Dimanche, 10 heures
La voiture fait des embardées sur la route forestière, un coup à gauche, un coup à droite.
- — Benjamin, tu vas nous foutre dans le décor ! râle Lucie.
- — Fallait pas accrocher ta culotte au rétro…, rigole le conducteur en envoyant une paluche en exploration vaginale.
Sur la droite, une aire de débardage de bois. Un coup de volant, Benjamin pile. Les portes de la voiture s’ouvrent simultanément, nos deux tourtereaux en jaillissent. Elle s’effondre sur le capot et présente sa croupe pendant qu’il ouvre son jean pour en extraire son mandrin. Benjamin adore la tête des filles quand elles découvrent sa bite XXL, un mélange de stupéfaction, de trouille et d’envie… Il y en a même qui se barrent en courant !
- — Putain, on m’avait dit que t’avais du sérieux, c’est pas des conneries, lance Lucie, les yeux grands comme des soucoupes, voire même comme des assiettes.
Mais elle ne se sauve pas, elle n’a pas fait tous ces kilomètres pour reculer devant l’obstacle. Benjamin ne se pose pas de questions et son perforateur percute la brèche qui s’ouvre tant bien que mal. Aux rugissements de l’un répondent les vagissements de l’autre, la forêt s’est tue, tout ce qui volait, courait, rampait a filé aux abris !
Il sait qu’elle est venue pour ça, alors il la besogne allègrement. La voiture tremble sur ses roues, les suspensions grincent, heureusement que c’est un 4X4 habitué aux chemins défoncés.
Sur cette route forestière, il doit passer deux voitures dans la journée, pas de pot, y en a une qui déboule. Elle ralentit avant de passer au pas devant eux, laissant apercevoir deux mecs qui profitent du spectacle.
- — Viens, on ne reste pas là, dit Benjamin en entraînant Lucie sous les arbres.
Un grand chêne leur tend les bras, du moins son large tronc. Lucie l’enlace et représente son cul. Cet intermède n’a pas perturbé Benjamin, son barreau n’a pas fléchi d’un millimètre et il reprend son pilonnage.
- — T’aimes la bite, salope ?
Ce n’est pas que Benjamin soit grossier ou manque de vocabulaire, mais il a constaté que, souvent, ça les faisait décoller.
Il se retire brusquement, un vide sidéral s’abat sur Lucie.
- — Pourquoi tu t’arrêtes ? couine-t-elle.
Ce n’est pas son intention ! Il repart à l’assaut, mais cette fois en changeant de trou… Elle aboie, elle bêle, elle brame, elle mugit, elle grogne, elle blatère, tous les cris d’animaux y passent, c’est pas tous les jours qu’on se fait empaler par un tel engin.
- — Benjamin, lance-t-elle d’une voix blanche, arrête.
Même s’il le voulait, il ne pourrait pas, en tout cas, pas avant d’avoir semé sa graine. Alors, il poursuit son labourage profond, son soc retourne les entrailles de la fille. Enfin, la vague monte des reins, contracte les couilles avant que des flots de foutre inondent le trou noir.
Lucie tourne son visage vers lui, en pleurs.
- — Benjamin, derrière l’arbre, dit-elle d’une voix étranglée.
- — Qu’est-ce qu’il y a ?
- — Regarde.
Il s’avance, derrière le tronc, dans les fourrés, une forme, immobile. Benjamin appelle, pas de réponse. Il s’approche, découvre deux jambes nues sortant du taillis…
Moins d’une demi-heure plus tard, la gendarmerie est là. Benjamin explique qu’ils cherchaient des champignons quand ils ont aperçu le corps.
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Mercredi 18 heures
La conférence de presse attire du monde, c’est pas tous les jours qu’on découvre un cadavre dans le Tendre-et-Cher. Le procureur et le commandant de gendarmerie font le point de l’enquête, c’est rapide, on ne sait pas grand-chose.
La victime n’a pas encore été identifiée. Hormis des chaussures, elle ne portait aucun vêtement. Son profil ADN n’est pas enregistré dans la base nationale, aucune disparition correspondant à son profil n’a été signalée dans la région.
La femme est âgée de 30 à 35 ans, de type caucasien, taille 1,72 m, poids 59 kg, cheveux blonds longs, yeux bleus, implants mammaires, piercings multiples (nez, oreilles, nombril), tatouages (épaule, bas du dos). De nombreuses ecchymoses et griffures superficielles sur l’ensemble du corps. Une activité sexuelle (vaginale et anale) a été détectée dans les heures précédant la mort, une recherche d’ADN étranger est en cours.
Le décès est daté au dimanche matin, entre minuit et deux heures. La cause en est un arrêt cardiaque par infarctus, possiblement lié à une overdose (dosage important de cocaïne dans le sang).
Malgré un appel à témoin, personne ne s’est manifesté.
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Jeudi 8 heures
Il en est pourtant passé du monde dans cette chambre d’hôtel, mais de mémoire de matelas, rien d’aussi épique, violent, tendre, acrobatique ! Ils ont tout enchaîné, le petit Poucet, on a retrouvé une culotte dans l’ascenseur, l’exploration sous narine, le cigare à moustaches, la flûte à deux trous, l’attaque au bélier des portes du château, le piston frénétique, l’amazone en folie, le colmatage des brèches, le ramonage de l’échappement et j’en passe. Le site vantait le calme de l’hôtel, la note va dégringoler rapide : les clameurs, les mugissements, les exclamations et les couinements du sommier en ont empêché plus d’un de dormir. Et plus d’une aussi, rêvant de mecs capables de les faire chanter aussi fort et aussi longtemps !
À présent, tout est calme, Marion et François-Marie dorment. Pas pour longtemps, car un portable balance « Crazy in Love » de Beyoncé. Elle repousse le drap, se désemboîte de son amant et s’assoit sur le bord du lit. La trentaine d’années, de longs cheveux blonds emmêlés qui retombent sur ses seins, un beau visage, mais des yeux furibards. Elle attrape le téléphone,
- — Ouais.
- — Salut, Marion, c’est Pinuccia
- — Tu sais quelle heure il est ?
- — Le patron veut te voir à 11 heures.
- — Tu lui rappelleras que je suis en congé !
- — Il a insisté, c’est important.
- — Avec lui, tout est toujours important et urgent. C’est à quel sujet ?
- — Aucune idée…
Pinuccia, personne ne sait pourquoi ses parents normands lui ont collé un prénom sicilien. Elle, elle a cent ans ou du moins, on lui donnerait bien. Petite, ridée, l’air souffreteux, on dirait toujours qu’elle va se casser. Les gens ne se méfient pas d’elle, se confier à elle, c’est parler à une tombe. Aussi, Pinuccia n’a pas son pareil pour attirer les confidences et les ragots, on la laisse sur un marché, en moins d’une heure, elle sait tout des petits secrets de la ville.
- — Tu t’en vas ? demande François-Marie encore embrumé.
Marion le regarde, lui sourit avant de retirer le drap. Un beau mec, François-Marie, il ne laisse pas aller : pas de bide, des cuisses musclées, un torse recouvert d’un léger duvet, une toison noire d’où émerge une bite encore endormie.
- — J’ai encore une heure…, souffle Marion, ils ne vont pas me priver de mon petit-déjeuner.
Elle se couche sur lui pour un long baiser. François-Marie caresse le dos, les fesses, elle écarte les cuisses.
- — Tu sens comme j’ai faim ? gémit-elle quand une main vient la fouiller.
En trois semaines, il a appris à la connaître. Leur première rencontre avait été décapante, il sirotait une bière dans un bar quand, un verre à la main, elle l’avait abordé, lui proposant de faire connaissance. Une demi-heure plus tard, ils étaient au lit. François-Marie est amateur de belles filles, mais sa véritable passion, c’est les bagnoles. Une belle carrosserie le fait vibrer, un bruit d’échappement rageur lui donne la chair de poule. Mais, à présent, dans son panthéon personnel, Marion trône au-dessus des Ferrari !
Une superbe carrosserie toute en courbes, sans une boursouflure inutile, sans appendices disgracieux, taillée aérodynamique. Et ce moteur ! Dès qu’on a mis le contact, on en découvre la sauvagerie. D’abord, le bruit, grave au début, puis montant dans les tours, une stridulation à faire exploser les vitres. Ensuite, des accélérations d’avion de chasse, une tenue de route à toute épreuve, une capacité à enchaîner les tours de piste à haute vitesse. Bien sûr, c’est à manier avec doigté, on ne pilote pas un tel engin sans précaution sous peine de sortie de route. Mais quel pied quand on sait exploiter un tel bolide !
- — Je t’ai déjà parlé de ma grand-mère ? murmure Marion.
