La ruche est en alerte
Hortense Bourdon se leva ce matin-là avec l’entrain d’un croissant industriel sous cellophane, acheté chez Lidl, réchauffé et oublié dans un micro-ondes trop longtemps. Mauvais présage, quand la journée commence en mode rassis, elle finit souvent en pain perdu.
Hortense, 35 ans, est commandante de police à la Brigade Criminelle.
Hortense, c’est pas le genre à minauder. Elle porte le tailleur comme d’autres la cuirasse. Du regard, elle te débite façon charcutière, tranche fine pour les menteurs, tranche épaisse pour les cons. Et aujourd’hui, elle avait le pressentiment qu’elle allait tomber sur un jambon entier.
Le téléphone brailla « We Will Rock You » de Queen, sa sonnerie.
- — Bourdon.
- — Patronne, c’est Belkacem. On a un macchabée au Canal Saint-Martin. Un mort qui fait la planche.
- — T’es sur place ?
- — Nan, commandante, j’suis au bureau encore.
- — J’arrive, fais chauffer le moteur de la Mégane, je pars avec toi.
- — OK, Cheffe.
Hortense soupira. Elle enfila son manteau, attrapa son sac et son ironie réglementaire, puis fila. Dehors, Paris dégoulinait de pluie comme dans un mauvais polar pleureur. On appelait ça le matin, mais Paris avait surtout l’air d’un lendemain de cuite sans souvenir. Le genre de jour qui te promet des emmerdes en kit, avec la notice écrite en petit, en douze langues, sauf le français.
Au 36 (quai des Orfèvres), qu’on n’appelle plus comme ça, depuis que la police s’est délocalisée dans un immeuble de verre à Champerret, mais que tout le monde continue de nommer ainsi par flemme sentimentale, la commandante Hortense Bourdon déboula dans le couloir comme un frelon dans une salle d’attente.
- — Planquez l’miel, v’là Bzzzz.
C’était pas méchant. Enfin, si, un peu. Mais affectueux surtout. Ici, tout le monde l’appelait Bzzzz. Bourdon → Bzzzz. Simple, efficace, et légèrement agaçant au son, ce qui lui allait comme un gant en latex. Une femme qui dirige une équipe à la Crim, faut qu’elle s’impose et qu’elle en impose, même si les mentalités ont évolué. Elle s’était donc forgé une réputation de bougonne. Chiante, mais juste, disaient ceux qu’elle appelait « ses mecs ». Ici, tout le monde a son surnom, c’est une règle. Le sien, finalement, était plutôt bien trouvé.
Hortense Bourdon avait cette manière de marcher qui disait clairement « je sais où je vais et t’as intérêt à ne pas être sur le chemin ». Elle faisait vibrer l’air ambiant, un bourdonnement sourd, invisible, mais perceptible. Les nouveaux la cherchaient du regard. Les anciens se tassaient. Elle avançait dans le couloir du commissariat comme un insecte décidé à piquer la mauvaise personne. Les collègues levaient à peine le nez. Ils la connaissaient. Quand Bzzzz bourdonnait à cette fréquence-là, mieux valait rester dans son alvéole ou simuler un AVC.
- — Salut, Cheffe, lança le brigadier Thierry Lemoine, dit Mimolette, à cause de sa couleur de peau oscillant entre l’orange maladif et le fromage en fin de vie.
- — Épargne-moi le folklore, répondit Bzzzz. Il est où, Belkacem ? Qui est mort, où, et pourquoi j’ai pas encore mon café ?
- — Canal Saint-Martin. Un type qui flotte comme un communiqué ministériel. Et le café arrive. Et Belkacem remplit le formulaire pour toucher la Mégane.
- — Bien. J’aime quand la journée a un thème.
Elle attrapa le gobelet tendu par la stagiaire, Élodie Rossignol, vingt-deux ans, bloc-notes en main, enthousiasme encore sous blister, et avala une gorgée.
- — Beurk.
- — Décaféiné… murmura Élodie. La machine ne veut pas donner autre chose ce matin.
Hortense la fixa. Longtemps. Le genre de regard qui te fait reconsidérer ta place dans l’univers.
- — Ici, petite, le décaféiné est un délit moral. Note-le dans ton calepin.
Le défunt avait l’air vivant… sauf un détail fondamental, il était mort
Le canal suintait la mélancolie urbaine. De l’eau grise, des péniches qui s’ennuient, des joggeurs qui courent après leur estime personnelle. Et au milieu, le cadavre.
Il flottait là, philosophe, les yeux ouverts sur un ciel qui n’avait rien à lui dire. Un homme d’une cinquantaine d’années, un costume cher, des chaussures qui brillaient encore, signe qu’il n’avait pas longtemps fréquenté l’eau ni la misère. Il avait un visage étonnamment paisible pour quelqu’un qui venait de rater son avenir.
- — Il a une bonne tête de vivant, constata Hortense.
- — Sauf qu’il est mort, précisa l’agent de la Police Municipale.
- — Oui, ben faut bien mourir un jour.
- — Le type portait un costume chic. Trop chic pour finir en soupe. Les mains propres, les ongles manucurés. Pas un gars qui connaît la vie. Un qui la délègue, dit le sergent Karim Belkacem dit Wikipédia parce qu’il savait tout, surtout quand on lui demandait rien.
- — Il avait des papiers ton macchab ?
- — Ouaip.
- — Ah ! Ça, c’est bonnard, ça évitera qu’on cherche. Nom ?
- — Victor Loriot.
- — Profession ?
- — Promoteur immobilier.
- — Ah, un bâtisseur, marmonna Hortense. Promoteur, donc déjà coupable de quelque chose. Ils finissent toujours par creuser trop profond. Promoteur, donc tueur passif.
Elle se pencha, observa, huma l’air. Un peu plus loin, un collègue prenait des photos. Le capitaine Serge Morel, l’adjoint d’Hortense, dit la Boussole, parce qu’il pointait toujours le nord sans jamais savoir pourquoi.
