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n° 23509Fiche technique17365 caractères17365
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Temps de lecture estimé : 13 mn
19/02/26
Présentation:  Colonne C – trop riche pour les aides, pas assez pour le confort.
Résumé:  Mathilde découvre qu’un simple geste peut devenir un acte de résistance.
Critères:  #exercice #psychologie #société #érotisme #sciencefiction #dystopie #initiatique #rencontre #personnages
Auteur : L'artiste  (L’artiste)      Envoi mini-message

Concours : Demain
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Je sors de la réunion déjà transie. L’air me pince les sinus.


Ma carte énergie annonce vingt-deux minutes. Vingt-deux minutes de chauffage légal. Au-dessus, on se fait repérer. Ma voisine grelotte depuis une semaine ; ils ont coupé son forfait de nuit. En colonne B, ils appellent ça un « ajustement ». Chez nous, c’est un avertissement.


Mon souffle blanchit jusqu’à la salle de chaleur – « Colonne C ». Sur la porte, une affiche : « La chaleur est un bien commun : usage rationné. » Plus bas, en petit, l’interdiction de contact. Le scotch a jauni, ça date d’avant l’été. Une photo d’homme flouté accompagne une alerte : compte suspendu. Personne ne regarde vraiment. Au bout de l’avenue, vers la colonne A, les rues s’élargissent inutilement, vides.


Je tends la carte et récupère un bracelet orange avec mon crédit. « Mathilde – 17/01/2032 – Crédit : 22 min » défile une seconde sur l’écran d’accueil. À l’intérieur, une odeur de chlore, un léger bruit de résistances qui cliquettent, et des bancs chauffants à « seize degrés » : juste assez pour ne pas claquer des dents.



Je me retourne. Un homme, badge sur la poitrine « Fabien – Animateur thermique », tenue de travail bleu ciel en textile technique, mains nues, me fait face. Trente-cinq ans, quarante peut-être, le visage calme, une barbe de trois jours.



Il désigne un banc libre. Je m’assieds, il pose un panier à côté de moi avec des couvertures fines qui sentent le mal séché.



Les premières secondes piquent un peu. Il desserre le nœud de mon écharpe ; un courant plus doux passe. Je ne compte plus.



Ses doigts se posent. Je sursaute par réflexe. L’air autour de moi perd son acidité, les muscles se relâchent encore.



Je fais « mmh » parce que je n’ai rien de mieux à offrir. Il retire sa main et entraîne la mienne sur son sternum, par-dessus le tissu. J’ajuste ma respiration à la sienne. Ça ressemble à un jeu. Ça irradie mes doigts, puis mes avant-bras. Ce n’est pas spectaculaire, mais ça prend.



Il a un rictus. Pas moqueur. Plutôt fatigué.



Sous sa manche, mes doigts se posent au creux du poignet. Un homme passe derrière nous et nous regarde un peu de travers. Mes épaules remontent seules.



Je regrette aussitôt d’avoir dit ça, et pourtant je rajoute, très vite :



Il sourit.



Au mot « peau » combiné au « tu », mon ventre répond, ma tête suit :



Le son de son rire s’étouffe devant sa bouche.



Mes doigts quittent à regret son poignet.


Dehors, le froid remet les choses à leur place : les règles, les risques. Je m’arrête un instant au coin d’une rue. Je pourrais faire comme si c’était juste pratique, mais je sens encore sa main. Ça m’agace. Ça me calme.


Je reprends ma marche. Plus soutenue, pour ne pas renoncer.



*



Vingt et une heures. Eau pour la tisane, bougies prêtes à recevoir l’allumette, senteur neutre.


On frappe. Fabien est là.



Il frotte ses chaussures sur le paillasson, referme la porte derrière lui avec précaution, puis retire son manteau et le pose sur le dossier d’une chaise. Mon regard glisse vers le capteur du salon, sa housse bien en place.



Il me suit. L’ampoule du couloir scintille un peu. Arrivé, il passe le doigt sur un carreau, relève la tête vers la grille d’aération.



Nous posons nos téléphones à l’envers sur l’étagère, écrans contre le bois. Il enlève ses chaussures, ses chaussettes. L’une est trouée ; un coin de bouche me trahit. Sa peau a cette couleur que le froid rend plus précise, et un courant file droit dans le dos, du cou jusqu’aux reins.


Je remonte mon pull, découvre mon ventre. L’air de la pièce me cueille, et avec lui, la réalité : je n’ai pas été nue devant quelqu’un depuis un bail. L’eau commence à couler. Il règle la température, teste au poignet, concentré.


Robe par-dessus la tête, cheveux qui collent un peu, soutien-gorge qui résiste, mais cède, culotte hésitante qui glisse pourtant. En face, il ne pèse pas, ne commente rien. Sa chemise tombe, puis le t-shirt noir en dessous, puis le pantalon. Son sexe n’a pas besoin d’être annoncé ; il se lève aussitôt. J’y pose la main, paume pleine. Il est chaud.