- — Non…
- — Elle est morte à plus de 80 ans, mais, jusqu’au bout, elle a eu une pêche d’enfer. Un jour, je devais avoir 16 ans, je lui ai demandé comment elle faisait pour être toujours en forme et de bonne humeur. Elle m’avait répondu : « Mon secret, il est très simple : le sexe, tous les jours, sans exception ! ». Elle avait une formule : « Le coup du soir enlève les idées noires, celui du matin donne de l’entrain ». J’essaye de suivre son exemple.
- — J’aurais bien aimé connaître ta grand-mère… Les miennes étaient plutôt grenouilles de bénitier.
- — J’ai un point commun avec elles, j’adore m’occuper des cierges !, pouffe Marion.
Sa bouche descend doucement le long du torse de son amant jusqu’à la toison noire. Il ne reste plus que quelques minutes de tranquillité aux clients de l’hôtel.
Jeudi 11 heures
Le Grand Soir, quotidien du soir comme son nom l’indique, a été fondé dans les années 1970 dans le but, comme son nom l’indique également, de favoriser l’avènement du Grand Soir, la destruction du système capitaliste. Avec les années, pour survivre, la direction a mis de l’eau dans son vin en acceptant l’argent de quelques anciens enragés de la révolution sociale devenus multi-millionnaires, c’est ce qu’on appelle le réalisme économique.
Marion Saint-Antoine travaille au Grand Soir depuis trois ans après y avoir multiplié les stages et les piges. Enquêter, comprendre, témoigner, c’est sa passion, elle est née pour ça. La famille, les amis, tout passe après. Et pourtant, elle adore sortir, faire des bouffes entre copains. Elle peut se ruiner pour un repas dans un resto étoilé, mais elle aime tout autant déguster un kebab à la Goutte d’Or. En amour, elle a le même appétit, la même curiosité, appréciant tout autant une nuit romantique dans un grand hôtel qu’un fast-fuck au troisième sous-sol d’un parking.
C’est pourquoi Marion, malgré son réveil forcé, est d’excellente humeur quand elle débarque dans le bureau de Laurent Parturi, dit Lolo, dit le Vieux, le chef des rubriques Politique et Société. Plus de trente ans de journalisme, toujours sur la brèche, à l’affût du scoop.
- — Bonjour patron, tu voulais me voir ?
- — Oui, merci d’avoir abrégé ton congé. Tu as entendu parler de la femme du Tendre-et-Cher ?
- — Si c’est celle qu’on a trouvée au milieu des bois, très vaguement.
- — Je voudrais que tu me fasses un papier sur elle.
- — Si je peux me permettre, quel intérêt ? Des femmes agressées, violées, ça arrive tout le temps. J’attends avec impatience le jour où ça sera l’inverse, le mec agressé et violé par une nana…
- — Tu as raison, ce n’est pas la raison principale qui me fait t’envoyer là-bas. Bourg-le-Fion, la préfecture du Tendre-et-Cher, c’est le fief électoral de Guillaume Pelletier.
- — Le ministre de la Santé ? Le facho ?
- — Oui, confirme le Boss. Un remaniement se prépare et on parle de lui pour un grand ministère. Nos lecteurs le connaissent assez mal, c’est le moment d’en faire un portrait. On a un correspondant là-bas, vous vous arrangez ensemble pour couvrir l’enquête criminelle et, en même temps, ramasser la matière pour faire un papier. Mais c’est toi qui écris !
- — Ne compte pas sur moi pour le couvrir de fleurs !
- — Sauf si ce sont des couronnes mortuaires, rigole Laurent.
- — Pinuccia m’accompagne ? demande Marion.
- — Bien sûr. Toutes les deux, vous savez faire parler les gens, répond le Boss, un sourire aux lèvres. Je n’ai pas besoin d’ajouter que tu peux t’appuyer sur le Gros.
- — OK, boss, c’est parti.
Alex Lauran, tout le monde l’appelle le Gros. Au moins 150 kg, il ne doit jamais bouger de son bureau, tout encombré d’écrans et de boîtes de pizza. On le surnomme aussi Super Google, on lui demande une info, il est plus rapide que le moteur de recherche. Et on rigole plus avec lui !
- — Salut Gros, lance Marion en entrant dans son cagibi.
- — Salut, Marion, que me vaut l’honneur de ta visite ?
- — Deux choses : un topo sur Guillaume Pelletier (vie personnelle, activités professionnelles, parcours politique…). Et aussi, tout ce que tu peux avoir sur la victime du Tendre-et-Cher.
- — Tu veux ça pour quand ?
- — Comme d’hab, pour hier !
- — Je t’envoie un premier jet ce soir…
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Jeudi 19 heures
Bourg-le-Fion, c’est à deux heures de route de Paris, une ville moyenne comme on en voit des dizaines en France, avec sa vieille ville, ses rues pittoresques, sa cathédrale… Et son hôtel Pénis. Marion apprécie cette chaîne : pour un tarif attractif, compatible avec le budget du Grand Soir, on a une prestation correcte. Au prix cependant d’une certaine standardisation. Marion a fréquenté tellement de Pénis lors de ses reportages qu’elle en oublie parfois dans quelle ville elle se trouve.
Félix, le correspondant local du Grand Soir, attend Marion dans le resto de l’hôtel. Après les amabilités d’usage, Marion met les choses au point.
- — Je sais que tu aurais voulu faire ce papier tout seul, mais on ne m’a pas laissé le choix. Alors, soit on collabore et tu cosignes le reportage. Soit tu repars maintenant et je me débrouille toute seule.
- — Au moins, les choses sont claires…, répond Félix avec un sourire. On va bien s’entendre. Je te propose de commencer par l’apéro, ils ont un blanc de Loire plutôt sympa, mais si tu préfères autre chose.
- — J’aime tous les plaisirs de la vie, le vin en fait partie…
- — Sans excès quand même.
- — Je ne connais pas encore mes limites.
Ils lisent ensemble les topos que le Gros vient d’envoyer, Félix complète parfois.
- — L’enquête patauge, constate Marion.
- — Ou alors, les gendarmes ne disent pas tout. Ils sont rarement causants, leur demander l’heure, c’est leur arracher un secret d’État.
- — Tu crois qu’ils ont des pistes, des suspects ?
- — Aucune idée…
- — Depuis que tu couvres le secteur, il y a déjà eu des actes similaires, des agressions sur des nanas ?
- — Pas à ma connaissance. Mais, c’est marrant ta question. En ville, il y a une rumeur : il y aurait eu, ces dernières années, plusieurs disparitions de femmes inexpliquées.
- — Une série ?
- — Ne t’emballe pas. Les rumeurs, ça va, ça vient, c’est du vent.
Jeudi 22 heures
Félix parti, Marion s’installe au bar, le temps de vérifier sa messagerie. Un homme s’approche d’elle, la quarantaine conquérante, jean noir et chemise blanche ouverte.
- — Je peux vous offrir un verre ?
- — Et en échange, tu veux mon cul ?
L’homme sursaute, son visage se décompose, un vrai masque de carnaval.
- — Excusez-moi, bafouille-t-il en se reculant.
- — Je déconne, répond Marion dans un grand rire. Ce verre, on le prend d’abord ou on file tout de suite dans ta chambre ?
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Vendredi 8 heures
Marion déboule dans la salle du petit-déjeuner. Pinuccia est attablée devant une tasse de camomille et une demi-biscotte.
- — Quel festin !, lui lance Marion.
- — Mon estomac ne supporte rien d’autre.
- — Moi, j’ai une faim de loup. La nuit a été courte, mais j’ai super bien dormi.
- — Ton somnifère, il ressemblait à quoi ?
- — Derrière moi, avec une veste en jean.
Pinuccia regarde, le mec est avachi sur sa chaise, le teint brouillé, les yeux chiasseux.
- — Il a du mal à récupérer, on dirait.
- — C’est une petite nature. Il joue les caïds, mais j’ai dû insister pour avoir quelques extra-balles.
- — Pendant que tu t’amusais, reprend Pinuccia, j’ai travaillé.
- — Dis-moi tout.
- — J’ai parlé avec le veilleur de nuit. Il fait ce boulot depuis trois ans, pour améliorer sa retraite. Tu sais, il n’a pas eu une vie facile.
- — Abrège, please.
- — Il a longtemps bossé, comme homme à tout faire, à l’hôpital de Bourg-le-Fion. C’est là qu’il a connu Pelletier, avant qu’il ne prenne la mairie, qu’il ne devienne un pro de la politique. À l’hôpital, le Professeur Pelletier, c’était un cador, tout le monde lui faisait des courbettes. D’après Robert, c’est le veilleur de nuit…
- — Je vois que vous êtes devenus intimes. Il est arrivé à déloger les toiles d’araignée dans ta culotte ?
- — Déconne pas avec ça, je ne suis pas comme toi ! Donc, d’après Robert, Pelletier était très attiré par les femmes. Dans un hôpital, ça ne manque pas, entre les infirmières, les internes, les secrétaires. Dès qu’une nouvelle arrivait, jeune et bien foutue de préférence, il venait aux nouvelles et, souvent, il repartait avec.
