| n° 23475 | Fiche technique | 15931 caractères | 15931 2711 Temps de lecture estimé : 11 mn |
01/02/26 |
| Présentation: Ça m’avait pris comme ça. Comme une envie de refaire le monde. Et l’écriture permet tellement de choses... | ||||
Résumé: Un simple petit changement. Un simple claquement des doigts. | ||||
Critères: #nonérotique jardin | ||||
| Auteur : Juliette G Envoi mini-message | ||||
Le ciel était d’un bleu intense et les masses d’un blanc laiteux qui le parsemaient semblaient comme immobiles. Pourtant, il savait que ces amas d’humidité en suspension dérivaient lentement dans ce ciel. La chaleur des rayons du soleil caressait son corps. Il aurait parfois voulu que cela change. Voir un ciel menaçant, ou un orage terrible. Une petite pluie devait être agréable sur la peau. Il aurait aimé connaître le froid. Mais non… Le climat restait immuable. Il adorait les nuits. Il passait de longues heures à regarder l’immensité du ciel dès que le soir venait. Les petits points scintillants innombrables qui piquetaient les cieux le fascinaient toujours. C’était son monde. Un monde qui ne changeait jamais. C’était son monde et il l’aimait comme il était.
L’homme ne put s’empêcher de regarder les seins nus de la femme qui se balançaient sous le rythme de sa démarche. Il aurait beaucoup aimé en sentir le poids dans ses paumes. Sans qu’il ne comprenne bien pourquoi, elle s’était toujours refusée à toutes ses tentatives d’approche. Elle ne voulait rien savoir. Pourtant, il l’avait souvent surprise, les yeux fixés sur lui. Et ce qu’il avait lui, entre les cuisses, semblait parfois beaucoup l’intéresser.
Debout face à son frère, elle le toisa un long moment, puis elle s’assit d’un mouvement souple, croisant ses longues jambes en tailleur. Alors, il ne put contenir les questions qu’il se posait depuis le départ de sa sœur.
La jeune femme resta silencieuse un moment et poussa un long soupir.
La veille au soir, le vieux s’était longuement promené dans son immense verger. Elle ne l’avait pas quitté des yeux, quêtant son attention, attendant avec patience et espérant qu’il s’intéresse à elle. Parfois, il la rejoignait et ils parlaient. Elle adorait l’entendre parler de ses autres enfants. Elle les admirait, sans comprendre la colère qu’ils inspiraient à leur père.
Le vieux s’était enfin décidé et s’était approché. Il s’était planté devant elle, alors qu’elle se levait pour le saluer et il avait prononcé la courte phrase, la laissant en suspens.
Elle seule l’appelait ainsi. Son frère ne l’avait jamais appelé autrement que « le vieux ».
Il eut un geste de la main signifiant qu’elle pouvait s’asseoir, mais lui resta debout. Il portait ses éternelles braies beiges, découvrant des mollets durs et de larges pieds nus salis par la terre qu’ils foulaient. Une longue chemise blanche, ouverte sur un torse puissant habillé d’une toison de poils d’argent, complétait ce qu’il avait nommé, « vêtements ». La main droite de l’homme s’engouffra dans la vieille besace de cuir craquelé pendue à son épaule gauche. Ces vêtements intriguaient la jeune femme depuis une petite éternité et une nouvelle fois, la question fusa sans qu’elle ne puisse la contenir.
Sans répondre, le vieillard se baissa et lui tendit un objet qu’elle reconnut aussitôt. Jamais il ne se séparait de ce qu’il nommait son « journal ».
Une nouvelle fois, la main du vieil homme pénétra dans le sac de cuir. Une nouvelle fois, elle se tendit vers la femme assise sur l’herbe grasse du grand jardin. Elle hésita, puis ses yeux clairs osèrent se fixer à ceux de son père. Le regard sombre et toujours habité d’une certaine sévérité se détourna sans que le vieillard ne daigne ajouter une parole.
Sans plus répondre, le père se baissa encore. De sa main libre, il ouvrit celle de sa fille pour y déposer son fardeau. Il fixa un moment son enfant avec une intensité qu’elle ne put s’empêcher de juger inquiétante, puis il exhala un profond soupir.
