| n° 23394 | Fiche technique | 53431 caractères | 53431 9102 Temps de lecture estimé : 37 mn |
01/12/25 |
| Présentation: Ce récit est écrit à la manière des romans de Tom Sharpe (Wilt notamment), dont je conseille la lecture à tous. Un humour british, décalé, absurde sur les bords, satirique, loufoque, caustique. On retrouve un peu l’humour de Tom Sharpe chez Pierre Desproges. | ||||
Résumé: Un homme calme et méthodique observe son voisinage avec une précision troublante, persuadé que certains comportements méritent d’être… ajustés. | ||||
Critères: #humour #pastiche #personnages | ||||
| Auteur : Laetitia Envoi mini-message | ||||
Je me lève à sept heures précises. Pas sept heures cinq, pas six heures cinquante-cinq. Sept heures. Ni par discipline, ni par passion, juste parce que le café est meilleur quand il est pris à l’heure. Et le reste… eh bien, le reste de la vie suit, en général, les règles du hasard.
Je prépare mon café. Noir, trois sucres, même si je ne sais pas pourquoi. Peut-être par superstition, ou parce que trois est un chiffre sympathique. Ça pourrait être pire, quatre, ou pire encore, cinq, mais personne n’a jamais survécu à cinq sucres. Enfin, pas à ma connaissance.
Après, je m’installe à mon bureau. Ordinateur, lumière tamisée, musique vaguement jazzy, c’est l’heure des plans. Pas ceux qu’on trouve dans les magazines de bricolage, non. Mes plans, ceux que je dessine dans ma tête, avec la précision d’un horloger et le flegme d’un chat.
Il faut que je sois honnête. Tout ça n’a pas toujours été mon idée. Non, au départ, j’étais un type normal. Marié, un peu naïf, croyant au romantisme comme on croit au Père Noël après trente ans. Puis elle m’a trompé. Oui, elle, ma femme. Et pas avec n’importe qui, avec un type qui pensait que son sourire pouvait remplacer le café du matin. Erreur fatale.
Je ne voulais pas le faire, vraiment. Mais il a fallu. Et étonnamment… ça m’a plu. D’abord, je me suis dit que c’était un accident. Un acte de défense, d’honneur, de dignité… toutes ces conneries qu’on se raconte pour garder la tête haute. Puis, après le divorce, j’ai réalisé que ce n’était pas un accident. Que je l’avais aimé. Enfin, pas lui, mais… le geste, l’adrénaline, la beauté du calcul, le plan quoi. Et voilà, un hobby est né.
Bien sûr, je ne le fais pas n’importe comment. Chaque « incident » est étudié, planifié, un peu comme une partie d’échecs où je suis le roi, la reine, et le cavalier. J’ai mes routines, mes horaires, mes cafés. Même le chat s’y est habitué. Il sait quand je suis sérieux et quand je rigole. Généralement, je rigole après.
Aujourd’hui, par exemple, j’ai une petite mission. Rien de grandiose, juste un type, que je ne connais pas vraiment, qui m’a envoyé un texto un peu trop insolent la semaine dernière. Trop insolent, ça mérite réflexion. Je ne tue pas par colère. La colère, c’est pour les amateurs. Moi, c’est la logique. Le timing parfait. La précision. Et bien sûr… le style.
Je finis mon café. Trois sucres. Parfait. Et je souris. Parce que, même si tout cela semble étrange pour un lundi matin, il y a une beauté certaine dans l’ordre des choses. Surtout quand le monde ne sait pas que vous tenez la baguette.
Le type attend dans le café du coin, je le sais, je connais ses habitudes. Ma routine, c’est aussi analyser les routines des autres. Il a ce petit air de bravade qu’on réserve aux gens qui n’ont jamais affronté quelqu’un capable de réfléchir avant d’agir. Moi, je réfléchis. Toujours. Entre trois minutes et trois minutes trente, précisément, pour décider si le geste mérite d’être exécuté aujourd’hui, remis à demain ou annulé définitivement.
Je pousse la porte, souris au barista, commande un café noir, trois sucres évidemment et m’installe à une table en angle. Le type est là. Sourire narquois, portable vissé à la main, la posture de celui qui croit que le monde lui appartient. Pauvre naïf.
Il me remarque enfin. Je le salue d’un signe de tête. Politesse minimale. Rien de plus. Il pense que c’est de l’indifférence. C’est pire, c’est de l’analyse. Chaque geste, chaque tic, chaque micro-expression sont une pièce du puzzle que j’assemble dans ma tête.
Pendant qu’il pianote sur son écran, je bois mon café. Trois gorgées. Trois sucres. Je note mentalement sa routine, son odeur de café brûlé, la manière dont il mord sa lèvre inférieure quand il est concentré. Tous ces détails me sont utiles. Tout est utile.
Et puis vient le moment. Pas le moment dramatique que l’on voit dans les films, avec une musique orchestrale et des cris au loin. Non. Le moment parfait est silencieux, banal, presque ridicule. Je me lève, je marche vers lui. Je ne cours jamais. Courir c’est pour les gens nerveux, ceux qui croient qu’ils peuvent rattraper le temps perdu. Moi, je le prends. Lentement, flegmatiquement, avec style.
Il lève les yeux, surpris. Puis a un petit rire nerveux. Je souris. Oui, je souris. C’est ma signature. Pas de panique, pas de rage, juste un sourire poli, comme si j’allais lui demander l’heure.
Et puis, le geste, simple, précis, sans effort apparent, comme couper un bout de pain, sauf que ce morceau de pain est légèrement plus… définitif. Bon, là, c’était une simple répétition. Il faut éviter bien entendu les lieux avec trop de témoins.
Le café continue de couler, personne ne semble remarquer quoi que ce soit. Même le barista, qui pense probablement que je travaille sur mon ordinateur portable. Quelle naïveté charmante.
Je m’assieds de nouveau, bois la dernière gorgée de mon café. Trois sucres, toujours. Et je note dans ma tête : efficacité 10/10, style impeccable, timing parfait. Le monde continue de tourner, le type ne comprendra jamais rien, et moi… eh bien, moi, je savoure.
Parce qu’au fond, c’est ça, la beauté du travail bien fait. La routine, la précision, et le petit frisson délicieux de savoir que l’on est, pendant quelques instants, parfaitement maître du chaos.
