| n° 23378 | Fiche technique | 18856 caractères | 18856 3142 Temps de lecture estimé : 13 mn |
21/11/25 |
Résumé: La déesse l’Histoire manipule les passions humaines. Amour, désir, sexe… tout lui sert à assurer sa postérité. Chaque émotion, frisson, caresse alimente sa mémoire éternelle. Elle se croyait infinie... jusqu’à l’arrivée d’un nouveau dieu prêt à menacer sa suprématie. Une fresque satirique où l’Histoire se joue de nos pulsions pour asseoir son immortalité. | ||||
Critères: #exercice #humour #pastiche #historique | ||||
| Auteur : Maryse Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Les petits secrets que l'Histoire vous a cachés |
Prologue : Moi, l’Histoire
Moi, l’Histoire, moins vénérée que les dieux plus spectaculaires – ceux du feu, du tonnerre ou de la terre – j’œuvre dans l’ombre.
Tant que les hommes existeront, l’éternité m’appartiendra. Prenez garde, Faust en herbe : vous aurez beau marchander vos âmes, jamais vous ne m’égalerez.
J’ai créé l’écriture pour m’assurer d’un théâtre permanent à ma gloire – un vaste plateau où les humains se produisent, jouant et rejouant sans fin la même comédie : celle de leurs illusions et de leurs turpitudes.
Grâce à elles, je suis partout. Et pour toujours.
Pour que la pièce ne s’interrompe jamais, je leur ai offert deux présents : l’amour et le sexe.
Ah ! comme ils s’évertuent à croire que leurs élans viennent de l’âme, que leurs baisers sont empreints de tendresse ! Pauvres naïfs : leurs corps travaillent pour moi, leurs gènes écrivent ma mémoire, et chaque étreinte étend les contours de mon immensité.
Je les observe avec amusement et satisfaction. Ils croient jouir pour eux-mêmes… mais ils ne font que servir mon dessein : prolonger ma postérité sans fin. Leur passion est mon souffle, leur plaisir est mon chant, leur descendance – mon immortalité.
Et moi je règne, invisible, mais omniprésente, grâce aux jeux troubles du cœur et de la chair.
Pauvres marionnettes de ma propre splendeur… Désirez, vous me faites rayonner.
Babylone : au début était le désir
Les colonnes s’élèvent, flambeaux de pierre vers le ciel, illuminant mon avenir et scellant mon infinité. Les fleurs pendent en cascades, et le parfum mêlé du lys et du jasmin flotte dans l’air – fragrance d’amour, bien plus qu’offrande aux dieux.
Namtar, scribe appliqué, dépose une tablette d’argile près de la main d’Ishtar, prêtresse du temple. Il y a tracé un poème en caractères cunéiformes, chaque vers coulant de miel et de passion :
« Flamme, Namtar… excellent choix. Et cette ode ardente ? Délicieuse. Crois-tu qu’Ishtar t’aime pour ton esprit ? Pauvre enfant. Ton désir est ma marque, ton souffle mon œuvre. Chaque frôlement de doigts, chaque sourire, chaque soupir échangé dans le secret du temple… Rien qu’une parade nuptiale vouée à la perpétuation de l’espèce – et graver un paragraphe de plus dans les annales inépuisables de l’Histoire, mon hymne à moi. »
Ainsi naissent les passions qui font tourner le monde. Les humains croient s’embraser par amour, mais c’est à mon récit qu’ils se donnent. À travers eux, ma légende s’étend, propulsée par leurs appétits insatiables.
« Je te conseille, ma chère, de lui offrir la saveur des fruits rouges à minuit, et de laisser courir vos doigts le long des colonnes couvertes de lierre. Tu verras ses yeux s’éclairer. Et toi, Namtar, ose murmurer les noms des étoiles à son oreille. Si tu fais cela, tu l’entraîneras dans un jeu exquis… et moi, je me régale d’avance. »
La nuit tombe. Les parfums se mêlent aux rires étouffés. Namtar croit conquérir le cœur d’Ishtar ; Ishtar croit ensorceler le scribe. Mais moi, l’Histoire, je les regarde. Les jeux commencent : séduction, vertige, abandon. Rien n’est innocent. Chaque frisson, chaque tremblement est une ligne de plus à mon odyssée.
Et lorsque le vent soulève les pétales et que les étoiles apparaissent dans le ciel, je ris silencieusement. Ces humains pensent écrire leur propre légende ; je leur ai simplement fourni l’argile et le stylet. Et moi, toujours, j’en sors grandissante.
Ishtar, Namtar… personne ne se souviendra de vous. Les siècles ne retiendront que ce que je veux bien leur dire.