Il ne répond pas, mais m’embrasse. Ses doigts m’avaient manqué tout l’après-midi ; ils glissent entre mes omoplates.


La vapeur accroche nos cheveux en entrant dans la douche. Je caresse sa poitrine, descends et m’agenouille. Le carrelage est tiède. Les yeux clos, il inspire profondément. Mes lèvres s’étirent ; il durcit encore contre mon palais.



Mon dos contre le mur, il embrasse mon ventre, puis plus bas. Je m’ouvre et le guide. Sa main glisse sous ma fesse, son majeur s’approche et pénètre. Sa langue reprend sur mon clitoris ; mes cuisses se resserrent sur ses joues, et l’eau se rafraîchit brusquement.


Je me jette sur le pommeau pour couper.



Nous éclatons de rire.



Il se redresse et m’embrasse à nouveau. Il a le goût de moi, et ça me plaît. Nous essuyons vite nos visages, nos épaules. Une trace de main sur le miroir a viré à l’opaque.


Je le mène dans la chambre. Au passage, il prend un sachet dans la poche de son blouson resté sur la chaise.


Un bip, sec, au plafond. Le voyant a quitté le vert. Fabien suit mon regard.



Je n’ai plus froid, et plus envie de renoncer.


Le drap est frais, je m’y allonge la première. Il me tend le préservatif qu’il vient de récupérer.



Je le déchire, et alors que je le déroule sur son sexe, il pose une paume sur mon sternum, juste au-dessus du cœur, et l’autre sur ma nuque.



Inspirer. Bloquer. Souffler long.


Ses doigts sur mon cou réchauffent ce qui se crispait ; sa paume sur ma poitrine fait descendre une douceur lourde. J’ai un frisson, mais il ne vient plus du froid.


Je le guide et l’invite en relevant le bassin. Mon corps l’accueille.



L’énergie circule. Ses mains ne cherchent pas la prise, mais le trajet : nuque, épaules, reins. Il me soulève d’un centimètre et tout se met en place. La chaleur s’étale, envahit. Quand je jouis, un courant chaud partant du ventre jusqu’à la gorge me fait haleter contre sa bouche. Il me rejoint dans la fournaise.


Après, on reste collés. On économise les mots comme les minutes. Sa main dessine de petits cercles dans le creux de mes reins ; la mienne suit sa colonne. La chaleur, cette fois, tient mieux.


Des coups nets contre la porte. Mon cœur prend le rythme.


Je murmure plus pour moi que pour lui, en étouffant un rire :



Il se dégage avec soin, retire le préservatif. Je me lève, enfile un peignoir – ma peau est imprégnée de lui, ça me rend presque insolente – et rejoins le salon dans le noir pour ouvrir.


Dans l’embrasure, elle tient sa tablette à la main, la dragonne enroulée serrée autour du poignet. Elle la garde bas, contre sa cuisse. Son pouce effectue deux pressions rapides et l’écran se met en veille.



Elle scrute par-dessus mon épaule, note sans rien dire la buée au plafond.



Son regard descend une seconde sur le sol derrière moi, accroche la trace d’une serviette, remonte vers le capteur sous sa housse. Une pointe traverse ma poitrine.



Son pouce réveille l’écran, mon historique s’affiche. Deux pics orangés clignotent encore. Quand elle parle enfin, rien ne transparaît.



Je referme et ris nerveusement. Posant un instant mon front sur le bois tiède de la porte, je me rends compte que je tremble encore. J’inspire profondément.


Fabien me rejoint, serviette sur les hanches, cheveux en bataille. Dans la cuisine, la bouilloire siffle. L’air a une odeur de menthe trop infusée. Nous buvons, assis au sol, dos contre le mur, jambes qui se touchent, et sa peau me revient comme une évidence.


Il tient sa tasse à deux mains. Un bruit de tuyau, au loin, le fait cligner trop vite.



Je ne réponds pas.



Il inspire, la tête entre ses mains.



Il avale sa salive.



Un silence. Puis il reprend, la voix tremblante :



Il finit par me regarder, les yeux humides, la mâchoire plus serrée.



Je pose ma tête sur son épaule.




*



Il est 6 h 42 quand j’ouvre les yeux. Il fait encore nuit. L’air s’est de nouveau refroidi, mais sur le lit, nos traces persistent. Fabien respire contre mon cou, bras par-dessus ma taille, main posée au creux de mon ventre. Ses cuisses contre les miennes, son sexe se réveille contre mes fesses. Je n’ai pas envie de le laisser, pourtant, il est l’heure.



Il embrasse mon épaule. Je me lève, douche rapide, cheveux noués, peignoir ajusté, un café et j’allume l’ordinateur.


À 8 h 13, mon tableau refuse d’afficher la colonne C. Je rafraîchis. Toujours rien. Je retape mon identifiant.


Le téléphone sonne : « Service conformité / appel interne ».



Je raccroche et fixe la housse antigivre, immobile au plafond. Fabien me rejoint et m’enlace.


Midi. L’appartement a gardé la douceur du matin. Nous n’avons pas la patience du repas.