Je vous parlais du fait de paraître le plus transparent possible. Attirer l’attention est forcément néfaste. Pas seulement au niveau de la victime. Je vous explique… Saviez-vous que quand le FBI à Quantico a commencé à étudier les tueurs en série, je vous parle des années 70 là, il y en avait plusieurs centaines, voire un millier dans tous les États-Unis. Et ça ne concernait que ce pays. Aujourd’hui, selon les estimations de ce même FBI, il y en a peut-être cinq… dix maximum en activité. Non pas qu’il y ait moins de psychopathes ou que l’humain se soit adouci en tant qu’espèce. Il est juste devenu plus difficile de sévir comme serial-killer dans le monde actuel. Avec toute la technologie, les caméras de surveillance, les traceurs GPS etc., on est vu des centaines de fois chaque jour par des organismes publics ou privés, ça devient difficile. Big Brother veille pour de bon. Par ailleurs, les citoyens sont devenus plus prudents. Ils ont été éduqués par la télévision et le cinéma. Ce ne sont plus des proies faciles. Par exemple, on ne voit plus de jeunes filles court-vêtues, lever le pouce benoîtement au bord de nos routes. Aujourd’hui, nous sommes géolocalisables grâce à nos portables, les ordinateurs et l’IA sont capables d’analyser tous les indices, l’ADN, les empreintes digitales, les vidéos de surveillance, le tout en l’espace d’une seconde. Bref, la modernité et le progrès ont conduit à la quasi-extinction du tueur en série. Ajoutez à cela, l’omniprésence des médias, qui se déchaînent à la moindre occasion.
Là, par exemple, sur les caméras de surveillance du café, je ne serai qu’un simple quidam insignifiant attablé. J’y aurais laissé mon ADN, bien sûr, mais il n’est fiché nulle part. Et mon portable est resté chez moi. Précaution et méthode ! C’est là-dessus que j’insiste.
En quittant le café, je prends une grande inspiration. L’air du matin est frais, légèrement humide, avec cette odeur de trottoir mouillé que j’associe à des débuts prometteurs. Certains disent que c’est l’odeur de la ville. Moi, j’y sens surtout la tranquillité d’esprit. Peut-être parce que j’ai un sens des priorités… différent.
Je marche tranquillement vers chez moi. Je ne cours pas. Vous avez compris, je ne cours jamais. La précipitation entraîne les erreurs, et les erreurs… eh bien, je n’aime pas quand les choses deviennent désordonnées. J’ai horreur du désordre. Ma femme disait que c’était une manie agaçante.
Enfin, ma femme, à l’époque, mon ex-femme.
Je me souviens très bien de la première fois où j’ai senti que quelque chose clochait. Ce n’était pas les messages secrets, ni les sorties tardives, ni même le parfum inconnu qui traînait sur sa veste. Non, c’était presque banal. Ce qui m’a réellement alerté, c’est qu’elle avait commencé à faire du yoga.
Oui, du yoga.
Ma femme détestait le yoga. Elle trouvait que ça sentait « la transpiration et l’illusion de sagesse ». J’étais assez d’accord avec elle à ce sujet, soit dit en passant. Alors, quand elle s’est inscrite à un cours, j’ai compris qu’elle couchait avec quelqu’un. Les gens changent rarement par passion soudaine pour le stretching.
Je me revois encore, assis sur le canapé, en train de ranger les télécommandes dans un ordre précis, de la plus longue à la plus courte. Elle est rentrée, essoufflée, lumineuse. Trop lumineuse, comme une ampoule survoltée. Je lui ai demandé comment s’était passé le cours. Elle m’a répondu :
Transcendant. Elle n’avait jamais utilisé ce mot de sa vie. Là, j’ai su.
C’est étrange, quand j’y repense, je n’avais jamais imaginé réagir comme ça. Pas de colère, pas de cris, pas de drame. Juste une décision extrêmement logique qui s’est imposée à moi. Comme si quelqu’un avait mis ma vie en équation, et que toutes les lignes menaient au même résultat.
Ce n’est que plus tard que j’ai compris que mon calme n’était pas le fruit d’une sagesse soudaine, mais celui d’une révélation. Une révélation douce, simple, presque élégante. Certaines choses dans la vie veulent être coupées net.
Finalement, tuer son amant (qui était son prof de yoga) n’a pas été la partie la plus compliquée. Ni la plus désagréable d’ailleurs. La partie vraiment pénible, ça a été le divorce. Des papiers, des appels, des signatures, des compromis… Une horreur administrative. On devrait rendre cela plus simple. Une petite case à cocher : « Raison du divorce : adultère – conséquences déjà réglées ». Ça ferait gagner du temps à tout le monde.
J’entre chez moi. Le chat m’accueille comme si je revenais d’un voyage intersidéral. Je lui donne une caresse. Lui, au moins, ne me juge pas. Enfin, pas ouvertement, je pense qu’il a la décence de ne pas le montrer. Je suis sûr qu’il note tout dans sa petite tête pour un jour me regarder comme on regarde un meuble mal monté.
Je retire mes chaussures, les aligne parfaitement contre le mur. Je respire. La maison est calme, silencieuse, ordonnée, comme j’aime.
Je repense à ma femme. À l’époque, elle disait souvent :
Elle n’imaginait pas à quel point elle avait raison. Mais ce qu’elle n’a jamais su, c’est que ce calme-là, ce n’était pas de l’indifférence. C’était du contrôle. Une sorte de sérénité tranchante, si on veut.
Et depuis le divorce, depuis cette soirée où j’ai réellement compris ce que le mot « transcendant » signifiait, j’ai développé mon hobby.
Je préfère dire hobby plutôt que vocation. Ça fait moins prétentieux.
Je m’assieds à mon bureau, ouvre mon carnet. J’inscris la date, l’heure, deux ou trois détails utiles. Pas pour me vanter. Pour me rappeler. Pour entretenir ma mémoire. J’aime bien pouvoir relire mes propres exploits comme on relit de vieux albums photos.
En bas de la page, j’ajoute :
État émotionnel : stable.
Sensation générale : agréable.
Prochain objectif : réfléchir.
Toujours réfléchir. C’est là que tout commence.
Avant de continuer mon récit et avant de choisir ma prochaine cible, ce qui demande toujours une certaine concentration, il faut que je précise quelque chose d’important. Parce qu’on a souvent une idée fausse de tout ça.
Contrairement à ce que se dit dans les films, je ne tue pas n’importe qui. Non, ça serait du gâchis. Et surtout, ça manquerait cruellement de style. Moi, j’ai des critères. Des vrais. Un système de sélection aussi rigoureux qu’un casting pour une publicité de lessive.
