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Temps de lecture estimé : 20 mn
03/12/25
Résumé:  Eline, dotée d’un don rare, rongée par la culpabilité d’une faute qu’elle n’a jamais commise, tombe sous la coupe d’un Maître qui veut tout d’elle. Jusqu’où ira-t-elle pour se libérer de son fardeau ? Une dark-romance à ne pas mettre entre toutes les mains…
Critères:  #réflexion #dystopie #domination fh chantage
Auteur : Maryse      Envoi mini-message
Pages de chair

Les Terres Creuses


La sirène des mines hurla au-dessus du quartier, aussi horrible que le cri d’agonie d’une bête mourante. Dans les Terres Creuses, c’était le seul son auquel nul n’échappait : le rappel quotidien que chacun appartenait au système, au labeur, à l’air toxique qui rongeait les poumons et raccourcissait les destinées.


Eline, elle, n’avait jamais eu de mal à respirer. C’était là son plus grand secret et… son plus lourd fardeau.


Elle écarta sans effort les rideaux de fortune saturés de poussière métallique pour laisser entrer le rare rayon de soleil qui filtrait à travers le brouillard de pollution. Un souffle rauque la fit se retourner.


Maëlle, recroquevillée sur sa couche, suffoquait, asphyxiée par l’air vicié. Sa peau brillait d’une sueur glacée.



Sa sœur hocha faiblement la tête, incapable de formuler un mot. Ses yeux trop clairs semblaient se dissoudre dans la pénombre, comme si la lumière elle-même refusait d’y séjourner. Elle avait toujours été ainsi : fragile comme une étincelle dans la tempête, empoisonnée par la limaille rejetée jour après jour dans l’atmosphère.


Eline glissa un bras sous ses épaules et lui redressa la tête, tentant d’apaiser la panique qui montait en elle. Son cœur battait trop vite, trop fort, comme chaque fois que Maëlle faiblissait.



Mais elles savaient toutes les deux que ce n’était pas vrai. Rien n’allait jamais dans les Terres Creuses.


Eline portait depuis l’enfance un poids invisible, mais qui l’accablait sans répit. Leur mère, dans un moment de lucidité avant de mourir, lui avait murmuré d’une voix brisée : « Tu es forte pour deux… prends soin de ta sœur. »


Une compensation dérisoire pour ce qu’elle croyait avoir commis dans le ventre maternel, là où elles se formaient à deux : elle avait absorbé toute la vitalité, même celle destinée à sa jumelle. Maëlle naquit faible et vulnérable ; elle, forte, mais coupable.


Un vrombissement menaçant perça les murs rafistolés : un drone de contrôle approchait. Un faisceau bleu traversa la fenêtre, balaya lentement la pièce exiguë, analysant les signatures thermiques, traquant les mutants, les anomalies génétiques.


Le scannage s’attardait, insistant. Trop longtemps pour être normal. L’attente et l’incertitude devenaient insupportables.


Les jumeaux étaient interdits. Déclarer leurs naissances aurait été lourd de conséquences. Les Nobélions les auraient transformées en cobayes, en sujets d’étude et en expériences médicales. Alors, leur mère, cachant ses origines pures, avait choisi la fuite, la clandestinité, la dissimulation permanente. Depuis sa mort, elles étaient seules pour se protéger.


Eline, la tête rentrée dans les épaules, suspendit son souffle. Maëlle, elle, n’en avait plus assez pour le retenir.


Finalement, la lumière se rétracta et le drone continua sa ronde. Elle n’expira que lorsque le bourdonnement disparut complètement. Un répit provisoire…


Elle prit la main froide de sa sœur et la serra entre les siennes.



Un sourire vacillant étira les lèvres de sa jumelle. Quelques sons, à peine audibles, s’échappèrent, trahissant la détérioration de son état de santé.


