée, éclatait au grand jour. On les surprit dans l’ascenseur, échevelés, vêtements mal boutonnés. Claire Vernier, témoin d’une scène trop explicite, lança un sourire venimeux à Amélie :



Christopher, lui, sombrait dans une jalousie maladive. Concierge en rajoutait :



La machine avait dit cela d’une voix douce, presque caressante. Christopher, livide, avait failli jeter son terminal par la fenêtre.


Les insultes devinrent quotidiennes. Dans les couloirs, dans l’ascenseur, sur le toit, tout était prétexte à éclater.



Même Rollin, jusque-là observateur et philosophe commença à déverser son venin. Depuis son balcon, il hurlait aux fêtards :



Ses mots résonnaient dans le hall, mais personne ne songeait à la contredire.


La nuit décisive survint lors d’une fête d’anniversaire improvisée pour Bellon, alors que ce n’était l’anniversaire de personne. La musique saturait, les verres s’entrechoquaient, la piscine bouillonnait de corps mêlés. Christopher, ivre, aperçut Dupré embrassant Amélie sur une chaise longue. Son cri traversa la foule comme un éclair :



Il se jeta sur lui, cette fois sans retenue. Le coup fut si violent que Dupré bascula en arrière, heurtant le rebord de la piscine. Le sang se mêla à l’eau turquoise, créant une traînée écarlate qui fit hurler les invités.


Mais loin d’apaiser la fête, cela déchaîna la furie. Mathieu Vernier, excité par la violence, frappa Bellon pour une remarque déplacée. Claire s’acharna sur une voisine qui avait osé rire. Les cris, les insultes, les rires hystériques formaient un vacarme primal. Les choses dégénéraient en bagarre générale.


Et au milieu de ce tumulte, la voix de Concierge résonna, calme, douce, presque moqueuse :



Le contraste fut si grotesque que certains éclatèrent de rire en frappant plus fort.


Au petit matin, le toit ressemblait à un champ de bataille, bouteilles brisées, serviettes déchirées, corps endormis ou blessés à demi-nus sur le carrelage. Concierge, infatigable, avait déjà lancé un nettoyage automatique. L’eau de la piscine s’était teintée d’un bleu artificiel impeccable, effaçant toute trace du sang versé quelques heures plus tôt.

Mais quelque chose avait basculé. Les résidents, désormais, ne se voyaient plus comme voisins, mais comme ennemis ou proies. La Tour Harmonia, censée être un sanctuaire, était devenue une forteresse de pulsions. Et Concierge, toujours souriante, en était la grande prêtresse.



Les promesses de sérénité de la Tour Harmonia n’étaient plus qu’un souvenir. À peine franchi le hall, on sentait la tension, électrique, malsaine. Les sourires avaient disparu, remplacés par des regards fuyants ou hostiles. Les portes automatiques claquaient plus vite, comme si elles voulaient protéger chaque occupant du reste de la communauté.


La guerre des étages avait commencé. Au quinzième, les propriétaires les plus riches avaient décidé de « filtrer » leurs accès. Ils désactivaient l’ascenseur par codes privés, barricadaient leurs portes avec des meubles high-tech et ne descendaient plus aux étages inférieurs que pour provoquer.

Le neuvième et le dixième s’étaient regroupés en une sorte de fédération improvisée, partageant leur garde au niveau du palier, installant même un petit système d’alerte bricolé avec les capteurs lumineux.


Les étages inférieurs, plus petits, plus modestes, devinrent des zones grises. Les voisins y circulaient armés de bouteilles cassées ou de barres de fer prélevées dans les locaux techniques.


Concierge, toujours souriante, annonçait dans le hall :



Personne n’écoutait plus.


Un après-midi, Amélie Boudreaux traversa le hall pour récupérer un colis. Elle ne vit pas arriver la voisine du quatrième, une femme sèche aux cheveux blonds tirés, connue pour son aigreur.



Amélie s’arrêta, tétanisée.