Rome : la postérité par les corps et le glaive
Sur la plaine, devant la ville fortifiée, les légions romaines parfaitement alignées attendent.
Les soldats, bouclier et javelot aux mains, glaive à la ceinture, casques et cuirasses rutilants, boivent littéralement les paroles de leur empereur charismatique, palpitants à l’idée de la victoire… et salivant d’avance de tout ce qui regorge derrière les murs.
Jules César, torse bombé, l’œil brillant de stratégie et d’ambition, harangue ses troupes avant de lancer l’assaut final.
Moi, l’Histoire, je les observe : chaque initiative, chaque acte, chaque empreinte me nourrit. Alors, soyez féconds !
Il pense en lui-même :
Oui, je sais… une légère déformation de ses propos. Mais après tout, l’histoire n’est-elle pas toujours réécrite selon les ambitions du pouvoir ?
Les troupes frissonnent sous la perspective, prêtes à en découdre pour quelques étreintes arrachées et la promesse du festin des vainqueurs.
Il a tout compris, lui : rien de mieux qu’une promesse de sexe pour faire avancer le monde – et la reproduction pour asseoir un règne !
Il disparaîtra, moi jamais. Chaque cité tombée, chaque corps conquis, chaque enfant né dans le sillage de son armée alimente, avant tout, mon empire, le seul immuable, l’unique qui traverse les siècles.
Je savoure la fougue et le désir mêlés, sur une couche, dans la poussière ou dans le sang… qu’importe pourvu que la semence me soit fructueuse, qu’elle porte loin mon élan.
Les hommes croient combattre pour la gloire, pour la victoire ou leur pays… mais tout cela ne fait que tisser les récits, broder ma mémoire insatiable.
L’amour et le sexe, même brandis comme armes ou trophées, me servent ; moi seule contemple l’ampleur de mon œuvre, déployée à travers les siècles.
Pauvres mortels, vous croyez être des héros… vous n’êtes que les instruments de ma finalité, et moi, je m’étends dans vos guerres ; ma gloire devient sans limite.
Le Moyen Âge : l’ennui des vertus
Depuis des siècles, les humains s’agenouillent, prient, se flagellent, se condamnent au silence. Ah ! ces chastes langueurs, ces voiles, ces pénitences ! Mon théâtre s’essouffle. Le désir s’est fait discret, et l’amour, timide, s’est drapé de morale.
« Non, non, mes enfants… ainsi vous m’éteignez. Je veux du feu, du trouble, du sang qui bout. »
Alors, j’envoie un souffle sur leurs prières. Un frisson parcourt les monastères, se glissant sous les robes et les frocs.
Une jeune nonne rêve qu’un ange l’embrasse. Un moine s’attarde à contempler les mains d’un novice. Les troubadours chantent des dames lointaines et, sans le savoir, éveillent mille désirs refoulés.
« Allons, que la vertu cède un peu à la fièvre ! Qu’ils inventent l’amour courtois, le désir sublimé, les poèmes qui brûlent sous le voile du respect. »
Et voilà que les cœurs s’enflamment à nouveau. Les chevaliers s’agenouillent, les dames soupirent, les mots deviennent caresses déguisées. Le monde se croit purifié, mais moi, je sais : c’est ma revanche contre la retenue, contre la peur du péché.
Je me délecte de cette ferveur travestie. L’amour, cette invention que j’ai façonnée, renaît sous mille déguisements : prière, sonnet, serment. Et derrière chaque rime se cache le même moteur – le plaisir, toujours, et ainsi la pérennité de mon nom.
« Je vous remercie, mes petits poètes d’amour : vous avez cru sauver vos âmes, mais vous avez simplement avivé ma flamme. »
La Renaissance : Quand la chair redevient divine
Enfin ! Après tant de siècles de jeûne et de cilices, le monde se remet à respirer. Les pinceaux trempent à nouveau dans la lumière, les toiles s’emplissent de corps, et les églises se couvrent de chérubins nus.
Je frémis de plaisir : la chair, bannie, revient par la grande porte – celle du Beau devenu Bien. Plaisant amalgame.
« Ah, mes enfants… Vous avez trouvé le moyen de me servir sans le savoir. Vous peignez des saints, mais vous désirez des femmes. Vous priez Dieu, mais c’est moi que vous exaltez. »
Dans un atelier de Florence, un jeune peintre polymathe, Léonardo, caresse du doigt la courbe d’un modèle. Il parle de géométrie, de proportion, de perfection – mais son regard brûle. Je suis dans ce feu discret, dans la tension de ses gestes. À chaque trait de fusain, à chaque ligne de hanche esquissée, c’est moi qu’il prolonge.
