| n° 23478 | Fiche technique | 24196 caractères | 24196 4133 Temps de lecture estimé : 17 mn |
02/02/26 |
Résumé: Les Mémoires très véridiques et très mensongères de Don Pablo Larredo, aventurier, menteur et survivant des Indes, où or, femmes et promesses volent plus vite que la vérité. Qui osera lire et juger ? | ||||
Critères: #journal #humour #chronique #historique #aventure #personnages | ||||
| Auteur : Laetitia Envoi mini-message | ||||
Je m’appelle Don Pablo Larredo, bien que ce nom, je l’aie porté avec autant de fierté que d’imprudence, et qu’il m’ait valu tour à tour des embrassades et des coups de bâton. Je suis né à Séville d’un père qui savait trop compter et d’une mère qui aimait trop les hommes qui comptaient mal. Ma mère a dilapidé l’argent de mon père en un an, après la mort de ce dernier. De ce double héritage me vint ce goût pour l’aventure, l’argent facile et les promesses difficiles à tenir.
Lorsque je m’embarquai pour ce qu’on appelait encore les Indes, je n’étais ni pauvre ni riche, mais j’étais dans ce troisième état plus dangereux, ambitieux. On m’avait parlé d’or ramassé à la pelle, de cités pavées de soleil, de femmes au regard sombre et au rire généreux, et surtout de ce mot magique que chacun prononçait à voix basse comme une prière ou un blasphème, l’Eldorado.
Je jurai de le trouver. Ce fut ma première erreur.
Du port à la fange
À Carthagène, je fus accueilli comme un hidalgo. J’avais des bottes cirées, une cape neuve, un sourire de conquérant. Trois semaines plus tard, je dormais sur des sacs de cacao, criblé de piqûres, ayant vendu mes bottes pour payer un médecin à une catin qui n’en valait pas la peine, ou peut-être trop.
Je fis vite le tour de ces Indes, tout y était excessif. La richesse y arrivait comme un orage, la misère comme une fièvre. Un jour, on vous baisait la main, le lendemain, on vous la coupait presque.
Je gagnai mes premiers pesos en servant d’interprète à un notable illettré, puis les perdis au jeu, puis les regagnai en dénonçant mon propre partenaire de jeu à l’Inquisition locale, qui se révéla moins sourcilleuse qu’on le dit lorsqu’on sait huiler les bons rouages.
Ainsi alla ma vie là-bas. Un pas vers le ciel, deux vers la boue, toujours le sourire aux lèvres et la peur bien rangée sous la chemise.
Des femmes, toujours trop belles
Je ne parlerai pas ici longuement des femmes, car ce serait mentir par omission ou par excès. Disons seulement qu’aux Indes, elles savent regarder un homme comme si elles lisaient déjà son avenir et qu’elles choisissent ensuite de le lui voler.
Il y eut Caterina, métisse aux hanches fières, qui me fit croire que j’étais brave alors que j’étais simplement jeune. Elle m’apprit que le désir est un pacte fragile, on y entre à deux, on en sort toujours seul. Une nuit, dans une maison blanche surplombant la mer, elle me murmura que l’or rend fou. Le matin, elle était partie avec ma bourse.
Je ne lui en voulus pas. J’avais bien pire avant et je fis bien pire plus tard.
Vers la Cordillère
C’est en suivant une rumeur que je me joignis à une expédition vers la Cordillère des Andes. On parlait d’un ancien temple, d’idoles dorées, d’un lac où les hommes se couvraient de richesses pour mieux s’en débarrasser.
Nous étions une troupe de soldats, moines défroqués, esclaves libérés, et quelques rêveurs comme moi. Le chef, un certain Capitán Montalvo, priait Dieu chaque matin et trichait chaque soir.
La montagne nous dépouilla de tout, le souffle, l’orgueil, parfois la vie. J’y appris que la richesse la plus rare est la survie. Quand nous découvrîmes enfin un filon, maigre, mais réel, je fus porté en triomphe pour l’avoir signalé et laissé pour mort le lendemain, accusé de trahison.
Je rampai trois jours avant de revoir un visage humain.
Du palais et de la prison
La fortune, cette coquette, m’attendait pourtant plus bas. À Lima, je racontai mes aventures avec tant d’éloquence que le vice-roi lui-même voulut m’entendre. Je fus invité au palais, nourri, flatté, puis soupçonné. On me demanda des cartes, des noms, des promesses.