Le profil type de mes victimes est très simple. Trois cases à cocher. Trois, pas deux, pas quatre, trois. C’est parfait, ce n’est pas trop, ce n’est pas trop peu. Trois, c’est l’élégance du chiffre prime, la symétrie mentale, la logique incarnée.
Case n° 1 : le crétin.
Pas le simplet gentil, hein. Non. Le crétin nuisible. Celui qui pense que son opinion est un cadeau pour l’humanité, alors qu’elle est surtout un don pour le vide intersidéral. Celui qui coupe la file d’attente sans s’excuser et en disant « ça va vite, j’ai juste ça à payer ». Celui qui croit que mettre les warnings permet de se garer partout.
Bref, le membre actif du club international de la bêtise assumée.
Case n° 2 : l’inutile social.
J’entends déjà les grands défenseurs de la société crier : « Mais personne n’est inutile ! »
Si, certains. Et j’en ai rencontré. Des experts en néant, des champions du vide, des artisans de l’insignifiance. Ces gens-là ne construisent rien, ne rendent rien, n’apportent rien. Ils respirent, consomment, se plaignent, et recommencent. Encore. Et encore.
On pourrait remplacer ces individus par un panneau « Pause » et personne ne remarquerait la différence.
Case n° 3 : le malveillant.
Mon critère préféré. Celui qui ment pour le plaisir manipule pour passer le temps, et regarde les autres souffrir comme on regarde une série. Le genre de personne qui sourit en coin quand il fait du mal. Le genre de personne qu’on devrait payer pour disparaître, mais que la société se contente de tolérer.
Et c’est là que l’histoire devient intéressante. Le défunt ex-amant de mon ex-femme, par exemple, cochait les trois cases. Un carton plein.
Un crétin, inutile et malveillant. Après, il était professeur de yoga… C’était déjà un sacré indice sur son potentiel.
Le genre de trio gagnant qu’on voit rarement dans la nature sans se dire « Tiens, voilà un spécimen destiné à une fin précoce ».
Quand j’y repense, je me dis que j’ai fait un geste pour la communauté. Un service civique, en quelque sorte.
Et depuis, je garde ces trois critères comme des phares dans la nuit. Une boussole morale, à ma façon.
Pour être honnête, ce qui m’amuse le plus, ce n’est pas d’identifier les cases, c’est de voir comment mes futures victimes les remplissent avec enthousiasme, sans le savoir. Comme si elles tenaient absolument à entrer dans mon club exclusif. Ça me touche, quelque part.
Mais aujourd’hui, je sens que les astres sont alignés. Il y a eu un signe ce matin. Enfin, « signe » … c’est un grand mot. Disons plutôt, un événement irritant.
Parce que ce matin, en descendant acheter du pain, un homme a brusquement refermé la porte de la boulangerie devant moi. Délibérément. Il m’a vu, il savait que j’étais juste derrière et il l’a fermée quand même.
Il a coché la case n° 1, instantanément. Pour les deux autres, je suis persuadé qu’il fera l’effort. J’aurai tout loisir de vérifier cela, c’est un voisin qui habite dans ma rue.
La journée s’annonce productive.
Je déteste quand les choses ne se passent pas comme prévu. Pas par rigidité, oh non, par goût de l’équilibre. Quand on dérange l’équilibre, tout devient crispant, un peu comme une chaise bancale, comme une note fausse, comme un voisin qui ferme la porte sur vous.
Et justement, l’univers semble avoir décidé de tester mon calme aujourd’hui.
1. L’épreuve
Je suis en train de préparer un thé, oui, un thé, je ne suis pas un monstre, quand soudain, quelqu’un sonne à ma porte. Pas une fois, pas deux, non, trois. Trois coups secs, la persévérance mal placée quoi, une très mauvaise habitude sociale.
Je vais ouvrir tout de même. Un commercial se tient là, le sourire trop large, le costume trop serré, l’haleine trop mentholée. Un concentré d’enthousiasme artificiel, exactement mon pire cauchemar.
Il marque une pause, sûrement pour accentuer l’effet dramatique et créer un sentiment d’attente chez l’interlocuteur, moi en somme.
Je le regarde, longuement. Je ne dis rien. J’attends. Lui, il continue. Les commerciaux sont comme les pigeons, rien ne les arrête, surtout pas le regard fixe d’un individu mentalement dangereux.
Je ferme lentement la porte, très lentement. Il continue de parler à travers le battant, comme si la réalité n’existait pas pour lui. Je respire profondément. Je sens une petite vibration intérieure, pas de la colère, une sorte de frémissement. Le calme mis à l’épreuve. C’est rare. Je me parle mentalement :
Il ne l’a pas fait. Je retourne à mon thé. Je respire. Je suis fier de moi. J’ai résisté. Il y a des gens qui vont au yoga pour trouver la paix intérieure. Moi, je ferme simplement des portes.
2. Le voisin suspect
Une fois la paix revenue, je décide de commencer mon travail du jour, comprendre qui est ce voisin impoli.
Tout commence par une observation discrète, je me poste derrière les rideaux. Pas en mode espion dramatique, non en mode « homme désœuvré qui contrôle les travaux dans sa rue ». Très crédible. Au bout de dix minutes, je le vois sortir de chez lui. Il porte un jogging trop propre pour être sincère, et un sac de sport bleu électrique. Déjà deux signes inquiétants.
Je note :
Profil préliminaire.
Probabilité de crétin : élevée. Inutilité sociale : à confirmer. Malveillance : probable.
Je sors et je le suis. Pas trop près, bien sûr. L’art du suivi discret n’est pas dans l’ombre, il est dans l’indifférence. On ne remarque jamais celui qui marche comme s’il avait mieux à faire.
Le voisin entre dans une salle de sport. Évidemment. Les gens qui ferment volontairement les portes au nez d’autrui vont souvent dans les salles de sport. Ça compense quelque chose, je suppose.
Je l’observe à travers la vitre. Les salles de sport ont toujours de grandes vitres transparentes. Ceux qui suent sur les machines adorent que les passants les regardent. Mon sujet discute trop fort, rit trop fort, transpire trop fort. Un festival de « trop ». Je coche la deuxième case sans hésiter.