« Oui, peins-la, mon enfant. Appelle cela science, harmonie, nature – cela n’a pas d’importance. Ce que tu adores, c’est la vie ; et la vie est à mon service. »
Pendant ce temps, à Rome, des cardinaux discutent du mystère de la création, tandis que, dans leurs jardins, des statues de marbre exhibent sans honte leurs poitrines et leurs ventres polis. Je jubile : ces hommes de Dieu, croyant dompter la tentation, la glorifient en pierre.
« Vous prêchez la pudeur, et vos cathédrales débordent de chair ! Quel chef-d’œuvre d’hypocrisie… mais qu’importe : vous servez mes intérêts. »
Dans les rues, les poètes redécouvrent le désir. Les sonnets de Pétrarque, les soupirs pour Laure, les madrigaux murmurés aux balcons – tous ces mots qui prétendent sublimer l’amour ne font que le rendre plus tenace, plus brûlant. Je souffle sur leurs plumes : que leurs vers tremblent de fièvre ! Que leurs métaphores respirent la peau !
Bientôt, les savants dissèquent des cadavres pour comprendre la mécanique du corps. Ils croient chercher la vérité ; ils ne font que confirmer mon génie. Chaque muscle, chaque nerf, chaque battement de cœur est une preuve de mon art. Et moi, je triomphe.
« Ah, Renaissance… tu m’as redonné ton sang. Tes Vénus m’ont vivifiée, tes amants m’ont comblée, tes savants m’ont célébrée. Tu as consolidé mon immortalité. »
Mais déjà, dans les palais, les mécènes se disputent la gloire et les peintres se vendent aux princes. Je le sens : la beauté se transformera bientôt en orgueil, la passion en stratégie. Je souris, patiente – d’autres intrigues m’attendent.
Pour l’instant, la chair est revenue au monde, et moi, l’Histoire, j’en suis sa déesse gâtée.
Versailles : l’union du désir et du pouvoir
Versailles ! Mon plus beau décor : un palais dressé pour ma magnificence, où chaque miroir reflète non pas les visages, mais mes propres manigances.
Il en a fait couler, de l’encre ! Des chroniqueurs, des poètes, des amants, tous occupés à immortaliser mes intrigues parfumées.
Les couloirs bruissent de soie et de secrets. La fragrance de l’ambre et du musc flotte au-dessus des intrigues comme un encens profane. Les courtisans s’inclinent, se murmurent des mots aussi doux que dangereux…
La Marquise de Lancy, robe d’or et mouche au coin des lèvres, s’avance vers le jeune duc de Saint Clair. Ils parlent d’astronomie, bien sûr ; de morale, parfois ; mais déjà, leurs yeux trahissent un autre langage.
Je m’amuse, tapie dans l’ombre des miroirs. Ces conversations, ces regards, ces feintes pudeurs… tout cela, c’est mon œuvre. C’est moi qui souffle à la Marquise l’idée d’un éventail qui s’ouvre comme un secret. C’est toujours moi qui guide la main du duc jusqu’à la limite de la décence.
« Allez, mes enfants. Parlez d’amour, chantez-le, déguisez-le sous des alexandrins. Faites de la passion un art, du désir une vertu. Tant que vous jouerez, je vivrai. »
Ils croient à la délicatesse des sentiments, à l’élévation du cœur. Quelle douce illusion ! L’amour courtois s’est fait poudré, perruqué, parfumé ; mais le moteur reste le même. Sous la dentelle, les corps se souviennent de Babylone. Sous la morale, le sang continue de battre pour moi.
Le roi lui-même, dans sa chambre dorée, fait de chaque étreinte un acte politique. Ses favorites deviennent les instruments de son essor, les messagères de ma volonté. L’amour, le sexe, le pouvoir : je les ai entrelacés à souhait, indissociables. Trois cordes d’un même arc tendu vers mon éternité.
L’histoire se déploie, tisse sa toile invisible…
« Ah, ma chère, me diront-ils plus tard, quel siècle de Lumières ! Lumières, oui – celles des chandelles qui s’éteignent avant que les draps ne se froissent. »
La Marquise rit, le Duc s’incline, et, dans un souffle de soie et de parfum, leurs jeux s’achèvent. Ils croient avoir vécu une passion. Ils n’ont été que des pions.
Marquise, Duc… rien de vrai ne subsistera de vous, sinon ma mémoire sans cesse réécrite. Les grands pensent se servir de moi pour asseoir leur pouvoir. Mais c’est moi qu’ils fortifient.
Le XIXe siècle : Les illusions du romantisme
Ah, le XIXᵉ siècle… Quelle invention exquise !