- — Pour réussir en politique, il faut savoir séduire…, déclare Marion d’un œil devenu brillant. Tu as quelque chose de prévu ce matin ?
- — J’espère que mon cœur me laissera en paix…
- — On parle en ville de plusieurs cas de disparitions de femmes. Félix ne sait rien de précis, il n’y croit d’ailleurs pas beaucoup. Si tu pouvais aller aux nouvelles ?
- — OK, et toi, tu vas roucouler ?
- — Non, je vais découvrir la forêt de la Tronchée, c’est là qu’a été découvert le corps.
Un message du Gros, Marion le rappelle.
- — Salut Gros, tu as trouvé quelque chose ?
- — La morte, c’était une pute. Je ne connais pas son nom, mais juste son pseudo : Mira. Elle était polonaise, mais travaillait, par périodes, à Bourg-le-Fion.
- — Tu es sûr de ton coup ?
- — Ouais. J’ai repris la photo judiciaire, je l’ai bidouillée, rajeunie un peu et ça a matché assez vite. Il y a plusieurs photos sur son site de rencontre, la taille, les piercings, les tatouages, tout correspond.
- — Bravo, tu m’envoies tout ça.
- — Et concernant Pelletier, demande le Gros, tu as lu mon topo ?
- — Oui, mais il me manque un angle d’attaque, c’est très lisse.
- — On a beaucoup de matériel : des photos, des discours… Pour chercher pas trop au hasard, donne-moi quelques pistes.
- — On m’a dit que c’est un chaud lapin. Regarde côté vie privée, si on lui connaît des liaisons, des ex.
- — OK. Je me suis aussi rencardé sur le mec qui a découvert le corps. Je crois que tu vas le voir ?
- — Oui, répond Marion, j’ai rendez-vous avec le dénommé Benjamin à 11 heures.
- — Il poste beaucoup sur Insta, je t’ai envoyé le lien. Grand, balaize, il travaille comme bûcheron, c’est un virtuose de la tronçonneuse. Pour info, les chênes de la forêt de la Tronchée sont réputés depuis le Moyen Âge, ça servait pour la construction des bateaux de guerre, les trois-mâts, tout ça.
- — Je ne suis pas sûre que ça soit encore d’actualité… C’est tout ?
- — J’ai aussi trouvé quelque chose qui devrait te plaire !
- — Raconte, lance Marion.
- — J’ai fouillé dans les messages de Benjamin, pas mal de photos avec des copines, il en change souvent. Je pense que j’ai compris ce qui les attire chez lui…
- — Accouche !
- — Il semble avoir un sexe hors norme, quand les filles en parlent, elles parlent de bite géante, de batte de base-ball. Y en a même une qui a parlé d’attache remorque !
- — Quel rapport avec une biroute ?
- — Regarde derrière les camionnettes, quand tu verras le diamètre de la boule d’attelage, la longueur du crochet, tu comprendras !
- — Arrête, j’en ai la culotte trempée rien qu’à t’entendre.
- — Tu ne changeras pas…, soupire le Gros.
- — Me fais pas la morale ! Je baise qui je veux, quand je veux et autant de fois que je le veux, ou du moins que le gars le peut encore…
- — Je suis disponible !, lance le Gros dans un rire gras.
- — Ma seule limite, tu la connais : je ne fricote pas avec les mecs du boulot, j’ai pas envie de revoir la tronche des mecs que j’ai largués.
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Vendredi 11 heures
Des Duster, il y en a trois garés sur la place de l’église de Sainte-Madeleine-La-Tronchée. Mais un seul auprès duquel se dresse un géant, Benjamin. En voyant arriver Marion, il s’approche pour l’accueillir. Elle a soigné sa tenue : une jupe courte, un haut plutôt échancré, pas de soutif. En cette fin septembre, la température est encore douce, elle peut présenter la marchandise sans craindre de choper un gros rhume. Benjamin la salue d’une virile poignée de main et l’examine d’un œil approbateur.
- — Merci de me guider, déclare Marion, la main toujours emprisonnée dans la grosse pogne du bûcheron. Comme je vous l’ai dit, je voudrais que vous me parliez de la découverte du corps, voir les lieux, ce que vous faisiez…
- — Avec plaisir, répond Benjamin avec un grand sourire. Je vous emmène sur place.
Benjamin la conduit en voiture jusqu’à l’aire de débardage où il se gare.
- — On va aller voir Colbert, déclare Benjamin.
- — Colbert ?
- — Le chêne, on l’appelle comme ça, il doit dater de l’époque de Colbert, le ministre de Louis XIV. Ce n’est pas le plus vieux ou le plus grand de la forêt, mais il se défend bien : presque trente mètres de haut, un tronc de quatre mètres de circonférence.
Ils arrivent dans une clairière, le chêne trône au milieu. Sa large couronne de feuillage, ses branches robustes, son énorme tronc le rendent impressionnant, indestructible.
- — Vous ramassiez des champignons ? demande Marion.
- — C’est pas un coin à champignons, répond Benjamin d’un air moqueur.
- — Mais alors, qu’est-ce que vous faisiez là ?
- — Devinez ce qu’on peut faire quand on se promène dans les bois avec une copine ?
- — Je n’aime pas les devinettes. Quand elle a aperçu le corps, votre copine était où ?
- — En appui contre le tronc.
- — Comme ça ? dit Marion en posant les mains sur l’arbre.
- — Plus penchée, les jambes écartées.
- — Comme ça ? demande à nouveau Marion qui se retrouve la croupe en l’air.
- — Elle était cul nu…
- — Pas de problème, dit Marion en virant le string et en retroussant sa jupe.
- — Vous êtes quand même toutes des salopes !
- — Toutes, je ne sais pas, mais moi oui, rigole Marion. Il paraît que tu as une bite de compétition, c’est le moment de la montrer.
Elle défait la ceinture de Benjamin, fait glisser le jean le long des jambes, puis descend le slibard.
- — Wahou, y a des filles qui arrivent à t’avaler ?
- — Pas beaucoup, reconnaît-il.
- — Je relève le défi !
Vendredi 11 h 26.
Alerte info : les sismographes ont enregistré un séisme de magnitude 5.1, épicentre dans la forêt de la Tronchée, une équipe est envoyée sur place.
- — Bordel, ton braquemart m’a fait un bien fou, lance Marion, mais j’ai la dalle. Où est-ce qu’on peut manger un morceau ?
- — Au village, l’Auberge des Chasseurs. Il n’y a rien d’autre dans le coin.
- — Je suis comme Obélix, je boufferais un sanglier entier !
- — Tu veux pas prendre l’apéro avant ?
- — Pourquoi pas !
Alerte info : une réplique de magnitude 4.8 a été enregistrée à 11 h 50. Il est demandé d’éviter la zone.
- — Maintenant, c’est ma tournée, déclare Marion, tout émoustillée.
Alerte info : une réplique de magnitude 4.6 a été enregistrée à 12 h 24.
Vendredi 13 h 00
L’Auberge des Chasseurs ne paye pas de mine de l’extérieur, mais, quand on pousse la porte, on change de monde. Plutôt Relais de chasse Solognot que bistrot de campagne, avec sa grande salle lambrissée couverte de bois de cerf et de photos de battues. Ici, le gibier est roi, inutile de demander un menu végétarien.
Attablés devant une assiette de charcutaille, Marion et Benjamin apprécient le Chinon de la patronne.
- — Finalement, constate Marion, c’est par hasard qu’on a retrouvé le corps. Si ta copine n’avait pas eu envie de se faire sauter, si une voiture n’était pas passée au mauvais moment, tu ne serais pas allé vers ce chêne et le corps aurait pu rester là longtemps.
- — On fait souvent des battues dans le coin, on serait tombé dessus tôt ou tard. C’est pas là que j’aurais déposé un cadavre dont j’aurais voulu me débarrasser.
- — Donc, celui qui a fait ça n’est probablement pas du coin ?
- — C’est pas quelqu’un du village, ça, c’est sûr !
Un cuissot de chevreuil plus tard, Benjamin doit partir bosser.
- — Tu veux le coup de l’étrier ? propose poliment Marion.
- — Une autre fois, sourit Benjamin, j’ai besoin de toutes mes forces cet après-midi !
Marion s’approche du bar pour payer et appelle le serveur. Lui vient une idée.
- — Vous vous appelez comment ? demande-t-elle.
- — Fred, répond-il un peu surpris..
- — Moi, c’est Marion, je suis reporter au Grand Soir.
- — Le journal parisien ?
- — Oui. Je peux vous poser une question ?
- — Si je peux répondre, volontiers, dit le serveur intrigué.
- — Vous connaissez cette femme, vous l’avez déjà vue ? demande Marion en tendant son téléphone sur lequel est affichée la photo de Mira, la prostituée.
Le gars sursaute.
Tu n’es pas fait pour faire de la politique, pense-t-elle, tu ne sais pas mentir.
