| n° 23391 | Fiche technique | 32817 caractères | 32817 5358 Temps de lecture estimé : 22 mn |
30/11/25 |
Résumé: Au cœur du Paris de la IIIe République, Éléonore de Marcillac, jeune provinciale fraichement arrivée, découvre les fastes, les passions, mais aussi que la liberté n’est pas un don, mais une conquête. | ||||
Critères: #chronique #société #historique #initiatique #initiation #romantisme #personnages | ||||
| Auteur : Laetitia Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Les petits secrets que l'Histoire vous a cachés |
Paris, 1888.
Éléonore de Marcillac arriva à Paris un matin de mai, dans la clarté encore fraîche du jour.
Le train avait roulé toute la nuit depuis Tours, emportant avec lui ses espoirs et ses craintes. Ce mélange d’impatience et d’appréhension qu’éprouve tout être sur le seuil d’une vie nouvelle.
Elle descendit à la gare d’Orsay, légèrement étourdie par le tumulte, les appels des porteurs, les sifflements des locomotives, le vacarme des fiacres.
Paris l’attendait.
Le fiacre qu’elle prit la conduisit lentement à travers la ville. Elle regardait, le visage appuyé contre la vitre, ces rues pleines d’hommes affairés, de femmes en robes claires, de vitrines étincelantes. Tout lui semblait à la fois beau et menaçant.
Quand le véhicule arriva sur le pont de l’Alma, elle l’aperçut, surgissant du brouillard matinal, cette silhouette d’acier immense, presque irréelle : la Tour Eiffel. Elle demeura saisie.
C’était comme un défi lancé au ciel, une flèche de fer plantée au cœur de Paris.
Jamais elle n’avait rien vu d’aussi hardi.
Elle pensa aux mots de son oncle : « Ce monstre défigure la capitale ! »
Mais elle, sans comprendre pourquoi, sentit au contraire une émotion étrange, un mélange d’admiration et d’effroi.
Arrivée dans une modeste pension de la rue du Rocher, elle défit sa malle avec lenteur.
Elle avait vingt et un ans, une petite fortune, et cette indépendance nouvelle qu’elle n’osait encore nommer liberté.
Son père, ancien magistrat, mort deux ans plus tôt, lui avait laissé une éducation stricte et des principes solides, sa mère, pieuse et prudente, l’avait envoyée à Paris pour « s’instruire sans se compromettre ». Le frère de sa mère, qui venait souvent dans la capitale pour affaires, lui avait trouvé ce logement.
Mais déjà, dans les rues qu’elle voyait depuis la fenêtre, Éléonore devinait un autre monde, un monde de regards vifs, de rires libres, de paroles qu’on ne pèse pas avant de les dire.
Le soir même, elle fut invitée à un dîner littéraire chez Madame de La Roche, une amie de son oncle.
Ce salon, lui avait-on dit, rassemblait chaque semaine quelques écrivains et artistes « de réputation inégale, mais d’esprit assuré ». Éléonore hésita, puis accepta. Elle voulait voir Paris, le vrai, celui dont on parlait à voix basse dans les salons de province.
La maison de Madame de La Roche se trouvait boulevard des Italiens, tout près du café Riche. Lorsque le fiacre s’arrêta, Éléonore aperçut, par les grandes fenêtres, un cercle animé d’hommes et de femmes, des rires, de la fumée, des éventails qui s’agitaient. Son cœur battait fort. Elle entra.
Madame de La Roche, grande femme à la chevelure argentée, l’accueillit d’un ton aimable :
Éléonore leva les yeux et vit, assis près de la cheminée, un homme d’une quarantaine d’années, la moustache fière, le regard, à la fois vif et las. Il se leva, s’inclina légèrement, et dit avec un sourire :
Elle rougit, balbutia quelques mots. Maupassant rit doucement, comme amusé par sa réserve.
Autour de lui, on parlait de tout, de politique, du scandale du général Boulanger, de l’Exposition universelle, et, bien sûr, de cette Tour Eiffel, quasiment terminée, qui divisait Paris. Maupassant, levant son verre, déclara :
Les rires fusèrent.
Près de lui, un homme plus jeune, au visage clair et au regard ironique, répliqua :
Éléonore se tourna vers le jeune homme, Charles d’Aubignac. Il la regarda un instant, avec un léger sourire qui n’avait rien d’insistant, mais tout d’une curiosité sincère. Et elle sentit, sans savoir pourquoi, que cet inconnu aurait un rôle à jouer dans son destin.