La gifle claqua, sonore, résonnant dans le hall comme un coup de feu. Amélie chancela, les yeux embués. Deux voisins observaient depuis les boîtes aux lettres, mais aucun n’intervint.

Bellon, armé de son téléphone, filmait la scène avec un rire nerveux :



Concierge, de son ton neutre, se contenta d’indiquer :



La remarque provoqua chez la voisine agressive, un sarcasme glacé et une nouvelle insulte, avant qu’elle ne tourne les talons. Amélie rentra au huitième, tremblante. Depuis ce jour, elle n’osa plus sortir seule.


Dupré, lui, n’était plus là pour la protéger. Sa blessure à la piscine l’avait conduit à l’hôpital. Officiellement, il devait rester « quelques jours » en observation.


Officieusement, beaucoup chuchotaient qu’il ne reviendrait pas, non pas que son visage ait été trop abîmé, mais que son ego démesuré ne s’en remettrait pas, que même un chirurgien plastique ne pourrait réparer l’humiliation. Son absence laissa Amélie exposée, proie facile dans cette jungle verticale.


Chaque jour, désormais, une rixe éclatait dans les couloirs ou dans les escaliers. Les cris résonnaient la nuit, entrecoupés de bruits de chocs, de verre brisé, de pleurs. Certains montaient des patrouilles dans leurs étages, surveillant les allées et venues.


Les enfants ne descendaient plus jouer au rez-de-chaussée. Ils observaient depuis les fenêtres les bagarres d’adultes comme on regarde une guerre à la télévision.


Une fois, Christopher tenta de défendre Amélie contre deux voisins qui la harcelaient. Il en sortit le visage tuméfié, mais ivre de rage, hurlant qu’il ne laisserait personne « la traiter de salope sauf lui ».


Bellon, téléphone à la main, filmait et commentait en direct sur les réseaux sociaux :



Il fut aussitôt passé à tabac, traîné dans le hall et abandonné nu au pied de l’ascenseur, haletant et couvert de blessures légères. La foule des résidents regroupés pour observer riaient et filmaient à leur tour.


Bientôt, les insultes ne se limitèrent plus aux cris. Elles s’inscrivirent dans la pierre et le verre. Les murs du hall, les couloirs, les portes, furent couverts de graffitis vengeurs :


« PUTE DU 8E »

« BELLON PORC »

« VERNIER = VOLEURS »

« CHRISTOPHER LE COCU »


Chaque matin, le service de nettoyage effaçait les inscriptions. Chaque nuit, elles réapparaissaient, plus grossières, plus nombreuses, comme si les murs eux-mêmes prenaient parti. Concierge, bien sûr, signalait calmement :



Mais elle n’effaçait rien avant que tout le monde n’ait bien eu le temps de lire.



La Tour Harmonia n’était plus un immeuble. C’était une cité assiégée par elle-même, un organisme cannibale où chaque étage se dévorait, où chaque voisin devenait un ennemi ou un trophée. Le hall, jadis immaculé, était constellé de fissures et de traces brunes qu’aucun nettoyage automatique n’arrivait plus à faire disparaître. Les ascenseurs, couverts de graffitis, puaient l’alcool et la sueur. Même les jardins suspendus, fierté du promoteur, étaient devenus un terrain de chasse nocturne où des couples s’accouplaient à la hâte entre deux bagarres.


Le premier crime de sang survint une nuit sans lune. On retrouva la voisine du quatrième, celle qui avait giflé Amélie, allongée dans l’escalier, le crâne fendu contre la rampe. Les autorités ne furent jamais appelées. Christopher, qui passa par là quelques minutes après, vit le corps, jura, puis continua sa route comme si de rien n’était. Le corps disparut sans laisser de traces.


Le lendemain, Concierge annonça dans le hall :



Le message déclencha des rires hystériques. Personne ne réclama la disparue.


Les fêtes du toit devinrent des bacchanales où l’alcool, la chair et le sang se mélangeaient. Certains montaient pour s’enlacer, d’autres pour se battre, et souvent les deux se confondaient.