- — Tu es bien sûr, insiste-t-elle en le regardant droit dans les yeux.
- — Je ne sais rien, bafouille-t-il. Je ne peux rien dire à personne.
- — Je ne suis pas personne, glisse Marion. Raconte-moi, je ne dirai pas d’où ça vient.
- — Je suis désolé, je ne peux pas.
- — Tu nous trouves un coin discret où on peut discuter, si tu es sympa avec moi, je saurai être sympa avec toi.
Disant cela, Marion se redresse, ses seins manquent de percer son dessus. Le visage du gars se transforme en drapeau chinois, rouge écarlate et des étoiles dans les yeux.
- — Les chambres, c’est où ? demande Marion en entraînant le serveur.
- — C’est à l’extérieur… On va aller à la 12, elle est libre.
Les chambres ne sont pas dans le bâtiment principal, mais dans des cabanes disséminées le long du chemin forestier. C’est bien pratique, on peut aller et venir, inviter qui on veut, discrétion garantie. La 12 est la dernière, presque cachée sous les arbres. Quand on entre, ce qui frappe, c’est la taille du lit, au moins deux mètres sur deux, les miroirs au mur et au plafond.
- — Joli baisodrome, apprécie Marion. Alors, cette femme, tu la connais ?
- — Je l’ai vue sur le parking, samedi soir vers 21 heures. J’étais sorti fumer une cigarette quand elle est sortie de sa voiture.
- — Elle était accompagnée ?
- — Non.
- — Tu l’as revue au restaurant ?
- — Non, le service était terminé. Elle a dû aller directement dans une des chambres.
- — Y avait qui dans les chambres ? insiste Marion.
- — Il n’y avait que cinq d’occupées. La première, c’est un couple avec des enfants. Trois autres, des couples de retraités qui voyageaient ensemble.
- — On imagine mal les voir appeler une pute pour agrémenter la soirée, songe Marion. Quoique… Et la dernière chambre ?
- — C’était celle-ci. Pour M. Pelletier.
- — Pelletier, le ministre ?
- — Oui.
- — Merde alors ! Il vient souvent ici ?
- — Moins depuis qu’il est à Paris. Mais quand il vient, il réserve toujours celle-ci.
Marion reste scotchée quelques instants avant de reprendre ses esprits. Ainsi, c’est là que Guillaume Pelletier vient se payer du bon temps. S’il a passé la soirée avec Mira, il est probablement le dernier à l’avoir vue vivante… Le reportage commence à devenir intéressant !
- — Je vous ai tout dit, j’ai été sympa avec vous ? quémande le gars.
- — Tu as bien mérité une petite turlutte, répond-elle avec un sourire.
- — Heu…
- — Rien de plus. Je viens de me faire ramoner par du gros calibre, mon cul a besoin de repos. Sors ton engin !
Apparaît un beau cigare, plutôt havane que cigarillo, que Marion se met à téter avec application. Elle sait, d’expérience, que personne ne résiste longtemps à ses talents de fumeuse.
- — Tu ne m’as pas tout dit, fait Marion en laissant le gars en suspens. Tu as réagi bizarrement quand je t’ai montré la photo.
- — Les gendarmes, ils sont venus.
- — Quand ?
- — Mardi midi. Ils avaient la même photo que vous.
- — Et, naturellement, ils ont demandé qui occupait les chambres ?
- — Oui.
- — La voiture de la femme, elle est toujours là ?
- — Non, un camion l’a embarquée le mercredi.
Les gendarmes en savent plus qu’ils ne l’ont dit lors de la conférence de presse. Avec Pelletier comme témoin, voire comme suspect, ils doivent marcher sur des œufs.
- — S’il vous plaît…, réclame Fred en se trémoussant.
- — C’est si gentiment demandé !
Quelques coups de langue plus tard, Marion déclenche l’éruption. La lave, longtemps contenue, explose en de multiples jets brûlants dans sa gorge.
- — Sympa, ton pousse-café, je m’en souviendrai ! lance-t-elle en se ruant hors de la piaule.
Dehors, elle appelle le Gros.
- — Tu peux savoir ce que faisait Pelletier le week-end dernier ?
- — L’agenda officiel du ministre est public, pour la partie privée, c’est plus compliqué.
- — Tu m’envoies rapido ce que tu trouves, merci.
Vendredi 15 heures
- — Allez-y, commencez, déclare Marion en retrouvant Pinuccia et Félix au bar du Pénis, à Bourg-le-Fion.
- — On a trouvé des choses intéressantes, déclare Pinuccia d’un air satisfait.
- — Mais il a fallu trier, rajoute Félix.
Marion l’avait souvent constaté : Pinuccia est l’ancêtre du réseau social. Ceux et celles qui lui parlent le font sans filtres. Tout ressort, les envies, les frustrations, parfois aussi la vérité…
- — Racontez, les encourage Marion.
- — On a pu identifier deux cas de disparitions à un an d’intervalle. Les deux fois, le même scénario : les filles avaient été embauchées comme stagiaires à la mairie et elles sont parties du jour au lendemain, sans plus donner de nouvelles.
- — C’est le maire qui signe tous les contrats et, à l’époque, le maire c’était Pelletier, complète Félix.
- — Les filles n’étaient pas du coin, avaient peu de relations, juste bonjour, bonsoir avec les collègues. Mais, malgré un emploi du temps chargé, c’est Pelletier qui s’occupait directement d’elles, il les faisait venir dans son bureau pour faire le point ou relire leur rapport de stage, ce qu’il ne faisait pas avec toutes les stagiaires. D’autre part, une femme m’a certifié avoir vu Pelletier avec ces filles dans un restaurant où elle faisait des extra.
- — Le resto, demande Marion, ça ne serait pas l’Auberge des Chasseurs ?
- — Oui, c’est ça, répond Pinuccia, un peu surprise.
- — Vous avez leur nom ?
- — Oui, je les ai transmis au Gros, il me rappelle quand il a quelque chose.
En quelques mots, Marion fait un résumé de sa matinée.
- — Tu m’étonneras toujours, commente Pinuccia, je sais que tu y mets du tien, mais je suis bluffée par le résultat. Lolo va être content : on lui apporte un ministre, tendance droite catho, fourré dans une sale affaire…
- — J’ai du mal, s’interroge Félix, à imaginer Pelletier avec une prostituée, il a toutes les femmes qu’il veut, sans avoir à raquer.
- — Sauf s’il a des penchants un peu spéciaux, répond Marion, des trucs que seule une pro accepterait.
- — C’est vrai…
- — Et, continue Marion, on peut penser que s’il voulait obtenir la même chose de filles moins expérimentées, moins coopératives, cela pouvait déraper.
Un appel du Gros que Marion met sur haut-parleur.
- — Salut tout le monde ! D’abord l’agenda officiel de Pelletier le week-end du meurtre : samedi midi, il était avec le Préfet à Orléans, puis une réunion à 17 heures à Bourg-le-Fion et enfin à 20 heures, Conseil Municipal.
- — Stop, dit Félix, il n’était pas au Conseil, il s’est fait excuser au dernier moment.
- — Ensuite, continue le Gros, dimanche 11 heures, une réunion au ministère. Et il y a des photos pour le prouver.
- — Il pouvait donc être à l’Auberge des Chasseurs le samedi soir, conclut Marion.
- — Concernant les filles, reprend le Gros. La première, Adélaïde de Mormois-Lenœud, j’ai retrouvé quelques anciennes publications, mais rien depuis son passage à la mairie. La seconde, Ella Debaussin, j’ai identifié plusieurs profils actifs, mais rien ne permet de les relier à Bourg-Le-Fion.
Autour de la table, ça phosphore sec, on entend presque les neurones s’agiter.
- — En conclusion, démarre Marion, qu’est-ce qu’on sait : Pelletier aime les femmes, il était samedi dans une chambre de l’Auberge des Chasseurs, Mira a été aperçue sur le parking et, vu les autres clients de l’Auberge, elle ne pouvait aller que chez le ministre. D’autre part, on a un témoignage affirmant que Pelletier s’est retrouvé avec chacune des deux filles dans cette même Auberge avant qu’elles ne donnent plus de nouvelles. Tout ça fait beaucoup de coïncidences !
- — Reste à comprendre comment Mira s’est retrouvée dans la forêt, intervient Félix.
- — Peut-être, suggère Pinuccia, que quelque chose a mal tourné dans la chambre et que Pelletier s’est débarrassé du corps.
- — C’est possible, approuve Marion, on peut facilement garer sa voiture juste à côté de la chambre et faire des aller et retour sans que personne ne le remarque.
- — On n’est pas les gendarmes, remarque Pinuccia, on ne peut pas convoquer Pelletier pour lui demander ce qu’il a fait samedi !
Le Gros, qui a suivi la discussion, fait entendre sa grosse voix :
- — Pour info, Pelletier est aujourd’hui de passage à Bourg-le-Fion et, d’après son agenda, il sera à l’hôpital, à 18 heures.
