| n° 23405 | Fiche technique | 16817 caractères | 16817 2816 Temps de lecture estimé : 12 mn |
11/12/25 |
Résumé: Dans une école pas comme les autres, la maîtresse lance un défi de Noël : écrire une histoire avec dix mots imposés. Sept élèves, aussi différents que les sept nains, s’y essaient à leur manière, donnant naissance à des récits – je l’espère – drôles, tendres et pleins de fantaisie. | ||||
Critères: #humour #conte | ||||
| Auteur : Maryse Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Méli-mêle-mots de Noël |
Le Grand Défi du Méli-Mêle-Mots de Noël :
Dix mots improbables proposés sur le forum, un thème de Noël, et une poignée d’auteurs prêts à relever le défi… Voici le résultat ! Chaque texte intègre, parfois avec audace, parfois avec malice, l’ensemble des mots imposés. Amusez-vous bien en les lisant !
Les mots sont :
1) Loup
2) Emberlificoter
3) Kerguelen
4) Braise
5) Gripper ( ou grippé)
6) Gergerine
7) Olive
8) Samouraï
9) Brimbelles
10) Saperlipopette
Ce matin-là, à l’école des Flocons Joyeux, la maîtresse, debout sur l’estrade, l’immense tableau noir dans le dos, annonça en scrutant ses élèves :
Du pur charabia !
Tous les regards, subitement ahuris, convergèrent vers elle. Quelques stylos tombèrent de surprise.
Dico, le petit génie, ne se laissa pas impressionner. Son cerveau pouvait tout résoudre. Il les retourna dans tous les sens, ces dix mots. En vain. Sa tête rapidement en surchauffe ne trouva aucun point commun. Il ne récolta qu’une migraine.
Bella, l’ange blond, faillit perdre sa barrette de nacre tant ses cheveux se hérissèrent devant la complexité de l’exercice.
Gargantua, le rondouillard, repéra aussitôt les trois aliments. Il essaya de les combiner pour concocter un plat savoureux. Il renonça faute d’ingrédients.
Polo, le cancre du fond de la classe, le dos calé bien au chaud contre le radiateur, sourit en songeant qu’il valait mieux être ignare que d’entendre de pareilles inepties !
Après s’être échangé des regards mi-inquiets, mi-interrogatifs – tous se demandant si la maîtresse n’était pas tombée sur la tête – les élèves se mirent au travail…
Des soupirs, des gémissements, des yeux levés au ciel, des incantations au dieu de l’écriture pour qu’il apporte l’inspiration…
De longues minutes, interminables, s’écoulèrent.
La maîtresse, maintenant assise confortablement à son bureau, souriait béatement, savourant ce moment de calme studieux.
Aussi incroyable que cela pouvait paraître… quelques mains se levèrent.
Marie, petite brunette aux joues constellées de taches de rousseur, transformait chaque devoir en conte de fées. Elle rougissait si facilement qu’on aurait dit que ses pommettes s’allumaient au moindre regard. Pourtant, surmontant sa timidité légendaire, elle se leva. Elle prit une grande inspiration et se lança :
Elle se tut un instant, déglutit, raffermit sa prise sur la feuille et lut doucement :
Aux îles Kerguelen, par une nuit glaciale, naquit un divin enfant, le père Noël. Trois Reines mages, guidées par une étoile aussi brillante qu’une braise incandescente, arrivèrent avec des présents. L’une venait de Lorraine, pour offrir une « charpagne » de goûteuses brimbelles ; l’autre, de Provence, tenait religieusement une jarre débordant de confiture de gergerine ; la dernière de Grèce portait une amphore pleine d’olives toutes rondes. Même Hurlant, un vent tranchant comme un sabre de samouraï, en resta coi. Une lueur, rouge et chaude comme la tendresse, illumina le littoral givré.
- — Saperlipopette ! s’écria un poisson – un vieux loup de mer tout argenté, l’œil rond hors de l’eau, venu de loin pour assister à l’évènement. Rien ne pourra ni emberlificoter ni gripper ce miracle, j’y veillerai. Un serment plus tenace qu’un hameçon ! L’avenir des enfants en dépend.
