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n° 23512Fiche technique15770 caractères15770
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Temps de lecture estimé : 12 mn
20/02/26
Résumé:  La mémoire, un bien si précieux !
Critères:  Délire f h
Auteur : Jane Does      Envoi mini-message

Concours : Demain
Miroir, ô mon beau miroir !

Un sentiment étrange m’étreint. Je sais que je suis, je sais où je suis, mais je ne sais pas, ne sais plus pourquoi ce qui m’entoure ne ressemble plus vraiment à ce que je connais. Sûr que Michel va me regarder comme une folle, qu’il va encore avoir un petit sourire narquois, celui que je n’aime pas, celui qu’il me sert quand il fait semblant de m’écouter. Oh, oui ! Michel n’est pas le gentil monsieur qu’il laisse paraître, lorsque nous sommes avec des amis, loin de là. Ce qui m’inquiète, là en cet instant, c’est bien que ce qui m’entoure est exactement pareil, mais en même temps, c’est totalement différent.


Ah ! Vous aussi vous me prenez pour une cinglée ? Alors… lisez ceci ! Je vais essayer de vous le raconter…



— xXx —



Trente-trois ans, chevelure auburn coupée à la garçonne, je vis depuis douze ans avec Michel. Michel… il y a beaucoup à dire sur ce garçon, mais je n’ai pas choisi. Enfin si, c’est plutôt mon cœur qui a décidé que ce serait lui et surtout pas un autre. Et nous avons beaucoup flirté, avant de conclure. Rien d’original jusque-là. Et je vous passe les détails, nous vivons bien sans être de vrais nantis. Ni riches ni pauvres, la classe moyenne d’une société qui part à vau-l’eau. Et là, nous rentrons de vacances. La petite station balnéaire de Saint-Gilles en Vendée où nous avons passé un séjour agréable, soleil et plage, tout nous a plu. C’est drôle, mais c’est sans doute au bord de l’Atlantique que ce que je vais vous narrer a débuté.


Ce fameux sentiment dont je vous parle dans mon introduction ! Il est là palpable ce matin et terriblement flippant. La maison… la nôtre, celle construite pour abriter nos amours, je ne la reconnais plus tout à fait. Elle semble avoir totalement changé, mais est restée dans les grandes lignes et ses murs, identique à celle où nous vivons depuis sa construction. Je me suis levée ce matin avec une migraine affreuse et… tout est… mince, je n’ai pas vraiment les mots pour décrire mon ressenti. Je suis moi, je suis une autre… la même bien sûr, sauf que j’ai l’impression que c’est le temps autour de moi qui a changé. Comme si… oui, je sais, c’est impossible, mais je suis la même dans un univers qui lui a… vieilli !


Les meubles également ont un air de jamais vu et pourtant… Michel lui navigue dans ce « chez nous » qui me semble étranger, tout à fait à son aise. Et quand je lui fais part de mon désarroi, il a ce petit sourire… celui que je déteste. Celui d’un homme condescendant qui sait tout et qui me regarde, amusé. Mille questions m’assaillent. Que m’arrive-t-il ? Alors ? Il fait ce qu’il a toujours fait depuis que nous sommes ensemble, il me plante là dans cette cuisine qui m’est totalement inconnue. Et cependant, c’est bien « ma, notre » cuisine ! Nos valises dans la chambre ne sont pas ouvertes et j’ai du rangement à faire. Mais le bruit dans le garage… alors que Michel démarre notre voiture… il me revient et ce n’est pas celui que j’entends d’ordinaire.


Un coup d’œil à la fenêtre. Je dois m’assoir, trouver vite un siège pour ne pas m’affaler sur les tomettes du sol. Au bout du jardin… la masse bleue du lac… elle n’est plus là. C’est-à-dire que si, mais elle a comme… rétréci. La rive est désormais bien plus loin de notre pelouse et le ponton, celui où Michel amarre sa barque… il est absent. Bon sang ! Je dois rêver et je vais me réveiller de ce cauchemar dans lequel je me débats depuis mon lever. Le ronron du moteur de la voiture aussi n’est pas… cette fois, c’est la panique. Je ne sais pas ce qui se passe et ça me fiche la trouille. Je dois parler à Michel… il faut que je comprenne !



— xXx —



Le rejoindre est rapide, juste la porte du cellier à traverser.