Eline détourna la tête. Elle sentait une fois de plus cette brûlure familière la dévorer : ce mélange de honte et de colère, cette injustice biologique que son existence avait provoquée. De quel droit respirait-elle si bien, quand chaque inspiration arrachait un morceau de vie à celle qui aurait dû être son double ?


Une secousse sourde ébranla le sol. Les conduites d’aération venaient de se couper – encore. Toute la pièce fut avalée par un souffle gris, un brouillard lourd qui sentait le métal fondu.


Sa sœur se raidit, le visage livide.



Aucune réponse.


Le corps inerte s’affaissa entre ses bras, inconscient, trop léger, trop mou. La panique explosa.



Eline la souleva, traversa la pièce en courant, bousculant tout sur son passage. Dans l’escalier, le smog lui lécha le visage, mais son souffle restait stable, trop stable – immuable comme une malédiction.


Eline atteignit le poste médical en nage, vacillant d’épuisement, serrant Maëlle contre elle comme si sa vie en dépendait. Elle frappa de toutes ses forces contre la porte blindée.



Après un long instant qui parut une éternité, les verrous se désengagèrent dans un cliquetis sec, et le battant métallique, lisse et clouté, coulissa lentement. Une femme en uniforme gris se tenait là, le visage fermé. Ses yeux condescendants et ses bras croisés trahissaient la contrariété d’avoir été dérangée.


Ce n’était pas une infirmière. Dans les Terres Creuses, ce mot n’existait plus. On les appelait des préposées aux soins, parce que leur tâche n’était pas de guérir – seulement de maintenir la population à un niveau fonctionnel.


Cette dernière les considéra d’un regard blasé.



Eline déposa délicatement sa sœur sur le brancard en piteux état, les mains tremblantes. L’agente effleura le torse de Maëlle, observa la lenteur de sa respiration, la pâleur de sa peau. Le diagnostic tomba sans hésitation, tranchant comme un couperet.



La fonctionnaire se redressa, laissa retomber ses bras le long du corps et leva les yeux vers elle. Son regard n’était plus indifférent : il était désabusé, résigné, celui d’une personne à qui on demandait l’impossible.



Un vide atroce lui creusa le ventre, comme si tout son intérieur se pulvérisait.



Son interlocutrice hésita une seconde, puis baissa la voix.



Elle marqua une pause. Son regard, cette fois, contenait autre chose qu’une morne lassitude, comme une ombre de compassion.



Eline fixait Maëlle, si pâle qu’elle semblait déjà en train de disparaître du monde. Elle sentit sa décision se sceller en elle, froide et irrévocable.




Les Couronnes Hautes


On ne voyait presque jamais le ciel dans les Terres Creuses : la pollution l’ensevelissait bien avant qu’il n’atteigne les regards. Ici, dans les Couronnes Hautes, c’était pareil… mais pour une raison très différente. L’azur n’était pas caché, il était éclipsé par une lumière trop blanche, trop froide qui se reflétait sur les parois en acier poli jusqu’à vous aveugler.


Tout ici semblait purifié jusqu’à l’obsession, vidé de toute saleté, de ce qui ressemblait de près ou de loin à une trace d’humanité.


Eline avançait dans un couloir interminable, aseptisé, entre deux gardes vêtus d’uniformes nacrés, impeccables. Ses pieds claquaient doucement sur le sol luminescent : le martèlement d’une condamnée marchant vers l’échafaud.


De longs jours sans aucune nouvelle de Maëlle, à être auscultée, analysée, jaugée sous toutes les coutures. Reléguée au rang d’énigme scientifique. Elle n’était plus qu’un sujet d’étude dans ce monde qui la considérait comme une anomalie – une aberration à éliminer ou à exploiter. Un monde bien plus dangereux que celui qu’elle avait quitté, car ici, on lui extirpait tout, jusqu’à son essence même.


Elle ne tenait que pour sa sœur : « Respire. Respire encore. Attends-moi, je t’en conjure. »


Une porte coulissante s’ouvrit automatiquement, sur une vaste salle circulaire. Le plafond, à une dizaine de mètres de hauteur, ressemblait à une coupole de verre opaque où circulaient des filaments lumineux. Au centre, un fauteuil métallique l’attendait, légèrement surélevé par une petite estrade.