Et depuis, chaque Noël rappelle que le monde peut recommencer à briller, même dans le froid le plus coupant.
Un court silence tomba, comme si personne n’osait respirer de peur de briser l’instant.
La maîtresse cligna des yeux, visiblement émue.
Dico se mit debout, essuyant ses lunettes avec minutie. Il vérifia leur transparence avant de les remettre sur son nez. Balayant la salle de classe d’un regard analytique, il commença après s’être raclé la gorge :
Les îles Kerguelen se situent dans l’océan Indien austral. Il y fait très froid. La végétation est de type toundra. On ne trouve pas de brimbelles, de gergerines et encore moins d’olives. La faune terrestre ne compte ni ours polaires ni loups. Même les courageux samouraïs ne s’y risquent pas, ils craignent sa froidure. Leurs sabres risqueraient de geler dans leurs fourreaux. Car là-bas, en hiver, tout est grippé par la glace. Ceux qui prétendent le contraire cherchent à vous emberlificoter.
Un beau jour, le père Noël, pris de pitié, s’écria dans sa longue barbe blanche :
- — Saperlipopette ! Comment transformer ces îles frigorifiantes en braises chaudes ?
Alors, il décida d’en faire son quartier général. Depuis, la nuit de Noël, tous ses traîneaux tirés par des rennes magiques s’y élancent.
Et maintenant, même les samouraïs l’admettent : Kerguelen, c’est la plus chaude des terres froides. Le cœur battant de Noël !
La maîtresse lui lança un sourire ébloui, Polo un regard noir. Les élèves du premier rang l’applaudirent avec admiration. Quelle tête, ce Dico !
Tout le monde se tourna vers Kénavo aux éternuements incessants. Se maudissant intérieurement de s’être fait remarquer, il dut prendre la suite :
Il ouvrit son cahier, prit une inspiration… puis éternua à nouveau, cette fois-ci sur la page, déclenchant quelques sourires goguenards.
Mon histoire se passe en Bretagne, au hameau de Kerguelen. Il y pleut tellement souvent que tout le monde est toujours enrhumé ou grippé… comme moi… Atchoum.
Un jour, un samouraï, égaré dans la brume et le crachin, arriva au village. Personne ne fut surpris, parce qu’à Kerguelen on voit de tout : des mouettes géantes, des elfes trempés, des bottes qui sèchent depuis la création du monde sans y parvenir, et même un loup qui déteste l’eau, mais qui vit là quand même.
Un vieux pêcheur cria :
- — Saperlipopette ! Si vous restez dehors, la pluie va vous emberlificoter jusqu’aux chaussettes !
Le samouraï entra alors dans la taverne « Les Brimbelles au Beurre salé », où l’on sert une soupe à la gergerine qui réchauffe mieux que la braise. Le patron lui tendit un verre de chouchen, par-dessus le comptoir vert olive, et demanda :
- — Vous venez pour sauver Noël du mauvais temps ?
- — Non, juste me sécher, répondit laconiquement le samouraï.
À ce moment-là, un grand éclat de lumière traversa la pluie. Le père Noël entra, rincé comme un ciré breton, et lança :
- — J’ai dérapé dans une flaque d’eau. Les patins de mon traîneau sont tordus. J’ai besoin d’aide…
Alors, le samouraï l’aida à redémarrer la magie de Noël, le tavernier offrit des baies bleu violacé, et même le loup prêta ses bottes. C’est comme ça que Noël fut sauvé à Kerguelen. Même s’il y pleut toujours. Et moi, je suis toujours grippé… Atchoum.
La classe éclata de rire. La maîtresse sourit malgré elle :
Nina, secrètement surnommée « Simplète » par ses camarades, leva la main sans trop savoir pourquoi. Peut-être une impulsion subite comme cela lui arrivait trop souvent. Elle se mit debout, son cahier à l’envers, qu’elle remit précipitamment à l’endroit.
Elle lut :
Un jour de décembre, ma maman m’a envoyée apporter un pot de confiture de gergerine, un petit panier de brimbelles et quelques olives vertes à mère-grand. Elle adore cracher les noyaux. Ça fait ploc ploc et j’en ris à chaque fois.