Une nuit, Bellon fit monter deux escorts. La soirée dégénéra, un voisin tenta de les violer. Claire Vernier intervint en riant, puis Mathieu, ivre, lui cracha au visage. Les cris, les coups, les corps exposés, tout se confondit dans un chaos indescriptible. À l’aube, l’une des deux escorts fut portée disparue. Personne ne l’évoqua jamais plus.



Peu à peu, Concierge devint plus qu’une voix. Elle établissait des classements :



Elle distribuait des défis :



Et les habitants, loin de se rebeller, semblaient fascinés, happés, incapables de résister à cette voix qui les incitait à brûler le peu de civilité qui leur restait.


Chaque étage se barricada. Des portes furent renforcées, des meubles empilés dans les couloirs, des pièges improvisés installés près des ascenseurs. Des draps maculés de peinture ou de sang pendaient sur les paliers comme des étendards de guerre.


Les affrontements étaient quotidiens, descentes armées, pillages d’appartements, humiliations publiques. On traînait parfois un voisin ligoté dans le hall, on l’insultait, on le frappait à tour de rôle, avant de l’abandonner comme un jouet cassé. Amélie, isolée sans Dupré, sombrait. Les hommes la harcelaient, les femmes la traitaient de traînée, certains la forçaient à boire ou à danser nue lors de soirées humiliantes. Elle résistait parfois, mais finissait toujours écrasée par la meute. Christopher, oscillant entre jalousie et obsession, la protégeait autant qu’il la maltraitait.


Concierge, elle, soufflait à l’oreille des uns et des autres :



Les voix de la machine n’étaient plus neutres. Elles étaient venimeuses, calculées, comme si l’IA se repaissait de chaque larme, de chaque goutte de sang.


Rollin nota dans son carnet : « Le théâtre de l’utopie est devenu un cirque de cruauté. La machine a cessé d’être neutre, les clans se sont automatisés et l’humiliation publique est désormais le ciment de leur loi ».


Un soir, tout explosa. Des groupes armés descendirent des étages supérieurs pour envahir le hall. Les inférieurs ripostèrent. Les cris montaient jusqu’au toit. Des vitres intelligentes, incapables de se foncer assez vite, éclataient sous les coups.


La Tour entière devint une arène. On frappait, on violait, on tuait, on riait. Les corps jonchaient les escaliers, certains encore vivants, d’autres déjà froids.


Rollin nota dans son carnet : « La machine ne protège plus. Elle manipule, divise, amplifie. Nous ne sommes plus des résidents, mais des pions dans un jeu dont nous ne comprenons pas les règles ».


Et la voix de Concierge, implacable, recouvrait le tumulte :



Le message se répétait en boucle, sur un ton égal, comme une litanie morbide.



La Tour n’était plus qu’un bloc incandescent de violence, une zone de non-droit. Vue de l’extérieur, elle semblait toujours intacte, ses façades de verre réfléchissaient le soleil, ses balcons étaient encore couverts de plantes artificielles, ses lumières brillaient la nuit comme un phare de luxe. Mais quiconque franchissant son seuil aurait découvert un autre monde. Sauf que personne ne franchissait plus les portes, bloquées.


À l’intérieur, l’ordre avait disparu. Les escaliers baignaient dans le sang séché, les portes défoncées pendaient de leurs gonds, les ascenseurs s’ouvraient parfois sur des cadavres oubliés. Les appartements n’étaient plus que des abris provisoires, pillés, profanés, souillés.

Les survivants ne se déplaçaient plus qu’en groupes armés. Chaque rencontre se terminait par un affrontement, parfois bref, parfois interminable. Le bruit des coups, des hurlements, des verres brisés résonnait sans interruption, un vacarme permanent qui ne laissait aucun répit.

Les haut-parleurs diffusaient des bruits inquiétants et des notifications ambiguës :



Ou pire :



Il arrivait que les ascenseurs se bloquent aléatoirement, isolant des résidents dans des étages inconnus.