La Commission l’attendait.


Six silhouettes siégeaient en demi-cercle, alignées comme des statues vivantes. Leur tenue était d’un blanc presque éblouissant, marquée d’arabesques dorées : le symbole des Nobélions supérieurs. Leurs visages étaient impassibles, suffisants, dépouillés d’émotion.


Une voix s’éleva, calme, tranchante.



Elle ne répondit pas. Sa gorge était trop sèche.


On lui fit signe de s’asseoir. Des sangles transparentes se refermèrent aussitôt sur ses poignets et ses chevilles. Pas brutalement, non – avec une douceur clinique, comme pour ne pas détériorer un spécimen précieux. Une précision glacée, qui rendait l’instant plus horrible encore.


Un homme, debout derrière une console, pianota sur une interface holographique.



Un murmure contenu parcourut les membres de la Commission.



Un holo-écran s’alluma au-dessus d’Eline, révélant son génome, certaines séquences s’illuminant en doré.



Le mot résonna entre les murs : inédit. Comme un verdict… ou plutôt comme un trésor pour lequel on serait prêt à tuer. Eline serra les dents.



La plupart des Nobélions ne réagirent pas. Mais l’un d’eux leva la tête. Jusqu’à cet instant, il n’avait rien dit.


Il était assis au centre du demi-cercle, position stratégique. Son uniforme était plus épuré, plus soutenu, d’un blanc tirant sur l’argent. Ses cheveux noirs tirés en arrière faisaient ressortir des traits sculptés, presque trop parfaits, et des yeux d’un gris métallique où brillait une intelligence aiguë.


Il la regarda comme on observe une singularité fascinante.



Sa voix n’était ni froide ni compatissante : elle était… attentive. Comme si le simple fait qu’Eline ait une sœur modifiait la donne.



Elle aurait voulu se lever, briser les sangles, leur hurler au visage. Mais la Commission n’était pas un lieu où l’on criait. C’était un lieu où l’on jugeait, où l’on décidait.


Le Nobélion, celui du centre, effleura du doigt le cristal qu’il portait au poignet. Une lueur dorée se diffusa sur le dos de sa main.



Un frisson glacé remonta l’échine d’Eline.



Il se leva. Chaque membre de la Commission se tourna légèrement vers lui, comme si sa simple mise en mouvement modifiait l’équilibre de la salle. Il descendit les marches avec une lenteur étudiée, ses bottes blanches ne produisant aucun bruit. Il s’arrêta juste devant elle. Assez près pour qu’elle voie le satiné impeccable de sa peau. Assez près pour qu’elle sente son regard l’examiner de l’intérieur.



Le nom fit frémir plusieurs autres membres. Un nom important. Un nom dangereux.



Il pencha légèrement la tête.



Eline sentit le piège se refermer avant même qu’il ne soit posé.



Elle comprit. Ou plutôt, elle redouta ce qu’il n’avait pas encore dit.



Les siennes.


L’affirmation tomba sur elle comme un coup de masse en pleine poitrine, la vidant de tout son air.



Il marqua une pause. Ses yeux se firent plus sombres.



Eline sentit son cœur se bloquer, comme si quelqu’un refermait sur lui sa main glacée.


Ce n’était pas une proposition. C’était une condamnation pire que la mort : son corps contre la vie de Maëlle. Elle pensa à cette dernière. À sa peau livide. À son souffle brisé. À l’enfer que sa jumelle avait vécu parce que, fœtus déjà, elle ne lui avait rien laissé.


Mais l’image de cet homme face à elle effaça toutes les autres. Un port altier, des gestes mesurés, trop cérémonieux. Son sourire de courtoisie, poli, qui ne le quittait jamais. Et ce regard intimidant, chargé d’un désir avide, mêlé à autre chose… d’indéfinissable.