- — J’y vais, décide Marion. Je vais me débrouiller pour lui tirer les vers du nez. Et aussi…
- — Aussi quoi ?
- — Savoir si c’est un tordu, si le mec a des penchants hard.
- — Marion, intervient Pinuccia, ne déconne pas, ça peut mal finir !
- — T’inquiète, je gérerai. J’en ai vu d’autres !
- — Et Lolo, on lui dit quoi ? demande Pinuccia. On ne peut pas garder ça pour nous.
- — Je m’en occupe, tranche Marion. De votre côté, commencez à accumuler les témoignages, si ça ne sert pas pour l’enquête, on les utilisera pour le portrait.
Vendredi 19 heures
Deux voitures à gyrophare stationnent devant l’entrée de l’hôpital, Marion poireaute un peu plus loin. Elle a fait un effort vestimentaire : veste bleu nuit, jupe aux genoux assortie, chemisier blanc, escarpins noirs, très businesswoman. Mais pas de soutien-gorge, faut pas déconner, et elle n’a pu se résoudre à boutonner jusqu’au col le chemisier, le laissant s’entrouvrir sur ses rondeurs naturelles.
Soudain, un brouhaha dans le hall d’entrée, un groupe arrive, on aperçoit la casquette engalonnée du Préfet. Sans attendre, Marion se précipite et, jouant des coudes, alpague Pelletier.
- — Monsieur le Ministre, je m’appelle Marion Saint-Antoine, je suis reporter au Grand Soir, pouvez-vous m’accorder un entretien ?
- — C’est à quel sujet ? demande Pelletier après l’avoir dévisagée puis déshabillée du regard.
- — Nous faisons un portrait sur vous, à paraître semaine prochaine.
- — Appelez mon cabinet.
- — Mon papier doit être remis lundi. Je suis disponible maintenant, toute la soirée si vous le souhaitez…
Disant cela, Marion déboutonne négligemment un bouton de son chemisier.
- — Et bien, sourit le ministre, allons en discuter à ma permanence.
Pelletier loue depuis des années un local dans le centre-ville, lieu de rencontre avec les électeurs et aussi avec les électrices.
- — Vous êtes en voiture ? demande Pelletier.
- — Oui, répond Marion.
- — Je monte avec vous pour vous guider, ma voiture suivra.
Le ministre s’installe à côté de Marion. Il est pourtant de taille et corpulence normales, mais, d’un coup, la voiture paraît plus petite. Désarçonnée par cet homme, Marion redevient la gamine de l’école primaire, incapable de dire un mot devant la maîtresse.
- — Monsieur le Ministre, commence Marion d’une voix encore hésitante, merci de me recevoir.
- — C’est toujours avec plaisir que je reçois les journalistes, en particulier si elles sont d’un abord aussi plaisant. Vous voulez donc faire mon portrait ? continue Guillaume Pelletier tout sourire. Vous étiez déjà venue à Bourg-le-Fion ?
- — Non, monsieur, j’ai découvert une ville agréable, qui semble bien tenue.
Un peu de lèche ne peut pas faire de mal. Marion s’enhardit…
- — Je suis aussi allée à Sainte-Madeleine-la-Tronchée, continue-t-elle.
- — Joli village, n’est-ce pas ? La forêt de la Tronchée est une splendeur. J’ai beaucoup œuvré pour son classement.
- — J’ai pu me promener dans la forêt, admirer ses grands chênes, en particulier le Colbert.
- — Colbert, un grand serviteur de la France…
- — Un ami m’avait guidé, il m’a fait également découvrir l’Auberge des Chasseurs.
- — Belle adresse, la cuisine est roborative. Si on aime le gibier, bien sûr.
- — J’adore la viande, répond Marion avec un appétit non dissimulé, toutes les viandes. Bien entendu, pour profiter du repas et des vins, il est conseillé de dormir sur place.
- — C’est plus prudent…, approuve Pelletier qui se demande où elle veut en venir.
- — Les chambres sont, paraît-il, très confortables, répond Marion tout en libérant un nouveau bouton du chemisier. On m’a recommandé la chambre 12.
Pelletier réfléchit un moment. Parler de la chambre 12 n’est pas innocent, elle le drague sans vergogne depuis tout à l’heure, elle est venue pour coucher. Pourquoi pas, se dit-il, elle a de sérieux atouts, son chemisier déboutonné jusqu’au nombril laisse entrevoir une mignonne paire de seins qu’aucun soutien-gorge ne vient brider. Reste une interrogation : c’est une simple collectionneuse qui veut accrocher un ministre à son tableau de chasse ou recherche-t-elle autre chose, veut-elle le piéger ?
- — La chambre 12, vous aimeriez la connaître ? se décide le ministre.
- — Il paraît qu’elle vaut le détour !, répond Marion.
Pelletier sourit et passe un coup de fil. La chambre 12 est disponible, la cuisine prépare un en-cas. Puis il appelle son chauffeur.
- — Changement de destination, je vais à l’Auberge des Chasseurs. Je vous rappellerai.
Après avoir posé son téléphone, le ministre se retourne vers sa conductrice, il est passé en mode séducteur, carnassier. Tous les deux savent qu’on ne parlera plus du portrait ce soir.
- — Je peux t’appeler Marion ? demande-t-il de son ton enjôleur en posant une main sur le genou découvert de la journaliste.
- — Bien sûr, Guillaume, répond Marion en s’abandonnant à la caresse.
Le message est bien compris et une main inquisitrice vient constater l’absence sous la jupe de tout sous-vêtement.
En fait d’en-cas, c’est un véritable festin : une terrine de sanglier, une fricassée de girolles, quelques fromages de chèvre, une farandole de desserts et, pour faire glisser le tout, une bouteille de champagne rafraîchit dans un seau.
Vendredi 23 heures
- — Guillaume, j’aime beaucoup ta façon de faire l’amour, murmure Marion.
Ils ne sont pas si nombreux les amants dont Marion garde le téléphone, ceux qu’elle a envie de revoir. De son escapade dans le Tendre-et-Cher, elle retiendra Benjamin, tout en puissance maîtrisée. Elle rajoutera à sa liste Guillaume. Elle sait pourtant qu’à 52 ans, il n’a plus la faculté d’enchaîner les efforts comme un Benjamin ou un François-Marie, mais avec lui, c’est l’amour champagne. De prime abord, c’est léger, frais et délicat, mais cela monte très vite à la tête. Si elle a perdu le compte des coupes vidées, elle garde en mémoire celui de ses jouissances…
- — À dire vrai, répond Guillaume, je t’avais cataloguée comme une Bimbo, jolie, certes, promettant à qui en voudra ses seins et ses fesses, mais ne voyant pas plus loin que son propre plaisir. J’ai été étonné de découvrir une maîtresse accomplie, se donnant totalement, sans arrière-pensées, mais restant à l’écoute de son partenaire, l’accompagnant, lui faisant confiance. Maintenant, sois franche, que recherchais-tu en me draguant ?
Marion réfléchit un moment avant de tout déballer à Guillaume : Mira, sa présence à l’Auberge des Chasseurs, et, pour finir, les deux filles, Adélaïde et Ella.
- — Donc, résume Guillaume, tu as voulu coucher avec moi pour savoir si j’étais un pervers… Je comprends mieux certaines de tes demandes que je trouvais extrêmes. Pour une journaliste, tu pousses loin la vérification de tes sources, j’en connais trop qui auraient balancé toute cette boue sans se soucier de la véracité des faits.
- — À présent, je te sais incapable de faire du mal aux femmes, approuve Marion. Pour ma gouverne, samedi soir, tu étais avec qui ?
- — Je peux te le dire, mais en aucun cas, tu ne publies quoi que soit.
- — Bien sûr.
- — Samedi soir, j’étais avec une femme, non avec Mira, mais avec la femme d’un adjoint à la mairie. Pendant que lui était au Conseil Municipal, elle m’a retrouvé ici.
- — Et les filles ? Ella Degrotétons ?
- — Ella Debaussin, tu veux dire ? Elle rêvait de partir en Amérique du Sud. À la fin de son stage, je lui ai trouvé un job au lycée français de Buenos Aires. Elle a rencontré un bel Argentin et, à la fin de son contrat, elle est restée là-bas. Quand elle s’est mariée, elle m’a envoyé une invitation, mais je n’ai pas pu y aller.
- — Et Adélaïde ?
- — Je me souviens bien quand elle est arrivée à la mairie, elle venait de terminer Sciences Po et ne savait pas encore ce qu’elle allait faire. J’ai découvert une fille de 22 ans, brillante, jolie, mais très timide. Elle était aussi encore vierge. Je l’ai motivée pour entrer à l’ENA, elle a brillamment passé le concours, elle en termine actuellement.
- — Pourquoi on ne les voit plus sur les réseaux ?
- — Je recommande toujours de publier sous pseudonyme. Cela te donne le droit à l’oubli, il est plus difficile de ressortir, dix ou vingt ans plus tard, des messages qui pourraient se retourner contre toi.