Je mentis avec application.
On me donna une charge, puis une amante, puis un ennemi. En moins d’un mois, je passai de la table du pouvoir au sol d’une geôle, accusé d’avoir su trop de choses ou bien pas assez.
C’est là, entre les murs humides, que je compris que l’Eldorado n’était pas seulement un lieu, mais une malédiction qui se déplaçait, qui allait toujours plus loin que moi.
Vers l’Amazone
Quand on me libéra, par erreur, par corruption ou par lassitude, je n’ai jamais su, je ne regardai pas en arrière. Je pris la route du fleuve immense, celui qui avale les hommes et recrache leurs os.
Là m’attendaient d’autres fortunes, d’autres trahisons, d’autres corps tièdes dans la nuit tropicale. Là, je devais aimer, tuer, mentir encore et peut-être, enfin, toucher du doigt ce rêve doré qui fuyait toujours.
Mais ceci, lecteur indulgent ou hostile, est une autre aventure.
Je descendis vers l’Amazone comme on descend en soi-même, sans carte fiable, avec trop de souvenirs et une confiance mal placée dans la Providence. Le fleuve, large comme un péché capital, charriait des troncs, des caïmans et des rêves mal digérés. On disait qu’il menait à l’Eldorado. Je disais qu’il menait surtout à la fièvre, mais nul ne m’écoutait, pas même moi.
J’étais alors pauvre comme un saint, sale comme un pécheur, vêtu d’un pourpoint rapiécé qui avait connu plus de puces que de boutons. Ma seule richesse était une langue bien pendue et une capacité presque surnaturelle à ne pas mourir quand on m’y invitait fortement.
Du miracle improvisé
Je fus capturé par une tribu dont je n’ai jamais su prononcer le nom, et que je baptisai intérieurement les « Très-Mal-Disposés », car ils me regardaient comme on regarde un repas douteux. Ils m’attachèrent à un pieu, me peignirent le visage avec une boue rouge, et débattirent longuement de la meilleure manière de m’ouvrir le ventre sans gâcher la viande.
C’est alors que le ciel, qui aime les mauvais plaisantins, se déchaîna. Un orage éclata, furieux, théâtral, et la foudre frappa un arbre à deux pas de moi, le fendant comme une hostie trop sèche.
Je criai. Non de peur, enfin si, mais de conviction.
Je me mis à prophétiser tout ce qui me passait par la tête, la colère des esprits, la fin des temps, la nécessité urgente de me détacher pour éviter une apocalypse très personnelle. Je roulai des yeux, convulsai avec application, parlai en latin approximatif, ce qui impressionne toujours ceux qui ne le comprennent pas.
Ils me crurent.
On me détacha. On me donna à manger. On me donna même une femme, car les dieux, chez eux, ont toujours besoin de réconfort charnel.
De chair et de pouvoir
Elle s’appelait Yara. Son regard était plus tranchant qu’un couteau d’obsidienne. Elle me jaugea comme on jauge un mensonge utile. Elle ne me parla pas, elle m’enseigna. Son corps avait cette autorité tranquille des choses qui n’ont pas besoin de se justifier.
Je compris alors que le désir, aux Indes, n’est pas une distraction, mais une transaction. Je fus dieu la nuit, pantin le jour. On me consultait pour la chasse, la pluie, la fertilité. Je répondais au hasard, et le hasard, par perversité, me donnait souvent raison.
J’étais adoré. Je n’ai jamais été aussi près d’être mangé.
De la chute du prophète
Ma perte vint, comme toujours, de l’or.
Un jour, je parlai de l’Eldorado. Mauvaise idée. Les yeux brillèrent, non de foi, mais de convoitise. Je ne sus jamais si la cité existait pour eux, mais le mot réveilla des rancunes anciennes. On voulut que je mène une expédition. Un prophète qui refuse de guider est un imposteur et un imposteur est un dîner.
Je m’enfuis une nuit, aidé par Yara, qui me donna un collier d’or fin, une misère splendide et un sourire qui disait clairement « ne reviens jamais ».
Je repris le fleuve, amaigri, riche d’un bijou inutile, et plus célèbre que je ne l’aurais souhaité.