- — T’en penses quoi, Bzzzz ?
- — Qu’il était pressé de se taire. Et que quelqu’un l’a aidé à fermer boutique.
Un détail la titillait, comme une démangeaison sous la perruque de la raison.
- — Il flotte depuis combien de temps ?
- — Trois ou quatre heures max, d’après la Municipale.
- — Donc, il est mort avant le petit-déj. Mauvaise digestion peut-être.
Elle nota mentalement. Pas de lutte apparente, pas de blessures visibles, juste une montre hors de prix et une alliance absente. Mariage en fuite, donc.
- — Il a pas sauté, dit-elle. On l’a aidé à méditer trop près de l’eau.
L’agent municipal s’approcha.
- — Y a un voisin qui dit avoir tout vu.
- — Ils disent tous ça. Faisons-le parler avant qu’il se souvienne mal.
Le voisin arriva. Myope comme une taupe en RTT.
- — Un homme a poussé l’autre !
- — Description ?
- — Grand… ou moyen. Blond… ou peut-être brun.
- — La voix ?
- — Celle du Premier ministre !
Bzzzz le regarda longuement.
- — Lequel ? Le dernier ou celui d’avant ?
- — Ah bon, ça a encore changé ?
- — Monsieur, vous confondez l’actualité et la réalité. Rentrez chez vous avant de voter.
Puis à son équipe :
- — On rentre à la ruche, les gars. On laisse le terrain aux cotons-tiges (les TIC, techniciens de l’Identité criminelle, surnommés ainsi à cause de leur combinaison blanche, sur-chaussures et masques) et au légiste.
Dans la voiture, Bzzzz conduisait, la Boussole était assis à côté d’elle. Élodie et Wikipédia étaient à l’arrière.
- — Cheffe, dit Wikipédia, le GPS dit de tourner à droite. Vous avez été tout droit. En plus, c’est bouché.
- — Je sais…
- — Pourquoi ?
- — Parce que la seule qui donne des ordres dans cette voiture, c’est moi, pas la connasse qui parle dans le GPS.
- — Ah OK…
- — Et puis le GPS n’a jamais interrogé un suspect, répondit Bzzzz. Il croit encore au libre arbitre.
- — On va être en retard pour la cantine, Cheffe, ajouta Wikipédia.
- — Le temps est une notion bourgeoise, dit Bzzzz. Nous, on travaille pour l’éternité judiciaire.
Bzzzz envoya la sirène et le gyrophare pour s’extirper des embouteillages. Élodie regardait par la fenêtre.
- — Pourquoi les gens nous regardent comme ça ?
- — Parce qu’on est la police, répondit Wikipédia. Ils hésitent entre la peur et l’espoir. Souvent, ils choisissent l’indifférence.
- — Et si on se trompe de coupable ? demanda Élodie.
- — On se trompe parfois, dit Bzzzz. Mais jamais par flemme. Toujours par excès d’humanité. C’est moins grave, mais ça pique pareil.
Retour à la ruche
Au Bastion, le nom du nouvel immeuble qui se trouvait au 36 rue du Bastion (un signe ? Un hasard ? Ou en souvenir du 36 quai des Orfèvres ?), ça bourdonnait sévère. Les claviers tapaient nerveux. Les téléphones sonnaient faux. Les ego s’entrechoquaient. L’ambiance oscillait entre la ruche en panique et la salle d’attente d’un dentiste sadique. Les cerveaux tentaient de suivre, avec le succès d’un GPS bourré.
- — On dirait de la surcharge cognitive, annonça la Boussole.
- — Non, répondit Bzzzz. C’est de la surcharge de connerie. C’est différent, mais ça coûte plus cher.
Après avoir récupéré Mimolette, l’équipe se dirigea direct vers la cantine. Ils s’installèrent devant un plateau triste et une purée suspecte.
- — C’est quoi, ça ? demanda Élodie.
- — Une erreur administrative, répondit Wikipédia.
- — Mange, dit Mimolette. Tant que ça te parle pas, c’est légal.
Bzzzz piqua dans son assiette.
- — Cette purée a le goût d’un aveu extorqué. J’ai bien fait de prendre les nouilles.
- — Cheffe, demanda Élodie, vous avez déjà regretté une enquête ?
- — Non. J’ai regretté des gens.
- — C’est pire ?
- — Oui. Les enquêtes, elles finissent toujours. Les gens, dans le métier, rarement bien.
La Boussole mâchait lentement.
- — Vous savez pourquoi on bosse ensemble depuis si longtemps ?
- — Parce qu’on est invirables ? tenta Mimolette.
- — Parce qu’on se supporte sans s’aimer, répondit Bzzzz. C’est plus solide.
Élodie sourit.
- — J’espère être à la hauteur.
Bzzzz la regarda.
- — T’inquiète. La hauteur, on la mesure après les chutes.
Bzzzz s’installa à son bureau. Un chaos organisé y régnait, dossiers en pile, post-it datant d’un mois, une plante verte morte en 2018, mais toujours en poste.
- — Alors, fit-elle, balancez-moi la vie du noyé.
Wikipédia lut à voix haute :
- — Je fais court, Patronne. Loriot, Victor de son prénom. Cinquante-trois ans. Marié officiellement, séparé officieusement. Trois sociétés-écrans, deux procès en cours, zéro condamnation. Il construisait beaucoup… surtout des problèmes.
- — Des ennemis ?
- — Plus que de cheveux sur le crâne de Mimolette.
- — Des associés ?
- — Un, Armand Vanneau. V’là l’dossier, Patronne, ça magouille dans toutes les directions.
Hortense sourit. Un sourire de prédateur urbain. Les infos tombaient comme des miettes d’une biscotte. Loriot trempait dans des magouilles plus grasses qu’un confit de canard. Immeubles fantômes, locataires en apnée financière, et une secrétaire qui tremblait plus qu’un flan en scooter.
