Une Histoire sur https://revebebe.pages-perso.free.fr/
n° 23449Fiche technique38262 caractères38262
6366
Temps de lecture estimé : 26 mn
12/01/26
Résumé:  Dans un Paris qui bourdonne plus qu’il ne réfléchit, la commandante de police Hortense Bourdon mène une enquête trouble où les pistes foisonnent, les langues mentent et la vérité pique toujours plus qu’elle ne soulage.
Critères:  #humour #nonérotique #policier #fanfiction #personnages
Auteur : Laetitia            Envoi mini-message

Collection : Hortense Bourdon
Hortense Bourdon, flic au dard

La ruche est en alerte


Hortense Bourdon se leva ce matin-là avec l’entrain d’un croissant industriel sous cellophane, acheté chez Lidl, réchauffé et oublié dans un micro-ondes trop longtemps. Mauvais présage, quand la journée commence en mode rassis, elle finit souvent en pain perdu.


Hortense, 35 ans, est commandante de police à la Brigade Criminelle.


Hortense, c’est pas le genre à minauder. Elle porte le tailleur comme d’autres la cuirasse. Du regard, elle te débite façon charcutière, tranche fine pour les menteurs, tranche épaisse pour les cons. Et aujourd’hui, elle avait le pressentiment qu’elle allait tomber sur un jambon entier.


Le téléphone brailla « We Will Rock You » de Queen, sa sonnerie.



Hortense soupira. Elle enfila son manteau, attrapa son sac et son ironie réglementaire, puis fila. Dehors, Paris dégoulinait de pluie comme dans un mauvais polar pleureur. On appelait ça le matin, mais Paris avait surtout l’air d’un lendemain de cuite sans souvenir. Le genre de jour qui te promet des emmerdes en kit, avec la notice écrite en petit, en douze langues, sauf le français.


Au 36 (quai des Orfèvres), qu’on n’appelle plus comme ça, depuis que la police s’est délocalisée dans un immeuble de verre à Champerret, mais que tout le monde continue de nommer ainsi par flemme sentimentale, la commandante Hortense Bourdon déboula dans le couloir comme un frelon dans une salle d’attente.



C’était pas méchant. Enfin, si, un peu. Mais affectueux surtout. Ici, tout le monde l’appelait Bzzzz. Bourdon → Bzzzz. Simple, efficace, et légèrement agaçant au son, ce qui lui allait comme un gant en latex. Une femme qui dirige une équipe à la Crim, faut qu’elle s’impose et qu’elle en impose, même si les mentalités ont évolué. Elle s’était donc forgé une réputation de bougonne. Chiante, mais juste, disaient ceux qu’elle appelait « ses mecs ». Ici, tout le monde a son surnom, c’est une règle. Le sien, finalement, était plutôt bien trouvé.


Hortense Bourdon avait cette manière de marcher qui disait clairement « je sais où je vais et t’as intérêt à ne pas être sur le chemin ». Elle faisait vibrer l’air ambiant, un bourdonnement sourd, invisible, mais perceptible. Les nouveaux la cherchaient du regard. Les anciens se tassaient. Elle avançait dans le couloir du commissariat comme un insecte décidé à piquer la mauvaise personne. Les collègues levaient à peine le nez. Ils la connaissaient. Quand Bzzzz bourdonnait à cette fréquence-là, mieux valait rester dans son alvéole ou simuler un AVC.



Elle attrapa le gobelet tendu par la stagiaire, Élodie Rossignol, vingt-deux ans, bloc-notes en main, enthousiasme encore sous blister, et avala une gorgée.



Hortense la fixa. Longtemps. Le genre de regard qui te fait reconsidérer ta place dans l’univers.





Le défunt avait l’air vivant… sauf un détail fondamental, il était mort


Le canal suintait la mélancolie urbaine. De l’eau grise, des péniches qui s’ennuient, des joggeurs qui courent après leur estime personnelle. Et au milieu, le cadavre.


Il flottait là, philosophe, les yeux ouverts sur un ciel qui n’avait rien à lui dire. Un homme d’une cinquantaine d’années, un costume cher, des chaussures qui brillaient encore, signe qu’il n’avait pas longtemps fréquenté l’eau ni la misère. Il avait un visage étonnamment paisible pour quelqu’un qui venait de rater son avenir.