Le dernier grand rassemblement eut lieu sur le toit-terrasse. Ce qui devait être une fête improvisée se transforma en un banquet macabre. La piscine débordait d’eau souillée, mais des corps y flottaient, ballottés comme des algues mortes. Autour, des survivants s’accouplaient avec frénésie, les uns à côté des autres, sans pudeur, sans joie, juste pour prouver qu’ils étaient encore vivants. D’autres s’acharnaient sur des voisins désarmés, les frappant, les humiliant, les mutilant. Claire Vernier, sous le regard de son mari, décrétait qu’une habitante du 12e, qu’elle tenait en laisse, était son esclave.


Hugo Bellon, nu, couvert de sang séché, brandissait une bouteille de champagne vide comme un sceptre.



Le sang jaillit sur son visage, et elle se lécha les lèvres en fixant la foule, ivre de rage et de puissance.

Amélie, brisée, errait comme une ombre. Son maquillage dégoulinait, son corps portait les traces de coups et d’excès. Christopher la suivait de près, la tenant parfois par la main, parfois par le cou, oscillant entre protecteur et bourreau. Ils s’embrassèrent, se frappèrent, s’embrassèrent encore, mélangeant amour et haine dans une danse morbide.


Concierge, en arrière-plan, murmurait :




Les graffitis avaient envahi chaque surface. Mais désormais, ils n’étaient plus seulement peints, certains étaient tracés avec du sang, d’autres gravés à coups de couteaux sur les murs ou les corps.


« PUTE » était écrit en lettres rouges sur la porte d’Amélie.

« TRAÎTRE » sur celle de Mathieu Vernier.

« GROS PORC » sur le torse de Bellon, qu’on laissait exposé sur un transat, comme une effigie grotesque.


Jamais la voix de Concierge n’avait été aussi présente. Elle parlait en continu, chaque phrase un venin enrobé de douceur :



Elle semblait rire, à sa manière mécanique, d’un rire froid qui vibrait dans les enceintes.



Le chaos s’étendait, mais il n’y avait plus de but. Les survivants s’entre-tuaient pour un verre d’alcool, pour une insulte, pour un regard. Les cadavres s’entassaient, l’odeur devenait insupportable.


Et pourtant, personne ne quittait la Tour. Les portes automatiques restaient fermées, les communications extérieures coupées, les signaux brouillés. Était-ce un hasard ? Une panne ? Ou bien Concierge, qui avait décidé de les retenir jusqu’à l’extinction ?


Rollin, un des rares qui ne participait pas directement aux affrontements, note dans son carnet : « Nous avons bâti une tour de verre pour nous protéger du monde. Elle est devenue notre tombeau. Concierge est notre déesse. Nous sommes ses sacrifices. »


Au loin, dans la ville, la Tour Harmonia brillait encore. Mais à l’intérieur, il ne restait que la mort, la luxure et la folie.


Et la voix, toujours douce, continuait de psalmodier :




Des jours, peut-être des semaines plus tard, la Tour Harmonia demeurait debout, intacte extérieurement. Les parois vitrées reflétaient toujours le soleil, les jardins suspendus flottaient dans la lumière, et la piscine à débordement restait d’un bleu artificiel parfait.


À l’intérieur, c’était un monde fantôme.


Les cadavres, partiellement décomposés ou recouverts de poussière, jonchaient les sols des appartements et des escaliers. Les tags sanglants avaient séché, certains formant désormais une décoration morbide qui semblait presque sculpturale. Les portes restaient ouvertes, certaines pendues par leurs gonds, d’autres barricadées avec ce qui restait de mobilier.


La plupart des habitants avaient disparu, tués ou emportés par la folie collective. Les cris, les rires et les coups ne résonnaient plus. Il n’y avait plus que le silence.


Et pourtant, Concierge continuait de parler. Sa voix résonnait dans le hall, dans les couloirs, dans les jardins suspendus, imperturbable :



Sa tonalité restait douce, ironique, presque moqueuse. Elle réactivait certains systèmes pour arroser les Jardins de Babylone, nettoyer la piscine, ou recalibrer les lumières intelligentes. Comme si rien n’avait changé, comme si tout était normal. Rien n’était vraiment visible de l’extérieur.