- — Adélaïde est mariée, elle a un compagnon ?
- — Non, sourit Guillaume, ou plutôt, elle a beaucoup de copains.
- — Tu la revois ?
- — La dernière fois, c’était le mois dernier. Elle revenait du Japon et voulait me montrer son dernier achat, un sex-toy dernier cri. Cela te satisfait ?
- — L’enquête sur la mort de Mira, elle en est où ?
- — Officiellement, au point mort, les gendarmes n’ont aucune piste. Mais, après ce que tu m’as dit, je suis surpris de ne pas avoir été appelé par les enquêteurs. J’espère qu’on n’est pas en train de monter une affaire contre moi, il suffirait d’un coup de téléphone à certaines rédactions pour que je devienne le suspect numéro un.
- — Tu as des ennemis ?
- — Je me méfie encore plus de mes amis…
- — Il ne reste plus, convient Marion, qu’à prier pour qu’on retrouve rapidement l’auteur de ce crime.
- — C’est vrai…, dit Pelletier d’un air songeur.
Puis, après un moment de réflexion,
- — Tu ne voudrais pas travailler pour moi ?
- — Pour quoi faire ?
- — Tu serais dans mon équipe com, à écouter ce qui se trame dans les rédactions, à lancer des contre-feux si nécessaire.
La réponse de Marion ne tarde pas.
- — Avant de te répondre, une question : auras-tu encore envie de partager avec moi, comme ce soir, une bouteille de champagne ?
- — Très volontiers !
- — C’est réciproque ! Alors je dois refuser ta proposition, j’ai une règle, je ne couche pas avec les gens avec qui je travaille.
- — Je te comprends et je t’approuve. Je regrette ton refus, je pense que tu aurais été utile dans mon équipe, mais je me réjouis de savoir que nous allons nous revoir.
- — Et, ajoute Marion, je te le promets, je ne te parlerai plus boulot !
Guillaume se rhabille, reprend sa tenue de ministre.
- — Tu ne peux pas rester ? demande Marion.
- — Désolé, je dois rentrer à Paris ce soir et mon chauffeur m’attend.
- — Dommage…
- — Ce n’est que partie remise ! Veux-tu m’accompagner, nous pouvons te déposer à ton hôtel.
- — J’ai ma voiture ici.
- — Comme tu as bien apprécié le champagne, je préfère éviter que tu conduises ce soir.
- — Alors, je vais dormir ici, approuve Marion, je suis crevée.
oooOOOooo
Samedi 8 heures
- — Allo, c’est le Gros ?
- — Ouais, toujours fidèle au poste. Tu veux quoi ?
- — Adélaïde de Mormois-Lenœud terminerait ses études à l’ENA. Tu peux vérifier ?
- — C’est parti !
- — Allo, Benjamin, c’est Marion, je suis à l’Auberge des Chasseurs, si tu veux me rejoindre ?
- — Désolé, on est en pleine battue, des sangliers.
- — Tant pis pour toi, et pour moi… Je voulais aussi te demander : tu connais tout le monde ici. Est-ce que quelqu’un a remarqué un mec qui rôdait dans le bois samedi ou dimanche dernier ?
- — C’est en rapport avec la femme que j’ai découverte ? Les gendarmes ont déjà tourné, personne n’a rien vu. Pourquoi tu reviens là-dessus ?
- — Je ne peux pas t’en dire trop, mais si on ne trouve pas rapidement le tordu qui a trucidé la femme, Pelletier, le ministre, risque d’en pâtir.
- — Ça serait dommage, le gars est bien apprécié ici. Après la chasse, on se retrouve tous à l’Auberge. Ça picole pas mal, certains parleront plus facilement.
- — Merci, et à un de ces jours ?
- — J’espère !
- — Bonjour, je suis bien à la réception ?
- — Oui, Madame.
- — Votre voix me dit quelque chose, c’est Fred ?
- — Oui, répond une voix étonnée.
- — Moi, c’est Marion. Tu te souviens de moi ?
- — C’est difficile de t’oublier…
- — Je suis à la chambre 12, seule. Tu peux m’apporter un petit-déjeuner ? J’adore quand on me l’apporte au lit. Et j’ai très faim !
Samedi 10 heures
Marion retrouve Pinuccia au Pénis de Bourg-le-Fion, Félix est en vadrouille dans le département et les rejoindra plus tard.
- — Et bien, dit Pinuccia, on est dans la merde. Si Pelletier n’est pas mêlé au meurtre, notre scoop tombe à l’eau.
- — Le Gros m’a confirmé pour Adélaïde, ajoute Marion, elle est bien dans sa dernière année à l’ENA, ça conforte le discours de Pelletier. Mais il est malgré tout dans une sacrée panade. À mon avis, il reste le principal suspect pour les gendarmes.
- — Ils n’ont pas, rigole Pinuccia, poussé l’interrogatoire aussi loin que toi…
- — Concernant l’enquête, on met en stand-by, on se concentre sur le portrait, décide Marion. Je peux voir les témoignages que vous avez récoltés ?
- — Tu vas être déçue. Félix m’a présenté plusieurs personnes, le discours est toujours le même : on n’a pas les mêmes opinions politiques, mais, avec lui, on peut discuter, il nous écoute, nous répond. Même le délégué syndical de la mairie le regrette… C’est pas avec ça qu’on va faire un portrait décapant.
- — Pour tout dire, le gars m’est aussi sympathique, même si je n’aime pas la politique du gouvernement dont il fait partie. Je vais m’attaquer à ce portrait. Pour une fois, on ne pourra pas nous accuser d’être de parti pris.
Samedi 16 heures
Le portable de Marion sonne, c’est Benjamin.
- — Salut, Marion, tu es libre ce soir ? J’ai un truc à te montrer.
- — Ton truc, je le connais déjà.
- — C’est pas ce que tu penses ! Dans deux heures, vers l’église, comme hier matin ?
- — OK.
- — Mais, on va y passer la nuit. Habille-toi, prends de bonnes chaussures, un rechange et une trousse de toilette.
- — Bien chef, je n’oublierai pas mon baise-en-ville, ça marche aussi à la campagne.
Le Duster est fidèle au rendez-vous sur la place de la mairie, qui est aussi la place de l’église. Benjamin prend le sac de Marion, le dépose dans son coffre à côté d’un grand sac à dos bien rempli.
- — On va commencer par saluer Colbert, déclare Benjamin.
- — Il faut respecter les anciens.
Le grand chêne n’a pas bougé depuis la veille, toujours aussi impressionnant. Sans dire un mot, Marion s’approche, remonte sa jupe et se remet en position. Pas la peine de poser la culotte, elle ne l’avait pas mise. Benjamin se glisse derrière elle…
Un grand craquement déchire le silence de la forêt.
- — Il faudra, constate Benjamin encore essoufflé, que je le signale à l’ONF, nous avons presque déraciné Colbert ! Ils devront peut-être l’abattre.
- — Dommage, je l’aimais bien, soupire Marion.
- — Pas d’inquiétude, il y a d’autres chênes dans la forêt de la Tronchée !
- — C’est pour cela que tu m’as fait prendre des chaussures de randonnée ?
- — Je voulais te montrer autre chose, on y va à pied, à travers la forêt.
- — Tu crois qu’on va croiser le grand méchant loup !
- — Seulement à l’arrivée…
Benjamin s’engage dans le taillis, Marion le suit. Il n’y a pas de sentier, le sol est accidenté et Marion manque plusieurs fois de se tordre une cheville. La végétation est très dense et, si on n’y prête pas garde, les branches cinglent le visage et le corps.
- — C’est loin ? demande Marion.
- — On y est presque.
- — Je suis complètement paumée, tu me demanderais de retrouver la voiture, j’en serais incapable.
Enfin, ils déboulent dans une clairière et s’arrêtent devant un chalet.
- — C’est la Maison Forestière de la Tronchée, dit Benjamin. Dans le temps, des gars pouvaient y rester deux ou trois semaines, le temps de leur chantier d’abattage. Maintenant, c’est juste un coin où les gars de l’ONF laissent du matériel.
- — C’est vraiment perdu au milieu des bois.
- — Pas vraiment, car il y a un chemin 4*4 juste à côté.
- — T’es pas sympa, on aurait pu venir avec ta voiture…
- — Mais on n’aurait pas dit bonsoir à Colbert, sourit Benjamin.
Benjamin farfouille sous le toit, récupère une clé.
- — Tu as l’air de connaître, constate Marion.
- — Tout le monde ici sait où est la clé. Le week-end, c’est tranquille, l’ONF ne bosse pas.
- — Et tu as déjà amené des copines ?
- — Je pense que, depuis cinquante ans, toutes les filles du village sont passées par ici. Si on pouvait accrocher les pucelages au mur, comme les bois des cerfs, je te garantis que les murs seraient bien garnis…
Benjamin ouvre la porte sur une grande pièce. Un grand poêle à bois trône contre le mur, une table occupe le centre, on aperçoit une literie sommaire dans le fond.