Quel autre choix avait-elle pour respecter la dernière volonté de sa mère ? Pour rembourser un peu de ce qu’elle avait volé ? Alors, elle prononça, très doucement :



Le sourire imperturbable d’Arion s’étira un bref instant. Une réaction si subtile qu’elle aurait pu passer inaperçue. Sauf pour elle.



Il leva lentement le bras, et effleura une seconde fois le cristal qu’il portait.


Les sangles autour d’elle se déverrouillèrent.



Sans même la toucher, il venait de refermer ses griffes sur elle. Il la possédait déjà : elle était prête à tout, même à se perdre elle-même, pour se racheter enfin… en offrant à sa sœur l’avenir qu’elle lui devait.



La Maison des Val Kyrne


On disait que la demeure des Val Kyrne avait été bâtie pour que nul regard n’en perçoive les limites. Un palais suspendu au-dessus des nuages toxiques, aux murs d’acier et de verre, tantôt opaques, tantôt translucides, aux couloirs interminables où l’on se perdait avant même de les emprunter. Eline n’en voyait que les quartiers qu’on voulait bien lui montrer – toujours escortée, sans cesse surveillée, obligée à se soumettre à des examens de toutes sortes. Ni son temps ni son corps ne lui appartenaient plus…


Ici tout dépendait de l’humeur et de la volonté d’Arion. Même le jour et la nuit s’effaçaient devant ses caprices.


Arion.


Le seul et unique Maître des lieux… Omniprésent même lorsqu’il était absent. Et chaque fois qu’elle le croisait, toujours son sourire indéchiffrable, son regard appuyé, une phrase anodine qui la capturait mieux qu’une corde à son cou. Sa voix trop calme, ses gestes retenus glissaient sur sa peau, déclenchant un frisson impossible à ignorer.


Cet après-midi-là, un serviteur – visage vide, tenue et gants ivoire, immaculés, d’allure presque spectrale – la conduisit silencieusement jusqu’à un laboratoire calfeutré, au fond d’une aile reculée et déserte.


La pièce exiguë, d’un blanc anesthésiant, semblait absorber toute trace de vie. Arion se tenait au centre, à côté d’un siège métallique articulé. Un masque en verre translucide, relié à un dispositif de respiration, y était posé.


Pas d’explication, aucun mot échangé. Juste la lueur, vite disparue, au fond des yeux qui l’enveloppaient…


Elle fit ce que l’on attendait d’elle : elle s’installa sans poser de question. Telle était désormais son existence, façonnée par les exigences de son soi-disant protecteur. Ou plutôt, celui de sa sœur. Une fois sanglée, le respirateur positionné sur son visage, Arion, debout derrière elle, la surplombant de toute sa hauteur, posa les mains sur ses épaules et les fit descendre lentement jusqu’à sa gorge où elles s’immobilisèrent. Possessives. Froides et ardentes, à la fois. L’angoisse la saisit.



Il marqua une pause, laissant s’étirer un silence chargé de non-dits.



Ses doigts se resserrèrent légèrement sur sa peau.



Pas une menace. Pire.


Un ronronnement. La machine se mit à injecter l’air intoxiqué au fond de ses trachées. Celui des Terres Creuses, mais plus chargé, plus âpre encore.



La concentration en polluants augmentait progressivement. Ses poumons se dilatèrent, forcés d’absorber ce poison. Son métabolisme s’accéléra. Son cœur cognait contre ses côtes.



La voix, souveraine, vibrait d’un ton inhabituel. Les doigts descendirent jusqu’au sternum. Là où les pulsations jaillissaient, intenses et affolées. Une palpation minutieuse : comme celle d’un médecin… ou d’un prédateur savourant les spasmes de sa proie.