Par discrétion, je m’éloigne et passe devant la boutique officielle de l’Olympique de Marseille. Il y a une file d’attente à l’entrée de la boutique. Je grimace. Des gens… des hommes, qui achètent des maillots de football à deux cents euros pièce. Pas des gamins, des adultes. Tout ça pour parader en public avec le maillot de leur idole, un millionnaire en short. Ça m’énerve un peu. Il serait tentant de mettre une balle dans la tête d’un ou deux de ces types, juste pour le plaisir. Car je ne vous ai pas dit encore, mais j’ai une arme sur moi. Autrefois, je n’avais pas ce genre de pensées. Ou peut-être que si. Peut-être que nous en avons tous et que ça ne dure qu’une fraction de seconde. Je regarde un des crétins en tenue de sport, alors qu’il n’en fait pas. Ce serait tentant de… Mais bien sûr, je m’arrête là.
Je me poste devant la vitrine du magasin de l’Olympique de Marseille face à la salle de sport et je fais semblant de vaquer. Il y a des mannequins en tenue intégrale, maillot, short, crampons et ces drôles de chaussettes montantes. Ça existe les losers qui achètent toute la panoplie de leur joueur préféré ? Tiens, une fois, j’ai assisté à un match en tribune, non pas que ça m’intéresse, mais c’était un cadeau de mon employeur, j’y suis allé parce que dire que le foot c’est très con pouvait paraître suspect. Eh bien, une partie des supporters présents avait la tenue complète. Un peu comme si l’un des joueurs sur le terrain allait les convoquer sur la pelouse et leur faire des passes. Pathétique…
Je me suis encore rapproché de la vitrine. J’ai relevé mon col, mais sans chercher à me camoufler plus. De toute façon, personne ne me reconnaîtra. Paraître transparent, je me répète, mais c’est primordial. Au pire, les témoins auront un mal fou à me décrire avec précision et à faire de moi un portrait-robot très peu ressemblant. Le serial-killer avec une tête de serial-killer n’a aucune chance. L’individu lambda, si. Un conseil si l’activité vous tente, cultivez le quelconque.
Les rues sont bondées. Un coup de feu provoquerait un mouvement de panique. Je pourrais allégrement descendre un passant ou deux, histoire de semer la pagaille. Je pourrais en profiter pour filer en douce. Ni vu ni connu. Je plonge la main dans la poche de mon imper et je sens la crosse de mon pistolet sous ma paume. Mon index cherche la détente à tâtons et c’est comme une secousse qui traverse mon corps à ce moment-là. Le pouvoir pulse dans mes veines. Une arme dans ma main, c’est grisant. Quiconque en a tenu une vous le dira. Et que tous les rabat-joie n’aillent pas dire le contraire.
Je lève la tête. Je lâche aussitôt mon arme. Trop risqué, trop de témoins… En levant la tête, je les vois… trop de caméras de surveillance surtout. Alors, je m’éloigne avec nonchalance en me disant que les serial-killers des années 70 avaient bien de la chance de vivre à une époque sans caméras partout.
Je m’apprête à repartir pour analyser les données recueillies quand mon téléphone vibre. Je le regarde. L’écran affiche un nom qui aurait dû rester définitivement enterré.
Évidemment. Toujours dans les moments les moins appropriés. Un leitmotiv avec elle !
3. Le contretemps
Je laisse sonner. Mais elle rappelle. Puis encore. Je finis par décrocher, uniquement parce que l’insistance est une forme de torture que je ne tolère pas.
L’avantage d’une question fermée est qu’on laisse peu d’espace aux drames et on oblige l’autre à éviter de tergiverser.
Sa voix est toujours la même, légèrement doucereuse, légèrement coupable, légèrement agaçante.
Je laisse un silence. C’est étonnant comme certaines phrases peuvent transformer une journée ordinaire en un puzzle particulièrement divertissant.
Je regarde mon voisin à travers la vitre, suant comme un bœuf, toujours en train de maltraiter une machine de musculation. Il vient d’enlever sa veste de survêtement. En dessous il a un t-shirt sans manches. Ridicule. Et je souris intérieurement. La journée vient de devenir intéressante. Mais alors, vraiment intéressante.
Je n’aime pas changer mes plans. C’est une question de principe. Alors, retrouver mon ex-femme tout en continuant mon enquête sur le voisin… eh bien, disons que ça demande un certain talent pour le multitâche. Heureusement, je suis un homme méticuleux, j’ai déjà réussi à payer mes impôts et à éliminer quelqu’un la même semaine, il y a quelque temps. Cela forge une certaine polyvalence.
Nous nous retrouvons dans un petit café du centre. Elle a insisté. Elle a toujours insisté. C’est d’ailleurs ce qui a perdu son amant (enfin, parmi d’autres facteurs.)
Elle arrive avec cinq minutes de retard. Cinq minutes ! Je n’aime pas les retards, mais alors les retards impairs, je déteste.
Elle hésite, déjà troublée. J’ai toujours eu cet effet sur elle. Je commande un café noir, trois sucres, évidemment, et je la laisse parler.
Elle cligne des yeux. Toujours ce regard qui cherche à comprendre un monde qui fonctionne sans elle. Elle baisse la voix.
Ah ! Là, je suis presque flatté. Il y a une tradition qui se crée, les hommes qu’elle fréquente développent un intérêt pour moi. Malheureusement pour eux, cet intérêt est généralement très bref.
Elle joue avec sa tasse. C’est son tic de culpabilité.
Je la regarde. Elle détourne les yeux. Je souris intérieurement. Finalement, elle n’a jamais compris que je ne suis pas dangereux par impulsion. Je suis dangereux par organisation.
Je sirote mon café et, pendant qu’elle cherche ses mots, j’observe quelque chose d’intéressant dans la rue. Mon voisin impoli marche sur le trottoir, sac de sport à la main, l’air encore plus crétin que ce matin. Le destin adore les coïncidences. Moi aussi.
Je continue à l’écouter d’une oreille :
Ah ! La lettre. Une erreur de jeunesse. J’étais moins soigneux, moins méticuleux. J’avais laissé traîner quelques phrases susceptibles d’être mal interprétées, comme « je crois que j’ai découvert ma vraie nature ». J’étais jeune, poétique, presque candide.
Dans la rue, mon voisin s’arrête pour attacher son lacet. Mauvais réflexe se pencher, c’est offrir sa nuque au destin. Je note l’information. C’est purement analytique.
Elle prend une inspiration tremblante.
Je souris.
Elle frissonne un peu. Ça me flatte.
Je jette un dernier coup d’œil au voisin. Il entre dans une pharmacie. Parfait, un endroit calme, avec une sortie arrière. Mon plan peut donc reprendre sans effort.