Elle se pencha, observa, huma l’air. Un peu plus loin, un collègue prenait des photos. Le capitaine Serge Morel, l’adjoint d’Hortense, dit la Boussole, parce qu’il pointait toujours le nord sans jamais savoir pourquoi.



Un détail la titillait, comme une démangeaison sous la perruque de la raison.



Elle nota mentalement. Pas de lutte apparente, pas de blessures visibles, juste une montre hors de prix et une alliance absente. Mariage en fuite, donc.



L’agent municipal s’approcha.



Le voisin arriva. Myope comme une taupe en RTT.



Bzzzz le regarda longuement.



Puis à son équipe :



Dans la voiture, Bzzzz conduisait, la Boussole était assis à côté d’elle. Élodie et Wikipédia étaient à l’arrière.



Bzzzz envoya la sirène et le gyrophare pour s’extirper des embouteillages. Élodie regardait par la fenêtre.





Retour à la ruche


Au Bastion, le nom du nouvel immeuble qui se trouvait au 36 rue du Bastion (un signe ? Un hasard ? Ou en souvenir du 36 quai des Orfèvres ?), ça bourdonnait sévère. Les claviers tapaient nerveux. Les téléphones sonnaient faux. Les ego s’entrechoquaient. L’ambiance oscillait entre la ruche en panique et la salle d’attente d’un dentiste sadique. Les cerveaux tentaient de suivre, avec le succès d’un GPS bourré.



Après avoir récupéré Mimolette, l’équipe se dirigea direct vers la cantine. Ils s’installèrent devant un plateau triste et une purée suspecte.



Bzzzz piqua dans son assiette.



La Boussole mâchait lentement.



Élodie sourit.



Bzzzz la regarda.




Bzzzz s’installa à son bureau. Un chaos organisé y régnait, dossiers en pile, post-it datant d’un mois, une plante verte morte en 2018, mais toujours en poste.



Wikipédia lut à voix haute :



Hortense sourit. Un sourire de prédateur urbain. Les infos tombaient comme des miettes d’une biscotte. Loriot trempait dans des magouilles plus grasses qu’un confit de canard. Immeubles fantômes, locataires en apnée financière, et une secrétaire qui tremblait plus qu’un flan en scooter.



Élodie nota quelque chose sur son bloc-notes.





La secrétaire tremblait comme une feuille de compta


Mathilde Mésange, la trentaine en déclin, ou la quarantaine naissante, blonde réglementaire, comme toute secrétaire, tailleur réglementaire, regard en fuite permanente, se pointa l’après-midi.



Mathilde avala sa salive.



Il y eut un silence. Un vrai, un dense.



Mathilde baissa la tête.



Hortense nota le nom. Le genre de nom qui sent le cuir de fauteuil et la menace sous cellophane.



La réponse arriva trop vite pour être honnête.



Cette fois, la réponse était assez ferme pour faire vrai.



Mimolette entra dans le bureau :



Jojo entra avec son sourire édenté et sa dignité en bandoulière.





Bzzzz a trouvé sa fleur vénéneuse


Direction chez Vanneau, l’associé. Hortense entra dans le hall d’un immeuble avenue Hoche, immense, décoré avec le goût douteux des gens qui confondent luxe, volume et tape-à-l’œil, une moquette épaisse, une secrétaire (blonde, forcément) trop lisse pour être honnête.


Vanneau était un homme grand, la cinquantaine. Le genre de type qui serre la main comme on teste une pastèque, pour voir si ça sonne creux. L’homme souriait trop. Mauvais signe, quand ça sourit autant, c’est qu’il y a des dents gâtées à cacher. Il la reçut avec un sourire calibré.



Vanneau avait une voix à vous dégoûter les oreilles. Désagréable, se voulant au-dessus de la mêlée. Il parlait trop bien. Mauvais signe. Les beaux parleurs cachent toujours au moins une casserole et généralement une batterie complète.


Il y eut un silence, long, un de ceux qui avouent sans parler. Bzzzz s’assit sans y être invitée.



Il se crispa. À peine. Mais Bzzzz le vit. Elle était payée pour. Elle le cuisina. Feu doux, mais persistant. L’homme nia, glissa, patina. Bref, en un quart d’heure de questions et de réponses, il ne lui sortit que des banalités. Puis un détail accrocha l’oreille d’Hortense, une montre à son poignet. La même que celle du mort, un modèle rare, très rare. Cher, très cher.