Des hommes de Dieu et de leurs appétits
Je tombai bientôt sur une mission espagnole. Les pères m’accueillirent avec des sourires humides et des questions sèches. Ils voulaient savoir ce que j’avais vu, ce que j’avais touché, ce que j’avais osé adorer.
Je répondis avec prudence, ce qui les mit immédiatement en colère.
Ils me lavèrent, me confessèrent, me soupçonnèrent d’hérésie, puis m’utilisèrent comme guide. Pour sauver mon âme, disaient-ils. Pour remplir leurs coffres, pensais-je.
Je compris que la différence entre les sauvages et les civilisés tient surtout au vocabulaire. Les uns parlent de Dieux, les autres de Dieu, mais tous veulent votre or et votre obéissance.
Encore vivant, toujours coupable
Quand je quittai la mission, ce fut encore une fois de nuit, encore une fois poursuivi, encore une fois persuadé que l’Eldorado me fuyait parce qu’il me ressemblait trop.
Mais cette fois, j’avais quelque chose de nouveau, une carte, grossière, presque ridicule, indiquant un lac, une montagne, et un mot griffonné comme une menace ou une promesse : Dorado
Je souris. Je repris la route. Et je jurai, pour la centième fois, que la prochaine fortune serait la bonne.
Je suivis la carte comme on suit une promesse d’ivrogne, en sachant qu’elle ment, mais en espérant qu’elle mente mal. Le chemin me mena loin des rives connues, là où le fleuve cesse d’être une route et devient une bouche, avalant pirogues, hommes et certitudes avec le même appétit.
Nous étions cinq. Moi, qui commandais sans autorité, un Indien silencieux nommé Gaspar, qui survivait par habitude, élevé par des moines, deux soldats déserteurs, trop lâches pour rentrer, trop stupides pour partir seuls et un ancien notaire devenu fou, qui notait encore tout sur des feuilles qu’il mangeait ensuite.
Autant dire une armée idéale.
Du trésor qui pue
Après des jours de marche dans une forêt si épaisse qu’elle semblait vouloir nous digérer vivants, nous trouvâmes le lac. Il était noir, immobile, et sentait la mort tiède. Autour, des pierres dressées, couvertes de signes qu’aucun de nous ne savait lire, ce qui ne nous empêcha pas d’en comprendre le sens : « ici, des hommes sont morts pour moins que ça. »
La nuit venue, le miracle se produisit.
Dans l’eau, sous la lune, quelque chose brillait. Pas l’or insolant des églises, non, une lueur malade, presque honteuse, comme si le métal lui-même savait qu’il ne devait pas être là. Nous plongeâmes.
Ce n’était pas de l’or pur, mais un alliage ancien, travaillé par une main patiente et cruelle. Nous trouvâmes des masques, des disques, des idoles. Le notaire pleurait. Les soldats riaient. Moi, je calculais déjà combien de trahisons cela valait.
C’est alors que le lac prit son dû.
Gaspar fut happé sans un cri. L’un des soldats remonta avec le ventre ouvert comme une bourse trop pleine. L’autre s’enfuit en hurlant que l’Eldorado mangeait ses enfants.
Nous restâmes deux. Le trésor brillait toujours.
Je compris alors que la richesse n’est jamais gratuite, elle se paie en hommes et le prix augmente avec l’avidité.
De Doña Ursula et de ses vérités variables
C’est en fuyant avec ce que je pouvais porter que je la rencontrai.
Doña Ursula de Alvarenga, veuve officielle, contrebandière officieuse, reine sans couronne d’un trafic discret entre missionnaires, soldats et pirates repentis. Elle vivait dans une maison sur pilotis, parfumée au cacao et au sang séché.
Elle me recueillit comme on recueille un objet utile. Elle me fit laver. Elle me fit manger. Elle me fit parler.
Elle mentait avec élégance, surtout quand elle disait la vérité. Le jour, elle se disait dévote, la nuit, elle blasphémait contre Dieu avec son corps entier. Elle aimait le pouvoir comme d’autres aiment la chair, avec méthode.
Je lui montrai une pièce du trésor. Elle me montra ce que je valais.
Nous fûmes amants avec la méfiance de deux bêtes affamées partageant une carcasse. Elle me parla d’une expédition officielle, soutenue par Lima, bénie par l’Église, destinée à trouver l’Eldorado une bonne fois pour toutes. Elle voulait des cartes, des récits, un visage.