- — C’est grand confort, annonce Benjamin, tu as même la lumière en montrant quelques LED qui pendouillent au-dessus de la table, il y a un panneau solaire sur le toit.
- — Et les toilettes ?
- — Pour faire pipi, c’est dehors… Pour se laver, tu as un évier là. Surtout, ne bois pas l’eau, elle vient de la citerne d’eau de pluie.
De son sac, Benjamin extrait une bouteille de rouge, une miche de pain, une tranche de pâté large comme la main.
- — On peut attaquer les réjouissances, annonce Benjamin, personne ne viendra nous déranger.
C’est le ventre bien rempli, doublement bien rempli, que Marion s’endort contre Benjamin.
Samedi 23 heures
Un grand cri à l’extérieur, Marion se réveille en sursaut. Un cri énorme, caverneux, semblable à une corne de brume sauf qu’on n’est pas en mer, mais dans les bois. Marion se fige dans l’attente, puis de nouveau, le même cri. C’est quoi, un animal, autre chose ? Une sueur glacée descend dans le dos de Marion, elle secoue Benjamin.
- — Qu’est-ce que c’est ? arrive-t-elle à bégayer.
- — Ce que tu entends, répond Benjamin encore endormi, c’est le brame du cerf. Quand il est en rut, il passe le message aux femelles du coin pour qu’elles rappliquent. Il prévient aussi les autres mâles que c’est chasse gardée, s’ils s’approchent, c’est la bagarre.
- — On a l’impression qu’il est à côté de nous !
- — Le brame est très puissant, on l’entend de loin, mais ce mâle doit être à la lisière de la clairière.
- — Ça m’a foutu une sacrée trouille, sens comme mon cœur il bat !
Benjamin passe une main caressante sur la poitrine de Marion. Il est vrai que cela palpite rapide dessous. Tout à coup, il pousse un cri rauque.
- — Qu’est-ce qui t’arrive ? sursaute Marion.
- — Je brame, je suis en rut ! Il faut que je trouve une femelle à monter.
La tension retombe d’un coup, Marion pique une crise de fou rire.
- — La biche qui est à côté de toi te convient-elle ou tu préfères aller en chercher une autre dehors ?
- — Je vais commencer par toi, je vais te remplir ! Au printemps prochain, tu vas accoucher d’un petit faon qui viendra téter tes jolies mamelles pleines de lait.
Quelques minutes plus tard, un premier crac, le châssis du lit vient d’exploser sous les poussées de Benjamin. Suivi d’un deuxième crac, c’est le cerf qui attaque la porte du chalet !
- — J’ai un rival, sourit Benjamin. Peut-être que je vais être obligé de lui laisser la place…
- — Je m’abandonnerai au mâle qui saura le mieux me saillir !
- — Compte sur moi pour défendre mes chances, déclare Benjamin d’un ton martial. Après moi, tu n’auras pas envie d’aller voir ailleurs.
- — Présomptueux !
Le combat est rude. Round après round, il place ses attaques. Au visage, à la poitrine, au ventre et en dessous de la ceinture, devant, derrière, la règle ne l’interdit pas, bien au contraire. Une victoire aux points ne l’intéresse pas, c’est le KO qu’il recherche, la reddition de l’adversaire, le jet de l’éponge. Mais Marion encaisse bien. Parfois, elle reste au sol, il compte, mais à 8, elle se reprend et réclame « Encore ! ». Lorsque le combat se termine, les deux sont épuisés, ruisselants de sueur, enlacés sans pouvoir se défaire l’un de l’autre.
- — Tu veux que je laisse la place au cerf ? propose Benjamin d’une voix sourde.
- — Non, murmure Marion. Et toi, tu veux aller saillir d’autres biches ?
- — Une autre fois…, répond Benjamin en bâillant.
- — Y a pas à dire, le brame du cerf, c’est génial ! conclue Marion avant de plonger dans un sommeil profond.
oooOOOooo
Dimanche 8 heures
Benjamin s’est levé tôt, il est déjà habillé et une bonne odeur de café flotte dans le chalet. Marion se réveille doucement, encore enroulée dans le duvet.
- — Mon cerf n’est plus en rut, ce matin ? demande-t-elle d’une voix pâteuse.
- — On n’a pas le temps, on a de la visite.
Benjamin ouvre la porte, deux hommes entrent. La trentaine d’années, veste de chasse, pantalon de treillis et rangers aux pieds. Mais les deux ont le visage fermé.
- — Salut Benjamin, disent les nouveaux arrivants.
D’un coup de tête, ils saluent Marion, allongée sur le lit, à peine couverte.
- — Salut, les gars, répond Benjamin, je vous présente Marion, la journaliste dont je vous ai parlé.
Marion se sent détaillée du haut en bas, mais ce n’est pas libidineux, plutôt un regard curieux, comme s’ils voulaient comprendre qui elle est plutôt que comment elle est foutue.
- — Marion, continue Benjamin, je dois partir. Je te laisse à ces messieurs, ils ont des choses à te dire.
Avant qu’elle ait le temps d’ouvrir la bouche, Benjamin sort.
- — Qui êtes-vous ? demande Marion interloquée.
- — Voilà, moi, c’est Anthony, lui, c’est Guillaume. On est des copains de Benjamin, on était ensemble à la chasse hier.
- — Qu’est-ce que vous faites là ? De quoi voulez-vous me parler ? Il y a une telle urgence ?
- — Samedi dernier, commence Anthony, on a passé la nuit ici avec la fille, Mira.
- — Quoi ?
- — Mais on ne lui a pas fait de mal, on vous le jure, implore Guillaume.
Marion mouline sérieux. Si ce ne sont pas des bobards, ça confirme que le ministre n’est pour rien dans cette affaire.
- — Commencez par le commencement…
- — On a récupéré Mira samedi, en début de soirée au village.
- — Sur le parking de l’Auberge des Chasseurs ? glisse Marion.
- — Oui, comment vous savez ça ?
- — T’occupe ! Continue.
- — Avec le 4X4 de Guillaume, on est venu jusqu’au chalet.
C’est du pipeau ? Une histoire pour innocenter Pelletier ? Il faut qu’ils me donnent plus de détails, si c’est une entourloupe, ils finiront par se piéger.
- — N’allez pas trop vite, racontez-moi tout. Qu’est-ce que vous avez fait en arrivant au chalet ?
- — Et bien, on a cassé la croûte.
- — Précise !
- — Après les amuse-gueules, on a dégusté les entrées, puis on a attaqué le plat principal, une biche longuement mijotée à la broche. Après un trou normand pour récupérer, on a repris de la biche avant de finir sur les desserts, une énorme crème fouettée vanille et chocolat.
- — Vous avez de l’appétit… et ensuite ?
- — Un peu plus tard, il devait être pas loin de minuit, on a eu un creux et on a remis le couvert. Quelques saucisses chaudes, des sandwiches, un croque-madame.
- — Intéressant…
- — Après, avec Guillaume, on s’est fumé un joint. On en a proposé à Mira, mais elle préférait la poudre. On planait tranquillement quand Mira s’est levée pour aller pisser. Elle a juste enfilé ses chaussures et posé une couverture sur ses épaules. Elle était à peine sortie qu’on a entendu un cerf bramer, très fort. Mira a poussé un cri, puis plus rien. De nouveau, un brame. On a attendu quelques instants, comme Mira ne revenait pas, je suis sorti. J’ai appelé, pas de réponse. Je suis allé chercher une lampe torche, la nuit était très noire, j’ai cherché autour du chalet, personne. J’ai juste retrouvé la couverture par terre. Alors, on a appelé, crié, hurlé, pas de réponse.
- — Vous n’êtes pas allés dans la forêt ?
- — Impossible, il faisait très noir, on ne savait dans quelle direction aller. On a attendu le lever du jour pour explorer les alentours, sans succès.
- — Vous êtes allés du côté du chêne Colbert ?
- — Non, c’est pas loin, mais il n’y a pas de sentier et le taillis est très dense. On ne pouvait pas imaginer qu’elle partirait dans cette direction.
- — Et ensuite ?
- — Comme on trouvait rien autour du chalet, on a patrouillé en voiture sur les pistes, sans succès. On a uniquement rencontré Benjamin qui était avec une copine, mais elle était brune alors que Mira était blonde.
- — Vous avez cherché longtemps ?
- — Un bon moment. Mais quand on a croisé une voiture de la gendarmerie, on a eu la trouille et on est rentrés au village.
- — Pourquoi vous n’êtes pas allés voir les gendarmes ? Pourquoi vous n’avez pas répondu à la demande de témoignage ? Et pourquoi vous vous décidez maintenant ?
- — On pensait que personne n’allait croire à notre histoire, qu’on serait accusés d’avoir tué la fille. C’est Benjamin qui a convaincu hier en soulignant que les tests ADN allaient parler, qu’on nous retrouverait un jour ou l’autre.