Il eut un nouveau silence. Cette fois, un silence qui transpirait. Hortense sourit. Un sourire de flic qui a ferré le poisson, mais attend encore qu’il se fatigue, tout l’art de la pêche au gros.


Bzzzz se leva. Elle ne savait pas encore ce qu’elle allait faire de cette montre, mais elle nota la chose.





Quand le miel colle aux doigts, la ruche s’agite. Interrogatoire façon piqûre répétée


De retour au 36, le légiste, le docteur Eugène Rastignac attendait dans le bureau d’Hortense. Un type manifestement bon vivant si on se fiait à son embonpoint, avec l’humour noir intégré d’usine. Ses analyses confirmèrent le décès, Loriot avait été assommé avant d’être jeté à l’eau.



Élodie leva timidement la main.



Silence.




Vanneau avait un alibi en papier mâché et une colère bien réelle. La secrétaire, Mathilde Mésange, amoureuse de son patron, ne savait pas grand-chose. Loriot voulait parler. À la police, notamment mauvais pour les affaires, apparemment fatal pour la victime.


Bzzzz ne parlait pas. Et quand Bzzzz se taisait, tout le monde faisait pareil, par superstition professionnelle. Même la machine à café semblait hésiter à tousser.



Elle s’enferma dans son bureau. Elle tira le store. Elle sortit son carnet, celui qu’elle n’utilisait que quand ça devenait sérieux. Les pages sentaient le tabac froid et les emmerdes anciennes.


Vanneau. Trop propre. Trop calme. Et surtout : trop équipé. La montre qu’il portait était un modèle suisse ultra rare. Une Patek Philippe, série limitée. Un truc rare donc et surtout hors de prix. Et elle avait déjà vu la même… au poignet du mort. Coïncidence ? Dans ce métier, la coïncidence est une insulte à l’intelligence.



Wikipédia surgit aussitôt, tablette sous le bras.



Bzzzz sourit lentement. Le genre de sourire qui fait monter la température ambiante.



Elle tapa du doigt sur le bureau.



Elle le regarda.




Vanneau arriva à quinze heures pile, costume gris, regard lustré, haleine de menthe stratégique.



Il s’assit, croisa les jambes. Le corps parle toujours. Les jambes croisées, c’est une tentative de verrouillage. Mauvaise idée.



Silence. Puis :



Elle sortit les photos : le cadavre, la montre, la gravure.



Vanneau se redressa.



Vanneau sourit. Un sourire d’homme persuadé que le monde est un club privé et qu’il en est membre d’honneur.



Il se leva.





Pendant ce temps, dans la vraie vie


Hortense sortit. Elle avait besoin d’air, de Paris. Dans le couloir, elle croisa Élodie, la stagiaire, chargée de dossiers.



Bzzzz éclata de rire.



Rentrée au Bastion, Mimolette l’interpella. Il se tenait devant la cafetière.

Ce qu’il faut savoir, c’est que la cafetière du service est soit en panne, soit elle produit du café trop fort, soit imbuvable. En clair, elle n’en fait qu’à sa tête et parfois elle est dangereuse pour la santé publique. Personne ne se souvient de l’avoir vue fonctionner normalement.



Tout le monde se figea.



Ils goûtèrent. Après un long silence, Mimolette demanda :



La cafetière libéra une fumée opaque et explosa.



Trois heures plus tard.



Bzzzz soupira.





Le Nid n’abritait que des vautours


Le bar était sombre, collant, avec des tabourets fatigués et un patron qui essuyait des verres déjà propres, signe qu’il avait des choses à cacher.



Hortense sortit la photo de Loriot.



Le patron hésita, puis céda. Ils cèdent toujours. La pression, c’est comme le gaz, ça trouve toujours une fuite pour s’échapper.



Hortense sentit le puzzle se rebeller.



Loriot marié, Loriot menacé, Loriot amoureux. Et Loriot mort.





Retour au bureau : la vérité commence à piquer


Hortense colla les photos au mur. Une pour Loriot. Une pour Vanneau. Une page blanche avec un point d’interrogation pour une inconnue.



Bzzzz soupira.



Elle se frotta les tempes.



Elle sourit.




Madame Loriot arriva à dix heures précises, pas en retard, pas en avance. Le genre de ponctualité qui sent la maîtrise et la vengeance froide.