Je lui offris les miens.
Philosophie au lit
Un matin, alors que la moiteur nous collait encore comme un péché non confessé, elle me demanda :
Je répondis ce que je pensais vraiment, ce qui m’arrive rarement :
Elle sourit. Elle savait déjà.
Trois jours plus tard, je me réveillai sans elle, sans le trésor, mais avec un ordre officiel de mission, un titre ronflant, et une dette immense envers des gens très patients et très armés.
J’étais redevenu riche. Donc proche de la ruine.
Encore vers le haut, donc bientôt vers le bas
Ainsi repartis-je, escorté, respecté, surveillé, vers les montagnes encore, vers les palais encore, vers cette chimère dorée qui transformait chaque homme en bourreau ou en cadavre selon la rapidité de son illusion.
Je n’avais plus d’or, mais j’avais une réputation. Et aux Indes, la réputation est une monnaie qui se paie en sang.
On m’accueillit à Lima comme on accueille une maladie nouvelle, avec curiosité, prudence et déjà l’envie d’en tirer profit. J’étais devenu « Don Pablo Larredo, explorateur des terres intérieures, survivant des sauvages, témoin de l’or ancien ». On me prêtait des exploits que je n’avais pas commis, et l’on minimisait ceux que j’avais réellement faits, car ils dérangeaient.
Je portais un habit neuf, payé par des créanciers invisibles. Il sentait l’encens, le cuir et la dette. À chaque pas dans les rues pavées, je sentais le regard des mendiants, qui me reconnaissaient comme l’un des leurs ayant mal tourné, et celui des nobles, qui flairaient en moi un intrus bien dressé.
Du pouvoir, cette courtisane
Le vice-roi, qui avait changé depuis la dernière fois, me reçut sous un plafond si haut qu’on y perdait la foi avant d’y perdre la tête. Il m’écouta parler du fleuve, des montagnes, des lacs nocturnes, des peuples qu’on appelle barbares quand ils refusent de mourir proprement.
Il hocha la tête. Il posa des questions. Il pensa déjà à autre chose.
On me donna une pension, une escorte, un confesseur. On me demanda des cartes plus précises. J’en dessinai de magnifiques : montagnes plus rondes que nature, rivières plus dociles qu’en vérité. Le pouvoir aime les mensonges lisibles.
Je compris vite que l’Eldorado n’était plus une quête aventureuse, mais un projet administratif. Il fallait des budgets, des soldats, des bénédictions. Et surtout, un coupable futur.
De l’Inquisition et de ses plaisirs
Car on ne monte jamais sans attirer l’attention de ceux qui préfèrent voir tomber.
Un soir, on me convoqua discrètement. L’Inquisition n’élève jamais la voix, elle chuchote, ce qui oblige à se pencher. On m’accusa d’avoir été adoré comme un dieu, d’avoir couché avec des païennes sans leur enseigner la foi, d’avoir parlé de l’or avec trop d’amour et de Dieu avec trop de distance.
Je répondis avec humilité, ce qui les rendit méfiants, puis je répondis avec ironie, ce qui les ravit. Ils me relâchèrent. Pour le moment.
La révélation
C’est dans un salon, entre deux verres de vin espagnol devenu vinaigre par le voyage, que la vérité me fut jetée au visage avec un sourire. Un ancien conquistador, à moitié aveugle, entièrement ivre, me dit :
Je fis semblant d’ignorer, ce qui est la forme la plus raffinée de la curiosité.
Je ris. Puis je cessai de rire. Je compris alors que j’étais devenu l’Eldorado.
On ne cherchait plus une cité, mais une caution. Mon nom circulait. Mon récit servait de carburant. Chaque expédition s’appuyait sur ce que Don Pablo a dit. Chaque mort me rendait un peu plus indispensable et un peu plus coupable.
Chute annoncée
Quand la grande expédition fut prête, soldats en armure, prêtres en soutane, esclaves enchaînés, je sus que je ne devais pas y aller. Celui qui incarne le mythe ne doit jamais affronter la réalité.
Je tentai de fuir. On m’arrêta avec politesse.
Doña Ursula réapparut, splendide et lointaine, plus dangereuse que jamais. Elle avait vendu mes cartes, corrigé mes mensonges, doublé mes profits.