Celui qui venait de parler haut et fort était un homme un peu plus jeune que Monsieur de Maupassant. Il portait la barbe. Il venait de rentrer et époussetait sa redingote de la poussière du boulevard.
Ils éclatèrent tous les deux de rire.
Quand la nuit tomba sur Paris, et que la lumière de la Tour Eiffel, visible par les grandes fenêtres du salon, éclaira d’une lueur vacillante les visages des convives, Éléonore sentit que sa vie venait de basculer. Elle avait franchi le seuil d’un monde où chaque sourire pouvait cacher un secret, chaque conversation un piège ou une invitation, et chaque frôlement un enseignement sur les désirs humains.
Les jours suivants, Éléonore reçut un billet de Madame de La Roche :
« Mon cher Maupassant donne lecture de quelques pages nouvelles chez lui, demain soir. Venez, ma chère, vous y trouverez les plus beaux esprits du moment, et les plus grands vaniteux aussi, ce qui ne gâte rien. »
Elle hésita d’abord, puis se rappela le regard clair de Charles d’Aubignac, et se décida sans plus de scrupule.
L’appartement où Maupassant séjournait lorsqu’il quittait sa Normandie pour venir à Paris donnait sur le parc Monceau.
Il y régnait cette élégance d’homme seul, soigneusement entretenue, des livres partout, des fleurs dans des vases de cristal, et cette odeur persistante de tabac blond qui semblait la signature des écrivains.
La pièce était déjà pleine. Éléonore sursauta quand une main se posa sur son avant-bras. Charles…
Il lui désigna une grande femme drapée dans une robe de velours vert, ses cheveux roux flamboyant sous la lampe, Sarah Bernhardt.
Près d’eux, Berthe Morisot parlait à Claude Monet. Un peu plus loin, Jules Verne, solide et grave, discutait avec un député radical de la Chambre, sur « l’avenir scientifique du siècle ».
Maupassant entra enfin, tenant à la main un manuscrit.
Il lut quelques pages, d’une voix grave et mesurée. Le texte parlait d’une jeune épouse enfermée dans la monotonie de son mariage et découvrant trop tard la cruauté du désenchantement.
Éléonore, qui écoutait avec une attention tremblante, sentit que chaque mot retentissait étrangement en elle.
Quand il eut terminé, les conversations reprirent. Sarah Bernhardt, enthousiaste, déclara :
Berthe Morisot hocha la tête :
Maupassant eut un sourire las :
Éléonore, silencieuse, écoutait ce duel d’esprit avec fascination. Jamais elle n’avait entendu parler ainsi de la femme comme d’un être pensant, de l’art comme d’une aventure morale, de la société comme d’un carcan à briser. Tout cela lui semblait à la fois exaltant et dangereux.
Charles d’Aubignac, jusque-là discret, intervint à son tour.
Ses mots frappèrent Éléonore en plein cœur. Elle croisa son regard, et il lui sembla qu’il parlait pour elle seule.
Autour d’eux, la discussion s’enflamma.
Monet défendait la peinture de la lumière contre celle des académistes. Berthe Morisot ajoutait que la vérité du pinceau valait bien celle du roman.
Les spectateurs, un peu déconcertés, riaient pour cacher leur trouble. Monet s’emporta.
Un vieil académicien, bras croisés avec un air sévère, répliqua :
Berthe Morisot, avec une élégance qui commandait respect et attention, intervint :
La soirée avançait et les discussions prenaient de plus en plus d’ampleur. Éléonore, encore tremblante de ses premières découvertes sensuelles, fut soudain attirée vers un groupe où deux silhouettes féminines dominaient la conversation proche d’une fenêtre. L’une, Berthe Morisot, parlait avec une voix ferme, tandis que Sarah Bernhardt, grande actrice au charisme indéniable, ponctuait ses propos de gestes passionnés qui captivaient l’attention de tous.
Sarah Bernhardt hocha la tête, ses yeux flamboyants sous la lumière des lampes à gaz de la rue :
Éléonore sentit son cœur battre plus vite. Ces paroles résonnaient en elle comme un souffle d’air frais. Jusqu’alors, elle avait cru que son rôle à Paris se limiterait à observer et sourire poliment. Mais ces femmes venaient de lui montrer que la ville et ses salons offraient également un terrain d’émancipation et de défi intellectuel.