- — Bien. On commence par la secrétaire. Ces gens-là savent toujours où sont les cadavres, même avant qu’ils flottent. On me la convoque. Élodie, tu gères ça.
- — Je la convoque quand ?
- — Le mois prochain !
- — Si loin ?
- — Mais non, tout de suite.
Élodie nota quelque chose sur son bloc-notes.
- — Tu prends trop de notes, dit Bzzzz.
- — On m’a dit de tout noter, à l’école de police.
- — Oui, mais faut aussi apprendre à jeter. Dans ce métier, si tu gardes tout, tu finis archiviste ou fou. Parfois les deux.
- — Bzzzz, demanda Élodie, hésitante, comment vous savez quand quelqu’un ment ?
- — Je ne sais pas toujours. Mais quand quelqu’un dit la vérité, ça fait moins de bruit.
- — Moins de bruit ?
- — Oui. Le mensonge, ça parle trop. La vérité, elle attend.
La secrétaire tremblait comme une feuille de compta
Mathilde Mésange, la trentaine en déclin, ou la quarantaine naissante, blonde réglementaire, comme toute secrétaire, tailleur réglementaire, regard en fuite permanente, se pointa l’après-midi.
- — Commandante Bourdon ?
- — Bzzzz.
- — Pardon ?
- — Tout le monde m’appelle Bzzzz. Faites pareil, ça ira plus vite.
Mathilde avala sa salive.
- — Alors comme ça, vous étiez sa secrétaire ?
- — Assistante plutôt. Assistante de Direction même.
- — Si vous voulez. Vous étiez proche de monsieur Loriot ?
- — Professionnellement… répondit la jeune femme, les yeux humides comme une piscine municipale.
- — Bien sûr. Et moi, je suis reine d’Angleterre en RTT. Bon, trêve de plaisanterie. Vous avez noté des choses ces derniers temps ?
- — Monsieur Loriot était stressé depuis quelques semaines.
- — Ils le sont tous. C’est leur stress qui fait pousser les immeubles.
- — Il disait qu’il allait parler.
- — À qui ?
- — À… vous.
- — À moi ?
- — Oui, enfin, à la Police, quoi.
Il y eut un silence. Un vrai, un dense.
- — Intéressant. Et pourquoi était-il stressé, cet homme ?
Mathilde baissa la tête.
- — Il avait peur d’Armand Vanneau.
- — L’associé ?
- — Oui. Un homme… très ferme.
- — Les fermes finissent souvent en jachère.
Hortense nota le nom. Le genre de nom qui sent le cuir de fauteuil et la menace sous cellophane.
- — Vous couchiez avec le défunt ?
- — Mais non, voyons…
La réponse arriva trop vite pour être honnête.
- — C’est pas un crime, vous savez.
- — Mais non, c’était mon patron seulement.
- — Et avec l’associé ?
- — Ah ça non !
Cette fois, la réponse était assez ferme pour faire vrai.
- — Merci, on vous reconvoquera si on a encore besoin de vous.
Mimolette entra dans le bureau :
- — Devinez, Patronne, qui est là !
- — Accouche…
- — Votre indic préféré !
- — Jojo-la-Pine ?
- — Tout juste.
- — On n’est pas dans la mouise…
Jojo entra avec son sourire édenté et sa dignité en bandoulière.
- — Bzzzz, j’ai du croustillant.
- — Jojo, la dernière fois que t’as dit ça, j’ai chopé une indigestion mentale.
- — Ouais, mais là, c’est du vrai.
- — Le vrai chez-toi, c’est souvent du faux qui a bien vieilli.
- — Votre gus, là, je le connaissais.
- — Loriot ?
- — Loriot, tout juste. Il payait bien. Mal, mais bien.
- — Mal, mais bien ? Ça veut dire quoi ?
- — Qu’il te donnait l’impression d’être riche, mais qu’il comptait ses olives.
- — Super, avec un indic comme toi, on risque pas d’avancer.
Bzzzz a trouvé sa fleur vénéneuse
Direction chez Vanneau, l’associé. Hortense entra dans le hall d’un immeuble avenue Hoche, immense, décoré avec le goût douteux des gens qui confondent luxe, volume et tape-à-l’œil, une moquette épaisse, une secrétaire (blonde, forcément) trop lisse pour être honnête.
Vanneau était un homme grand, la cinquantaine. Le genre de type qui serre la main comme on teste une pastèque, pour voir si ça sonne creux. L’homme souriait trop. Mauvais signe, quand ça sourit autant, c’est qu’il y a des dents gâtées à cacher. Il la reçut avec un sourire calibré.
- — Commandant Bourdon, c’est ça ?
- — Bzzzz.
- — Pardon ?
- — Bzzzz, tout le monde m’appelle Bzzzz.
- — Je vois.
- — J’en doute.
Vanneau avait une voix à vous dégoûter les oreilles. Désagréable, se voulant au-dessus de la mêlée. Il parlait trop bien. Mauvais signe. Les beaux parleurs cachent toujours au moins une casserole et généralement une batterie complète.
Il y eut un silence, long, un de ceux qui avouent sans parler. Bzzzz s’assit sans y être invitée.
- — Monsieur Vanneau, dit-elle, vous avez su que Loriot flottait ce matin.
- — Oui ! Quelle horreur…, minauda-t-il. Quelle tragédie !
- — Oui. L’eau froide conserve mal les secrets. Mais vous me semblez crédible comme une promesse électorale.
Il se crispa. À peine. Mais Bzzzz le vit. Elle était payée pour. Elle le cuisina. Feu doux, mais persistant. L’homme nia, glissa, patina. Bref, en un quart d’heure de questions et de réponses, il ne lui sortit que des banalités. Puis un détail accrocha l’oreille d’Hortense, une montre à son poignet. La même que celle du mort, un modèle rare, très rare. Cher, très cher.