L’engin qui ronronne doucement, prêt à sortir du garage, je ne sais pas ce que c’est. Une voiture dont les lignes ne sont pas celles qui me restent en mémoire. Quant à l’intérieur, rien de comparable à ce dont je me souviens. Je suis devenue folle ? Ma tête est partie, ou pire… elle est restée dans une autre partie de ma vie. Et puis… à bien regarder mon homme, lui n’a pas non plus sa physionomie habituelle. Ses cheveux, sa barbe naissante, on dirait… que tout en lui n’est plus lui ! Jusqu’à son caractère de cochon qui parait s’être évanoui !



Zut ! Il me parle de choses qui me semblent tellement étrangères ! C’est quoi cette affaire de repreneur ? Ses yeux… il me jette un regard qui en dit long sur ce qu’il pense de moi. Et il quitte la remise en marche arrière. Là aussi, je ne saisis pas pourquoi cette bagnole inconnue sonne de la sorte en reculant. Bon sang ! Je panique vraiment et lui… il me laisse là, seule face à mon désarroi qui me fait flipper. Bon ! Je dois me reprendre, il doit bien y avoir une explication rationnelle à tout ce micmac ! Ma priorité c’est de défaire nos valises. À ce propos… qu’est-ce qu’il m’a raconté ? « Tu veux parler de nos vacances… de deux mille vingt-cinq ? » Cette phrase énigmatique ne me rend que plus anxieuse. La chambre… ouvrir les valises… ouais ! À cette exception près que dans le dressing… je ne sais pas comment y entrer.


Voilà ! La porte coulisse sur son rail, et merde, ces fringues, sont toutes si… pas moi ! Pas lui non plus. La coupe des costumes, la taille des robes et des jupes, mon Dieu ! C’est horrible de ne rien revoir de connu. Je suis folle ! C’est la seule explication. Rien ! Tout ce qui repose sur les étagères, tout me fait disjoncter. Où sont mes jolis vêtements, ceux que je préfère, la robe en lamé qui me va si bien ? Mes chemisiers qui mettent en valeur ma poitrine ? Plus aucun de ceux-là n’est visible sur les portants ou les étagères. Et puis… ces parures de sous-vêtements… j’ai donc tellement grossi ? Je renonce au rangement, rabattant d’un geste rageur le couvercle de la malle. De quoi ai-je l’air ? Je déambule dans la maison, paumée dans un univers qui me perturbe.


Je dois chercher si je veux savoir. Le bureau… la clé est-elle là ? Mon PC ! Ouf… là encore, il ne semble pas être celui dont je me sers quotidiennement. Mettre en route ce truc me rend nerveuse. Et je parle toute seule.



Et miracle… l’écran au son de ma voix s’allume et une photo apparaît. Ça alors ! Michel et moi, souriants, assis sur un banc. Celui du jardin et… le lac est bel et bien sur l’image, dans notre dos. Je n’ai donc pas totalement perdu l’esprit ! Quelque chose a changé. Mais quoi et surtout comment et pourquoi ? Puisque ça fonctionne à la voix, je parle à la machine. Dingue ! Celle-ci me répond d’une voix métallique.



Mince ! Je n’arrive pas à saisir, mais cette foutue bécane me demande ce qu’elle doit faire ? Je dois lui causer ? C’est idiot et j’ai du mal de réaliser. Mais c’est sûr, je me suis fourvoyée dans un monde qui n’est pas le mien. Je ne vois pas d’autres explications. Est-ce que si je pose une question à cette chose, elle va me répondre ? J’ai l’air idiote, et j’hésite. Ça me fait tout bizarre d’imaginer parler à une machine bourrée de technologie. Mais…



La voix venue des entrailles du PC qui est posé là sur le bureau me fait sursauter. Elle sonne le glas de ma mémoire et je suis toute tremblante… elle a dit, oui parce que c’est une femme qui m’a répondu ou une voix qui a un timbre plutôt féminin, « deux mille cinquante-huit ». Je sors de vacances et suis plongée dans le temps de plus de vingt-cinq ans. Je devrais avoir des rides, être vieille, en retraite ou peut-être même… morte ! Déboussolée, je vais faire le tour du jardin. Là encore, je ne sais pas ce qui se passe. La belle terre noire et riche qui nous donne des légumes et des fleurs superbes, on la dirait grillée et quasiment aride. J’avance aussi sur ce qui dans mon esprit devrait être une rive de ce beau lac bordant notre propriété. Il a reculé d’au moins cent mètres ?


