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Temps de lecture estimé : 44 mn
09/02/26
Résumé:  Charles est hanté par la trahison de sa petite amie. son cœur est sec désormais. Arrivera-t-il à faire confiance à sa jolie voisine ?
Critères:  #fanfiction #romantisme #voisins fh
Auteur : Claude Pessac            Envoi mini-message
Au bout de la terre

— Est-ce qu’il t’arrive de cuisiner toute nue ?


La question la désarçonne ! Elle ne peut s’empêcher d’éclater de rire !


— Non, je n’ai encore jamais préparé un veau marengo dans le plus simple appareil !



***



La lumière du matin entre par flots dans l’atelier, inonde la pièce. C’est pour cette raison qu’elle aime travailler le matin. Quitte à se lever tôt, juste pour bénéficier d’une clarté idéale. De toute façon, elle n’est pas grosse dormeuse. Alors, capter les premiers rayons du soleil lui est un bonheur sans partage.


Son appartement au « presque » dernier étage de l’immeuble est idéalement orienté : Est – Est-Ouest, ce qui lui garantit une luminosité parfaite. Ce, depuis le matin tôt jusque seize, dix-sept heures en été. Les jours de grand beau temps, Nana transporte son chevalet à l’étage supérieur, sur le toit terrasse dont elle bénéficie de la moitié, en partage avec les locataires du 5B. Enfin, LE locataire, car le couple qui vivait au 5B a déménagé il y a peu. Vers une banlieue cossue où une maisonnette leur offrira suffisamment d’espace pour accueillir les jumeaux qu’attend Nath. Passer d’un marmot à trois oblige à faire des aménagements de vie.


De son nouveau voisin, elle ne sait rien. Personne dans l’immeuble ne sait rien de lui et tous se posent des questions. Annabelle sans doute plus que tous les autres.

Il a emménagé il y a presque huit jours mais n’a pas étiqueté son nom sur les sonnettes, ni sur sa boîte aux lettres. Ni sur sa porte, of course !

Elle n’a entrevu le lascar qu’à deux ou trois reprises. De dos seulement. Belle carrure, sacrée chevelure brune, presque noire. Point. Elle n’en sait pas davantage.


Ce n’est pas qu’elle soit fondamentalement curieuse, mais elle aime savoir ! A besoin de savoir !


« Oui, bon, reconnaît-elle, c’est vrai, je suis curieuse… »


Nana est d’une nature grégaire. Du genre à s’intéresser à tous et à chacun. Son côté Saint-Bernard qui la pousse à s’inquiéter du bonheur de chacun.


Nana est une artiste. Mais elle n’est taciturne, mutique, exilée volontaire dans sa tour d’argent que lorsqu’elle travaille. Dans ces moments-là, rien ne la perturbe, ni les bruits de la rue, ni ceux de l’immeuble. Le ciel pourrait s’ouvrir en deux qu’elle ne s’apercevrait de rien.


Mais en dehors de ses temps de création, elle est expansive, avenante, solaire. Et bavarde. Terriblement bavarde. Elle le sait, elle en a conscience. Elle est si bavarde que bien souvent, elle en arrive à parler toute seule, à voix haute. Enfin parler, ce serait une chose mais en réalité, elle dialogue, formule questions et réponses, est même capable de s’enflammer dans les conciliabules qu’elle invente. Elle brode des histoires. Sur les locataires de l’immeuble notamment. Leurs tracas, leurs petites histoires de cœur, de couple. Ou de solitude. En cherchant toujours à résoudre ces problèmes parce qu’elle veut que chacun soit heureux.


« May the sun shine for all ! »


Et là, ce voisin secret l’obnubile. Qui est donc ce solitaire qui sort si rarement de chez lui ? Aucune info à part celle glissée par le concierge, monsieur Petrowski, à savoir que ce locataire ne serait là que pour trois mois, invité personnel de monsieur Preston.


Invité par le propriétaire ? Le proprio, c’est son oncle ! Elle pourrait lui évidemment soutirer des infos sur le mystérieux 5B.


En fait, elle préfère se faire des films. Ne serait-il pas écrivain solitaire à la recherche d’inspiration ?


« Ben non, dans ce cas, il aurait fui dans les Vosges ou le Vercors, dans une cabane en rondins, isolée. »



Ou alors il a été témoin d’un règlement de comptes sanglant.



Que cette notion de témoin protégé n’existe pas en France ne l’arrête pas car l’idée lui plaît bien : elle pourrait le cas échéant voler au secours du grand brun, le cacher dans son atelier si des méchants-pas beaux débusquaient son terrier.



Elle l’a en effet entendu jouer du saxo à plusieurs reprises. Et il joue carrément bien !



Annabelle est franco-irlandaise et elle émaille souvent ses bavardages de mots et expressions en anglais.




***



« Qui donc se permet de me déranger en pleine création ? »


5B est furieux ! Ce ne peut pas être quelqu’un venu de l’extérieur qui aurait dû user de l’interphone. Donc, c’est un des colocataires de l’immeuble. La petite vieille du rez-de-chaussée ? Celle-là l’a alpagué plusieurs fois. Il a jusqu’ici réussi à couper court à ses interrogatoires pressants. Si elle est montée jusqu’au 5e, la super mamie, il va lui dire son fait. De façon nette et tranchante. Sans se priver d’être désagréable et brutal. Nul doute qu’après ça, tout l’immeuble saura qu’il est parfaitement infréquentable. Un ours ! Et on lui foutra la paix !


Il ouvre la porte brusquement, prêt à voler dans les plumes de la mémère. Mais c’est sa voisine d’en face, 5A, qui se tient devant lui. Tout sourire.



Annabelle se dit qu’il est attirant, le bonhomme, avec son visage long, sa bouche maussade mais néanmoins sensuelle. Mais ses yeux, bleus, incroyablement clair, sont plus froids que les neiges éternelles du Kilimandjaro. Pas commode, le gaillard !



Elle s’interrompt pour reprendre son souffle. 5B est abasourdi : il vient de se passer quelque chose d’inattendu. D’imprévisible. Et de foutrement dérangeant. Mais il préfère effacer l’impression.


« Mais c’est où qu’on lui enlève les piles ? Un vrai moulin à parole cette gonze ! »


Cela dit, c’est une sacrée jolie nénette ! Jolie brune, cheveux courts, jolie frimousse avec un nez presque en trompette. Une bouche pleine et sensuelle avec deux adorables petites fossettes qui apparaissent de loin en loin au coin de sa bouche. Et des yeux couleur océan ! Surtout des grands yeux rieurs.