Je me lève.
Elle me regarde comme si elle venait de revoir un fantôme qu’elle avait préféré oublier.
Je pose ma main sur son épaule, un geste rare, calculé.
Je sors du café. Je respire profondément. Mon voisin est toujours dans la pharmacie. Mon ex-femme est derrière moi, déstabilisée.
La journée avance à merveille. Le multitâche, finalement, est sous-estimé.
La porte de la pharmacie s’ouvre automatiquement devant moi. J’aime ce genre de portes : elles obéissent sans discuter, sans se fermer brusquement sur le nez de quelqu’un. Elles devraient donner des leçons à certains voisins.
À l’intérieur, l’air sent la menthe, le plastique et un vague parfum d’antiseptique. Mon voisin est là, de dos, devant le rayon des vitamines. Il lit les étiquettes en bougeant les lèvres. Un indice supplémentaire qu’il coche bien l’ensemble des cases.
Je garde mes distances. Je tiens à rester élégant dans ma démarche. Rien de pire qu’un amateur collé à sa cible comme un chewing-gum sur un trottoir.
Je prends une boîte de compresses. J’aime tenir un objet en main, ça donne un air quelconque.
Dans la vie, être quelconque est une arme. Les gens craignent le danger, mais ils oublient de craindre l’invisible.
Le voisin change d’allée. Il regarde une affiche publicitaire rappelant les sept compléments alimentaires indispensables pour les sportifs avec un sérieux presque religieux. Je me demande si quelqu’un, un jour, lui a expliqué que les protéines et le collagène ne compensent pas une personnalité médiocre.
Je m’approche de quelques pas, tout en réfléchissant à la suite. Je n’ai pas encore décidé du moment ni du lieu. J’aime quand le décor s’impose naturellement. Or, une pharmacie a du potentiel, calme, peu de témoins, une sortie arrière rarement surveillée. Des caméras, certes… Mais le lieu parfait est rare.
Une voix surgit dans ma tête, celle de mon ex-femme : « Je crois que quelqu’un te surveille ».
Ça pourrait sembler inquiétant. Pour moi, c’est juste… intrigant.
Je n’ai jamais refusé un peu de compagnie intellectuelle. Si son nouveau compagnon a vraiment trouvé cette vieille lettre, alors il est potentiellement plus perspicace que la moyenne. Et s’il me surveille, cela signifie qu’il me suit. Et s’il me suit… alors il est peut-être ici.
Je fais semblant de regarder des brosses à dents. Les brosses à dents en disent long sur une société. La plupart des gens ne réfléchissent jamais à leur brosse à dents. Moi si. Par exemple, j’ai toujours trouvé fascinant qu’on en propose avec des picots « massants ». Qui a envie de se faire masser par un bout de plastique à sept heures du matin ? Certainement pas moi.
Je jette un coup d’œil discret derrière moi. Il n’y a personne. Juste une vieille dame qui hésite entre deux marques de paracétamol et un adolescent affalé sur son téléphone qui se gratte le nez. Pas le moindre rival potentiel. Dommage. Ou rassurant. Je n’ai pas encore décidé.
Le voisin se dirige vers la caisse. Je le suis de loin, en prenant soin de garder une posture d’homme normal, distrait, légèrement ennuyé, bref, tout ce que je ne suis pas.
Il paye, il sort. Je laisse dix secondes. J’en compte exactement neuf. Puis je le suis. Dehors, il tourne à droite. Encore une erreur stratégique, la rue à droite est étroite, déserte, parfait raccourci pour un destin malheureux. Il ne le sait pas, mais il vient de simplifier ma journée.
Je m’apprête à accélérer légèrement, pas courir, jamais courir, quand mon téléphone vibre.
Je soupire. L’univers a un timing déplorable.
Je regarde l’écran. Ex-femme.
Je décroche.
Je m’arrête. Le voisin continue d’avancer, ignorant tout du monde.
Prudent ? Un mot qu’elle utilise souvent, jamais vraiment à propos.
Je regarde autour de moi. Une voiture noire est garée à quelques mètres, le moteur tourne, les vitres sont fumées. C’est cliché, mais si les clichés existent, il y a une raison.
Je m’adresse à elle calmement :
Elle reste silencieuse. Je raccroche.
Le voisin tourne au coin de la rue. La voiture noire démarre doucement. Un fil invisible se tend. Trois protagonistes, chacun marchant vers quelque chose qu’il ne comprend pas.
Je souris. J’adore quand les histoires prennent forme toutes seules.
Je suis la rue lentement, comme on suit une conversation qui promet quelque chose d’intéressant.
Le voisin marche devant moi, d’un pas un peu trop rebondissant pour quelqu’un qui vient d’acheter de la vitamine C.
Oui, je le confirme, il coche bien les trois cases.
À quelques mètres, la voiture noire est toujours derrière moi. Pas de façon discrète, non, plutôt comme un quidam jouant au détective privé, persuadé d’être invisible derrière un pot de fleurs.
Délicieusement amateur. J’admire l’effort. Un bon rival, ça se mérite.
Le voisin tourne à gauche, vers une petite rue résidentielle où les arbres tentent de masquer les façades tristes. Je prends mentalement une note : endroit tranquille, peu de passants, ambiance idéale. J’apprécie les rues tranquilles pour réfléchir. Rien de plus. Je m’aperçois que cette rue tranquille est en fait la mienne.
La voiture noire s’arrête à l’angle. La portière s’ouvre. Un homme en descend. Je sais que c’est lui avant même de voir son visage. Le style général crie : « Je suis inquiet, mal préparé et en colère pour les mauvaises raisons. » Un ensemble assez classique chez les nouveaux amants de mon ex.
Il porte un manteau trop long, un regard trop nerveux, et une détermination trop fragile.
Il essaie de prendre un air menaçant. Ça lui donne surtout l’air de quelqu’un qui a oublié s’il avait éteint le four.
Il s’avance vers moi.
Il a une voix tendue, cassée. La voix de ceux qui veulent impressionner, mais qui ont oublié leur texte.
Il s’approche encore de deux pas. Ce qui n’est pas franchement stratégique. Je pourrais faire beaucoup en deux pas. Je ne ferai rien, évidemment. Pas encore, du moins. Tout dépend de lui, en fait.
Il est honnête. C’est rafraîchissant et c’est à mettre à son bénéfice.
Ah ! Enfin un peu de poésie.