Une flaque, tout au plus un étang à l’eau boueuse, méconnaissable. Une vision incroyable qui me bouleverse. Mon Dieu ! Qu’est-il arrivé à notre paysage si… merveilleux ? Et ces bourdons dans ce ciel qui dans mon cerveau est toujours coloré d’un bleu azur, pas des avions, non ! Un mélange entre frelons et oiseaux avec des ronronnements incessants. Ces bidules sillonnent en long, en large et en travers ce magma grisâtre qui surplombe ma caboche. L’herbe elle-même a une teinte indéfinissable et… ouf ! Ils sont toujours là ! Plantés comme une muraille, les sapins si reconnaissables ont résisté, oui ! Ils sont comme des gardiens. Je ne suis pas si folle donc ! Tout là-haut, la tête baignant dans la couleur inédite de ce paysage qui m’est de moins en moins familier. Les mots de Michel… ils me reviennent !


« J’ai rendez-vous avec le repreneur de mon cabinet, c’est important, tu sais ! »


Est-ce que ça sous-entend qu’il va vendre son cabinet d’avocat ? Pour prendre sa retraite ? Mais… comment est-ce possible ? Nous avons à peine plus de trente ans ! Bon sang ! Je me replie vers la maison. Elle est là, rassurante et pourtant si… autre. Il me reste une formalité à faire, un geste qui me monte au cerveau. J’ai peur de la vérité, j’ai peur de faire ce simple mouvement. L’entrée, son hall, celui où chaque jour j’accroche mon manteau, celui dans lequel des milliers de fois, j’ai retouché une imperfection de rouge sur mes lèvres, grâce à la psyché qui y est vissée au mur. Celle-ci au moins est toujours présente. J’avance d’un pas mal assuré, respiration haletante. Je veux la vérité, et quoi de plus sincère qu’un miroir ?



— xXx —



Assise dans le salon, sur ce qui est un meuble plus que futuriste pour ma pomme, le vague son que je perçois, c’est celui de ce qui déplace Michel ? Sans doute ! Incapable de bouger, prostrée par un changement brutal dans mon existence, je suis comme inerte. Il est là ! Sa main vient caresser ma joue, dans un geste d’affection que je savoure avec un plaisir sans égal. Tout est embrouillé dans mon cerveau.



Son doigt ! Il me pose délicatement l’index sur la tempe, désignant ainsi ce qu’il pense être en dérangement partiel.



Je suis contre lui. J’ai froid, j’ai chaud. J’ai peur ! Lui me lisse le front, me donne de petits bécots sur le bout du nez. Il me bredouille des mots… que je ne retiens pas.



Il me berce doucement, sa voix tremble un peu.



Il me serre plus fort contre lui. Est-ce encore une de mes idées à la con ? J’ai la sensation qu’il… oui, qu’il pleure ! Mais non ! Je dois, je veux me tromper.



Il ne bronche pas, ne me caresse que le visage, tout en me serrant contre sa poitrine. La psyché… me renvoie l’image de celle que je suis ! Trente-trois ans et dans le reflet, Michel… debout, qui me regarde ! Ce n’est plus du tout l’homme que j’ai épousé. Non ! Michel n’est pas le gentil monsieur qu’il laisse paraître. Il ne cherche pas à me sourire ou à m’aimer physiquement. Je suis là, seule dans cette maison qui n’est plus vraiment la nôtre et dehors… je ne reconnais plus du tout ce qui m’entoure. Je suis… non pas dans mon passé, mais dans un futur qui ne me plaît pas vraiment.




— xXx —



Je me recroqueville dans une position fœtale, les bras allongés le long de mon corps. La baie vitrée qui fait face à mon lit… c’est une fenêtre béante sur ce qui me dépasse. La porte s’ouvre et un fantôme tout de blanc vêtu est là, qui danse sous mes yeux.



Le feu follet qui virevolte dans mon horizon s’éclipse et je tente de me raccrocher à mes souvenirs… Ici, les meubles sont « normaux », c’est juste la situation qui ne l’est pas… ou plus. Je ferme les paupières et finalement, me rendormir est une solution de facilité… non ?

Vous ne trouvez pas ?