Éléonore baissa les yeux, consciente du frisson qui lui parcourait la colonne vertébrale, et répondit à voix basse :
Maupassant, assis un peu en retrait, suivait la scène avec un mélange d’amusement et de fascination. Jules Verne, de son côté, esquissa un léger sourire. Tous deux savaient que ces conversations, loin des simples débats sur l’art ou la politique, ouvraient pour Éléonore un monde où la curiosité intellectuelle et le désir étaient liés, comme deux courants invisibles, mais puissants d’un même fleuve.
Éléonore comprit alors que sa jeunesse et son innocence pouvaient devenir des armes délicates dans ce salon, où l’art de séduire, de réfléchir et de se réinventer, ou de s’imposer, se mêlait subtilement. Chaque geste, chaque mot prononcé par ces femmes d’exception lui enseignait non seulement le pouvoir des idées, mais aussi celui des émotions et des désirs.
Vers minuit, Maupassant se leva.
Les rires fusèrent. Éléonore se leva à son tour. Charles d’Aubignac s’approcha d’elle :
Ils se turent un instant. Puis il ajouta doucement :
Il s’inclina, prit congé. Éléonore le suivit des yeux. Elle savait déjà qu’elle irait.
Le lendemain soir, Éléonore quitta sa pension plus tôt qu’à l’ordinaire.
Elle traversa le boulevard des Italiens, animée d’une curiosité presque fébrile. Devant le Café Riche, les fiacres s’arrêtaient sans cesse. On y voyait descendre des messieurs en redingote et des femmes au port altier, dont les robes effleuraient la poussière dorée des trottoirs.
À l’intérieur, la lumière des globes à gaz se mêlait à la fumée des cigares. Des rires éclataient ici et là, des phrases vives, parfois des vers récités à demi-voix. C’était un tumulte d’esprit, un théâtre sans scène où chacun jouait son rôle. Charles d’Aubignac vint aussitôt à sa rencontre.
Il lui désigna une table où s’étaient réunis peintres et écrivains. Éléonore reconnut Claude Monet, penché vers une femme aux yeux bleus et à la chevelure claire, Berthe Morisot, encore. Plus loin, un homme au visage sévère, moustache taillée, fixait intensément une jeune femme qui riait sans gêne. C’était Degas et, auprès de lui, Suzanne Valadon, qui tenait tête au maître avec une impertinence joyeuse.
Non loin, un vieil homme élégant parlait de la lumière de la mer normande, Eugène Boudin, dont la voix grave donnait à chaque mot une lenteur de marée. À sa table se tenait Hélène Berteau, jeune sculptrice, les mains tachées de plâtre, laissant échapper son rire franc, qu’Éléonore trouva presque scandaleux. Elle venait de créer l’Union des femmes peintres et sculpteurs, en réaction au fait que les femmes n’avaient toujours pas accès aux Beaux-Arts. Un peu plus loin, Louise Breslau, pipe à la main, discutait avec Sarah Bernhardt, qui faisait tournoyer son éventail comme une arme.
Elle s’éloigna, laissant dans son sillage un parfum de violette et de scandale.
Charles observa Éléonore.
Ils s’assirent côte à côte.
Un pianiste, au fond de la salle, improvisait un air mélancolique.
La conversation reprit autour d’eux, Degas s’emportait contre « ces taches de couleur sans dessin » des impressionnistes. Monet répliquait qu’il peignait la lumière, non les contours. Suzanne Valadon riait, lançant qu’il n’y a pas de lignes dans le soleil.
Louise Breslau cita Zola, Berthe Morisot évoqua Corot, Boudin parlait de l’air marin, chacun défendait sa vérité comme une conquête. Le jeune Henri Matisse décida que tous avaient une génération de retard, même les impressionnistes.
Éléonore, silencieuse, regardait ces visages passionnés, ces mains tachées de pigments, ces femmes qui parlaient d’art avec la même assurance que les hommes.
Jamais elle n’avait imaginé qu’une femme pût s’imposer ainsi, dans le tumulte des voix et des idées. Elle sentit une chaleur nouvelle dans sa poitrine, de l’admiration, mais aussi une sorte d’envie confuse. Charles, devinant son trouble, se pencha vers elle.