La jeune femme se contenait pour ne pas se débarrasser de ce qu’il lui avait donné. Elle eut un moment d’affolement, qui pourtant s’effaça aussi vite qu’il l’avait gagné. Les doigts de son père caressaient doucement sa joue. Ce simple geste la rassurait.
Maintenant, les doigts forts du vieillard se perdaient dans les lourdes mèches des cheveux de sa fille.
La main de l’homme caressait sa nuque et glissa sur son épaule nue. C’était la toute première fois qu’il la touchait aussi longuement. C’était la première fois que son père lui montrait la tendresse qu’il éprouvait pour elle. Il l’aimait, bien sûr. Elle le savait. Mais il ne l’avait jamais montré de cette façon. Ces démonstrations d’attention tendre étaient données en paroles et non physiques. Il ne la touchait que très rarement. Et, en ce qui concernait son fils, elles étaient inexistantes. Jamais, le père n’avait eu un geste de tendresse envers le fils.
Si son père était toujours sérieux, ce moment était un instant unique pour sa fille. Elle ne l’avait jamais vu être inquiet. C’était à croire que ce père si fort et si sûr de lui avait peur. Incapable de prononcer un mot et comme statufiée, elle resta à regarder son géniteur, tentant de contenir sa propre frayeur.
Adam refusa d’un geste de la main et quitta le fruit des yeux pour regarder sa sœur.
Ève réprima un soupir d’agacement et bougea, se collant presque à son frère.
Adam ne répondit pas et une moue boudeuse lui tordit la bouche.
Ève déposa un léger baiser sur le front de son frère.
La jeune femme tendit le journal de son père à Adam.
Ève sourit en hochant affirmativement la tête.
La main d’Adam s’envola aussitôt, pour se poser sur un sein ferme. La caresse ne dura qu’un instant, Ève s’emparant des doigts qui étaient sur elle pour les poser sur sa cuisse. Sans savoir pourquoi, elle avait rougi en constatant que ce qui ornait l’entrecuisse de son frère avait changé d’apparence.
Ève osa un autre regard sur le bas ventre d’Adam.
Elle ferma les yeux et croqua dans la pomme. Elle mâcha le morceau de fruit et l’avala. Puis, elle tendit le fruit rouge sombre à son frère.
Adam, quant à lui, semblait songeur et refusa une nouvelle fois de prendre le fruit.
Ève eut un petit rire et ébouriffa la tignasse sauvage de son frère.
Prononcer ces mots semblait mettre la jeune femme d’humeur si joyeuse qu’Adam faillit lui demander de s’expliquer.
La jeune femme rit encore et se releva.
Ce retour en arrière avait été si simple…
Ce qui avait existé… N’existait plus !
Il n’avait rien détruit. Il avait simplement effacé ce qu’il avait créé. Un monde et ses enfants avaient été dissous. Sans heurt, sans souffrances.
Ce qui l’avait frappé, c’était de n’avoir réalisé son erreur que si tardivement. L’image de la foudre s’abattant sur un vieux chêne tordu lui vint à l’esprit. Il avait été comme ce vieil arbre. L’idée lui était apparue avec une netteté effarante. Certes, le temps ne comptait pas pour lui, mais une éternité était passée. Une éternité passée pour ceux qui étaient sa seule raison d’être. Une éternité vécue par ses enfants, sans qu’il ne réagisse. C’était une erreur inexcusable. Par sa faute, les hommes avaient souffert. D’ailleurs, le fait de dire que les hommes avaient souffert était une conséquence directe de son erreur. C’était les femmes qui avaient chèrement payé son caprice. Il aurait mieux valu parler des humains. De l’espèce humaine.
Sa chère Ève. Sa première fille… La principale victime de cette erreur. Celle qui avait poussé la féminité vers le désastre. Il avait donc donné à sa nouvelle Ève d’autres armes. Il ne lui expliqua pas le sens du mot « divin », mais lui dévoila la vérité sur l’arbre. Le fruit était celui que l’on voulait voir. C’est l’arbre seul qui importait. L’arbre et le secret qu’il détenait.