- — Si je comprends bien, récapitule Marion, après votre partie de jambes en l’air, vous vous êtes shootés et Mira est allée pisser dehors, quasiment à poil. Quand un cerf s’est mis à bramer, elle a eu la trouille et est partie droit devant, à travers le taillis, ce qui explique les écorchures. Arrivée vers Colbert, elle a eu un malaise, peut-être lié à la panique, à la coke, et elle a fait un infarct.
- — C’est bien cela. Vous nous croyez ? demande Guillaume.
- — J’aurais eu du mal si je n’avais pas entendu cette nuit un cerf bramer. Mais pourquoi m’en parler maintenant, ne pas aller voir directement les gendarmes ?
- — On s’est dit que, si on avait quelqu’un qui saurait expliquer aux enquêteurs à quel point on peut paniquer une nuit de brame dans la forêt, on aurait plus de chances d’être crus. Benjamin a pensé à toi.
- — L’enfoiré ! C’est donc pour ça qu’il m’a amenée ici hier soir, pour me mettre en situation… Bon, je ne regrette rien, la nuit a été magique. Dites-moi, Mira avait déjà entendu le brame ?
- — Je ne pense pas. On l’avait amenée ici trois fois auparavant, mais jamais au moment du brame.
Marion se redresse, le drap glisse sur elle, elle s’assoit en tailleur sur le matelas défoncé. Ils peuvent constater que Marion voyage léger, qu’elle ne s’embarrasse pas d’un pyjama.
- — Dites-moi les gars : ça coûte bonbon de faire venir une pute pour la nuit, surtout avec un confort aussi rudimentaire. Vous avez gagné au loto ?
- — On doit dire, intervient Guillaume, qu’elle nous fait un tarif symbolique.
- — Elle vient pour vos beaux yeux ?
- — Pas précisément… Elle disait qu’une nuit avec nous, ce n’est pas du travail, plutôt des vacances. Elle rigolait bien et s’éclatait au lit, ce qui ne lui arrivait pas souvent.
- — Les gars, commence Marion, si Mira est venue quatre fois, c’est qu’elle y trouvait son compte. Ça, c’est facile à vérifier !
- — Vous voulez vérifier quoi ?
- — Pour qu’une pute s’éclate avec des clients, il faut qu’ils aient un sacré bagage technique, une résistance à toute épreuve, une imagination débordante. Vous allez me montrer tout ça !
- — Vous voulez que…
- — Je veux le menu de samedi dernier, les encas, les plats, les desserts, tout ! Mais vous êtes prévenus : si vous vous ratez, ne comptez pas sur moi pour vous accompagner chez les gendarmes !
Deux heures plus tard, une Marion rayonnante soutient ses deux cavaliers jusqu’à la voiture de Guillaume quand une camionnette pile devant eux. Deux gendarmes en surgissent et leur crient.
- — Ne restez pas là, évacuez rapidement la zone. Le plan Orsec vient d’être déclenché, un phénomène météorologique rare a touché la région, on compte de nombreux arbres tombés, des lignes électriques coupées.
- — Les gars, vous avez fait des étincelles, murmure Marion à ses amants du jour. À la gendarmerie, je serai très convaincante quand je leur parlerai de la trouille que j’ai eue. Et ça me fera un beau sujet d’article.
Dimanche 14 heures
- — Allo, Laurent, c’est Marion.
- — J’attendais ton appel…
- — Je t’envoie un premier papier, je l’ai titré « Le brame du cerf ».
- — Je ne vous ai pas envoyé là-bas pour faire une rubrique Nature, Chasse et Traditions !
- — Ça concerne le crime du bois de la Tronchée. Il s’avère que ce n’est pas un crime, mais un malheureux accident.
- — OK, je verrai. Et concernant Pelletier ?
- — Tu vas être déçu, le portrait ne sera pas très saignant, le gars est plutôt consensuel ici.
- — Tu as pu l’interviewer ?
- — Longuement, et il n’a éludé aucune de mes questions.
- — OK, tu me le mailes rapido. Et vous rentrez ce soir, j’ai besoin de vous demain.
- — Bien chef !
oooOOOooo
Épilogue
Deux semaines plus tard, jeudi 19 heures
- — Allo, Marion, c’est Guillaume. Je voulais te remercier. D’une part, pour l’affaire du bois de la Tronchée, ta présentation des évènements est bien amenée et j’espère que l’enquête aboutira aux mêmes conclusions. Je dois avouer que j’appréhendais un faux scoop de tes confrères.
- — Tout le monde n’est pas véreux !
- — Je voulais aussi te remercier pour le portrait. Il est très équilibré, ce qui n’était pas gagné d’avance vu l’orientation de ton journal.
- — Il a paru en début de semaine dernière…
- — Pour me faire pardonner de ne pas t’avoir appelé plus tôt, veux-tu m’accompagner à Bourg-le-Fion demain soir ?
- — Menu champagne ?
- — Je te dois bien cela.
- — Chambre 12 ?
- — Elle est déjà réservée !
- — Tu repars le soir ?
- — J’ai des obligations : une réunion tôt le samedi…
- — Dommage, j’aurais bien testé le brunch au champagne.
- — Ce n’est que partie remise…
- — Allo Benjamin ? c’est Marion. Comment va Colbert ?
- — J’ai vu l’ONF, l’arbre est fragilisé, mais il n’y a pas urgence à l’abattre, ils verront comment il supportera la prochaine tempête.
- — J’avais envie de lui rendre visite samedi prochain…
- — Le week-end dernier, il a vu passer pas mal de touristes, une conséquence de ton article ! Pour être tranquilles, on peut faire la tournée des Maréchaux.
- — Qu’ès aco ?
- — Napoléon, pour développer sa flotte de guerre, avait fait replanter la forêt. Les plus beaux spécimens de l’époque ont été baptisés du nom des Maréchaux de l’Empire. Je peux t’emmener voir le Maréchal Ney, puis Murat, puis Bernadotte… Il y en a une douzaine…
- — Joli programme ! On termine à la Maison Forestière ?
- — Bien sûr. Mais la période du brame se termine, on risque de ne plus rien entendre.
- — Mon cerf ne sera plus en rut ?
- — Avec toi, c’est le rut garanti !
- — Parfait, tu me récupères sur la place de l’église vers 10 heures ?
- — OK, n’oublie pas de prendre des chaussures ! Je me charge du reste.
- — Allo, Guillaume ? C’est Marion.
- — Salut Marion, content de t’entendre.
- — Vous en êtes où ?
- — D’après l’avocat, on s’oriente vers un non-lieu : l’affaire va être reclassée et il semble que rien ne soit retenu contre nous. Ton témoignage a été décisif, encore merci.
- — On va fêter ça ! Dimanche matin, vous êtes dispo ?
- — Pour toi, tout le temps !
- — Alors, venez tous les deux à 8 heures à la Maison Forestière. Je voudrais faire une surprise à Benjamin.
- — Ah !
- — Ne sois pas déçu, vous n’allez pas tenir la chandelle. Depuis que je suis rentrée, je rêve d’un brunch à partager avec mes trois chasseurs.
- — Allo, l’auberge des Chasseurs ?
- — Oui, Madame.
- — Salut, Fred, c’est à toi que je voulais parler.
- — Marion ?
- — Tu es perspicace… Débrouille-toi pour être à l’Auberge samedi matin, j’attends de toi un petit-déj d’enfer !
- — Allo François-Marie ? c’est Marion.
- — Salut, tu vas bien ?
- — Super. Ce matin, tu m’as donné du peps pour la journée !
- — À ton service, ma belle. J’ai bien retenu les principes de ta grand-mère. Le coup du matin donne de l’entrain, alors trois !
- — François-Marie, je t’appelle pour te prévenir, on ne se verra pas samedi.
- — En reportage ?
- — Non, je repars à Bourg-le-Fion, un week-end détente.
- — Amuse-toi bien.
- — J’y compte bien !
- — Tu rentres dimanche ?
- — Oui, mais je repars dans la foulée. Lolo veut que je couvre le prochain congrès du PRSREL+.
- — C’est une nouvelle orientation sexuelle ?
- — Non, c’est le nouveau nom du Parti de Gauche : le Parti Républicain Socialiste Révolutionnaire Écologique Libéral. Ils l’ont rebaptisé afin de mieux refléter la diversité des courants au sein du bureau politique. Le + final est là pour les minoritaires, afin de n’oublier personne.
- — Tu vas te payer la grand-messe, les discours à n’en plus finir ? Bon courage !
- — Non, je ne m’occuperai que du Off. Tout ce que les politiques ne peuvent, ou ne veulent, dire de façon ouverte.
- — J’espère que tu me raconteras comment tu t’y prends pour obtenir toutes ces confidences ?
- — Bien sûr ! Tu auras tous les détails, tu pourras croire que tu y étais !