5B lève la main pour stopper le flot de paroles. Il décoche un regard réfrigérant.



La jeune femme stoppe son soliloque et demande, inquiète :



Merde, réalise-t-il, elle est canon la voisine ! Un visage qui irradie de lumière. Et avec son short en jean et son t-shirt printanier, elle est tout simplement craquante ! Des jambes de rêves, des hanches étroites et des seins qui, sans être phénoménaux, n’en sont pas moins affriolants. Elle jauge quoi ? 85 C ? Bien assez pour être carrément arrogants, les nibards ! Et furieusement tentants. Mais qu’on lui fiche la paix et cette madone qui relègue les modèles les plus sexy d’Aslan au rang de ménagères stressées ne pourrait que faire voler en éclat sa sacro-sainte liberté et sa tranquillité ! Une diablesse aux pieds nus, se dit-il en regardant ses jolis pieds fins aux ongles gaiement peints en rose. Mais furieusement bavarde ! Elle lui a posé une question ?



Il va l’expédier au diable Vauvert avant de succomber à son charme. 5B recule d’un pas et lui claque sa porte au nez.



Annabelle est choquée. Il lui a claqué sa porte au nez !

Chancelante, elle rentre chez elle. Et claque elle aussi violemment sa porte !



Annabelle est furieuse mais en même temps…



Nana sent des picotements dans sa nuque. C’est clair, il ne lui est pas indifférent… Loin de là !




***



Charles tourne en rond dans son entrée. Le Tupperware de gâteaux toujours en main. Il est décontenancé le gaillard. Cette intrusion l’a chamboulé. Et il s’en trouve suprêmement agacé.

C’est qu’il n’a pas le temps de se disperser : il doit bosser sur son scénario, aligner les planches qui ensuite seront animée par Chris et les autres.


Charles est big boss d’un studio d’animation, création de jeux vidéo. Plusieurs des productions de Studio CG (C pour Charleville, G pour Gardinier, son patronyme) ont connu de beaux succès. Ses associés (car tous ses employés sont associés, il y tenait) ont une belle imagination et les aventures guerrières ou SF qu’il a pondues avec eux ont été des réussites. N’empêche qu’aucun de ces jeux n’a autant obtenu les faveurs du public que celle, la toute première qu’il a créée tout seul, dans sa chambre d’étudiant de l’époque. Aucune n’a atteint le même succès. Et ne lui a autant rempli les poches. Et donc là, s’il est venu à Enghien, c’est pour fuir sa maison en travaux et pour s’isoler. Pour travailler en solo avant de faire finaliser son histoire par ses partenaires. Il a donc du pain sur la planche et veut pouvoir bosser tranquille.


Alors, l’irruption de la gentille brunette tombe mal à propos. Pas le temps de s’éparpiller, de perdre son temps dans… dans une aventure torride ! D’autant qu’avec son cœur en charpies, il risquerait fort de faire du mal à la donzelle. Elle n’a rien à espérer de lui et mériterait sûrement bien mieux que des parties de jambes en l’air sans avenir. Or, il n’aurait rien d’autre à lui offrir.


Alors bon, ses cookies, elle peut bien se les carrer où…


N’empêche qu’ils sont bons ses cookies. Il en a croqué un, par inadvertance. Par automatisme. Et ils sont foutrement bons, ses cookies ! Et, bon dieu, elle est absolument craquante, la nénette ! Coup de foudre à… Enghien ?



N’empêche qu’il ne résiste pas à ces délicieux gâteaux. Il les croque tous en deux temps, trois mouvements !


Et réalise qu’il pourrait bien ne pas résister au charme de la brunette ! Il doit ériger d’urgence une sacrée ligne Maginot ! Le mur de l’Atlantique ! La muraille de Chine !



***



Clac-boum, à l’étage du dessous, Josée a entendu les portes claquer. Elle a compris ! Elle attrape son petit bonhomme d’un an et demi et file direct chez Annabelle. Elle entre (elle a la clé) et découvre son amie qui tourne en rond comme une furie dans son salon.



Les yeux d’Annabelle lancent des éclairs.



Nana arrête net de tourner en rond.



Josée rigole doucement. Elle a perçu la petite lueur pétillante dans les yeux de son amie.




***



Le lendemain matin…



Annabelle est en rage contre son voisin !


Alors qu’elle rentrait chez elle, les bras chargés de provisions, il l’attendait debout sur le palier. Nana lui a décoché un regard noir avant même qu’il n’ouvre la bouche, l’a bousculé sans le saluer. Elle ne décrochera pas un mot de plus !


Tombée à croupetons, elle fouille dans son sac, à la recherche de ses clés mais ses provisions l’empêchent d’être à l’aise de ses mouvements.



« Ah tiens, il a retenu mon prénom, le néanderthalien ! ».



Mais il prend ses sacs d’autorité. Elle finit par retrouver ses clés et ouvre sa porte. Elle se retourne vers 5B et lui arrache ses cabas.



Sans répondre, elle entre chez elle et flanque un grand coup de pied pour claquer sa porte au nez du malotru. Mais l’homme la bloque du pied et entre dans l’appartement.



Avant de se reprendre :



S’étant débarrassée de ses paquets, elle se tient debout face à l’intrus. Elle l’agonit d’injures en français, en anglais, dans d’autres langues aussi pendant au moins une minute trente, se rapprochant de lui pour lui assener des coups d’index rageurs sur la poitrine.



Estomaquée, Nana est quasiment collée à lui. Elle relève la tête et plante son regard furibond dans les yeux bleu clair.



Elle se presse contre lui, résolument. Des deux mains, elle agrippe le pull de Charles, relève plus encore la tête vers lui, lèvres frémissantes de colère. Leurs bouches se trouvent à quelques centimètres l’une de l’autre, leurs souffles se caressent.


Il la soulève presque de terre, applique sa bouche contre la sienne. Il l’embrasse ! Oh, un tout petit baiser léger, aérien, juste caresseur. Et il voit les yeux de la belle s’écarquiller : toute trace de colère a subitement disparu de son regard, laissant place à une petite flamme de désir.



Le ton est moqueur, sarcastique mais ses grands yeux verts proclament tout le désir et la fièvre qui l’ont submergée.


Alors, Charles promène sa langue sur le contour du coquelicot rouge, puis, cédant à la folie, il écrase ses lèvres sur les siennes, s’empare de sa bouche tout entière, de son souffle.



