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Temps de lecture estimé : 8 mn
26/11/25
Résumé:  reflexions
Critères:  #érotisme
Auteur : Landeline-Rose Redinger            Envoi mini-message
Le corps et l'espace suivi de La vie est ailleurs

Le corps et l’espace



Aujourd’hui je relis, comme à chaque début de printemps, Le corps utopique. Je découvre autant que je les vis les vertus de la littérature, car c’en est. L’influence que peut exercer la pensée de Foucault sur ma façon d’être au monde. Influence n’est pas tout à fait le mot juste, je parlerai de confirmation de ce que j’entrevois de mon corps tant dans l’espace public que dans l’intimité, dans le rayon mobile ou statique du panorama de ma vie.


Vous l’aurez observé, j’aime à maintenir une forme de tension érotique et sensuelle. Comme un voltage faible et constant, un courant continu, un flux qui ne cesse d’animer le corps du désir. J’aime, au même titre que dans la course à pied, donner à mon corps la tonicité qui lui revient. La préservation de la sensualité passe chez moi par une réactivation quotidienne des sens. Outre la main, certains objets aident à cela.

Et puis, disons-le, j’aime de ce corps, en faire ce corps utopique, concept cher à Foucault, en le rehaussant de parure, de dentelles, de la soie d’un bas, du balconnet qui donnera à ma poitrine une manière d’affirmation devant un soleil renaissant. Si d’autres aiment livrer leur corps aux encres du tatouage, je n’en suis pas ; mais je ne dénie pas l’attrait qu’il exerce sur moi et curieusement sur le corps des femmes.

Le fard, yeux, bouche, ongles, peau, – je n’ai pas opté pour le maquillage intime, par trop inquiétant – le fard me laisse l’idée d’être ce que le fantasme aura voulu que je sois, pour ma joie autant que pour celle d’autrui.

Je peux aussi façonner le visage, le peindre comme on appellerait un make-up à faire naître une nature différente. Lui donner les artifices d’une inconnue parmi les siens. Que ma chevelure soit platine, mes lèvres outrageusement rouges, que je sois cette femme qui nouvellement naît de moi, que la ville m’accueille, différente, étrange étrangère ou que mon corps soit alangui, reposé, dénudé et lavé au réveil du matin, que je sois cela me fait diverse et nouvelle au monde.


C’est peut-être ce dédoublement qui fait mon courage, qui fait mon audace et ma dissociation.

Mon corps utopique se voyait dans le transport et la mutation de cette fille sans fard, en être camisolé d’un latex vif argent, en talons échassiers. Emperruquée et exhibée, soumise et guerrière. Je suis une autre, je suis mon propre miroir, celui qui me renvoie vers celle dont les parcelles du corps sont touchées, prises, bien ou malmenées, caressées, léchées.

Ce n’est pas ma bouche qu’on pénètre, mais la barrière pourprée de mes lèvres dont elles sont la limite à franchir ; ce n’est pas la lisère de ma robe synthétique qu’on visite, c’est le mystère de son au-delà. Chacun ici invente son corps, à la vue de mon corps. Qui de replet se verra svelte, qui d’un torse frêle se fera Colosse de Rhodes, cet autre pourvu d’un membre enfantin s’imaginera un alpenstock, une cucurbitacée.


On se voudrait tout autre comme je me figure de l’être. S’il m’était donné de m’élever, d’entrer en lévitation, alors je regarderais avec les délices et la joie, là, dans cette pièce capitonnée, ombreuse à souhait, laissant quelques larmes de lumière filtrées, je regarderais le monde orchestré et presque sage de ceux qui cherchent, de ceux qui attendent, qui demandent, qui quémandent et prennent le corps de cette fille que je ne suis pas. Elle est jolie à voir dans la souplesse et le consentement, elle se vrille, se love, s’arc-boute, s’ouvre, ses mains, ses bras, ses jambes sont mobiles et gracieuses, sa bouche appelle la chair, son corps en génuflexion s’ouvre à l’offrande, elle est au-dessous de moi dans la joie extatique d’un corps que je connais que je reconnais ; la voir ainsi vivre me raccroche à l’allégresse, à la vie, à l’univers contenu dans ce filtre de lumière artificielle. Moi, je suis dans l’espace, dans la clarté primaire des lucioles imaginaires.