Sa main descend, remonte, passe derrière. La mienne trouve, tient. Il se protège, toujours.



Je pose deux doigts sur sa nuque. Je « déplace » et lui se détend. Le drap s’accroche à mes ongles quand il me pénètre. Le lit grince ; nous, on prend notre temps. Mes côtes vibrent encore lorsqu’il se retire.


Dans ses bras, je porte sa main à ma bouche, la mordille. Sa voix se casse :



Je pense aux amendes, aux virus, aux compteurs.



À dix-sept heures, le réseau tousse, puis s’éteint. J’enfile une veste et descends. Sur le palier, madame Giraud du deuxième frotte ses mains dans ses manches ; monsieur Delmas du quatrième a un plaid sur les épaules. L’Inspectrice Lenoir est là.



Un frisson collectif traverse la cage d’escalier. La dernière fois, un enfant du quartier n’a pas survécu. Personne ne dit son nom. Quelqu’un jure à mi-voix.


Je sens une phrase se former avant d’être sûre de vouloir la dire et regarde Fabien. Je finis par lâcher :



Giraud fronce les sourcils.



Les deux étudiantes du premier échangent un sourire. Delmas secoue la tête. L’Inspectrice observe la scène, moue au coin des lèvres, puis éteint sa tablette.



On se retrouve finalement à quatre dans mon salon : Giraud, les deux jeunes femmes du premier, et même madame Lenoir, qui retire ses gants. Delmas est resté seul, raide dans son plaid. Je serre les dents. Je n’ai pas de minutes pour ça, et referme la porte doucement. Fabien est derrière moi.


Un craquement, côté palier. Je rouvre d’un doigt. Un bip d’enregistrement résonne.


Delmas est adossé au mur d’en face, téléphone à la main. Il l’a calé à hauteur de poitrine, angle légèrement incliné, comme quelqu’un qui a appris à cadrer sans trembler. Lorsqu’il le remet dans sa poche, je perçois une appli affichée à l’écran, sobre, avec des cases déjà cochées.



Il hausse les épaules.



Son regard glisse sur mes pieds, remonte froidement à mon visage.



Il s’éloigne sans se retourner.


Je ferme, vraiment, cette fois, et Giraud déboutonne enfin son manteau.



Peu à peu, les paumes se posent plus franchement sur la peau, derrière la tête, là où ça lâche. On parle respiration, doigts qui tremblent quand ils n’osent pas vraiment. Aux vitres, la buée monte.


On boit du thé, on partage des couvertures. Les étudiantes repartent en riant. Giraud embrasse l’air près de ma joue. L’Inspectrice renfile son manteau.



Puis elle disparaît à son tour.


L’appartement redevient à nous. Fabien referme sa main sur la mienne.



La salle de bain a un reste d’eau tiède. Je me déshabille sans hâte. Au plafond, la lumière revient. Je souris au miroir.



*



Le lendemain matin, à la première heure, j’accompagne Fabien jusqu’à la salle de chaleur partagée. L’agent à l’accueil nous regarde de travers.


Au mur, une nouvelle affiche : « Partenariat thermique : inscription obligatoire pour optimiser la consommation à deux. » En petit : « Vérification historique et compatibilité avant validation. »



Je hausse les épaules, mais je signe. Lui aussi. Le terminal avale nos deux identités.


« Traitement en cours. »


Puis l’écran passe au rouge. L’agent toussote, gêné.



Il hésite, puis ajoute, plus bas :



Fabien ne bouge pas. Son badge pend au bout de ses doigts. Inutile.



Fabien tente de badger.


Bip rouge.


Sur l’écran : « Accès suspendu. »


Nous rentrons chez moi. L’Inspectrice Lenoir fume en bas. Elle nous salue d’un menton, mi-ironique, mi-amusée. Fabien lui offre la neutralité d’un sourire poli. Elle baisse les yeux vers nos sacs, remonte à nos visages, souffle sur sa cigarette.



Le nom me glace.


Puis elle ajoute, plus bas : « Les chiffres, je m’en fous. », et écrase sa clope contre le poteau.



Dans l’appartement, je pose des couvertures sur la chaise. Fabien les aligne, méthodique. Ça a l’air de compter.


Ma carte énergie vibre à mon poignet. Cette fois, ce n’est pas un rappel des minutes, mais un message officiel : « restriction temporaire ».


Fabien, dans mon dos, me prend dans ses bras.



Je me tourne vers lui et l’enlace à la taille.



Quelque chose glisse sous l’entrée. Un froissement léger, presque honteux. Je ramasse le bout de papier.


Si ça déleste encore, comptez sur moi.


Pas de signature.


Je lève les yeux vers Fabien. Ça chauffe dans la poitrine. Un sourire se dessine à son visage.


Le soir, il s’endort, la bouche ouverte. Moi aussi. La chaleur se tient mieux à deux.


Sur le rebord de la fenêtre, une goutte de condensation hésite, grossit, puis tombe sur le parquet. Elle laisse un point sombre, minuscule.


Ça séchera avant le matin, si le plafond reste aveugle.