« Nasty guy, il sait comment embrasser une femme, le pithécanthrope «.


C’est là son ultime pensée consciente. Après…


Après ce fut l’orage, tempête force 8. Ou 10. Ou plus-plus ! Un raz-de-marée de sensations époustouflantes. La tête lui tournait tant qu’elle cessa d’y voir clair. D’y voir rien ! Son cœur tambourinait comme si elle avait couru un dix-mille mètres haies, rivières et tumulus ! Elle réalisait que Charles l’avait happée, avalée, aspirée corps et âme. Elle sombrait dans un océan de douceur et de furie. Démâtée, elle sombrait avec délice. Abandon total.


Son compagnon ne valait guère mieux. Elle tremblait ? Lui aussi. Il comprit qu’il était en train de réaliser le songe qu’il avait fait la nuit précédente. En mille fois mieux : dans son rêve, Annabelle n’avait pas gémi de plaisir. Leurs baisers n’avaient pas ce goût unique, cet arôme envoûtant. Son corps n’avait pas tremblé aussi fortement.


Lorsqu’il abandonna la bouche, Annabelle l’implora :



Il l’embrassa à nouveau, encore et encore, à se couper le souffle. À s’étourdir définitivement.

Lorsqu’il finit par la relâcher, il réalisa qu’il avait envie d’elle, au-delà de tout ce qu’il avait jamais pu imaginer un jour. La dévorer toute crue pour aspirer, se nourrir de son énergie rayonnante.


Il fit taire la bête qui venait de se réveiller en lui. Il comprit que la pousser maintenant vers son lit serait une erreur. Pour elle comme pour lui. C’était infiniment trop tôt. Malgré la peur de la voir changer d’avis le lendemain, il la repoussa gentiment, s’écarta d’elle.



Et il rentra chez lui.



Annabelle réussit à faire trois pas pour s’appuyer contre le frigo. Elle était étourdie, subjuguée. Pourquoi était-il parti comme un voleur ? Pourquoi l’avait-il abandonnée alors qu’elle était prête à se donner à lui, à tout lui donner ? Son corps et son cœur ? Elle se retrouvait là, affamée de lui, de ses caresses, de sa force brutale.


Elle réalisa qu’il avait agi ainsi par respect. Respect pour elle. Il la respectait ! Pourquoi ? Son cœur sec ? Qu’est-ce que cela signifiait ?

Si c’était vrai, il avait eu raison : s’ils avaient roulé sur sa couche, demain sans doute aurait-elle regretté ces élans coupables. Oui, sans doute aurait-elle regretté.


« Il n’a rien à me donner ? Mais que sait-il de ce que j’attends de lui ? »


Beaucoup, réalisa-t-elle. Beaucoup plus qu’elle n’aurait imaginé quelques instants plus tôt. Avant qu’il ne lui offre ces baisers. Grandioses, époustouflants, carrément hors norme. Explosant toutes les sensations qu’on peut espérer d’un baiser.


« Que vaut un baiser s’il ne déclenche pas pareil tournis ? »



Mais à cet instant présent, là, maintenant, son corps hurle, réclame l’apaisement. Son esprit divague.

Parfaitement consciente du ridicule honteux de la situation, elle décide, elle, de ne pas se respecter ! Elle trousse sa jupe, fait glisser son slip, s’en débarrasse rageusement et se plante trois doigts dans la boutique.


Jambes écartées, légèrement fléchies, dos appuyé contre le meuble froid, elle tente de se faire du bien. Tente, car elle n’y arrive pas. Alors des larmes de honte se mettent à couler. Elle se sent misérable et s’effondre au sol, sur le carrelage dont la fraîcheur achève de refroidir ses ardeurs.


Laissant en plan ses provisions dans la cuisine, elle file dans sa chambre et pleure tout son soûl. Larmes de dégoût d’elle-même, larmes de joie aussi, dans l’espoir de bonheurs à venir. Peut-être. Si elle arrive à déverrouiller son cœur sec…



***



Ce n’est pas l’appât du gain qui le motive ce matin mais plutôt ses petits travers. Il adore créer des minettes sexy, gentiment perverses et dévoyées. Il se réserve d’animer lui-même toutes les scènes hypra-hot des aventures sexy des étudiantes canailles de l’université américaine. Le reste, l’enrobage, les scènes de coupes, il les laissera à ses partenaires du Studio. Il se contente d’en dessiner des images fixes pour baliser le synopsis.


Jody, l’héroïne principale de son histoire est une adorable apprentie comédienne qui court les auditions à la recherche d’un rôle dans une comédie musicale de Broadway. Elle est fraîche, timide, ingénue la petite blonde. Complètement axée sur sa recherche… jusqu’à ce que Kevin (il modifiera ce prénom idiot plus tard…) ne fasse irruption dans sa vie. Un brave garçon, ce Kevin qui est évidement beau comme un dieu mais sombre, très sombre dieu, torturé par son passé. Torturé par Pamela (prénom à changer aussi !), son ex-petite amie, cette garce de Pamela qu’il l’avait surprise au lit avec son meilleur pote. Vingt minutes à peine après qu’elle lui a annoncé être enceinte. Dire qu’il lui avait proposé de l’épouser à ce moment-là ! Trahison insurmontable qui le taraude trois ans plus tard encore. L’empêche de succomber au charme de Jody.


Une Pamela qui dans la réalité, sa réalité à lui, s’appelle Audrey. Ce jeu est en fait son histoire, ses tourments et frustrations. Une façon d’éradiquer son passé. Tentative désespérée du moins. Audrey, une actrice, sublime blonde capiteuse qui lui avait fait croire au grand amour, avait ourdi des stratagèmes infâmes pour lui soutirer son fric, son nom, ses relations. Elle avait si bien manœuvré qu’il lui avait promis de lui passer la bague au doigt. Satisfaite de cette réussite, cette salope était allée un quart d’heure plus tard fêter l’évènement en se faisant prendre par deux lascars en même temps ! Dont un était son meilleur ami ! Tu parles d’une douche froide quand, par hasard, il avait interrompu leur partie d’écartés.


Oh, elle va prendre cher, la Pamela-Audrey, dans le jeu ! Dans toutes les positions possibles et imaginables. Bien sûr, elle interférera dans la romance entre Jody et Kevin (décidément, ce prénom est insupportable – Famille Groseille !). Tout finirait bien, les tourtereaux finiraient par filer le parfait amour, du moins si les joueurs faisaient les bons choix en choisissaient les bonnes options. Sinon, victoire de Pamela : les gamers n’auraient plus qu’à recommencer le jeu !