La vie est ailleurs



Depuis quelque temps, le courrier de mes lecteurs qui s’est accru révèle bien des aspects de la part des fantasmes qui emmènent les hommes dans la confidence. J’allais dire des fantômes.

Commune est celle où le plaisir s’emporte en de masturbatoires lectures.

Quid alors de la part animale du cerveau qui va se faire cinémascope et plus que des lignes d’encre sur la feuille, laissera défiler mon corps fantasmé jusqu’à ce que je devienne apparition, hologramme.


L’ouvrage de Maryanne Wolf qui analyse les mécanismes influents de la lecture sur le cerveau ne m’apportera que peu de réponses sur la relation onaniste et l’acte de lire.

L’écrivain François Cavanna disait se masturber en écrivant ; était-il alors le narratophile de ses propres écrits ?

Mon lectorat qui se révèle de la frange cultivée, intellectuelle, aguerri à la subtilité du langage, sans bien l’énoncer, décrit le plaisir purement mécanique des mains pistonnant leur sexe tandis que mes mots les touchent au point précis du cerveau limbique.

Si, comme j’ai pu le dire parfois, j’aime associer à chaque moment de l’écriture une tenue de circonstance pour autant, l’acte de transposer mes pérégrinations sexuelles sur le papier n’enclenche pas en mon corps d’élans sensuels particuliers.

Souvent le processus est similaire. Revenant d’aventures intenses, légères ou mornes, je donne un temps de repos, de maturation intellectuelle nécessaire à l’élaboration mentale d’un récit fidèle, comme le serait un journal intime ; le délassement de mon corps, la recouvrance d’un épiderme apaisé et lisse, les actes répétitifs du quotidien seront alors gage d’une entrée progressive en écriture. Indéniable similitude du prélude, puis du préliminaire amoureux ou sensuel ou sexuel, comme cela vous sied.

Il n’est pas de nouvelles aventures physiques avant la fin de la rédaction, ou pour le moins d’un brouillon, d’un premier jet sur lequel je reviendrai en d’autres temps et hors de mon logis. Me décentrer du lieu de vie. Me poser en observatrice de celle qu’alors je verrais comme un personnage. Cette décentration m’apparaît comme garante de l’équilibre que je dois à mon corps autant qu’à mon esprit.

Je partirais donc manuscrits et machine à écrire sous le bras ; je quitterais tout, comme je le fais de temps à autre, pour ce chalet au bord d’un lac, là où la vie est dépourvue de toute tentation, sinon celle de la zénitude. Je quitterais ma petite ruelle Santos-Dumont.


Cet homme dit être venu dans ma ruelle, celui-là m’a reconnu en sa professeure de Sorbonne, cet autre était à ma table lors de ce mariage tourangeau, celui-là deviendra fou par le détail de mes tenues, en moi il verra cette joueuse de viole de gambe dont les jupes courtes et les bottes laissaient en lui la voie du désir. Peut-être la voix du désir.

Je suis heureuse. Je suis heureuse, car laisser du bonheur derrière et autour de moi est sans doute l’essence et l’âme de la vie même.


Guillaume attend impatiemment de rencontrer cette magnifique salope qui lui fera faire ce que je fais aux hommes, mais il désespère, car, grand Dieu, les salopes ne courent pas les rues.

Je me peinais quelque peu avec un secret attendrissement de cette horde masculine ; qui, avec son sexe érigé en lecteur unique, qui, dans le projet de me présenter son anatomie dans la position haute.