Il parle de la fameuse lettre. Cette lettre que j’avais écrite après… mon initiation involontaire.
Je n’avais jamais pensé qu’un jour elle deviendrait un document d’enquête amateur.
Il serre les poings. Je remarque un tremblement. Il a peur. Pas de moi, pas encore, mais de ce qu’il croit savoir.
Derrière lui, le voisin continue sa marche, ignorant totalement l’échange. Je sens presque l’univers me lancer un clin d’œil. Ou un défi, difficile à dire.
Je fixe le compagnon de mon ex.
Il fait un pas supplémentaire, trop proche cette fois. J’ai envie de reculer par pure hygiène sociale, mais je reste immobile. L’immobilité est un langage, un message. Et il le reçoit.
Je souris. Ce sourire qu’elle détestait, ou qu’elle aimait, difficile à dire.
Je regarde derrière lui. Le voisin est maintenant devant une maison, sort ses clés. C’est le moment idéal. Ou du moins, ça aurait dû l’être.
Mais une règle que je respecte profondément, c’est celle-ci : ne jamais laisser un élément incontrôlé dans l’équation. Et cet homme, nerveux, amoureux, maladroit, est justement un élément incontrôlé.
Je lui dis :
Il a le courage des gens qui n’ont pas encore compris le poids des conséquences.
J’admire un peu. Mais pas assez. Je le contourne, calmement, et commence à marcher vers la maison du voisin.
Je tourne légèrement la tête.
Il ne bouge pas, bien sûr. Les rivaux sont rarement disciplinés.
Je reprends ma marche. La rue est calme. Le voisin est devant chez lui. Le compagnon me regarde, perdu, partagé entre la bravoure et l’instinct de survie. La situation devient délicieuse, un jeu à trois. Et je suis le seul à connaître les règles.
Je m’avance vers la maison du voisin, tranquillement, comme si je faisais une promenade digestive. Le compagnon de mon ex me suit à distance, trois mètres derrière, ce que j’appellerais la distance du débutant inquiet. Pas assez près pour intervenir. Pas assez loin pour être utile.
Le voisin, lui, fouille encore dans ses poches pour trouver ses clés. Je n’ai jamais compris pourquoi certaines personnes considèrent la recherche de clés comme une activité acceptable. On devrait tous avoir un petit crochet intérieur, une poche dédiée, un endroit fixe, une méthode. L’absence de méthode est une faiblesse. Et j’ai un profond respect pour les faiblesses bien organisées.
Je suis à quelques pas, prêt à observer, à calculer, à… savourer. Là, tout est aligné :
• la rue déserte,
• le voisin qui coche allégrement les trois cases,
• le compagnon de mon ex-perturbé,
• et moi, parfaitement posé au centre du tableau.
C’est une scène équilibrée. Presque artistique. Puis, ne trouvant pas ses clés, le voisin sonne. Driiiiiing.
La porte s’ouvre. Une femme apparaît. Je devine immédiatement qu’elle est la conjointe du voisin. Elle porte un pull rose, un sourire sincère et une expression embêtée.
Le voisin hausse les épaules. Oui, bien sûr. C’est tout lui, crétin, inutile, malveillant… et distrait. Un beau tableau.
Elle me regarde. Puis elle regarde derrière moi, vers le compagnon de mon ex. Pour être honnête, ça doit faire une scène étrange, deux hommes debout, en silence, à trois mètres l’un de l’autre, devant sa maison.
Je pourrais dire : « Non, juste mon prochain passe-temps. » Mais ce serait malpoli.
À la place, je réponds calmement :
Elle hoche la tête, peu convaincue. Le voisin me regarde avec suspicion, ou peut-être avec confusion, difficile à dire chez lui (je rappelle, c’est un crétin, voire même, si on n’a pas peur d’appeler un chat un chat, un con).
Pendant ce temps, le compagnon de mon ex fait enfin un geste. Il s’approche de moi, trop près encore une fois, et me murmure :
Je souris. Ce qui, je le sais, ne le rassure pas du tout.
Il ne dit pas le mot. Il ne le dira jamais. Il a peur de le nommer, comme un enfant qui croit qu’on invoque les monstres sous le lit en les appelant.
La compagne du voisin, elle, observe la scène, les bras croisés. Elle sent la tension. Les femmes sentent toujours la tension avant les hommes. C’est une loi presque biologique.
La compagne du voisin reste plantée sur le seuil, les bras croisés, le pull rose parfaitement assorti à sa perplexité. Je dois reconnaître quelque chose, on ne remarque jamais assez les personnes qui portent des pulls roses. C’est une couleur audacieuse. Elle dit : « Je n’ai pas peur de me montrer. » Ou « Je n’ai pas conscience d’être séduisante. » Dans les deux cas, c’est fascinant.
Je m’approche d’un pas mesuré, ni trop confiant, ni trop timide. Un équilibre délicat que la plupart des hommes ignorent totalement.
Elle sursaute très légèrement. Puis, là… un petit miracle chromatique se produit. Ses joues rosissent. Exactement dans la même teinte que le pull. Une cohérence esthétique impeccable. Je suis ému, presque. Détail intéressant, et passionnant. Ce genre d’harmonie involontaire révèle souvent une personnalité sensible, ou un trouble soudain. Les deux me vont.
Le voisin, lui, ne remarque rien. Il peine à remettre ses clés dans la serrure. Décidément, un homme incapable d’ouvrir sa propre porte sans supervision… Comment a-t-il obtenu cette femme-là ? Le monde manque de justice.
Elle, en revanche, me regarde avec une nervosité charmante. J’incline légèrement la tête.
Elle balbutie quelque chose. Je ne comprends pas, ou plutôt, je ne cherche pas à comprendre.
L’essentiel n’est pas dans le sens, mais dans le trouble. Je lui offre un grand sourire. Le genre de sourire cordial qu’on réserve aux gens qui méritent un peu d’attention.
Ses yeux s’écarquillent. Et rapidement, presque précipitamment, elle referme la porte derrière le voisin. On entend le verrou trancher la scène. Je reste immobile quelques secondes. Je savoure. Puis une pensée me traverse :
« Cocufier un type qui coche les trois cases… est-ce vraiment un acte malveillant ? »
Je devrais y réfléchir, sans urgence, avec méthode. Peut-être en marchant, ou en buvant un thé, ou un café avec trois sucres. Un thé finalement, les dilemmes moraux gagnent à être infusés longuement, comme de bonnes feuilles aromatiques.