Seulement, dans la vie réelle, Charles sait que le fantôme d’Audrey vaincra toujours. La blessure de l’épouvantable trahison est trop profonde et lui interdira d’aimer à nouveau. De faire confiance. Confiance à aucune femme. Jamais !

Son cœur n’a pas juste été brisé, il est sec, irrémédiablement racorni. Éteint.


Alors, qu’est-ce qui lui a pris hier soir de se jeter au cou de sa voisine ? Annabelle est trop… trop TOUT, cette fille ! Beaucoup trop pour qu’il l’entraîne dans une aventure sans lendemain, sans avenir. Il ne peut effacer ce qui s’est passé mais il doit impérativement couper court. Oublier. L’oublier. Pour ne pas la faire souffrir. Parce que ça, il le sent bien, ça non plus, il ne le supporterait pas !


Ce matin, à l’aube, il s’est jeté à corps perdu dans son boulot. Après une nuit sans sommeil. Une nuit à se tourner et se retourner dans son lit. À bout de forces, il a même tenté de se branler dans l’espoir de sombrer juste après. Panne d’érection ! Une première ! L’image de la voisine l’obnubilait mais il ne pouvait se laisser aller à des images salaces. Il restait bloqué sur leurs baisers. Leurs délicieux, incomparables baisers. Merde !



***



Ce matin, de l’autre côté du couloir, après une nuit difficile, Nana a retrouvé son sourire et son pep’s. Mieux, elle flotte sur un petit nuage. L’homme des cavernes est merveilleux finalement. Bon, elle n’en revient toujours pas ! Ils se sont embrassés ! Elle voulait l’exterminer, le hacher menu et… ils se sont embrassés ! Unbelievable ! Amazing !


« Par Saint-Patrick et tous mes seins, je ne regrette pas ! Pas une seconde ! »


Oh, ce n’était pourtant pas la première fois qu’un homme la tenait dans ses bras, l’embrassait. Mais comparer ce qui s’était passé avec Charles avec même sa plus formidable partie de jambes en l’air, c’était vouloir comparer une brise printanière à un ouragan déchaîné sur les côtes d’Irlande. Et pourtant, ils n’avaient échangé que quelques baisers ! Mais quels baisers ! Quel stupéfiant bonheur ! Terrific !


Hier soir, elle s’était trouvée prête à se donner sans restrictions, tout de suite. Ça ne lui était jamais arrivé ! Pas même pour sa première fois ! Dieu sait qu’elle était impatiente alors ! Et moins sans doute d’ailleurs les fois suivantes. Ses amants, elle les avait toujours fait lanterner minimum huit à dix jours. Voire plus ! On est une demoiselle ou on l’est pas !


Mais pour lui, pour Charles, pour Mister 5B, elle aurait franchi le pas sans hésiter une seconde. Alors zut, quel monstre de la planter là, dans sa cuisine, les sens exacerbés, le corps incendié ! Awful !

Nana alla se planter devant la fenêtre :


« Qu’est-ce qui le bloque ? Son cœur sec ? Pourquoi sec ? Ça signifie quoi, sec ? »


Elle réfléchit. Forcément, il y a une femme là-dessous. Une femme qui lui a fait mal. Une rousse flamboyante qui l’a déçu ? Une blonde ravageuse qui l’a trompé honteusement à la veille de leur mariage ? Ou pire, juste après ?


« Shit ! Je trouverai bien un moyen de ranimer son petit cœur brisé. »


Car aussi incroyable, insensé, ahurissant que cela soit, il y a bien une chose dont elle est sûre : cet homme, elle l’aime. Déjà ! Sentiment instantané ! Il est l’homme de sa vie ! Thunderbird !




***



Silence radio. Chacun chez soi. Chacun vaque à ses occupations mais le temps est long. Annabelle est incapable de peindre. Pour une raison simple : Charles ! Il l’obnubile, il l’a mise sens dessus-dessous. Alors il ne lui reste plus qu’à espérer. Espérer qu’il ait besoin d’une brique de lait, d’un peu d’huile, de cornichons… Qu’il vienne frapper à sa porte. Et là, elle saura l’alpaguer !


Elle espère que Charles pointera le bout de son nez, dans cinq minutes, une heure, ce soir enfin. Deux jours de silence, quarante-huit heures de silence, d’absence. Insupportable ! Elle est allée sonner chez, il n’a pas répondu. Elle bouillonne mais a compris que c’est lui qui doit franchir le pas… Elle saura alors, elle en est persuadée, faire guérir le pauvre blessé.


Côté Charles, la situation n’est pas meilleure. Il est incapable de se concentrer, de travailler. La seule chose qu’il ait faite dans ces deux jours aura été de transformer les cheveux de son héroïne, « Jody », de blonds à bruns, ceux de « Pamela » de bruns à roux flamboyants. Il a fait ça presque s’en rendre compte, à croire que sa palette graphique a travaillé de manière autonome. Automatique. Il finit par réaliser qu’il a voulu adapter ses personnages à la situation présente.


Charles s’est allongé. Pour tenter de siester un peu. Mais il se tourne et se retourne dans son lit. Il refuse de se sentir coupable de quoi que ce soit. Merde ! Il a fait ce qu’il fallait pour décourager Annabelle. Il ne lui avait rien demandé, surtout pas de venir mettre son nez dans ses affaires.

Son joli petit nez…


Ce qui s’était passé l’avant-veille n’avait été qu’un dérapage. Un malheureux dérapage. Un coup de folie inexplicable. Une comédie innocente. Mais il ne comprend pas y avoir pris tant de bonheur, de plaisir. Quoique ? Plaisir, pour ça, il est d’accord. Sexe, érotisme oui. Mais pas plus. Amour, don de soi, non. Impossible ! Il ne croit plus aux choses de l’amour. À l’amour éternel ? Définitivement non !

Or, il a bien senti que la jeune femme ne se contenterait de simples parties de baise. Trop passionnée, trop dans le partage. Et ça, cela l’agace plus que tout. Il n’a plus en lui la moindre parcelle d’amour à donner.