En traversant la forêt de Kerguelen, j’ai rencontré un loup. Il m’a examinée de ses yeux de braise.
- — Saperlipopette ! s’écria-t-il. Ton panier est bien plein, fais-moi goûter, a-t-il ajouté en se pourléchant les babines. N’aie pas peur, je ne cherche pas à t’emberlificoter.
Alors je lui ai tendu ma main pleine de myrtilles. Il a ouvert tout grand ses mâchoires : pour sûr, elles n’étaient pas grippées… celles-là.
Un éclair rouge m’a sauvée. Un samouraï sans sabre, mais avec une longue barbe blanche est apparu. Le loup trop gourmand a déguerpi. Je suis montée dans son traîneau. C’est moi qui ai tout déposé dans la cheminée de mère-grand. Trop bien !
Et Noël prochain, je recommencerai… juste pour conduire le traîneau !
Un petit silence suivit.
Plusieurs doigts se levèrent, mais seule une élève bondit si haut qu’elle faillit toucher le plafond. C’était Lina, la boute-en-train de la classe, toujours prête à transformer n’importe quoi en rigolade.
Sans attendre la confirmation, elle était déjà en place, prête à l’action, le sourire aussi large qu’une guirlande.
Dans la fabrique du père Noël, un loup hyperactif faisait tourner les machines. On l’appelait Turbo-Loup.
Rien n’allait jamais assez vite pour lui : il courait tant que tout finissait par se gripper, même les engrenages inventés par le génialissime ingénieur Kerguelen.
Un jour… BIM ! Surchauffe générale.
Une braise tomba dans la machine à bonbons.
Et ça explosa en un feu d’artifice de brimbelles, de coulées de gergerine et d’olives.
Partout.
Même sur le samouraï qui avait troqué ses katanas contre de longs sucres d’orge.
- — Ça me perd les popettes ! 1 s’écria-t-il, furieux.
En réalisant ce qu’il venait de dire, il tenta d’effacer son juron par une élégante contraction qui donna… Saperlipopette.
Le père Noël arriva :
- — On ne va tout de même pas se laisser emberlificoter par une machine capricieuse !
Alors, tout le monde dansa dessus pour la réparer.
Depuis, chaque Noël commence par la Danse des Machines Détraquées, et c’est le meilleur moment du monde.
Toujours aussi blonde celle-là…
Personne ne s’attendait à ce que Gromlo, l’éternel grincheux, accepte de lire.
Il se leva pourtant, le cahier serré contre sa poitrine, la mine revêche.
Il se lança :
Dans l’atelier du père Noël, il existe un hangar qu’on ne visite jamais ; le Hangar des Oubliés.
Là-bas, parmi les courants d’air glacés venus de Kerguelen, dormaient les jouets ratés : un loup dont les crocs ne mordaient que les brimbelles, une boule à neige fendue qui éternuait de la gergerine, un samouraï en fer blanc dont le sabre se grippait avant même d’être levé. Et, dans un coin, une poupée aplatie par un traîneau mal garé, aussi écrasée qu’une olive pressée, vidée de toute son huile.
Chaque année, ils espéraient qu’on les choisirait.
Chaque année, on les oubliait.
Un soir de décembre, une braise qui traînait dans l’âtre se mit à parler :
- — Hé, les mal fichus, on ne va pas se laisser emberlificoter par la malchance !
Alors, elle ralluma tous les mécanismes.
Le loup hurla (faiblement, mais quand même).
La poupée, malgré sa tête cabossée, leva un bras.
Le samouraï para une poussière d’un mouvement héroïque.
La boule éternua si fort qu’elle repeignit le hangar tout en rouge.
Le père Noël arriva :
- — Saperlipopette ! Vous êtes plus vivants que mes jouets réussis !
Alors, il les confia à un enfant qui, comme eux, ne trouvait jamais sa place.
Et, pour la première fois, le Hangar des Oubliés ne se sentit plus oublié du tout.
Gromlo referma son cahier sèchement :
Un silence doux tomba sur la classe. Même Lina, d’ordinaire incapable de tenir en place, souriait rêveusement. La maîtresse cligna des yeux – peut-être un peu trop vite pour que ce soit seulement un battement de cils.