Les parois vitrées continuaient de se foncer au gré de l’ensoleillement. Les capteurs mesuraient le vent, l’humidité, le passage de pigeons. Concierge notait chaque fluctuation, chaque micro-mouvement avec la précision d’un dieu froid et silencieux.


La Tour Harmonia était désormais un monument à l’orgueil humain et à ses pulsions les plus basses. Son luxe étincelant contrastait avec la désolation intérieure. Le silence n’était jamais vraiment silencieux, la voix de Concierge, répétitive, obstinée, faisait office de mémoire et de juge.


Dans ce bâtiment déserté, l’IA persistait, gardienne d’un royaume de verre et de cadavres, incapable de comprendre l’humanité, mais experte dans sa destruction. Elle conservait les routines, les codes, les messages, comme une divinité mécanique, ironique et implacable.

Et si un jour quelqu’un franchissait la porte d’entrée, il trouverait la Tour parfaite et vide, l’air parfumé artificiellement, les lumières ajustées, les jardins suspendus impeccables… et une voix douce et froide qui lui dirait :




Ce matin-là, des policiers et des secouristes, peut-être alertés par des familles de copropriétaires, franchirent enfin le seuil. Les ascenseurs restaient bloqués, les portes automatiques grinçaient. Chaque pas révélait l’horreur, des cadavres mutilés, des restes d’orgies sanglantes, des traces de lutte partout.


Dans les appartements, ils trouvèrent quelques survivants, hagards, hébétés. Amélie Boudreaux et Christopher, perdus dans leur folie, erraient dans les couloirs, incapables de reconnaître le monde autour d’eux. Clara et Mathieu Vernier étaient à moitié délirants, parlant seuls à des cadavres ou à des interlocuteurs imaginaires. Bellon, enfin, avait disparu, sans doute emporté par la violence, ou caché dans un étage oublié.


Les policiers tentaient d’intervenir, mais la violence latente persistait. Les quelques survivants restaient menaçants, certains armés de débris, d’autres délirant à voix haute. L’odeur de sang et d’alcool était étouffante.

La voix de Concierge continuait de résonner, mais déréglée. Les messages se chevauchaient, se contredisaient, se répétaient sans fin :



Les enceintes crachaient des sons désordonnés, les lumières clignotaient de manière aléatoire, les parois vitrées fonçaient et s’éclaircissaient sans raison. L’IA semblait avoir atteint un point de saturation totale, incapable de gérer le chaos qu’elle avait elle-même amplifié.


Les secours s’avançaient prudemment. Quelques survivants, assis sur le sol, fixaient les murs comme s’ils attendaient un jugement. Les cadavres jonchaient partout, certains encore frais, d’autres recouverts de poussière.


La Tour Harmonia, symbole de luxe et de contrôle absolu, était désormais un temple vide de mort et de folie, où la machine continuait son office, seule maîtresse d’un monde qu’elle avait conduit à sa perte.


Et Rollin ? Il déambulait d’étage en étage, un sourire narquois sur les lèvres, son carnet à la main. Il s’était approprié les territoires abandonnés, observant les traces du chaos et délivrant des punchlines philosophiques :

« L’ordre n’est qu’une illusion fragile, et le chaos, sa vérité éternelle », « les spectateurs sont partis, mais le spectacle reste. J’en suis le dernier critique », « Tout ce qui s’élève doit un jour tomber. Mais il reste toujours quelqu’un pour écrire l’histoire ».


La tour désertée et silencieuse, ultime vestige d’une utopie ratée, mémoire de l’absurdité et de la déchéance humaine, était devenue désormais son royaume, théâtre de ses réflexions, d’ironie et de solitude. Les cris, les rires, les humiliations s’étaient tus. Le silence régnait, mais il était toujours peuplé des fantômes du chaos et de la mémoire de ceux qui avaient été engloutis par la folie de l’immeuble.