Ce soir, il doit s’expliquer ! N’y tenant plus, il frappe à la porte d’Annabelle. Qui se jette à son cou dès qu’elle ouvre. Il a toute les peines du monde à ne pas répondre à la demande insistante des lèvres plaquées sur sa bouche mais il tient bon. Annabelle finit par se détacher de lui, le regarde, sidérée.


Alors, timide comme un gamin pris en faute, il lui explique tout, raconte qui il est. Son histoire, sa blessure. Audrey, la coureuse de dot, succube insatiable et volage. Traîtresse. Son incapacité à aimer désormais, son impossibilité à faire confiance. Pleutre, il rejette la faute sur elle, lui explique aussi qu’elle n’aurait pas dû le débusquer de sa tanière, qu’il n’est pas capable de lui donner ce qu’elle attend.


Annabelle reste stoïque, digne pendant ces aveux. Elle l’écoute jusqu’au bout.



Non mais, il n’y va pas par quatre chemins ! Son corps, ses seins ? Et puis encore ? Rien que cet aveu ahurissant devrait la pousser à le jeter avec perte et fracas ! Le goujat !


Est-ce une forme de faiblesse, de pitié ou juste… l’extraordinaire envie qu’elle a de lui et l’espoir de le convertir, elle cède. Se pend au cou de Charles et leurs bouches se rejoignent.


Le miracle du premier baiser se reproduit à l’identique. Nana ne s’y attendait pas, pourtant. Jamais elle n’aurait imaginé ressentir une seconde fois cette accélération, ce tourbillon, cette spirale ascendante. Les jambes flageolantes, elle entraîne le grand brun vers sa chambre. Se jette sur le lit.



Il l’embrasse comme s’il voulait absorber sa substance même. Elle se sent traversée de part en part par une première vague brûlante, née de la tension de l’attente, accumulée à coups de regards, de mots, de premières caresses rêvées. Elle surfe sur une vague gigantesque, qu’elle est prête à attiser encore. C’est bien cette tornade qu’elle voulait, ce déchaînement. Une guerre des désirs, une frénésie des sens, une lutte érotique au sommet.



Lorsqu’il lui enfonce doucement les dents dans le creux sensible entre cou et épaule, un gémissement léger monte de sa gorge, doux comme une imploration. Elle suit le parcours des mains de Charles qui viennent emprisonner ses seins, glisser sous le coton de sa robe. Elle ferme un instant les yeux, se préparant à entendre le son du tissu que l’on déchire. Mais les mains maraudent sur sa robe, descendent plus bas. Elle pousse un cri lorsqu’il exerce une légère pression sur son mont de Vénus. Sensation irradiante, elle se sent possédée déjà.


Elle commande et implore à la fois :



La robe disparaît en un tournemain. Elle est nue, ou presque. Triomphante dans ses sous-vêtements noirs. Elle prend la main libre de l’homme et la guide vers ses seins. Il trouve l’attache centrale du soutien-gorge, l’ouvre, dégage les ti’ nichons blancs, pointés vers le ciel. Chaque caresse des doigts et de la langue, toutes les agaceries sur ses seins la font courir sur le chemin lumineux. Gambader déjà vers les sommets lumineux. Elle ne peut retenir un cri. Un premier pic de plaisir l’étourdit, l’anéantit dans une jouissance fugace mais si surprenante. Déjà, pense-t-elle, abasourdie par ce premier orgasme. Fallait-il qu’elle soit excitée pour que ces simples caresses presque innocentes sur ses mamelons l’expédient dans les éthers !


Elle se jette sur Charles, lui arrache quasiment sa chemise, fait tomber pantalon et slip. Elle s’extasie sur son sexe érigé. Elle le prend entre ses doigts, elle l’aime avec ses lèvres, sa bouche, sa langue. Mais il se dégage de son emprise, ses doigts courent sur le ventre satiné, repousse doucement, centimètre après centimètre la fragile lisière du slip en soie. Il s’empare de son mont de Vénus qu’il caresse longuement, faisant bouillir d’impatience une drôlesse désormais haletante d’impatience.


Lorsque des phalanges glissent entre ses lèvres épanouies, plongent dans le sillon ardent, Nana rugit sous les transes qui la chahutent. Des vagues scélérates la secouent toute entière, convergent en rangs serrés vers son intimité entièrement tendue vers les doigts qui la fouillent, la découvrent. Des doigts qui s’emparent de sa conscience en même temps que de ses chairs brûlantes. Elle jaillit à nouveau, époustouflée par le renouvellement de cette tempête qui l’atomise. Elle pleure, de joie, des peurs effacées, de surprise extatique.


Elle n’a pas le temps de revenir sur terre qu’il s’introduit en elle. Leurs deux chaleurs se rencontrent, se percutent et ils sont emportés par une vague rugissante. Étroitement unis, amalgamés, ils volent et sont tourneboulés dans le tambour d’une infernale machine cosmique irradiante de sensations. Elle s’arc-boute, s’accroche aux barreaux du lit, tend désespérément son yin vers le yang de son compagnon jusqu’à fusion totale de leurs entités.


Dans leurs corps amalgamés, Charles se déverse en elle en rugissant longuement…



Il la bâillonne avec force. Rage. Non, elle ne doit pas en dire plus. Il ne veut pas en entendre davantage. Pas, surtout pas de mots d’amour !


Annabelle voit son regard égaré, soudain noir et terriblement lointain. Non, elle ne doit pas en dire plus. Pas à lui. Pas déjà. Trop tôt. Dans l’érotisme, la complicité charnelle, le jeu et la légèreté, il est à l’aise. Dans son élément. Mais pas dans la tendresse ni l’expression de sentiments profonds. Non, pas dans le sentiment ! Son cœur sclérosé ne peut franchir certaines limites. Pas encore, réalise-t-elle.


Elle en prend son parti. Elle saura attendre. Alors, il ne lui reste qu’à retrouver le jeu et la légèreté. Elle s’échappe des bras qui l’étreignent, se lève prestement.



Elle se retourne. Surprise !



La question la désarçonne ! Elle ne peut s’empêcher d’éclater de rire !



Elle reste interloquée par cette demande. Considère son amant encore étendu sur le lit. Avec un sourire coquin, elle fait glisser son peignoir au sol et file vers sa cuisine en sautillant. Et en cachant ses seins et son intimité. Timide soudain.


Elle se sent toute chose à virevolter nue avec ses casseroles. Sensation si délicieusement débauchée. Excitante. Ses sens électrisent son corps, son delta bouillonne de sa délicieuse indécence. Elle est libre, merveilleusement libre. Et furieusement émoustillée !