Elle ne répondit pas. Son regard s’était perdu sur la vitre embuée du café.
Au-dehors, Paris brillait sous la pluie fine, et la Tour Eiffel, qu’on n’apercevait pas d’ici, mais omniprésente dans les esprits des Parisiens, dressait son squelette noir dans le ciel. Elle pensa qu’elle aussi, comme cette tour, voulait s’élever, fût-ce dans le vent et la solitude.
Les jours qui suivirent furent pleins d’une agitation nouvelle.
Éléonore ne reconnaissait plus la jeune fille timide qui, quelques semaines plus tôt, descendait du train avec sa malle et son innocence bien pliée. Paris l’avait saisie, comme une vague, douce parfois, brutale souvent, et la portait désormais vers une rive inconnue.
Chaque matin, elle quittait sa pension pour marcher au hasard. Elle aimait traverser les Tuileries, observer les enfants qui jouaient, les élégantes qui se promenaient en parlant de mode ou de politique. Elle notait tout dans un petit carnet de cuir, les situations, les visages, les voix, les odeurs. Cette manie d’écrire, qu’elle croyait frivole, devint bientôt une nécessité. Elle ne pouvait plus regarder le monde sans vouloir le raconter.
Les soirs, elle retrouvait parfois Charles d’Aubignac. Il l’emmenait dans des galeries discrètes, où quelques toiles impressionnistes s’exposaient à la lumière des lampes.
Devant un paysage de Monet, tout en reflets et en brume, il dit :
Elle resta longtemps silencieuse. Puis, timidement :
Il la regarda avec gravité.
Il n’ajouta rien, mais ce regard demeura en elle longtemps, comme une phrase suspendue.
Les semaines passèrent. Éléonore découvrit les lectures publiques, les conférences d’art, les promenades sur les quais où se vendaient les livres interdits. Elle se fit présenter quelques amies. Hélène Berteau, la sculptrice au rire franc, l’emmena dans son atelier. Louise Breslau lui prêta des romans d’outre-Manche, de ces œuvres où les héroïnes choisissent leur destin au lieu de le subir. Sarah Bernhardt, toujours éclatante, lui dit un soir :
Éléonore sourit sans répondre. Elle n’était plus certaine de savoir ce qu’elle voulait défendre.
Un matin, elle s’installa au café le Dôme avec son carnet. Sous ses doigts, naquirent des phrases hésitantes, puis plus assurées, l’histoire d’une jeune femme qui quitte la province, découvre Paris et se découvre elle-même. Elle s’arrêta, surprise d’avoir mis tant d’elle-même dans ces lignes.
Au même instant, Charles entra. Il la vit, s’approcha sans bruit, lut par-dessus son épaule quelques mots, puis dit doucement :
Éléonore sentit ses joues brûler.
Il lui proposa de venir, le lendemain, visiter un atelier à Montmartre.
Elle accepta.
Le lendemain, le ciel était clair, et les pavés de la butte luisaient sous la lumière. L’atelier, rue Lepic, donnait sur le moulin de la Galette. Des toiles, des bustes, des odeurs d’huile et de cire emplissaient l’air. Charles salua le maître des lieux, un peintre barbu qu’Éléonore ne connaissait pas, puis s’assit près de la fenêtre.
Elle hocha la tête.
Le silence s’installa. La lumière de l’après-midi glissait sur le plancher, dessinant des ombres tremblantes. Éléonore, les mains jointes sur ses genoux, sentait battre son cœur plus fort.
Charles tourna vers elle un regard attentif, sans insistance, mais chargé d’une bienveillance qui troublait.
Elle eut un sourire presque triste.
La lumière déclinait. Au-dehors, on entendait un orgue de Barbarie jouer une valse lente.
Éléonore resta là, songeuse, regardant les toiles, les bustes, les esquisses, tout ce chaos qui semblait pourtant porteur d’un ordre secret. Elle pensa que la vie était peut-être semblable à cet atelier, un désordre nécessaire pour que naisse la clarté.
Quelques jours plus tard, Éléonore se rendit à Montmartre seule. La butte respirait l’air de liberté. Les pavés irréguliers, les façades peintes de couleurs vives, les ateliers ouverts sur la rue, tout semblait inviter à la curiosité.