- — Cette montre, dit-elle en désignant son poignet. Jolie tocante.
- — Un cadeau, répondit-il trop vite.
- — Les cadeaux reviennent souvent à la morgue, répondit-elle.
Il eut un nouveau silence. Cette fois, un silence qui transpirait. Hortense sourit. Un sourire de flic qui a ferré le poisson, mais attend encore qu’il se fatigue, tout l’art de la pêche au gros.
Bzzzz se leva. Elle ne savait pas encore ce qu’elle allait faire de cette montre, mais elle nota la chose.
- — On se revoit bientôt, Monsieur Vanneau. Très bientôt. Et sans moquette.
Quand le miel colle aux doigts, la ruche s’agite. Interrogatoire façon piqûre répétée
De retour au 36, le légiste, le docteur Eugène Rastignac attendait dans le bureau d’Hortense. Un type manifestement bon vivant si on se fiait à son embonpoint, avec l’humour noir intégré d’usine. Ses analyses confirmèrent le décès, Loriot avait été assommé avant d’être jeté à l’eau.
- — Mort par noyade. Mais avant, un coup derrière la tête. Net. Propre.
- — Une mauvaise rencontre ? demanda la Boussole.
- — Un agresseur qui laisse la montre et 200 euros dans ses poches ? répondit Bzzzz. Les pros laissent jamais de bijoux. Ils laissent des factures.
Élodie leva timidement la main.
- — Et si… quelqu’un voulait faire croire à un suicide raté ?
Silence.
- — La stagiaire vient de dire un truc sensé, dit Bzzzz. Que ça figure au procès-verbal. Et notez l’heure.
Vanneau avait un alibi en papier mâché et une colère bien réelle. La secrétaire, Mathilde Mésange, amoureuse de son patron, ne savait pas grand-chose. Loriot voulait parler. À la police, notamment mauvais pour les affaires, apparemment fatal pour la victime.
Bzzzz ne parlait pas. Et quand Bzzzz se taisait, tout le monde faisait pareil, par superstition professionnelle. Même la machine à café semblait hésiter à tousser.
- — Patronne ? osa Mimolette.
- — J’ai besoin de réfléchir, répondit-elle. Et toi, t’as besoin de te taire. C’est compatible.
Elle s’enferma dans son bureau. Elle tira le store. Elle sortit son carnet, celui qu’elle n’utilisait que quand ça devenait sérieux. Les pages sentaient le tabac froid et les emmerdes anciennes.
Vanneau. Trop propre. Trop calme. Et surtout : trop équipé. La montre qu’il portait était un modèle suisse ultra rare. Une Patek Philippe, série limitée. Un truc rare donc et surtout hors de prix. Et elle avait déjà vu la même… au poignet du mort. Coïncidence ? Dans ce métier, la coïncidence est une insulte à l’intelligence.
Wikipédia surgit aussitôt, tablette sous le bras.
- — Dis-moi tout ce que t’as sur Vanneau. Mais tout. Même son signe astrologique et s’il met le rouleau de papier toilette dans le bon sens.
- — Déjà fait. Gémeaux. Rat pour l’horoscope chinois. Ce qui explique pas mal de choses.
- — Et la montre ?
- — Bingo. Loriot en avait acheté une il y a six mois. Cadeau d’anniversaire. Gravée.
- — Gravée ?
- — À mon partenaire de chute. A. V.
Bzzzz sourit lentement. Le genre de sourire qui fait monter la température ambiante.
- — Partenaire de chute… poétique. Presque honnête. A. V., Armand Vanneau ?
Elle tapa du doigt sur le bureau.
- — On convoque Vanneau. Cette fois dans nos locaux. Officiel. Propre. Pour augmenter la pression. Avec café bien serré.
- — Décaféiné ? tenta Mimolette.
Elle le regarda.
- — Tu veux vraiment mourir aujourd’hui ?
Vanneau arriva à quinze heures pile, costume gris, regard lustré, haleine de menthe stratégique.
- — Madame Bzzzz ?
- — Ah mon suspect préféré !
- — Pardon ?
- — Vous préférez que je vous appelle « le type qui va mal dormir » ?
Il s’assit, croisa les jambes. Le corps parle toujours. Les jambes croisées, c’est une tentative de verrouillage. Mauvaise idée.
- — Votre montre, Monsieur Vanneau. Elle est gravée.
- — Oui. Un cadeau professionnel.
- — De Victor Loriot.
- — Oui. Je lui ai offert la même.
- — Vous saviez qu’il est mort avec la même au poignet ?
Silence. Puis :
- — Victor était imprévisible.
- — Les morts le sont rarement. Ils s’en tiennent à un programme.
Elle sortit les photos : le cadavre, la montre, la gravure.
- — A ? A comme Armand, V comme Vanneau ? C’est vous ?
- — Vous m’accusez de quoi ?
- — Il voulait parler, dit-elle calmement.
- — Il paniquait. Il imaginait des menaces.
- — Vous étiez sa plus grosse, peut-être.
Vanneau se redressa.
- — Je n’ai rien à voir avec sa mort.
- — Vous avez surtout à voir avec sa peur.
- — Vous êtes en train de me faire un procès d’intention, Madame.
- — Non. Je fais un inventaire de vos intentions. C’est plus long, mais plus précis.
- — Vous savez à qui vous parlez ?
- — Oui. À un type qui croit que le costume est une armure. Qui pense avoir le bras long, mais les bras se raccourcissent quand le scandale est là.
- — Vous n’avez rien contre moi.
- — Pas encore. Pas vraiment. Mais j’ai une intuition. Et elle est rancunière.
Vanneau sourit. Un sourire d’homme persuadé que le monde est un club privé et qu’il en est membre d’honneur.
- — Vous savez ce qui vous perdra ? demanda-t-il.