Charles s’est installé sur un des tabourets hauts.



Comme le bonhomme n’a pas l’air de s’exécuter, Nana se précipite sur lui, fait glisser rageusement le corps du délit et embouche illico un autre corps de… délices ! Tout en s’activant sur le manche, elle calcule : 12 minutes pour finir la cuisson de son veau marengo précuit hier, 4 bonnes minutes pour porter à ébullition l’eau des tagliatelles…


Quatre minutes, ça lui laisse largement le temps de faire dompter la bête. Elle commence en douceur mais accélère le tempo. Elle s’acharne, déploie tous ses talents. 3 minutes 25 secondes, la bestiole frémit. Voilà déjà les signes annonciateurs de l’explosion. Elle réussira son coup haut la main !


Mais c’est sans compter sur les appétits insatiables de son amant. Il se lève, l’attrape, la plaque contre le frigo américain. Le froid du métal la saisit mais déjà, elle est soulevée dans les airs et retombe sur une fusée trans-coïtale qui s’enfile d’un coup d’un seul dans son four thermo-nucléarisé. Le compte à rebours sera bref : ce n’est pas le missile qui décolle mais elle, petite Nana surexcitée qui s’arrache à la croûte terrestre et fuse dans la stratosphère, surtout quand l’obus vaporise une belle dose de carburant dans sa soute à ogive !


Ouf ! C’est en chancelant qu’Annabelle reprend ses préparations culinaires. Petit sourire moqueur à la vue de l’arme plutôt déconfite de son amant. Mais elle a plus d’un tour dans son sac pour ressusciter la bête : et que je te remue du popotin, et que je te fais ballotter des seins animés. Et, oups, une cuiller en bois qui tombe au sol : Nana se casse en deux, cul tourné vers Charles, cuisses ouvertes pour exposer impudiquement une certaine vallée où coule une rivière en crue.


On reste sages néanmoins pendant le repas. Charles se régale : tagliatelles al dente, veau parfaitement fondant en bouche, nappé d’une sauce digne d’un trois étoiles.


« Cette fille est parfaite ! Elle n’a donc aucun défaut ? La femme idéale ? », se demande-t-il un peu chagriné par ce constat.


On fait l’impasse sur le dessert. D’autres gourmandises les appellent !



***



Lorsqu’elle se réveille, la place à côté d’elle est froide. Il y a bien longtemps que Charles a déserté le lit pour se replier dans ses quartiers. Elle, aurait aimé se réveiller dans ses bras, sentir sa chaleur réconfortante. Fondre dans une douceur indicible.


Mais elle comprend : quoi de surprenant au fond ? Elle ne pouvait que se douter qu’il aurait fui. Il n’y avait place entre eux pour des mots tendres. Ni longs regards amoureux, ni dialogues cœur à cœur. Leur intimité serait physique et uniquement physique. Les frontières resteraient bétonnées du côté de Charles. C’était à elle de gérer ses sentiments de son côté.


Charles ne pouvait pas deviner qu’elle s’était donnée à lui comme elle ne s’était encore jamais livrée à aucun homme. Mais c’était son problème à elle si elle l’aimait d’un amour fou.


Elle ne s’avouait pas vaincue pour autant. Patience et longueur de temps…


Dans les jours suivants, Annabelle passe beaucoup de temps chez son voisin. En fin d’après-midi. Il a été tacitement convenu que chacun vaquerait à ses occupations de son côté en journée, qu’ils ne se rejoindraient qu’en début de soirée.


Cela fait plusieurs jours que Nana sèche sur sa toile. Elle a tracé l’esquisse, établit les perspectives mais n’arrive pas à opter pour la couleur à donner à sa toile. Cette marine représentera-t-elle un océan sombre et déchaîné à l’image de leur relation ou une mer lumineuse et calme comme elle voudrait tant que soit sa vie avec Charles…


Lui par contre ne manque pas d’imagination. En fait, il n’a qu’à faire appel à ses souvenirs. Les scènes hard s’animent, colorées aux températures brûlantes de leurs ébats tumultueux. Car la blonde et bavarde Nana est bel et bien devenue l’héroïne de ses aventures tapageuses. Oubliée la Jody brune timide. Place à la volcanique Annabelle.


Une Annabelle qui est décidée à user de toutes ses armes pour briser la carapace de son cher voisin. Armée de balais et produits divers, elle vient récurer la porcherie ! Avec lui. Ensemble, ils s’activent, frottent, astiquent et Annabelle provoque son partenaire en brossant avec lui le sol à quatre pattes : sa courte jupe ne cache pas son mini-slip noir. L’opération, inévitablement se termine par un corps à corps échevelé sur le tapis. Quand elle change les draps de son lit, ceux-ci sont froissés dans la foulée par leurs ébats torrides. La chasse aux insectes dans la cuisine se termine évidement par une séance de jambes en l’air sur la table !


Des corps à corps toujours époustouflants mais qui s’achèvent invariablement de la même façon : Monsieur se rhabille prestement sitôt leur petite affaire conclue et s’éloigne, content de lui. Qu’il se mette à siffloter n’étonnerait pas Nana outre mesure. Pas la moindre caresse post-coïtale, pas la moindre tendresse. Et évidement aucun mot d’amour. Annabelle, de plus en plus frustrée, serre les dents.


Lorsqu’elle annonce devoir s’absenter deux ou trois jours, elle espère une petite flamme dans le regard de son chéri. Mais c’est espoir déçu : nothing at all ! Indifférence !


Voyage à Bordeaux pour préparer sa future exposition programmée dans un petit mois. Elle a emporté trois de ces toiles, un book-photo des autres.



Le galeriste bordelais ne s’y est pas trompé.



Nana est décidée : le problème Charles sera évacué très vite. Ça passe ou ça casse !



Elle n’est pas d’humeur à discuter des heures. Ni à baguenauder sur la place des Quinconces qu’elle aime tant. Elle veut rentrer. Elle ne supporte décidément pas la séparation.



***



De retour plus tôt que prévu donc, c’est dès le début d’après-midi que Nana débarque chez Charles. Elle monte direct dans le bureau, zone interdite pour elle jusque-là.


Elle trouve Charles, debout, dos rond, avachi, face à la fenêtre, mains profondément enfouies dans ses poches. Tourné vers la rue, il est pensif. Si absorbé par ses réflexions qu’il ne l’a même pas entendue entrer.