L’atelier que Charles lui avait montré n’était pas grand, mais débordait de vie, toiles empilées, pinceaux épars, pots de pigments ouverts sur les tables, odeur d’huile et de cire, fenêtres grandes ouvertes sur le ciel parisien.
Berthe Morisot y travaillait encore, les mains tachées de terre et de peinture. Degas, assis sur un escabeau, dessinait un modèle féminin, concentré, silencieux. Un autre peintre, qu’elle ne connaissait pas, commentait ses traits avec franchise et énergie.
Éléonore observa, fascinée, ce ballet d’âmes créatrices qui semblait flotter dans un monde à part.
Berthe s’approcha :
Elle demeura silencieuse, les yeux posés sur une toile qui séchait dans un coin. L’artiste avait peint une scène de marché, éclatante de couleurs, où la vie semblait jaillir du pinceau.
Éléonore pensa que Paris lui offrait plus que des spectacles, il lui offrait un miroir.
Berthe reprit :
Leurs regards se croisèrent. Éléonore sentit un frisson léger, comme si chaque mot qu’elle prononçait dessinait une carte de son futur. Elle baissa les yeux, troublée.
Autour d’eux, la vie continuait. Deux peintres se disputaient, puis se mirent à rire ensemble.
Éléonore sourit, touchée par cette audace. Elle sentit que la ville, les peintres, les écrivains, la scène, tout lui enseignait l’indépendance.
Éléonore rougit jusqu’aux oreilles, ce qui amusa beaucoup Berthe.
Charles l’entraîna vers le chevalet de Degas. Le maître travaillait le modèle avec une patience minutieuse, chaque trait pesé, chaque geste calculé.
Éléonore observa, fascinée. Et pour la première fois, elle sentit que son propre désir, celui de créer, de comprendre, et peut-être de ressentir, ne pouvait plus être contenu. Un trouble nouveau naissait en elle, mélange de curiosité, d’admiration et d’une émotion qu’elle n’osait encore nommer.
Éléonore le regarda, silencieuse, le cœur battant. Elle savait déjà que le moment viendrait où elle devrait décider entre la sécurité du passé et la liberté incertaine de ce monde qui l’attirait irrésistiblement.
En repartant, elle rentra à pied, laissant derrière elle les rues familières pour entrer dans le Paris qu’elle voulait faire sien.
L’hiver s’installa sur Paris, glacé et brillant sous le givre des matinées. Éléonore se leva un matin pour trouver sur sa table une lettre au papier épais, portant le cachet de Tours.
Ma chère enfant,
Ton oncle m’a parlé de toi à un ami, Monsieur de Villanges. C’est un homme instruit, veuf, fort estimé. Il te proposerait mariage si tu revenais avant Noël.
Paris est plein de dangers, ma chère Éléonore. Nous craignons que tu n’y perdes ce que la vie t’a donné de plus pur.
Réfléchis : il est encore temps de revenir.
Ta mère.
Éléonore lut et relut ces mots, le cœur serré. Elle se souvenait des heures passées au café Riche, des ateliers de Montmartre, des conversations avec Berthe Morisot et Sarah Bernhardt, des discussions avec Charles d’Aubignac sur la liberté et la sincérité.
La province, la sécurité, l’obéissance aux convenances… tout cela lui apparaissait soudain comme une prison dorée.
Le soir venu, elle se rendit à une réception chez Madame de La Roche. Le salon brillait de mille lumières, et les invités discutaient avec animation. Maupassant, levant son verre, dit :
Éléonore sourit intérieurement. Sarah Bernhardt, s’approchant, la regarda avec un éclat de défi :
Elle hocha la tête, un peu tremblante. Charles d’Aubignac s’approcha, silencieux.
Elle sentit qu’il avait raison. Elle repensa à la lumière de Montmartre, aux pinceaux de Valadon, aux rires de Berteau et Breslau, à la force tranquille de Morisot, à l’insolence de Bernhardt. Chaque instant passé dans ce Paris d’art et de liberté avait gravé en elle un désir, celui de vivre selon sa propre vérité, coûte que coûte.
Charles lui murmura :
Il la prit par la main et l’entraîna dans les rues. Éléonore hésitait, tiraillée entre la voix intérieure qui lui rappelait les convenances et une curiosité brûlante qui l’attirait vers lui.