Sophie Loriot portait le deuil comme une robe de soirée, noir chic, maquillage discret, regard affûté. Une femme qui avait pleuré, oui, mais pas longtemps. Et pas gratuitement.



Elle lui indiqua la chaise. Sophie s’assit avec élégance. Trop d’élégance pour une veuve fraîche. Le chagrin, d’habitude, froisse.



Elle eut un imperceptible clignement. Bzzzz l’avait vu.



Sophie sourit, un sourire mince, coupant.



Il y eut un silence dense, chargé.



Sophie se redressa.



Bzzzz se leva, tourna autour d’elle comme un insecte méthodique, ou plutôt comme si c’était une fleur qu’on butine.



Elle reprit.



Bzzzz se pencha.





Une fausse piste bien parfumée


Après son départ, Bzzzz resta plantée là, immobile. Quelque chose clochait. Pas un détail précis, une odeur, celle du mensonge bien préparé. Elle allait placer un dard. Le piège allait être simple, un bluff. Dire à Sophie que Vanneau parlait. Dire à Vanneau que Sophie le chargeait. Les lâches se dénoncent toujours entre eux.



Bzzzz se redressa.



Le puzzle venait de perdre une pièce. Ou d’en gagner une fausse.



Bzzzz se passa la main sur le visage.





Claire Bernache craque vite


Convoquée, Claire entra en pleurant, pas élégamment, pour de vrai, les yeux rouges, les mains tremblantes, un sac trop grand pour elle, tout le tintouin.



Elle disait vrai. Bzzzz le sentit. Le mensonge, ça grésille. Là, c’était net. L’instinct, on va dire.



Bzzzz sourit sans joie.





Le piège se referme


Le soir tombait. La ruche ralentissait. Bzzzz, elle, accélérerait.



Bzzzz attrapa son téléphone.



Elle appela Sophie Loriot.



Silence au bout du fil. Puis :



Elle raccrocha.





Vanneau perd le contrôle


La Boussole était revenue de sa formation obligatoire. Il entra dans le bureau, posa son sac, le regard vide.



La Boussole réfléchit.



Bzzzz leva son café.



Il y eut un silence respectueux.



Ils convoquèrent Vanneau à nouveau. Cette fois, il transpirait, et pas qu’un peu.



Elle posa sur la table un document.



Puis, il s’effondra. Il transpirait comme un steak sous interrogatoire. La vérité sortait par petites éructations.



Il baissa la tête.



Silence. Puis :



Bzzzz sentit la fatigue lui tomber dessus, lourde, poisseuse.



Quand Hortense passa les menottes à Vanneau, elle pensa que le monde était une drôle de ruche, beaucoup de bourdonnements, peu de miel, et toujours quelqu’un pour se faire piquer.




Après la piqûre, le miel est amer


Plus tard, trop tard, Hortense rentra chez elle, lessivée, mais droite. Dans le miroir, elle se fit un clin d’œil. Elle se défit lentement de sa journée. Elle ôta son manteau, ses chaussures, rangea son arme, son badge, son sarcasme aussi et le masque qu’elle portait la journée pour cacher son visage fatigué.


Elle se servit un verre. Elle ouvrit la fenêtre pour laisser entrer le bruit de la ville. Elle s’assit sur le canapé, les pieds sur la table basse. Paris bourdonnait encore dehors.

Elle pensa à Loriot. À Sophie. À Vanneau. À tous ces gens qui confondent le pouvoir avec l’impunité.


Son téléphone vibra. Un message de Wikipédia : « Bien joué, Patronne ».


Elle sourit, faiblement.



Elle pensa à tous ceux qui dormaient tranquilles parce que d’autres veillaient mal.

À ceux qui confondaient la loi avec la vengeance. À ceux qui l’appelaient Bzzzz sans savoir que même les insectes piquent pour survivre.


Elle leva son verre, seule.



Elle se leva, réchauffa un plat au micro-ondes, s’assit devant la table de salon pour le manger, puis, épuisée, alla se coucher.



Et dans la nuit parisienne, quelque chose bourdonnait encore, pas la colère, pas la haine, la vigilance.

Et Paris continua de dormir, inconscient, pendant qu’Hortense veillait. Parce que quelqu’un doit bien empêcher les ordures de flotter trop longtemps.