Donc, disais-je, je me peinais quelque peu de ces chairs arrogantes, jusqu’à Justine S. qui, découvrant mes textes, semble dans le même temps accéder à l’essence même du plaisir engrangeant ma littérature comme un bâton d’homme, appelant la nuit qui la conduirait là où elle rêvait d’aller. En chienne en salope – dixit Justine S. – elle traverserait le plaisir comme je parcours les parcs de nuit, les espaces libres des hétérotopies de la ville.

Voilà que Bratilis veut s’engager dans l’écriture ; une suite aux aventures landeliniennes va naître. Laissons se faire les choses, mais si la personne que je suis devient personnage fictionnel, alors sans doute sera-t-il à l’égal d’une conquérante, d’une Emma Bovary magnifiée et transmuée en une catin splendide. Gageons que le zig réussisse son entreprise littéraire.

Pasticher Proust n’est pas l’être ! Eh ! oui j’ose !


Sont-ce donc pour mes lecteurs, ceux-là même qui m’ont parcouru, m’ont dévoilé, ceux qui sans me connaître, sont-ce pour ceux-là que mon corps, tant dans son horizontalité que dans l’état vertical s’est laissé emporter, soulever, s’est ouvert sur le mystérieux plaisir que le désir invente à souhait, je l’ai fait pour eux qui étaient peut-être de ceux qui me connaissent aussi dans les lieux où le sexe l’emporte sur le récit du sexe. Du corps que je livre aux hommes au récit de mon corps livré, une trace reste, qu’elle soit en coulure sur mon épiderme ou en effilure sur vos mains sur vos doigts sur vos écrans, je suis à moi seule la propagation du sexe dans tous ses états.

Le sexe, énigme depuis beau temps résolue et pourtant sans cesse reléguée au rang des cold-cases ; voilà où se niche le mystère.

Ô femmes mes pairs, vos doigts agiles font ce que font les miens, vos lèvres laissent passer semblables aux miennes ; passer les chairs et les écoulements liquoreux ; n’est-ce pas le sillon de vos fesses mesdames qui reçoit, tout comme le mien, bâton mou ou gourdin huileux ? nous sommes dans cette banalité grandiose sœurs d’aventure.

Mais je le dis pour vous, mes amies, comme je le dis pour vous mes amis.


Ah ! je les ai gardés pour la bonne bouche. Mais alors ils sont là aussi, ceux que répugnent la préciosité littéraire, la référence et l’intellectualisation d’actes qui, somme toute, ne sont que sauvagerie et bestialité, mon style quoi !

Ils y voient l’animalité passée dans les mains d’une littérature sophistiquée. Oui, mais alors, qui sont-ils vraiment ? Oui, qui sont-ils ?

J’aime qu’ils soient là où ils sont, fidèles dans l’indignation et la colère aussi. Ils pourraient aisément être ailleurs, quitter la scène, quitter la page, mais, inlassablement, ils sont là, fidèles à l’image des plus fidèles, un tribunal pour moi toute seule, un réquisitoire implacable et subjectif, ils sont là avec le plaisir et la jouissance égales à eux de semaine en semaine, voilà que je me languirais de leur absence ; sans doute ; pas de littérature sans contradicteurs.


Égoïstement je vis, que vos morales outrées me relèguent dans la case médiocre, peu me chaut vous êtes comme le sont ceux qui me louent de mon lectorat, de ma littéraire sphère et ma considération est pour vous entière, elle vous perce à jour, votre fidélité est sans pareille, quelque chose se passe en et autour de vous, mais alors lecteurs froissés quittez vos écrans et sortez dans les rues, les parcs, les souterrains, les bars et trouvez les corps qui attendent ce que vous déversez, la part sombre qui vous sous-tend, versez et déversez sur et dans les corps offerts, ouverts, tant qu’ils y consentent. La vie dématérialisée ne sied pas à votre repos, l’oxygène, l’air pur est ce qu’il vous faut. La vie est ailleurs, je pense.