Arrivé chez Charles, il lui dit doucement, ses doigts effleurant sa main :
Elle ne répondit pas, mais ses doigts trahirent son trouble en effleurant sa robe, la relevant légèrement pour dévoiler ses chevilles. Charles saisit ce geste comme une invitation. Il la pressa contre un fauteuil, son corps contre le sien. Ses lèvres dévorèrent les siennes dans un baiser passionné, qui fit oublier à Éléonore toute retenue. Les mains de Charles glissèrent sous ses jupons, caressant la soie fine. Éléonore gémit déchirée entre la honte et un plaisir inconnu. Elle sentait son corps répondre malgré elle, ses seins se durcirent sous les caresses, son ventre palpiter d’une chaleur nouvelle.
Charles la souleva d’une facilité déconcertante et la porta sur le lit. Ses doigts dégrafèrent sa robe, libérant sa poitrine pâle et ferme.
Elle se laissa emporter par ses caresses, ses doigts qui traçaient des cercles sur sa peau, sa bouche qui descendait le long de son cou.
Éléonore, le lendemain, encore tremblante d’émotions contradictoires, fit son choix. Elle avait goûté le fruit défendu, et, malgré la honte qui la rongeait, elle savait qu’elle ne pourrait oublier cette nuit. Paris, avec ses lumières et ses ombres, venait de lui offrir une initiation qu’elle n’oublierait jamais. De plus, le mariage avec Monsieur de Villanges n’était, de toute manière, plus possible.
Elle écrivit dans son carnet, d’une plume ferme :
Il faut vivre dangereusement, si l’on veut vivre vrai.
Elle ne retournerait pas en province. Elle ne deviendrait pas Madame de Villanges. Elle resterait à Paris, libre, même si la liberté signifiait solitude et jugements.
Et, quand elle leva les yeux vers la fenêtre, elle vit la Tour Eiffel, dressée dans la nuit, ses lumières d’acier scintillant comme un phare.
Pour la première fois, elle sentit que cette ville lui appartenait vraiment, et que son choix était juste.
Paris, 1899.
Le printemps revenait sur Paris. Les marronniers du boulevard Saint-Germain étaient en fleurs, et les fiacres traçaient des reflets dorés sur les pavés humides.
Éléonore de Marcillac, désormais femme d’une trentaine d’années, achevait une lettre à une jeune admiratrice, installée dans un petit appartement du quartier de Montparnasse.
Son recueil de nouvelles, Les Voiles du soir, avait été publié deux ans auparavant.
Les critiques l’avaient reçue avec des mots prudents : « sensibilité féminine », « talent prometteur » … mais certains lecteurs sincères avaient compris la force de son écriture, la vérité de son regard.
Elle vivait seule, volontairement. Charles d’Aubignac avait suivi son chemin, parfois disparu, parfois revenu, mais jamais elle n’avait permis à la sécurité d’un couple de dicter sa vie.
Guy de Maupassant était mort, Jules Verne vieillissait à Amiens, Claude Monet, retiré dans sa maison de Giverny, continuait ses paysages de lumière, Berthe Morisot était morte également, Sarah Bernhardt triomphait sur scène.
Éléonore, elle, avait trouvé sa place, modeste, mais authentique, fidèle à ses passions et à sa curiosité. Elle plia sa lettre, la réponse à cette jeune fille qui lui demandait :
« Dois-je abandonner mon désir d’écrire si le monde refuse de m’écouter ? »
Éléonore avait répondu :
« N’abandonnez jamais ce qui vous brûle. La sincérité est tout. Si vous écrivez, le monde finira par entendre votre voix, même s’il vous juge d’abord. »
Puis elle se leva et regarda par la fenêtre. Le vent entrait, tiède, portant les parfums du printemps.
Au loin, Paris scintillait. La Tour Eiffel, qu’elle avait appris à aimer comme un phare, lançait ses éclats métalliques dans la nuit.
Elle sourit. Sa vie n’était pas une victoire éclatante, mais une fidélité, à elle-même, à la ville, à son siècle, au 20e qui arrivait bientôt. Elle avait choisi la liberté. Et dans ce choix, elle avait trouvé sa lumière.
Le monde pouvait juger, critiquer ou ignorer. Éléonore se sentait, enfin, pleinement vivante.
1. ↑ Anecdote vraie, Maupassant a réellement dit cela.