Mais revenons à nos moutons.
C’est-à-dire :
1. le nouveau compagnon de mon ex ;
2. le voisin et ses clefs ;
3. l’épouse du voisin.
Je me tourne vers le compagnon de mon ex. Il est blanc comme un linge lavé trop chaud. Il tremble, pas discrètement en plus. Non, un tremblement franc, assumé, qui fait vibrer son manteau trop long comme un rideau devant un radiateur.
Je comprends mieux pourquoi mon ex l’a choisi, elle a toujours apprécié les hommes qui ressemblent à des avertissements météorologiques. Ce que je ne suis pas.
Il déglutit un bruit humide. Cette situation devient problématique. J’ai à faire avec le voisin et la voisine.
Y voyant une opportunité de s’en sortir sans encombre, c’est ce que je suppose, le compagnon de mon ex m’écoute. Il a compris que je n’avais plus d’attention à lui accorder pour l’instant. Les gens sentent ces choses-là. Il s’éloigne. Il a aussi compris une chose essentielle, tout ce qu’il croyait contrôler, ce qu’il croyait savoir, était en réalité orchestré par moi.
Je lui souris calmement, cette expression que j’ai perfectionnée au fil des ans. Pas de colère, pas de menace explicite. Juste le flegme absolu d’une évidence. Alors qu’il est arrivé à sa voiture et qu’il en ouvre la portière, je l’interpelle une dernière fois.
Il pâlit davantage. Il a compris, mais trop tard pour s’en réjouir. Ou pour agir.
Le voisin et la femme du voisin, je vais pouvoir, enfin, m’y consacrer. Parce que soudain, la porte du voisin se rouvre. Le voisin ? Non, la femme du voisin, la femme au pull rose, les joues encore légèrement colorées. Une expression confuse, mais ravissante dans la confusion.
Elle hésite. Comme si elle n’était pas sûre si elle devait me parler ou non. Sa main se crispe légèrement sur l’encadrement de la porte.
Elle tient un petit carnet noir que je ne reconnais pas.
Elle referme sa porte apparemment satisfaite pour le carnet et toujours empourprée. Charmante. Définitivement charmante.
J’ouvre le petit carnet noir. Sur la première page, il y a son prénom et son nom, ceux du nouveau compagnon de mon ex, je veux dire. Le pauvre. Il a le cerveau d’un pigeon constipé, mais il essaie, et c’est presque émouvant.
Je lis la première phrase.
« Sujet : Ex de K, dangereux ? »
K, je suppose que c’est Karine, c’est mon ex-femme. Je ne crois pas vous avoir dit qu’elle se prénommait Karine.
Je soupire. Il m’appelle « sujet ». C’est mignon, dans un sens. Comme si j’étais une expérience scientifique, alors qu’il peine probablement à assembler une étagère IKEA sans appeler la hotline d’urgence.
Je tourne la page.
« Observations 1 : Il parle calmement = peut cacher une agressivité profonde. »
Je souris. Ma chère ex disait la même chose. Elle confondait calme et menace. Elle confondait beaucoup de choses, d’ailleurs, dont fidélité et divertissement.
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« Il surveille le voisin. Pourquoi ? Peut-être jalousie ? Peut-être danger ? Le voisin est sympa. Je pense qu’il est en danger. »
Le voisin est sympa. C’est vraiment écrit noir sur blanc. Je n’en reviens pas. On devrait interdire certains adjectifs aux gens qui ne savent pas s’en servir.
Le carnet continue, de plus en plus ridicule.
« Il marche lentement = préméditation ? »
« Selon K, il range ses tasses par taille = psychopathe potentiel »
« J’ai peur, mais je dois protéger les autres »
Je me mets à rire. Un rire léger, discret, celui qu’on a quand on regarde un enfant tenter d’expliquer l’univers avec trois cailloux, un bout de ficelle et un gros mensonge.
Ce qu’il ignore, bien sûr, c’est que j’avais bien l’intention de m’en prendre au voisin. Au début du moins. Avant le pull rose, le rose aux joues, la femme du voisin, les nuances intéressantes.
Mais ça, le carnet n’en parle pas. Il n’a pas les capacités cognitives pour l’imaginer.
La voiture revient. Le compagnon est devant moi, essoufflé, paniqué, déjà rouge :
Il rougit encore, si c’est possible.
Je dis cela avec l’innocence d’un moine bouddhiste sous calmants. Il avale sa salive.
Il n’a aucune idée. Je le vois dans ses yeux. On pourrait presque entendre les engrenages mentaux tourner, se coincer, soupirer, puis renoncer.
Ah ! Le pauvre. Je manque d’éclater de rire. Il se prend pour un héros, version hard discount. Le genre qui se jette sur une grenade… en polystyrène.
Je lui tends le carnet. Il le récupère avec un petit tremblement.
Son visage se fige.
Il n’a pas besoin de savoir que cela a changé il y a peu, précisément à 18 h 02 quand j’ai remarqué le pull rose et la nuance assortie des joues.
Il laisse échapper un soupir de soulagement si bruyant qu’un oiseau sur une branche voisine s’envole, pris de panique.
Puis j’ajoute, poli :
Il obéit immédiatement, comme un chien à qui l’on vient de dire « couché – tapis ». Il s’éloigne avec son carnet serré contre lui, heureux d’avoir survécu. Son ignorance le protège mieux que n’importe quelle stratégie. J’en viens à respecter, presque, cette compétence rare : la naïveté salvatrice.
Un calme exquis retombe. Et je pense, avec une lucidité amusée :
« Sa crétinerie vient probablement de lui sauver la vie. »
La porte de la maison du voisin s’ouvre. Encore. Pas pour moi cette fois, non, ils sortent simplement. Le voisin passe en premier, l’air toujours aussi peu assuré de mériter l’oxygène qu’il respire. Puis elle vient. La femme au pull rose. Le pull est le même, mais il lui va encore mieux en extérieur, à la lumière légèrement dorée de la fin d’après-midi. Il faut croire que certaines personnes sont faites pour les couchers de soleil.
Elle me reconnaît immédiatement. Ses joues se teintent légèrement, moins qu’avant, mais suffisamment pour que je le remarque. Le rose lui monte au visage comme un rappel aimable de notre précédente conversation.
Le voisin, lui, ne me reconnaît pas. Ou fait semblant. Les deux me conviendraient.
Elle sourit, timidement.