Les collègues, version lendemain de piqûre


Le lendemain matin, la ruche avait repris son rythme administratif, tampons, procédures, rapports, cafés tièdes. La justice, c’est toujours spectaculaire avant, pas souvent après.


Vanneau avait passé la nuit en garde à vue, puis glissé vers l’instruction comme une valise trop lourde. Il avait parlé. Beaucoup. Trop. Le genre de type qui se soulage en noyant tout le monde.


Le juge l’a inculpé d’homicide volontaire avec préméditation et complicité passive pour Sophie Loriot, laissée en liberté. Le dossier se refermait, proprement, officiellement. Officieusement, Bzzzz avait un goût de fer dans la bouche.



Wikipédia hocha la tête.



La stagiaire Élodie passa timidement.



Hortense la regarda. Elle se revit, plus jeune, moins blindée.



Bzzzz sourit et ajouta :



Mimolette interpella la stagiaire :



Bzzzz trancha



La Boussole ajouta :





Un dernier face-à-face


Avant la mise en examen officielle, Sophie Loriot demanda à la voir.



Elles se retrouvèrent dans une salle blanche, trop propre, trop neutre.



Sophie leva les yeux.



Bzzzz la fixa.



Sophie sourit tristement.



Silence. Puis :





Dernière note


Dix-neuf heures, toute l’équipe était partie. Elle était seule au bureau. Son téléphone sonna. La Boussole !




L’équipe était là, Mimolette, Wikipédia, la Boussole et Élodie, rassemblée autour d’une table. Hortense s’assit avec eux.



Élodie regardait son verre comme s’il pouvait l’attaquer.



Bzzzz observa Élodie.



Il y eut un silence. Puis Élodie reprit :



Élodie rougit.



Un nouveau silence, signe d’une intense réflexion. Bzzzz sourit.



Elle regarda Élodie.



La ruche approuva.




Derniers pas – Paris sous la peau


Après deux tournées, elle rentra à pied, pas par courage, par nécessité.


La Seine coulait à côté d’elle, lente, épaisse, indifférente comme une vieille connaissance qui ne pose plus de questions. Les quais étaient presque vides. Quelques silhouettes, des ombres qui marchaient pour ne pas penser. Paris la regardait passer sans la voir. Paris faisait semblant de dormir.


Elle marcha longtemps sur les quais. Le bruit des voitures là-haut. Le souffle de l’eau en bas. Entre les deux : elle.



Paris, c’est un décor de carte postale posé sur un tas d’histoires qui finissent mal. C’est joli de loin. De près, ça sent la peur, la fatigue et les regrets qui ferment tard.

Elle pensa aux morts du jour. À ceux qu’on avait rangés proprement dans des dossiers cartonnés. À ceux qui ne dérangeraient plus personne. Sauf la nuit.


Elle s’arrêta contre le parapet. Regarda l’eau noire.



Paris avale tout, les amours, les colères, les types pressés, les innocents trop lents.


Elle se demandait parfois si la ville l’aimait en retour. Probablement pas. Mais Paris respecte ceux qui tiennent debout quand ça tangue.



Parce qu’ailleurs, elle aurait peut-être été plus douce, moins utile.



Elle sourit sans joie.



Un bateau-mouche passa, rempli de gens heureux pour une heure. Elle les regarda disparaître.


Hortense remit les mains dans ses poches et reprit sa route.

Demain, Paris recommencera. Les mensonges, les cris, les silences. Et elle serait là. Pas pour sauver la ville, juste pour l’empêcher de déborder.


Elle s’éloigna. Son pas régulier, le bruit de ses talons, son bourdonnement discret claquaient sur les pavés.


La Seine continua de couler. Paris aussi pendant que Bzzzz veillait. Parce qu’il faut toujours quelqu’un pour empêcher les ordures de flotter. Elle soupira doucement. Malgré tout, elle l’aimait, pour ses défauts, pour sa crasse élégante, pour sa façon de broyer les gens sans jamais les effacer tout à fait. Paris ne promet rien, mais elle tient. Et parfois, ça suffit pour aimer.


Bzzzz s’éloigna, le cœur un peu plus léger qu’elle ne l’aurait admis sous serment.



FIN



Paris sera toujours Paris. Qu’est-ce que tu veux qu’elle fasse d’autre ?

Frédéric Dard