- — Moi ? Non, pas vraiment. Vous, je crois savoir. Votre montre, répondit Bzzzz. Et votre façon de parler comme si vous aviez toujours raison.
Il se leva.
- — Je veux voir mon avocat.
- — Bien sûr. Amenez-le, la prochaine fois, votre baveux. J’adore les gens qui facturent le mensonge à l’heure. Pour le moment, je n’ai plus de questions.
- — Vous m’avez dérangé pour ça ? C’est du harcèlement, commandant Bourdon.
- — Bzzzz…
- — Commandant Bzzzz.
- — On peut dire commandante. Le grade a été féminisé. Oh… pas une évolution majeure de la société, mais ça y contribue. À bientôt, Monsieur Vanneau.
Pendant ce temps, dans la vraie vie
Hortense sortit. Elle avait besoin d’air, de Paris. Dans le couloir, elle croisa Élodie, la stagiaire, chargée de dossiers.
- — Commandante… euh… Bzzzz ?
- — Oui ?
- — J’ai trouvé quelque chose sur Loriot.
- — Dis-moi que c’est croustillant.
- — D’après son agenda, il avait rendez-vous hier soir, un peu avant l’heure de sa mort. Dans un bar près du canal.
- — Nom du bar ?
- — Le Nid.
Bzzzz éclata de rire.
Rentrée au Bastion, Mimolette l’interpella. Il se tenait devant la cafetière.
Ce qu’il faut savoir, c’est que la cafetière du service est soit en panne, soit elle produit du café trop fort, soit imbuvable. En clair, elle n’en fait qu’à sa tête et parfois elle est dangereuse pour la santé publique. Personne ne se souvient de l’avoir vue fonctionner normalement.
- — Le café est prêt, annonça Mimolette
Tout le monde se figea.
- — Non, dit Bzzzz. C’est un piège.
Ils goûtèrent. Après un long silence, Mimolette demanda :
La cafetière libéra une fumée opaque et explosa.
- — Voilà, dit Wikipédia.
- — Elle l’a mal pris, ajouta Hortense. Bon, tu voulais quoi, Mimolette ?
- — Ah oui… Alors, Cheffe, Vanneau, ça a donné quoi ?
- — J’ai comme l’impression qu’il me baratine en technicolor.
- — Ah, au fait, Cheffe, on a retrouvé une clé USB dans la poche du mort.
- — Et ?
- — Elle est protégée par mot de passe.
- — Comme la conscience des promoteurs.
Trois heures plus tard.
- — Alors ?
- — C’est… un album de photos de vacances.
- — Sérieusement ?
- — La Corse. Des couchers de soleil. Et un selfie avec un âne.
Bzzzz soupira.
- — Voilà. On a un âne et un cadavre. Et toujours pas de mobile. Il est où la Boussole au fait ?
- — Il a une formation obligatoire.
- — Et merde…
Le Nid n’abritait que des vautours
Le bar était sombre, collant, avec des tabourets fatigués et un patron qui essuyait des verres déjà propres, signe qu’il avait des choses à cacher.
- — Police.
- — J’ai rien vu.
- — On n’a encore rien demandé.
Hortense sortit la photo de Loriot.
- — Lui.
- — Oui. Il est venu.
- — Avec qui ?
Le patron hésita, puis céda. Ils cèdent toujours. La pression, c’est comme le gaz, ça trouve toujours une fuite pour s’échapper.
- — Une femme.
- — Description.
- — Brune. Élégante. Regard dur.
Hortense sentit le puzzle se rebeller.
- — Un nom ?
- — Je sais pas. Mais elle l’appelait « mon amour », enfin au début, ensuite la discussion s’est crispée.
Loriot marié, Loriot menacé, Loriot amoureux. Et Loriot mort.
- — Il est parti comment ? Seul ?
- — En colère. Elle l’a suivi.
Retour au bureau : la vérité commence à piquer
Hortense colla les photos au mur. Une pour Loriot. Une pour Vanneau. Une page blanche avec un point d’interrogation pour une inconnue.
- — Cheffe, lança Wikipédia, on a identifié la femme. J’ai montré des photos au patron du bar.
- — La secrétaire, Mathilde Mésange ?
- — Non.
- — Une autre maîtresse ?
- — Non, Sophie Loriot.
- — L’épouse ?
- — Officiellement, séparée. Officieusement, très présente.
Bzzzz soupira.
- — Dans ce métier, quand t’as un mari, un associé et une femme en colère, t’as un meurtre en kit. Faut juste remonter le truc correctement.
Elle se frotta les tempes.
- — On convoque Madame.
- — Et Vanneau ?
- — Il reste sur le feu. À petit bouillon. Il est pas encore cuit.
Elle sourit.
Madame Loriot arriva à dix heures précises, pas en retard, pas en avance. Le genre de ponctualité qui sent la maîtrise et la vengeance froide.
Sophie Loriot portait le deuil comme une robe de soirée, noir chic, maquillage discret, regard affûté. Une femme qui avait pleuré, oui, mais pas longtemps. Et pas gratuitement.
- — Commandante Bourdon ?
- — Bzzzz.
- — Pardon ?
- — Appelez-moi Bzzzz. Tout le monde m’appelle Bzzzz.
- — Euh… oui…
Elle lui indiqua la chaise. Sophie s’assit avec élégance. Trop d’élégance pour une veuve fraîche. Le chagrin, d’habitude, froisse.
- — Vous avez vu votre mari hier soir ?
- — Oui.
- — Où ?
- — Dans un bar. Le Nid.
- — Drôle d’endroit pour roucouler.
- — Victor aimait les symboles.
- — Il aimait surtout parler, ces derniers temps.
Elle eut un imperceptible clignement. Bzzzz l’avait vu.
- — Il voulait se racheter, dit Sophie. Se sauver.
- — De quoi ?
- — De lui-même.