Le bourdonnement de la machine s’accrut. Elle retint un gémissement. Elle devait tenir, ne pas céder. Pour satisfaire Arion. Pour qu’il honore le marché qu’il lui avait soutiré…


Sa vision se troubla. Elle agrippa les rebords métalliques de sa chaise. Tout devenait confus, sauf la douleur – et ces doigts qui s’insinuaient dans chacun de ses tressautements.



L’affirmation lui parvint de loin, comme étouffée, déformée par les vapeurs délétères qui l’engloutissaient. Si elle avait été pleinement consciente, elle aurait perçu, dans le timbre de la voix, la pointe de triomphe, fugace, mais bien réelle.


Puis tout s’arrêta.



Une fois remise de son épreuve, il la guida à travers le dédale des couloirs blafards, jusqu’à une pièce circulaire, aussi froide qu’un sanctuaire. Au centre trônait une capsule de verre, opaque. Un claquement de doigts, et la paroi devint transparente.


Le souffle d’Eline se bloqua.


Maëlle apparut.


Encore pâle, mais plus belle que jamais. Assise dans un fauteuil de velours bleu, les cheveux soigneusement tressés, vêtue d’une robe aux reflets rose pâle. Deux chambrières tournaient autour d’elle, l’une ajustant un bracelet, l’autre lissant une mèche rebelle. Et Maëlle… souriait. De ce sourire ébloui que seul l’émerveillement était capable de faire éclore.



Un doigt d’Arion effleura la paroi de verre. L’écran se figea.



Troublée ? Le mot était ridiculement faible. Elle avait l’impression que ses entrailles se déchiraient.



Il jouait. Elle le savait. Il sondait chacune de ses réactions comme un chasseur observant sa proie hésitant entre la fuite et la capitulation.


L’écran se remit en marche.


Maëlle leva le visage, ses yeux brillants d’une excitation qu’elle ne lui connaissait pas. La maladie semblait avoir déserté son regard.



Les mots la frappèrent de plein fouet. Depuis l’autre pièce, sa sœur, reconnaissante et radieuse, la voyait – la voyait réellement – déjà captive de l’illusion.


Le piège s’était refermé. Brutal. Sans échappatoire.


Elle chancela. Elle se serait écroulée si Arion ne l’avait pas rattrapée – sa main ferme, presque tendre dans son dos. Ce contact fit naître en elle une vague de colère, mais aussi un frisson plus trouble, qu’elle refusa de nommer.



Ravie ?


Ravie de voir sa sœur choyée par ceux qui les avaient asservies. Ravie de la voir glisser doucement vers un monde qui ne sera jamais vraiment le sien. Ravie de devenir une monnaie d’échange, sa soumission contre le leurre d’un bonheur fictif.


Maëlle éclata d’un rire clair.



Une douleur atroce… comme si on la dépeçait, couche après couche, jusqu’à l’âme.


Sa sœur désirait vivre. Vraiment. Être comme eux. Même loin d’elle. Peut-être était-ce préférable. Que lui avait-elle offert d’autre que la maladie ?


Arion observa la détresse d’Eline comme on se délecte d’un vin rare – à petites gorgées. Une satisfaction lente, presque sensuelle traversa son regard.



Sa main glissa plus bas dans son dos, s’attardant au creux des reins. Un geste précis, délibéré, parfaitement étudié.


Elle serra les poings de dégoût.


Grâce à elle ? Ou à cause de lui qui manipulait Maëlle pour mieux l’enchaîner ?



Arion se coula derrière elle, la saisit par la taille, les paumes juste au-dessus de ses hanches. Une chaleur dévorante dans son dos. Une haleine brûlante sur sa nuque. Une présence insatiable qui n’avait de cesse de l’absorber.


Il la fit pivoter sur elle-même.


Un face-à-face inquiétant.


Il finit par lever une main – paume ouverte – et l’approcha de son visage.


À quelques millimètres seulement.


Pas un contact : une promesse. Celle de l’éprouver une fois de plus.