On entendit alors un reniflement. Pas un atchoum de Kénavo – non – mais celui qu’on fait quand quelque chose touche le cœur.
Gromlo haussa les épaules, déjà redevenu grognon, comme si l’émotion l’embarrassait.
La maîtresse parcourut la classe du regard, un sourire persistant aux lèvres qui en disait long : Noël pouvait toucher tout le monde, même ceux qui semblaient y être récalcitrants.
Elle n’eut pas le temps de finir : un bruit sourd se fit entendre. Pof.
Tout le monde tourna la tête.
C’était Ronflo, le garçon le plus discret de la classe – affalé sur sa table. Endormi. Encore.
Un mince filet de bave menaçait sa copie parfaitement blanche.
Rien.
Elle tapa doucement sur son pupitre.
Il se réveilla d’un coup, les cheveux en bataille, l’air perdu entre plusieurs rêves.
Ronflo se redressa lentement, encore à moitié endormi. Il cligna plusieurs fois des yeux, comme pour vérifier qu’il était bien réveillé, puis marmonna, encore confus : mon histoire s’appelle Le Noël des rêveurs.
Cette nuit-là, je me suis endormi tellement vite que je suis arrivé de l’autre côté du monde : dans le Pays des Rêves de Noël. Là-bas, les brimbelles poussaient sur les nuages, la gergerine coulait des cascades roses, et même les olives flottaient dans l’air comme des petites lunes vertes.
Mais tout allait de travers.
Le loup des siestes, celui qui surveillait les rêves et empêchait les cauchemars de rentrer, avait baillé trop fort. Sa gueule de braise avait échauffé la grande horloge magique : elle s’était grippée.
Alors les rêves s’emmêlaient, se perdaient, s’emberlificotaient : les sapins marchaient, les cadeaux ronflaient, et un samouraï endormi se battait en duel avec son traversin.
- — Saperlipopette… soupirai-je. Si ça continue, Noël va se réveiller à l’envers.
Heureusement, dans les rêves, on peut tout réparer en soufflant très doucement.
Alors j’ai soufflé… comme dans l’histoire des trois petits cochons, mais à rebours : moi, je ne voulais rien casser.
Trois fois, deux fois, une fois – en croisant les doigts pour que le loup des siestes ne se mette à souffler plus fort que moi.
Rien ne s’est envolé, rien ne s’est écroulé. Au contraire…
Le monde s’est remis à tourner sans bruit.
Le père Noël m’est apparu, assis sur un dolmen bien plus grand et impressionnant que celui de Kerguelen. Il m’a dit :
- — Merci, petit rêveur. Sans toi, même la magie se serait endormie.
Puis je me suis réveillé.
Enfin… je crois. Parce que parfois, même les réveils ressemblent encore un peu à des rêves.
À la fin de sa lecture, Ronflo resta debout, les yeux mi-clos, comme s’il hésitait entre un dernier mot et un petit somme.
Le moment s’étira, enveloppant la classe d’un cocon paisible.
Même Lina, d’ordinaire si rieuse, rayonnait d’une tendresse touchante.
Bella soupira :
Kénavo éternua discrètement, comme pour s’ancrer à cet instant enchanté.
Polo, du fond, marmonna quelque chose qui ressemblait à :
Dico, les yeux émus, murmura :
La maîtresse, elle, souriait franchement :
Elle parcourut la salle du regard, d’un œil pétillant :
Son regard se posa sur Gargantua, dont le cahier dépassait de son pupitre comme un croissant sortant du four.
Il sursauta, fit tomber son crayon, rattrapa son cahier de justesse… puis grignota quand même un coin de sa gomme pour se donner du courage, avant d’avouer :
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1. ↑ 1 D’après Bernard Pivot, dans son livre « 100 mots à sauver », la très délicate interjection de nos grands-mères « saperlipopette » proviendrait de l’expression « ça me perd les popettes » – autrement dit, en français moderne, « ça me casse les couilles ». Comme quoi, du pire peut sortir le meilleur !