L’absence de sa partenaire lui a trop pesé déjà. Il est totalement égaré. Vivre sans elle, la chose lui est impossible. Il l’a compris. Ses barrières sont brisées, il est prêt à lui accorder sa confiance. Et tant pis s’il se trompe. Si elle le trompe un jour. Elle mérite cette confiance. Continuer à la « sauter » sans rien lui donner de ce qu’elle attend lui est désormais impossible.


Il pense à Audrey. La garce, uniquement intéressée par son argent, son carnet d’adresses, son entregent qui lui aurait permis d’entrer dans un monde inaccessible où elle aurait pu briller et faire sa place. Audrey, qui lui a simulé le grand amour mais le trompait honteusement dès qu’il avait le dos tourné.

Annabelle n’est en rien comparable à cette salope ! L’argent, la renommée, le prestige, elle les a. Annabelle n’a pas besoin de lui, n’attend rien de lui, rien d’autre que son amour. Juste son amour. Il va le lui donner son amour, quoiqu’il lui en coûte. Quitte à en rajouter un peu au départ, à se forcer un peu, le temps de réveiller la machine. Son palpitant. Quitte à trembler pendant quelques temps. Son cœur s’est dégelé. Enfin.


Dans son dos, Annabelle découvre les tirages A4 des personnages du jeu, scotchés au mur, en buste et en pied. En pied et nus. Anatomiquement détaillés. Toute la galerie des personnages : Jody, Pamela, Kevin et quelques autres. Charles lui a expliqué il y a peu qu’il travaillait sur un jeu vidéo. Érotique. L’idée l’avait amusée. Vaguement émoustillée. Et réjouie en quelque sorte : ainsi donc, Charles est un artiste. Licencieux mais un artiste tout de même. Un créateur. Comme elle, en quelque sorte.


Lorsqu’elle se tourne vers le double écran de l’ordinateur, elle fronce les sourcils. La première image figée met en scène deux jeunes femmes. Une rousse flamboyante, bouche serrée, amère, visiblement furibarde. En face d’elle, une blonde qui lui parle comme l’indique sa bouche ouverte. La bande dialogue est claire :


« JODY : Tu as laissé passer ta chance, Pamela. Tu as démoli Kevin mais je ne te laisserai pas t’attaquer à nouveau à lui ! »


Sur le second écran, parole est donnée à Pamela :


« PAMELA : Pauvre conne, il n’aime que ton corps et tes petits talents lubriques. C’est moi qu’il aime, encore et toujours, et il est en train de le comprendre ! Il te jettera ! »


OK, compréhensible sauf que…


Sauf que la Jody de l’écran est bien différente du modèle scotché au mur. La brune Jody aux yeux de biche du mur est devenue blonde, cheveux courts, nez en trompette, fossettes au coin de la bouche. Et grands yeux… océan ! Cette Jody-là, c’est elle. Il n’y a aucun doute ! Jody-égale-Annabelle. Et la rousse figure Audrey, sans nul doute.



Charles sursaute, se retourne, découvre Annabelle rouge de colère.



Charles est ahuri : il comprend sa réaction, elle n’a pas tort, bien qu’elle se trompe. Il veut s’avancer vers elle mais le manche à balai qu’elle pointe sur lui le maintient à distance alors qu’elle continue à vociférer. Il voudrait se précipiter sur elle, la câliner, lui proclamer son amour. Mais elle écume de rage. Juste avant de quitter les lieux, Annabelle lui assène un énorme coup avec son balai. Entre les jambes. Un autre, sur la caboche.


Le temps de se ressaisir, il court derrière elle. Trop tard. Elle a fermé sa porte, les verrous ont claqués. Charles tambourine, appelle mais vaincu, finit par se replier chez lui : il attendra, laissera passer l’orage. Avant de revenir, ramper à ses pieds.


Il remonte dans son antre, charge une sauvegarde ancienne, pour revenir quelques jours plus tôt, écraser tout son travail depuis. En revenir à la Jody brune aux yeux de biche.


Lorsqu’il tente de retourner chez Annabelle, la porte reste obstinément close.


Dans son appartement, Annabelle est allé se jeter sur son lit. Elle écume de rage mais ne trouve pas la force de pleurer. Le salaud ! Il s’est juste servi d’elle. Elle craque. Il n’est plus question d’attendre et d’espérer ! Cela ne sert à rien ! Attrapant son téléphone, elle appelle.



Et elle éclate en sanglots.



***



En ouvrant sa porte ce matin, Charles avait trouvé un petit mot sur son paillasson.


« Je pars. Adieu. Pour tout problème, s’adresser au concierge »


Coup de massue ! Elle est partie. Il l’a perdue.


Tout au long du jour, égaré, assommé, il tourne en rond dans son antre.

Au soir de deuxième jour, il n’a pas réussi à dessiner quoi que ce soit d’intéressant. L’intrigue de son jeu patine. Lamentablement.

Au troisième matin, littéralement à bout de forces après une nouvelle nuit sans sommeil, il a compris ! Définitivement compris les attentes d’Annabelle, compris qu’elle s’est donnée à lui sans restrictions, corps et… âme ! Et lui, n’a pris que son corps. Sans rien lui donner d’autre. Aucune tendresse. Aucun amour ! Et elle est partie pile au moment où il allait lui déclarer son amour…


Il comprend qu’il a perdu ! Qu’il est perdu !

À moins qu’il ne soit trouvé ?


Descendant d’un étage, il va sonner chez Marianne. Annabelle lui a beaucoup parlé de cette voisine et il a compris que les deux jeunes femmes sont amies. Amies intimes. C’est sûr, Marianne saura où Annabelle est partie se terrer.


La jeune maman, son bébé dans les bras, le reçoit comme un chien dans un jeu de quilles.



Marianne lui rit au nez, l’agonit d’injures, sans élever le ton pour ne pas effrayer son petit bonhomme. Elle déverse sur lui mille reproches.



Elle aurait continué longtemps si brusquement, Charles n’était tombé à genoux, les yeux baignés de larmes.



Marianne est choquée par ces aveux. Choquée et… attendrie.



***



Charles a roulé toute la journée, une bonne partie de la nuit, jusqu’aux confins de la Bretagne. Devant un fier manoir tout en grès, il s’était enfin arrêté. Pour dormir : il ne pouvait aller frapper à la porte de la demeure au milieu de la nuit, ne pouvait pas davantage se présenter hagard et exténué. Stationné au bord du chemin, il s’est effondré sur son volant. Il a dormi. Enfin !