- — Et de Vanneau ?
Sophie sourit, un sourire mince, coupant.
- — Armand est un homme dangereux.
- — Vous aussi, à votre manière.
Il y eut un silence dense, chargé.
- — Vous l’avez suivi après le bar.
- — Oui.
- — Jusqu’au canal.
- — Non.
- — Vous mentez.
Sophie se redressa.
- — Vous n’avez aucune preuve.
- — Pas encore.
Bzzzz se leva, tourna autour d’elle comme un insecte méthodique, ou plutôt comme si c’était une fleur qu’on butine.
- — Vous l’aimiez encore ?
- — On n’arrête jamais vraiment.
- — Et pourtant, il est mort.
- — Ce n’est pas moi.
- — Ce n’est jamais eux, quand on demande aux gens. Vous couchiez avec Vanneau ?
- — Mais non, quelle drôle d’idée !
- — Décidément ! Personne ne couche avec personne dans cette affaire.
Elle reprit.
- — Vous n’avez pas pleuré, dit Bzzzz.
- — J’ai déjà donné.
- — À qui ?
- — À un homme qui confondait l’amour avec la propriété.
- — Et maintenant ?
- — Maintenant, je range.
Bzzzz se pencha.
- — Vous rangez bien. Trop bien. Comme quelqu’un qui savait que ça finirait mal. Ou comme quelqu’un qui a l’habitude des hommes qui tombent. Bien, je vais vous laisser rentrer chez vous, madame Loriot. Vous restez à la disposition de la police, comme on dit dans les mauvaises séries à la télé.
Une fausse piste bien parfumée
Après son départ, Bzzzz resta plantée là, immobile. Quelque chose clochait. Pas un détail précis, une odeur, celle du mensonge bien préparé. Elle allait placer un dard. Le piège allait être simple, un bluff. Dire à Sophie que Vanneau parlait. Dire à Vanneau que Sophie le chargeait. Les lâches se dénoncent toujours entre eux.
- — Chef, annonça Karim en entrant dans le bureau, on a un témoin.
- — J’adore les gens qui voient des choses après coup.
- — Un SDF. Il dormait près du canal.
- — Et il a vu quoi ?
- — Une dispute. Loriot et… une femme.
- — Encore elle. La sienne ?
- — Non. Une autre.
- — Que de femmes !
Bzzzz se redressa.
- — Description ?
- — Plus jeune. Manteau clair. Voix forte. Blonde. Lunettes.
- — Bordel…
Le puzzle venait de perdre une pièce. Ou d’en gagner une fausse.
- — On identifie.
- — Déjà fait. Claire Bernache. Maîtresse connue. Cadre dans une filiale de sa boîte.
Bzzzz se passa la main sur le visage.
- — Mari. Femme. Secrétaire. Maîtresse. Associé. On dirait une mauvaise comédie de boulevard qui aurait mal tourné.
Claire Bernache craque vite
Convoquée, Claire entra en pleurant, pas élégamment, pour de vrai, les yeux rouges, les mains tremblantes, un sac trop grand pour elle, tout le tintouin.
- — Je l’aimais !
- — Elles disent toutes ça. Même les tueuses à gages.
- — Il voulait me quitter.
- — Et vous l’avez aidé à partir ?
- — Non ! On s’est disputés, oui. Il m’a dit qu’il allait tout révéler. À vous. À la presse. À sa femme.
- — Et vous ?
- — Je suis partie.
- — En le laissant vivant ?
- — Mais oui. Je l’aimais, je vous dis !
- — Oui, vous l’avez déjà dit.
- — On n’assassine pas quelqu’un que l’on aime.
- — Si, si, je vous assure…
Elle disait vrai. Bzzzz le sentit. Le mensonge, ça grésille. Là, c’était net. L’instinct, on va dire.
- — Quelqu’un vous suivait ?
- — Je crois… oui. Un homme.
- — Description ?
- — Je l’ai à peine vu, il faisait nuit. Grand, un costume. Froid.
Bzzzz sourit sans joie.
- — Vanneau. Regardez la photo, là… C’est lui ?
- — Oui, j’en mettrais ma main à couper, même s’il faisait nuit.
- — Je ne vous en demande pas tant.
Le piège se referme
Le soir tombait. La ruche ralentissait. Bzzzz, elle, accélérerait.
- — On le tient, dit Wikipédia.
- — Non, pas encore. Mais il est presque mûr. On va le faire venir à nous.
- — Comment ?
Bzzzz attrapa son téléphone.
- — En piquant là où ça fait mal. Au cul, quoi.
Elle appela Sophie Loriot.
- — Madame, Vanneau va parler. Il vous charge.
Silence au bout du fil. Puis :
- — Ce n’est pas possible.
- — Si. Et il dit que c’était votre idée. Si vous avez quelque chose à me dire, rappelez-moi.
Elle raccrocha.
- — Bluff ?
- — Évidemment.
- — Et si elle craque pas ?
- — Elle craquera. Si ce n’est pas le cas, alors lui, oui.
Vanneau perd le contrôle
La Boussole était revenue de sa formation obligatoire. Il entra dans le bureau, posa son sac, le regard vide.
- — Alors ? demanda Mimolette. C’était comment ?
- — Deux jours. Six heures de vidéo. Un jeu de rôle. Un quiz.
- — Sujet ?
- — « S’orienter dans l’incertitude ».
- — Ironique.
- — On nous a appris à faire confiance à notre instinct.
- — Et toi ?
- — Mon instinct m’a dit de fuir.
- — T’as appris quelque chose ?
La Boussole réfléchit.
- — Oui. Que même quand tu sais pas où tu vas, faut remplir le formulaire.
Bzzzz leva son café.
- — Voilà pourquoi il est capitaine. Prenez-en de la graine, les autres.
Il y eut un silence respectueux.
Ils convoquèrent Vanneau à nouveau. Cette fois, il transpirait, et pas qu’un peu.