Elle avait raison. C’est ce qu’on ne pardonne jamais.
De la chute, enfin
On m’embarqua de force. La jungle nous avala de nouveau. Cette fois, je n’étais plus prophète ni aventurier, mais symbole. Et les symboles saignent très bien.
Les hommes moururent. Beaucoup. De faim, de flèches, de fièvre, de décisions prises trop loin du sol. Les prêtres prièrent. Les officiers mentirent. Les esclaves s’enfuirent.
Un matin, au bord d’un ravin noyé de brume, je compris que le cycle devait se fermer.
Je poussai. Ou je fus poussé. La mémoire arrange les choses. Je tombai longtemps.
Épilogue provisoire
Je survécus. Encore. Toujours. Au fond du ravin, dans les brumes, serpentait une rivière.
On me retrouva des mois plus tard, amaigri, anonyme, vendant des histoires contre du pain dans un port sans importance. L’expédition fut déclarée héroïque. L’Eldorado, introuvable. Don Pablo Larredo, officiellement mort. Ce qui est, à mon avis, la meilleure situation pour un homme comme moi. Car tant qu’on me croit disparu, je peux encore mentir librement.
Je revins en Espagne comme on revient d’un songe trop long, sale, amaigri, sans preuve, mais avec cette fatigue particulière des hommes qui ont trop vu et trop peu compris.
Je m’engageai comme matelot sur un navire marchand, car nul ne cherche l’Eldorado sous un bonnet crasseux. Je frottai le pont, je jurai contre le vent, je vomis avec humilité, exercice que la vieillesse m’a rendu familier.
La mer fut clémente, ce qui est sa façon de se moquer. Je débarquai à Cadix, puis gagnai Cordoue, ville sèche et grave, idéale pour un homme qui voulait faire semblant d’avoir cessé d’être dangereux.
De la respectabilité tardive
J’ai maintenant plus de soixante ans, ce qui ne m’a pas rendu sage, mais plus lent dans mes imprudences. Je loue une petite maison près de la Mezquita. J’assiste à la messe sans ferveur excessive. Je mange peu, je dors mal, et je raconte parfois des histoires aux enfants du voisinage, qui me croient moins que je ne le mérite.
On me tient pour un vieil original, ce qui est une forme douce d’absolution.
Je n’ai ni femme ni fortune, mais j’ai gardé mes mains, mes dents, et une langue encore vaillante. Certains soirs, quand le vin m’aide, je repense aux fleuves larges comme des mensonges collectifs, aux corps chauds dans la nuit humide, aux cris, à l’or qui brillait trop ou pas assez.
Je dis alors que tout cela est derrière moi. Je le dis très bien.
De la rédemption, cette comédie
Ai-je regretté ? Oui, souvent. Assez pour m’en vanter.
Ai-je demandé pardon ? À Dieu, peut-être. Aux hommes, jamais, ils ne sauraient qu’en faire.
On dit que les années lavent les fautes. Je dirais plutôt qu’elles les classent, les rangent. J’ai appris à me taire quand il le faut, à mentir plus sobrement, à ne plus confondre la faim et le désir, sauf les mauvais jours.
Je suis devenu un homme acceptable. C’est presque une condamnation.
Dernière confidence au lecteur
J’ai donc écrit ces mémoires avec une plume qui tremble moins de vieillesse que de malice, et avec une mémoire qui, telle une catin honnête, se maquille avant de se livrer. Je sais, nul ne me l’a mieux appris que moi que je suis un piètre écrivain. Je surcharge mes phrases comme j’ai surchargé ma vie, je digresse, je transgresse, j’exagère, j’oublie ce qui m’arrange et me souviens trop bien du reste. J’ai arrangé les faits comme on arrange un visage fatigué à la lueur d’une chandelle. J’ai mêlé le sublime au trivial, le sang à l’or, Dieu à la fange, et je confonds trop souvent la confession avec la parade.
Je n’ignore pas non plus que j’ai menti.
Mais qu’est-ce qu’un souvenir, sinon un mensonge qui a survécu à son témoin ?
Mais vous qui m’avez lu jusqu’ici, vous qui êtes maintenant mon complice, vous qui m’avez suivi des rives pestilentielles de l’Amazone aux ruelles sèches de Cordoue, vous qui savez désormais ce que vaut un homme quand il se prend pour une promesse, je vous prends à témoin et presque à juge. Dites-moi : ne vaudraient-ils pas quelques ducats, ces souvenirs ?