Ève ne comprit pas, mais était-ce réellement nécessaire ?
Adam n’avait pas réagi, mais la réaction de sa sœur l’atterrait.
Ève s’était relevée d’un bond vif et d’un petit coup de pied, elle envoyait valser l’animal plus loin.
La jeune femme n’osa pas avouer qu’elle venait de fâcher son père. Elle l’avait laissé dans une colère terrible, mais se sentait comme soulagée d’un poids énorme.
Époux, mari, épousailles, mariage… Son père lui expliqua bien des choses et Ève refusa tout en bloc. Le vieillard tenta de lui faire admettre des raisons que les arguments de la jeune femme réfutaient. Elle ne voulait pas se sentir obligée. Elle voulait choisir ses actes et refusait qu’on lui impose une vie qu’elle n’aurait pas choisie. Elle avait laissé son père fulminer, sans la moindre envie de calmer sa grande colère.
Adam était devenu insistant, puis pénible et elle lui avait cédé. Ils avaient fait la chose. La partie devenue dure du corps de son frère avait pénétré son ventre. Elle avait ressenti une légère brûlure et ce fut très vite agréable. Un acte bref, mais réellement très agréable. Depuis cet acte, il ne cessait de l’importuner pour recommencer. Un peu inquiète de cette obsession chez son frère, elle s’en était confiée à son père. Ce dernier l’avait rassurée en lui expliquant que l’amour avait ses obligations.
Le vieil homme n’avait pas dit un mot, se contentant de sourire.
En sueur, Ève se dégagea des bras forts d’Adam et se jeta sur la coupe de terre cuite pleine d’une eau qu’elle espérait toujours fraîche.
Ève y avait songé et sa réponse était toute prête.
Adam semblait comme mal à l’aise et restait silencieux. Comment Ève pouvait-elle dire cela ? Comment osait-elle affirmer que leur père ne savait pas tout. Il avait hâte de quitter le jardin, mais il éprouvait une certaine angoisse à cette idée. Il s’était d’ailleurs étonné de se sentir rassuré d’avoir Ève à ses côtés. Seul, il ne serait certainement pas parti. Elle, par contre, paraissait calme et déterminée. Alors peut-être, peut-être qu’il ferait mieux de prendre les décisions de sa femme en considération.
Ève se hissa sur la pointe de ses pieds nus et embrassa le front de son père.
Elle regarda longuement le vieillard et sourit.
Une pomme dérobée avait fait voler en éclats son joli plan.
Il avait créé un monde en quelques jours et l’avait laissé dépérir sans réagir. Et le pire de tout… Il s’en était pris à eux ! Il les avait rendus responsables de ce désastre. Ils auraient dû être deux à parfaire ce monde. Adam avait été seul. Et plus il se rendait compte de son incapacité à gérer un monde imparfait, plus il regrettait d’avoir été banni.
La première Ève avait fauté ! C’était devenu le terrible reproche de l’humanité envers la première femme. Celle qui avait croqué dans le fruit interdit devait être punie. Alors, ses enfants lui reprochèrent leur déchéance. Leurs défauts étaient ceux de la première femme. Puis, l’humanité eut besoin d’autres guides. L’homme s’agenouilla donc devant des religions créées par les plus faibles. Par ceux qui avaient besoin de rejeter leurs fautes sur un être supérieur. Pour nombre d’entre eux, Ève devint la raison du terrible courroux de celui que certains appelèrent « Dieu ». Pour les autres, Adam était considéré comme le plus apte à bâtir le monde. Il était le premier né. Il était l’aîné. Il était le plus fort des deux [1]. Alors, les femmes n’eurent jamais leur véritable place dans ce monde imparfait.
Cette fois… Ce serait différent. Sa deuxième fille ferait la différence. C’était elle qui aurait l’ascendant sur Adam. Et ses enfants en subiraient les conséquences.
Cette fois… Ce nouveau monde créé par lui serait une réussite. Tout au moins, il l’espérait…
[1] J’ai failli ajouter qu’il avait des cou… Mais bon, ça cassait un peu… L’ambiance.