- — Vous êtes en train de m’accuser sans preuve !
- — Non, répondit Bzzzz. Je vous regarde vous accuser tout seul. Fait chaud, hein ?
Elle posa sur la table un document.
- — Relevés bancaires. Paiement à un homme de main. La veille.
- — Faux !
- — Trop tard. On a fouillé vos comptes.
- — Et le secret bancaire ?
- — Bah… Et puis, on n’est pas en Suisse, ici.
- — Vous me manquez de respect, commandante.
- — Non. Je vous économise l’humiliation future.
- — Vous croyez être intelligente ?
- — Je crois surtout que vous êtes moins malin que vous le pensez. Et ça, c’est toujours fatal.
Puis, il s’effondra. Il transpirait comme un steak sous interrogatoire. La vérité sortait par petites éructations.
- — Victor allait tout détruire… Il voulait se racheter… Il allait nous vendre tous !
- — Alors, vous l’avez fait taire.
- — Je voulais juste lui parler…
- — On finit rarement une conversation en poussant son interlocuteur dans un canal.
Il baissa la tête.
- — Sophie savait ?
- — Elle se doutait qu’il devait mourir.
Silence. Puis :
- — Elle n’a rien fait pour l’arrêter.
Bzzzz sentit la fatigue lui tomber dessus, lourde, poisseuse.
- — Merci, monsieur Vanneau. Vous venez de signer votre bail pour quelques années de taule. Signez là.
Quand Hortense passa les menottes à Vanneau, elle pensa que le monde était une drôle de ruche, beaucoup de bourdonnements, peu de miel, et toujours quelqu’un pour se faire piquer.
Après la piqûre, le miel est amer
Plus tard, trop tard, Hortense rentra chez elle, lessivée, mais droite. Dans le miroir, elle se fit un clin d’œil. Elle se défit lentement de sa journée. Elle ôta son manteau, ses chaussures, rangea son arme, son badge, son sarcasme aussi et le masque qu’elle portait la journée pour cacher son visage fatigué.
Elle se servit un verre. Elle ouvrit la fenêtre pour laisser entrer le bruit de la ville. Elle s’assit sur le canapé, les pieds sur la table basse. Paris bourdonnait encore dehors.
Elle pensa à Loriot. À Sophie. À Vanneau. À tous ces gens qui confondent le pouvoir avec l’impunité.
Son téléphone vibra. Un message de Wikipédia : « Bien joué, Patronne ».
Elle sourit, faiblement.
- — Ouais… murmura-t-elle. Bien piqué.
Elle pensa à tous ceux qui dormaient tranquilles parce que d’autres veillaient mal.
À ceux qui confondaient la loi avec la vengeance. À ceux qui l’appelaient Bzzzz sans savoir que même les insectes piquent pour survivre.
Elle leva son verre, seule.
- — À demain, murmura-t-elle.
Elle se leva, réchauffa un plat au micro-ondes, s’assit devant la table de salon pour le manger, puis, épuisée, alla se coucher.
- — Bonne nuit, commandante Bourdon, dit-elle.
Et dans la nuit parisienne, quelque chose bourdonnait encore, pas la colère, pas la haine, la vigilance.
Et Paris continua de dormir, inconscient, pendant qu’Hortense veillait. Parce que quelqu’un doit bien empêcher les ordures de flotter trop longtemps.
Les collègues, version lendemain de piqûre
Le lendemain matin, la ruche avait repris son rythme administratif, tampons, procédures, rapports, cafés tièdes. La justice, c’est toujours spectaculaire avant, pas souvent après.
Vanneau avait passé la nuit en garde à vue, puis glissé vers l’instruction comme une valise trop lourde. Il avait parlé. Beaucoup. Trop. Le genre de type qui se soulage en noyant tout le monde.
Le juge l’a inculpé d’homicide volontaire avec préméditation et complicité passive pour Sophie Loriot, laissée en liberté. Le dossier se refermait, proprement, officiellement. Officieusement, Bzzzz avait un goût de fer dans la bouche.
- — Alors, chef, fit Mimolette, on a gagné ?
- — On gagne jamais. On empêche juste que ça empire.
Wikipédia hocha la tête.
- — T’es dure, Bzzzz.
- — Je suis réaliste. C’est pire.
La stagiaire Élodie passa timidement.
- — Commandante… enfin… Bzzzz… c’était impressionnant.
Hortense la regarda. Elle se revit, plus jeune, moins blindée.
- — Impressionnant, c’est quand tu sauves quelqu’un. Là, on a juste ramassé les morceaux.
- — Mais… c’est ça, le boulot, non ?
Bzzzz sourit et ajouta :
- — Faut quand même le faire. Et c’est pas toujours évident.
Mimolette interpella la stagiaire :
- — Faut remplir le P. S. R. T. A., Élodie.
- — C’est quoi ?
- — Personne sait.
- — Et si on le remplit mal ?
- — On le remplit toujours mal.
Bzzzz trancha
- — Mets des croix au hasard. L’État adore l’audace.
La Boussole ajouta :
- — Moi, je ne les mets pas au hasard. Je me la joue artistique. Je les place de façon à ce que ça rappelle la tête du commissaire de profil, un peu comme les caricaturistes de la Place du Tertre.
Un dernier face-à-face
Avant la mise en examen officielle, Sophie Loriot demanda à la voir.
- — Cinq minutes, dit-elle. Pas plus.
- — J’en prendrai quatre.
Elles se retrouvèrent dans une salle blanche, trop propre, trop neutre.
- — Vous saviez, dit Bzzzz.
- — Je savais qu’il était condamné.
- — Par vous ?
- — Par lui. Armand n’a fait qu’accélérer.
- — Et vous n’avez rien fait.
- — Non.
- — Parce que vous ne l’aimiez plus ?
Sophie leva les yeux.
