| n° 23485 | Fiche technique | 7934 caractères | 7934 1358 Temps de lecture estimé : 6 mn |
05/02/26 |
Résumé: Dans la ville | ||||
Critères: #personnages | ||||
| Auteur : Landeline-Rose Redinger Envoi mini-message | ||||
Ce serait sans doute une fastidieuse litanie. Une suite de scènes vécues d’un intérêt mineur à vos yeux.
Sur le pas de ma porte, la pluie ne détrempait plus mon corps comme elle le fit la veille, veille désespérée ; je dus quand même, éclairée d’un faible cercle de lumière qui rendait à l’impasse une forme de pièce intime, je dus quand même trouver la ressource nécessaire pour faire tomber à mes pieds ce qui, de parures affriolantes, n’était plus alors que loques informes. En ce petit matin où les oiseaux ne chantaient pas encore, avant l’aube naissante, j’étais là devant ma demeure, me contorsionnant pour extirper de mes jambes les cuissardes plus poisseuses qu’un pot de miel ; je m’en délestais littéralement, faisant fi de mes mains qui se maculaient des épanchements encore frais des hommes qui s’étaient vidés.
Des heures, de longues heures, avaient passé depuis cette apocalypse qu’avait été le retour du désir. Des heures longues comme des mois.
Je ne puis m’étendre sur les frasques de cette nuit, car sans doute avez-vous vécu les mêmes ou étiez-vous du cortège ardent, acteur, spectateur de cette aventure. Peut-être ?
Pour la quitter, je n’eus qu’un mouvement d’épaules à faire, ma robe restée ouverte entièrement sur mon corps, était ainsi demeurée lors de mon retour. Les lanières de cuir reposaient à mon côté sur le siège passager. Gageons que l’éclairage public ait laissé voir au noctambule ce qu’il cherchait dans la nuit. J’étais revenue au pas du sénateur menant ma voiture de fille lentement dans les rues de Paris la nuit.
Je la laissais là à mes pieds, striée de traces suspectes, dont les ADN révéleraient bien le nom des malfaiteurs mais, pour moi, le crime était parfait, pressenti, accueilli, consenti.
C’est nue et fourbue que je traversais la pièce jusqu’à la baignoire où je délassais mon corps délestais mon esprit aussi. Comme une succession d’images défilait devant mes yeux clos comme un antique chargeur de diapositives, il se faisait le garant conservateur de mon œuvre.
Une forme étrange d’équanimité, une distance entre mon corps et le réel me rendaient à la joie.
Mon corps pris, lapé, pétri, ballotté et bondé ; mon corps s’allait maintenant dans le délassement dont le plug aux ondes douces irriguait mon entrecuisse. Comme un ASMR qui vous aide au sommeil.
Si, dans la longue attente de son retour, j’avais tant peiné, si je l’avais tant appelé je ne voulais plus le voir infidèle, voguer vers d’autres corps, alors pour qu’il soit indéfectiblement mien, je cultivais le désir tant nuit que jour.
Quelques heures plus tard, quand le jour était pleinement là, je me prélassais encore sous un plaid de lin ocre devant les rayons d’un soleil déjà chaud dans mon patio.
Celui-ci fut un petit gift, comme disait Albane, et elle m’enjoignit discrètement, lors de cette fête où elle m’avait conviée à ne point ici le décacheter. Son sourire en disait long.
Le petit coffret de bois garni ajoutait à la brillance de l’objet d’acier, oblong, que retenait un anneau fixe.
J’eus à peine le temps de le glisser dans la poche de mon trench.
C’était donc dans la clarté du jour que j’allais m’assoupir ; la petite bague d’acier qui en émergeait me rappelait, dans un demi-sommeil, que le désir est un organe à nourrir au même titre que l’on assouvit les rythmes primaires et basiques de notre corps.
D’une simple vrille de côté, mon cul se tendit aux rayons chauds du soleil, mon index, comme dans un anneau de mariée, faisait aller et venir l’ogive métallique, mon corps accueillait le frisson qui le traversait, puis je repartais dans un somme animé des corps sans visage qui m’avaient entouré, des sexes qui m’avaient visité et quelque chose de plus apaisé me renvoyait dans une trêve, un abandon jusqu’à la récurrence des envolées sensuelles qui de nouveau m’aiguillonnaient.
J’aimais cet entre-deux, et me sortir de ce monde revenait à renaître au désir.
Elle pouvait demeurer cette peur comme une malicieuse redevance. Je me vois déjà redevable d’une dîme à payer sur le pont du désir ; mais, cette idée contrarie la petite chaleur qui ravine de mon corps au point central du lieu de mon plaisir.
Verticale et nue, je m’étirais dans une manière de salutation au soleil. J’allais passer une chemise d’homme sur mon corps, chausser mes Stan Smith.
Dans la rue qui mène au marché du dimanche matin, je sentais la petite bille du joujou logé au creux du plaisir ; torture exquise qu’elle lançait dans mon corps, un peu comme un sicaire qui retiendrait le plomb de son arme à tuer.
De sexuel, mon désir se fait culinaire, j’ai déjà en bouche la chair des tomates, l’huile qui les accompagnait, mes dents se refermaient sur la pulpe d’un melon blanc. L’envie charnelle se mut en un aller-retour des papilles gustatives aux lèvres de mon sexe que l’ogive rendait frémissantes.
Et puis il y eut ce message sur mon portable. J’allais retrouver Albane.
La petite bille fit une oscillation, j’avais la sensation forte que chaque homme de la rue l’entendait à l’image de la sirène chaque premier mercredi du mois.
J’étais dans la joie d’ici-bas.
Cet homme semblait s’être adressé à moi comme à une vieille connaissance avec l’aisance réelle des séducteurs innocents qui ont un passé.
Vous me savez assidue des terrasses de café peut-être me disais-je, cet homme-là lit-il mes textes, sans doute a-t-il su qui je suis vraiment, et puis l’idée s’est évaporée.
Il est reparti dans son silence, penché sur un carnet de croquis et ne m’offrait rien d’autre à voir qu’une soudaine indifférence.
Tout à ma petite surprise, moi qui suis un brin égocentrée, je fus oh à peine froissée que mes jambes dont le fourreau du jean mettait en valeur les talons fins de mes escarpins oh à peine courroucée que l’échancrure de ma chemise blanche ne l’ait sorti de la feuille de son mémento, à peine dis-je et à la fois je rendais grâce à celui qui avait une passion ; celle de faire la ville !
Et si je me sentais un peu timide, pour autant je feignais à mon tour l’indifférence.
Il se leva, tendit son bras et jeunes mariés, nous partîmes.