Ne mériteraient-ils pas d’être monnayés, non pour leur vérité (qui est douteuse), mais pour leur utilité, avertir les ambitieux, distraire les oisifs, flatter ceux qui n’ont jamais quitté leur chaise ?
Car si elles peuvent distraire un ambitieux, inquiéter un dévot, consoler un misérable ou avertir un homme trop sûr de sa vertu, alors peut-être méritent-elles d’être vendues comme on vend le mauvais vin, en prévenant qu’il brûle, mais en le servant quand même.
Répondez honnêtement et sans indulgence. Car si vous dites oui, je ferai imprimer ces folies, je les signerai de mon nom, ou d’un autre. Et je jure devant Dieu (qui me connaît trop bien), que je n’y ajouterai que très peu de mensonges.
Au lecteur chrétien, curieux, ou simplement oisif.
Ces Mémoires de Don Pablo Larredo, dont l’auteur prétend qu’ils sont à la fois très véridiques et très mensongers, me furent remis à Cordoue par un vieil homme à l’allure décente et au regard singulièrement mobile. Il disait n’en attendre aucun profit, ce qui suffit à convaincre qu’il en espérait un.
Après lecture attentive et parfois incrédule, j’ai jugé bon de les livrer à l’impression, non sans hésitation, car on y trouvera matière à scandale, à rire, à méditer, et peut-être à pécher par imagination interposée. Toutefois, comme le monde regorge déjà de livres pieux que nul ne lit et de livres mensongers que tous achètent, j’ai estimé que celui-ci ne nuirait ni plus ni moins que les autres.
Si Don Pablo Larredo a réellement vécu ce qu’il raconte, il fut un homme dangereux.
S’il l’a inventé, il l’est encore davantage.
Qu’on lise donc ces pages avec prudence, un esprit alerte, et la bourse bien fermée, jusqu’à ce qu’on soit certain de vouloir l’ouvrir. Quant à la vérité, je la laisse aux théologiens, quant au plaisir, au lecteur.
Imprimé à Séville, en l’an de grâce 1600, où l’on croit encore à l’or
Par Baltazar de Rojas,
libraire qui ne garantit rien, sinon la solidité de la reliure.
(Retranscrites telles qu’on les trouve en marge d’un exemplaire ancien, à l’encre brune, parfois rageusement appuyée.)
• Folio 3 – L’auteur se dit né d’un père comptable et d’une mère légère. Nota bene : Origines douteuses. Cela explique le reste.
• Folio 7 – Description complaisante des ports et des femmes. Nota bene : Trop de chair. Trop peu d’âme. Ordre naturel inversé.
• Folio 12 – Il se vante d’avoir menti utilement. Nota bene : Mensonge + orgueil = double péché. À surveiller.
• Folio 18 – Épisode du faux prophète chez les Indiens. Nota bene : Hérésie potentielle, mais l’auteur en est puni plus tard. Dieu écrit droit avec des lignes tordues.
• Folio 21 – Usage du latin sans autorisation. Nota bene : Mauvais latin. Mauvaise intention.
• Folio 27 – Relation charnelle avec une femme païenne. Nota bene : Indécence manifeste. Toutefois, la femme semble dominer : châtiment implicite.
• Folio 34 – L’or décrit comme corrupteur. Nota bene : Observation juste, mais ton trop enjoué.
• Folio 41 – Allusions irrévérencieuses à l’Inquisition. Nota bene : L’auteur confond l’ironie avec l’intelligence.
• Folio 46 – Il affirme que l’Eldorado est « un homme ». Nota bene : Proposition dangereuse. Métaphore acceptable si lue à genoux.
• Folio 52 – Chute morale suivie d’une survie injustifiée. Nota bene : Manque d’exemplarité. On eût préféré une mort édifiante.
• Folio 58 – Retour en Espagne et vie modérément décente. Nota bene : Conversion insuffisante, mais crédible chez un vieillard.
• Dernier folio – Il demande au lecteur s’il doit vendre ses mémoires. Nota bene : Impudence finale. Toutefois, le livre est déjà vendu. Contradiction intéressante.
Ouvrage dangereux pour les esprits simples, instructif pour les autres. À imprimer avec prudence et à relire après confession.