- — Parce que je l’aimais encore. Et qu’il allait tout détruire. Même moi.
Bzzzz la fixa.
- — Vous savez ce qui vous manque ?
- — Dites-moi.
- — Le courage d’être innocente. Du moins d’essayer de l’être.
Sophie sourit tristement.
Silence. Puis :
Dernière note
Dix-neuf heures, toute l’équipe était partie. Elle était seule au bureau. Son téléphone sonna. La Boussole !
- — Allô, Bzzzz ? On est avec l’équipe derrière le 36. Pas au Bastion, le vrai, sur l’île de la Cité. Un retour aux sources. Tu viens boire un verre ? On fête la clôture de l’affaire.
- — OK, j’arrive, répondit-elle après une hésitation.
L’équipe était là, Mimolette, Wikipédia, la Boussole et Élodie, rassemblée autour d’une table. Hortense s’assit avec eux.
- — Patron, lança Mimolette, remets-nous de quoi oublier qu’on travaille pour la République.
- — J’ai plus de Sancerre, répondit le patron. Un Pouilly, ça ira ?
- — Parfait, dit Bzzzz. L’oubli commence souvent comme ça.
Élodie regardait son verre comme s’il pouvait l’attaquer.
- — Vous buvez souvent ensemble ? demanda-t-elle.
- — Non, répondit Wikipédia. On boit souvent. Ensemble, c’est accidentel.
- — Faut apprendre à boire, dit Mimolette. C’est comme mentir, mais avec de la dignité liquide.
Bzzzz observa Élodie.
- — Bois pas trop vite. L’alcool, c’est comme la vérité, si tu l’avales d’un coup, tu finis par la vomir.
- — Vous êtes toujours comme ça ? demanda Élodie.
- — Non, répondit la Boussole. Parfois, elle est pire.
Il y eut un silence. Puis Élodie reprit :
- — Et si je dis une bêtise ?
- — Alors t’es intégrée, dit Bzzzz. Ici, la connerie est un rite de passage.
- — Faut lui trouver un blaze, dit Mimolette. La Nouvelle ?
- — Trop fade, dit Wikipédia. Et puis, ça va pas durer, elle va pas rester nouvelle longtemps.
- — Bloc-notes ? tenta la Boussole.
- — Pas mal, mais insultant pour le papier, répondit Bzzzz.
Élodie rougit.
- — Pollen ? dit Wikipédia. Elle est partout.
Un nouveau silence, signe d’une intense réflexion. Bzzzz sourit.
- — Non. Elle observe. Elle insiste. Elle apprend. On l’a tous fait au début. Oui, oui, même toi, Mimolette.
Elle regarda Élodie.
- — À partir d’aujourd’hui, t’es Maya.
- — Pourquoi ? demanda Élodie.
- — Parce que t’as pas encore le dard. Mais tu bourdonnes déjà.
La ruche approuva.
Derniers pas – Paris sous la peau
Après deux tournées, elle rentra à pied, pas par courage, par nécessité.
La Seine coulait à côté d’elle, lente, épaisse, indifférente comme une vieille connaissance qui ne pose plus de questions. Les quais étaient presque vides. Quelques silhouettes, des ombres qui marchaient pour ne pas penser. Paris la regardait passer sans la voir. Paris faisait semblant de dormir.
Elle marcha longtemps sur les quais. Le bruit des voitures là-haut. Le souffle de l’eau en bas. Entre les deux : elle.
- — Paris, pensa-t-elle. Ville ingrate. Tu prends tout. Tu rends rien. Et pourtant, on reste.
Paris, c’est un décor de carte postale posé sur un tas d’histoires qui finissent mal. C’est joli de loin. De près, ça sent la peur, la fatigue et les regrets qui ferment tard.
Elle pensa aux morts du jour. À ceux qu’on avait rangés proprement dans des dossiers cartonnés. À ceux qui ne dérangeraient plus personne. Sauf la nuit.
Elle s’arrêta contre le parapet. Regarda l’eau noire.
- — T’en as vu passer, hein…, murmura-t-elle.
Paris avale tout, les amours, les colères, les types pressés, les innocents trop lents.
Elle se demandait parfois si la ville l’aimait en retour. Probablement pas. Mais Paris respecte ceux qui tiennent debout quand ça tangue.
- — Je suis devenue flic ici, pensa-t-elle. Pas ailleurs.
Parce qu’ailleurs, elle aurait peut-être été plus douce, moins utile.
- — Je fais ce métier parce que je sais pas faire autre chose. J’ai essayé la patience, ça m’a énervée. J’ai tenté l’optimisme, j’ai tenu quinze minutes. Alors je suis devenue flic ici. C’est un compromis.
Elle sourit sans joie.
- — On se ressemble, toi et moi. On fait croire que tout va bien. Et on continue.
Un bateau-mouche passa, rempli de gens heureux pour une heure. Elle les regarda disparaître.
Hortense remit les mains dans ses poches et reprit sa route.
Demain, Paris recommencera. Les mensonges, les cris, les silences. Et elle serait là. Pas pour sauver la ville, juste pour l’empêcher de déborder.
Elle s’éloigna. Son pas régulier, le bruit de ses talons, son bourdonnement discret claquaient sur les pavés.
La Seine continua de couler. Paris aussi pendant que Bzzzz veillait. Parce qu’il faut toujours quelqu’un pour empêcher les ordures de flotter. Elle soupira doucement. Malgré tout, elle l’aimait, pour ses défauts, pour sa crasse élégante, pour sa façon de broyer les gens sans jamais les effacer tout à fait. Paris ne promet rien, mais elle tient. Et parfois, ça suffit pour aimer.
Bzzzz s’éloigna, le cœur un peu plus léger qu’elle ne l’aurait admis sous serment.
FIN
Paris sera toujours Paris. Qu’est-ce que tu veux qu’elle fasse d’autre ?
Frédéric Dard