Le voisin ajoute quelque chose comme :
Ce qui confirme mon diagnostic : inintéressant, inutile, malveillant à ses heures, mais surtout médiocre. Un cas d’école.
Elle me regarde, hésite, puis dit :
Une glace. Charmant. Un symbole de simplicité, de douceur. Un dessert qui fond si on ne lui prête pas assez d’attention. Joli choix.
Je réponds, avec un ton très léger :
Ses joues rosissent encore. J’ai désormais la confirmation que cette nuance lui est naturelle.
Puis elle balbutie un petit :
Je m’incline légèrement. Elle s’éloigne. Le voisin aussi. Mais je ne le vois déjà plus.
Je reste là, quelques secondes. La rue est calme. Le pull rose et les joues qui vont avec, sont dans mes pensées.
Je murmure pour moi-même :
Parce que, dans mon esprit, tout est clair. Cocufier le voisin sera bien plus plaisant que le tuer. Tout le monde y gagne. Surtout moi.
Demain, je passerai. Avec des roses.
Je reste immobile. Je sens que la fin approche. Une fin qui ne ressemblera peut-être pas à celle que j’avais prévue initialement.
Le voisin, quant à lui, continue d’ignorer totalement que sa vie vient de frôler l’incroyable.
Je le regarde. Je l’observe. Vraiment, cocufier un type qui coche les trois cases, cela va être amusant. Mais codifier son existence, observer ses routines, anticiper ses gestes, savourer ses petites manies, c’est aussi jouissif à tous les points de vue. Le sien, le mien, et celui de la société qui, de toute façon, ne remarque jamais rien.
Le lendemain, de ma fenêtre, je regarde le voisin partir à la salle de sport, toujours à la même heure, toujours avec ce survêtement en lycra qui lui donne l’air d’un adulte puni.
Je le regarde s’éloigner, parfaitement prévisible. C’est presque touchant, cette absence d’imagination. Aller à la salle de sport, une erreur qu’il répétera régulièrement, j’en suis certain.
Je prends mon bouquet de roses rouges. Un bouquet superbe, équilibré, d’une symétrie qui me rend presque joyeux. La couleur est profonde, veloutée, aussi tranchante qu’un souvenir.
Il y a des gestes qui demandent de la délicatesse, après tout.
J’ai longtemps hésité à prendre des roses de couleur rose. Mais les roses rouges sont bien plus parlantes. Elles symbolisent l’amour, la passion. La couleur parfaite pour rappeler certaines vérités aux distraits et aux aveugles. Gageons que mon adorable voisine sera réceptive.
Je sonne. Le voisin n’est évidemment pas là, mais sa femme est à l’intérieur. Elle ouvre la porte.
Elle sursaute légèrement. Ses joues prennent cette nuance de rose que j’aime tant.
Comme si les fleurs ne servaient pas seulement à leur rôle décoratif, mais à révéler un monde secret que seuls quelques initiés peuvent percevoir. Je tends le bouquet, parfaitement aligné, chaque fleur dans son axe, chaque tige parallèle aux autres.
Elle balbutie quelque chose que je n’entends pas parfaitement. Un merci, probablement. Ou un compliment maladroit. Peu importe. Le geste suffit.
Sa voix tremble légèrement. De gêne, ou de plaisir, ou d’un trouble plus intéressant encore.
Je ne ressortirai de chez la voisine qu’une heure vingt-huit plus tard, très précisément.
Épilogue et conclusion : leçon inattendue ou morale d’un homme raisonnable
Je recule dans la rue, laissant le bouquet derrière moi. Le voisin est toujours à la salle de sport, inconscient du monde qui l’entoure. Sa femme observe depuis la fenêtre, un sourire discret aux lèvres, les sens apaisés.
Et moi… je respire, satisfait, maître de la situation sans avoir levé le petit doigt.
Je réfléchis un instant, comme on savoure une pensée rare. Il y a une morale ici, si l’on veut.
Une que je n’avais jamais envisagée :
Les imbéciles ont une utilité finalement.
Oui. Exactement. Ce type qui coche les trois cases, inutile, malveillant, et parfaitement crétin,
a donc fait tout ce que j’attendais… mais dans le mauvais sens.
Et grâce à lui, j’ai pu observer, anticiper, agir et faire de sa femme ma maîtresse, sa femme qui, finalement, lui aura sauvé la vie.
Un sourire flegmatique s’étire sur mon visage. La vie a ses ironies. Et parfois, les idiots font les meilleurs alliés. Je tourne les talons. Le monde continue, imprévisible et délicieusement codifié. Et moi, j’apprécie chaque détail.
Il y a une idée tenace dans l’esprit des gens, comme le fait que les meurtriers sont des créatures impulsives, tourmentées, bousculées par des pulsions folles et irrationnelles.
Des animaux blessés. Des monstres convulsifs.
Je trouve cette vision insultante. Et surtout terriblement réductrice et simplificatrice. Je ne suis ni compulsif ni maladif. Je ne suis pas un esclave de mes instincts. Je choisis. Je réfléchis. Je mesure l’impact, j’évalue l’utilité, je pèse le nécessaire et l’inutile.
Je tue, quand cela s’impose. Quand le monde, dans sa médiocrité ou sa malveillance, réclame un petit ajustement, un ménage subtil, une correction logique.
C’est un service, vraiment, un acte civique.
Je n’ai jamais prétendu améliorer le monde, seulement le maintenir dans un état supportable.
Le voisin, finalement, n’avait pas besoin d’être supprimé. Son existence est déjà une punition.
Sa bêtise est une barrière naturelle, son ignorance, une protection expérimentale.
Il est même utile, à sa manière. Il me rappelle que tout ne mérite pas une intervention. Et que parfois, la vie se débrouille très bien elle-même.
Je marche dans la rue paisible, en sortant de chez Mathilde (je ne dis même plus de chez le voisin). Le bouquet est entre de bonnes mains. La journée commence.
Et pour un instant, un seul, je suis parfaitement en paix. Je reviendrai voir Mathilde demain. Je lui offrirai une parure de sous-vêtements roses.
Après tout, le monde tourne. Et moi aussi, à ma façon. Calmement. Méthodiquement. Essentiellement.
Après tout, on ne tue pas pour se défouler, on tue pour remettre les choses à leur juste place, on tue par discernement. C’est ce qui me distingue du commun des serial-killers. Je n’interviens que quand il le faut. Malheureusement, il le faut souvent. La paix existe. Il suffit parfois de l’imposer.