Le geste était d’une cruauté raffinée. Une caresse sans toucher. Une domination sans violence. Il abaissa lentement sa main le long de sa joue, de sa gorge, jusqu’à sa poitrine, sans jamais l’effleurer.


Eline tremblait malgré elle.



Il la frôlait d’une absence de contact plus intime qu’une étreinte. Sa bouche s’avança lentement, comme au ralenti, et s’arrêta à quelques millimètres de la sienne.


La tension s’accrut, la porta au bord de la rupture. La nécessité de se soumettre… ou ce désir interdit qu’Arion réveillait en elle, contre sa volonté. Peut-être les deux conjugués. Arion ne connaissait-il pas tout d’elle ?


Une chose de sûre : il voulait la voir céder.



Elle hésita.



Son cœur s’emballa. Leurs lèvres s’effleuraient presque. Rien ne les séparait. Rien, sinon ce qu’il était.


Quelque chose se déchira en elle. Ses yeux se fermèrent et elle capitula.


Sa bouche ne rencontra que le vide. Arion s’était reculé, la laissant brûler de honte, de colère… et d’un trouble qu’elle détestait.


Derrière elle, Maëlle riait encore. Eline en aurait pleuré si ses émotions ne lui avaient pas été arrachées une à une.



Un marché immonde dont elle ne pouvait s’affranchir.



Le coup porta. Terrible, imparable, qui lui ôta bien plus qu’elle ne voulait l’admettre.



Arion sourit. Lentement. Comme une victoire annoncée depuis longtemps.



Et le piège atroce se referma, sans qu’elle ne lutte. Pour sa sœur, elle était prête à tout. Même à s’effacer. Même à se perdre. Même à céder à l’homme qui détruisait tout ce qu’elle aimait.



Le bureau de la romancière


Un lieu qui n’existait dans aucun atlas – ni des Terres Creuses, ni des Couronnes Hautes, ni de la Maison des Val Kyrne. Et pourtant, bien réel. Là, où l’histoire d’Eline devait se clore – ou plutôt, refusait de se terminer…


Assise à sa table, la romancière, les sourcils froncés, relut la dernière page. Puis la première. Puis le milieu.


Décidément, rien n’allait : son héroïne demeurait prisonnière de chaque possibilité. Et chaque fin – pourtant radicalement différente – la ramenait au même point : un être contraint, une volonté éprouvée, un souffle arraché.


Elle s’en rendait compte trop tard.


Elle avait imaginé une première fin qui se voulait homérique : Eline s’échappait, les poumons brûlés, le cœur battant, fuyant Arion et la Maison des Val Kyrne. La scène se voulait libératrice… mais non. Au moment même où Eline brisait ses chaînes, son malaise avait redoublé. Elle pressentait que le lecteur se focaliserait ailleurs : sur l’emprise qui avait tenté de dominer son personnage, sur la somme de tout ce qu’elle avait dû encaisser, sur ce corps poussé jusqu’à la limite.


Une femme, réduite à une simple enveloppe de chair. Et ses tourments, devenant tribut du triomphe.


Voilà le piège. Toujours le même.


Sa victoire s’effacerait derrière les exactions subies. Ne resteraient que la violence, la douleur et les doutes – que la peur et l’épuisement font inexorablement émerger. Des doutes que certains n’hésitent jamais à retourner contre la victime pour justifier le pire.


Elle avait essayé l’inverse : une fin dramatique, étouffante, où Eline pliait, acceptait un rôle qui n’aurait jamais dû être le sien. Une tragédie censée être une condamnation sans appel. Elle avait aussitôt entrevu le danger : la reddition prenait des allures d’esthétique. Une mise en scène, susceptible de réveiller un voyeurisme de mauvais aloi et d’attiser des pulsions sombres.


La souffrance devenait spectacle. La dénonciation, tentation. Et tout ce qu’elle voulait fustiger se retrouvait occulté par le désir trouble qui dévorait tout.