Le jour est levé depuis longtemps. Des coups secs sont frappés à sa vitre. Réveillé en sursaut, courbaturé, frigorifié, il émerge difficilement. Descend sa vitre. Une femme le toise. Elle tient en laisse un impressionnant lévrier irlandais.



Charles reconnaît immédiatement les grands yeux. Bleu océan. Aucun doute possible : c’est la mère d’Annabelle.



La femme ne se départit pas de son air rogue. Au contraire, sa bouche se pince. Ses yeux s’étrécissent à n’être plus que des fentes. Regard impitoyable.



Catherine Preston se détourne sèchement mais aussitôt, un petit sourire pointe sur ses lèvres.


« S’il a fait tout ce chemin en voiture… »


Charles se recoiffe, frotte vigoureusement son visage dans l’espoir d’adoucir ses traits encore marqués par la fatigue. Il marche d’un bon pas, contourne l’imposante bâtisse en grès. Là, il demeure pétrifié, incapable de bouger. Assise sur un rocher, un carnet d’esquisses sur ses genoux, Annabelle dessine, le vent léger fait voleter ses cheveux.


Il murmure son nom que la brise emporte. Il finit par se diriger vers elle. Elle a dû l’entendre car elle se tourne vers lui. Instantanément, son regard se fait noir, aussi agressif que désespéré.



Il voudrait la saisir par les épaules, ses mains le démangent. Voudrait la secouer pour la faire réagir et effacer cet air d’ennui poli qu’elle arbore. Mais il n’ose l’approcher de trop près.



« Va-t’en, maintenant, hurle la voix de sa souffrance en elle. Vite, avant que les larmes ne viennent. »



Refermant son carnet, elle se lève.



Il s’approche, la retient par une épaule.



Avec un profond soupir, elle se rassoit.


Il ne sait pas par où commencer. Tous les scenarii qu’il avait élaboré sur la route sont oubliés.



Voyant Annabelle ouvrir de grands yeux, il se dandine maladroitement.



Ça fait beaucoup en quelques secondes : un bébé, le mariage ! Stupéfaite, elle se lève pour regarder les vagues s’effondrer à ses pieds. Ainsi, sous l’apparence de l’indifférence, il y avait eu la réalité de l’amour ? Comment assimiler des révélations aussi fracassantes ?



Éblouissante surprise ! Charles se sent délivré d’un poids immense. D’une peur asphyxiante. La tension qui crispait ses muscles s’évanouit dans la seconde. Ses yeux s’embrument.



Annabelle se jette, presque rageusement contre lui. Cet homme fort, entêté et grave se tient désarmé devant elle, affaibli par la violence de l’amour. C’est tellement plus qu’elle n’aurait espéré.



Les deux jeunes gens s’étreignent avec passion. Charles couvre sa bouche de la sienne, son baiser est infiniment doux. Et bouillonnant de tout l’amour qu’il a pour elle.

Lorsqu’il s’écarte à peine, qu’il voit son visage inondé de larmes, il cherche le moyen de la faire sourire.



Elle rit lorsqu’il fait la moue.



Charles se dandine à nouveau, passant d’un pied sur l’autre.



Annabelle se baisse, obligeant son compagnon à faire de même. Elle l’allonge sur les mousses et lichens qui tapissent le sol et se jette sur lui. Elle prend sa bouche, furieusement. Elle arrache les boutons de sa chemise, fait sauter le bouton de son pantalon qu’elle repousse pour le dénuder. Descend son slip également. Puis c’est son pull qui vole, très vite suivi de sa jupe, de son slip.


Ils sont nus. Libres. Leurs bouches s’écrasent l’une sur l’autre, leurs langues bataillent.


Annabelle sent le feu et la glace qui brûlent entre eux, à peine tempérés par la brise marine qui glisse entre leurs deux corps. Elle caresse et embrasse avec fièvre chaque centimètre de son corps. Submergée qu’elle est par un désir puissant, le plus puissant qu’elle ait jamais connu. Elle est folle de prendre et de se donner ainsi. Elle sent résonner les battements de son cœur partout où elle pose sa bouche.


Il murmure des mots crus, plein de désir, d’ombre, de lumière, d’abandon. Elle veut imprimer une marque indélébile pour qu’il sache à jamais qu’elle se consume pour lui. Quand les mains de Charles s’emparent de ses seins, elle gémit, tremble sous les caresses. Ses seins, ses petits seins fiérots, lui sont douloureux d’impatience.


Mais elle ne cherche pas son plaisir. Elle roule sur la mousse, à son côté. Elle s’offre, parfaitement impudique, abandonnée, offerte. Elle lui offre son corps, son sexe, sa motte. Elle le laisse la fouiller, caresser son mont de Vénus, glisser dans sa fente submergée. Enfoncer ses doigts dans le délicat fouillis de ses petites lèvres rosées, défroisser leurs dentelles délicates, glisser sur son bouton. Mais elle se contient de toutes ses forces pour ne pas succomber à ces caresses époustouflantes. N’y tenant plus, elle l’attire sur elle, ouvre le pinceau de ses cuisses.



L’introduction du phallus la fait hoqueter mais elle tient bon. Avec une infinie douceur, Charles la pénètre, entre et s’échappe de la grotte incendiée, revient, poursuit son avancée dans la gangue. Lorsqu’il bute tout au fond de son intimité, les deux amants marquent une pause. Leurs regards se fondent, ils s’aiment, se caressent du bout des yeux.



Le braquemart s’anime dans le tunnel, va et vient, souque ferme. Annabelle se cramponne à la mousse alors qu’il l’emporte dans un monde de sensations uniques et multipliées, un monde brûlant et humide où leurs corps mêlés se rejoignent. Quand il fuse en elle, secoué de soubresauts incontrôlables, alors, elle lâche, se lâche, s’abandonne définitivement. Ensemble, ils partagent une extase qui les arrache bien au-delà du plaisir terrestre.


Le monde explose, se coupe en deux, les nues se brisent pour se fondre dans un trou noir vorace qui avale toutes leurs peurs, leurs conflits, leurs frustrations pour ne laisser place qu’à un bonheur radieux, lumineux. Tout le bonheur du monde, de leur monde ensoleillé.


Lorsqu’ils reviennent sur terre, à l’instant présent, Annabelle, la mine grave, interpelle son amoureux.



Comme il la regarde avec des yeux ronds, elle éclate de rire !