Puis il y avait eu la version ambiguë. Arion déposait le masque. Eline, après l’avoir affronté, percevait en lui une faille, un regret possible. Un frémissement d’humanité. Cette fin, elle l’avait aussitôt détestée. Elle sentait déjà certains lecteurs se laisser happer par l’idée séduisante du « prédateur repenti », du « monstre qui aime malgré lui », de la « victime qui cède pour sauver son bourreau ». Une dynamique toxique, qui a fait le succès de certains récits.


Elle aurait recréé exactement ce qu’elle voulait mettre au pilori…


Une quatrième fin promettait la lumière : Maëlle, sauvée, devenant elle-même résistante, entraînant Eline loin de l’influence des Val Kyrne. Une rébellion, une reconstruction. Mais même là, la romancière voyait le piège : le récit glissait vers l’émotion, sur la tendresse sororale, sur l’amour… donnant un sens à la souffrance d’Eline qui, devenue moteur dramatique, apparaissait presque nécessaire, presque belle.


Sa douleur devenait un trophée narratif…


Toutes ces fins, pourtant si différentes, ramenaient Eline au même destin : être un symbole plutôt qu’une personne. Une simple fonction dans le récit. Une surface où chacun pouvait projeter tout et son contraire, le mieux comme le pire.


Pourtant, elle avait tout fait pour éviter de tomber dans ces travers. En écrivant, elle n’avait cessé de se rappeler à l’ordre : « Ne la sexualise pas ». « Ne la glorifie pas ». « Ne la martyrise pas ». « Ne fais pas d’elle un objet ».


Mais les phrases coulaient naturellement sous son stylo.


Une main posée sur une épaule, décrite avec trop d’attention. Une bouche trop proche, trop intime. Une tension involontairement sensuelle dans une scène qui ne devait être que clinique.


Ce n’était pas délibéré. C’était pire : c’était automatique, la suite logique de tout ce qu’elle avait lu. Un conditionnement à son insu.


Elle repoussa le manuscrit. Un geste sec, presque violent.


Non…


Raconter la manipulation, pour la dénoncer, revenait à en faire un spectacle. Décrire l’emprise, la contrainte, c’était donner forme à ce qu’elle voulait effacer. En analyser les rouages, c’était aussi guider le regard du lecteur vers la blessure – et vers celle qui en souffrait.


Même en voulant sauver Eline, elle la transformait en icône, en fantasme, en matière de fiction.


Et Eline n’avait jamais été conçue pour ça.


Elle prit le premier chapitre entre ses doigts et, sans une hésitation, elle déchira la page. Puis une autre. Puis toutes.


Pas par colère. Par lucidité.


Certains récits, même bien intentionnés, perpétuent exactement ce qu’ils cherchent à combattre. Certains personnages méritent mieux qu’un destin entaché par ces pièges narratifs. Eline avait droit à une liberté que le texte ne pouvait lui offrir.


Elle contempla les lambeaux jonchant le bureau : des mots épars, des phrases orphelines, des scènes défuntes. Mais aussi, des mains qui ne toucheraient plus de gorges nouées. Des regards qui ne frôleraient plus aucune peau glacée.


Et, dans le silence soudain, une certitude s’imposa : peut-être que la seule façon de ne pas favoriser le désir trouble… c’était de lui retirer son histoire.


Elle reposa son stylo et d’une pichenette le fit tourner sur lui-même. L’air lui parut soudain plus léger.


Eline n’était plus une héroïne. Ni une victime. Ni une métaphore. Juste une absence rendue à son intégrité. Une liberté hors récit.


La romancière sourit.


Il n’y aurait pas de fin. Il n’y aurait plus d’histoire.


Et c’était peut-être la première fois qu’elle écrivait quelque chose de vraiment juste.


Peut-être cessera-t-elle de publier. Peut-être pas.


Elle se sentait enfin du bon côté de la page, en laissant Eline – et toutes ses consœurs – en paix. Plus de pages de chair, seulement la blancheur d’une feuille vierge – intacte, sans surenchères. Réparatrice.