L’homme s’est cru poète, la femme, muse. Le désir s’est travesti en fièvre sentimentale. Moi, l’Histoire, je n’ai eu qu’à souffler sur les cœurs pour les voir s’enflammer.
Sur les quais de la Seine, une jeune fille en robe pâle lit Werther d’une main tremblante. À quelques pas de là, un jeune homme en manteau sombre l’observe, plume en main, déjà prêt à transcrire son émoi.
Ah, comme ils se croient profonds ! Comme ils aiment confondre mélancolie et grandeur ! Ils prétendent souffrir d’aimer, mais c’est encore moi qui les pousse à jouer ce drame enjôleur. Leurs larmes, leurs poèmes, leurs emportements – tout cela n’est qu’un déguisement raffiné de mes vieilles pulsions.
« Pleurez donc, mes enfants. Écrivez, déclamez, désespérez ! Chaque soupir romantique porte la promesse d’une étreinte. »
Je les regarde s’épancher dans leurs journaux intimes, composer des vers tremblés : « Sans toi, je ne suis rien… » ou « Ton regard me tue… »
Et moi, j’en ris ! Car derrière leurs tirades enflammées, ce n’est pas l’amour qu’ils servent – c’est ma cause : la propagation du récit, le renouvellement du drame, ma propre permanence.
Dans les salons de province, on s’évanouit pour un billet doux ; dans les mansardes de Paris, on meurt pour un baiser volé.
Et pendant ce temps, les berceaux se remplissent : l’espèce prospère, la plume court, le roman s’écrit.
L’Histoire s’étoffe, devient inarrêtable. Que ne feraient pas les humains pour l’amour et le sexe !
Je les laisse à leurs illusions, ces amants tragiques. Leurs mots s’effaceront, mais leur ferveur, elle, m’appartient. Ils croient déclamer l’amour, mais c’est encore moi qu’ils écrivent.
La Belle Époque : le complot du vinaigre
Les boudoirs bruissent, les corsets tombent, les bouches se peignent de rouge. Paris palpite, les femmes rient, les hommes fument – et moi, l’Histoire, je me régale.
Enfin, la chair s’assume, la pudeur recule, le monde redécouvre la fièvre. Mais voilà qu’un murmure me parvient, glissant entre les jupons et les rideaux : un secret qui fleure le vinaigre et l’émancipation. « Des éponges », disent-elles. « Trempées dans de l’acidité avant l’amour. Un miracle pour éviter la honte des naissances accidentelles. »
Un miracle ? Une trahison, plutôt !
Moi qui ai bâti mon éternité sur leurs étreintes fécondes, voilà qu’ils inventent le plaisir sans fruit, l’amour sans descendance ! Quelle audace ! Quelle ingratitude !
Je souffle alors sur leurs inventions : les fioles éclatent, les pots se renversent, les certitudes vacillent. Je chuchote à l’oreille des moralistes, je ranime les prêches sur la décadence. Je pousse les poètes à chanter la maternité comme un devoir sacré, les médecins à s’indigner de ces « étranges pratiques de femmes » et dénonce les faiseuses d’ange aux agents de la Sûreté.
« Allez, mes enfants, jouissez, oui ! Mais semez ! Donnez-moi des naissances, de nouvelles lignées, des histoires à raconter ! »
Mais les temps changent, et moi, je sens qu’ils m’échappent. L’amour devient caprice, le sexe devient jeu.
Les couples s’aiment sans servir mon ambition, les lits se vident sans héritiers, et je me fane doucement dans les draps de baptiste.
« Ah, mes chers amants inféconds, vous me trahissez. Vous jouissez dans l’instant, mais vous tuez ma mémoire. Sans enfants, sans anecdotes, je m’efface. »
Un rire traverse le siècle, un rire de femmes libres, de cabarets et de bals. Moi, l’Histoire, je chancelle, grisée, irritée, fascinée. Et pour la première fois, peut-être, je doute.
Époque contemporaine : l’avènement d’un nouveau Dieu
Tout a changé. Un nouveau dieu est en train de me voler la vedette. Va-t-il me reléguer aux oubliettes du temps ?
Dans un appartement baigné de lumière artificielle, les notifications s’affichent sur un écran. Amélie et Samir échangent des messages, emojis et selfies : un cœur ici, un clin d’œil là. Ils croient que le romantisme s’est digitalisé, que le désir a trouvé de nouveaux codes, que l’amour moderne est enfin libéré.
Ah, pauvres enfants…
Même derrière la fibre optique, derrière les écrans et les algorithmes, les pulsions millénaires que j’ai orchestrées continuent d’agir – plus froides, plus désincarnées. Détournées. Volées à mon insu.
Chaque swipe, chaque match, chaque post en est la preuve vivante… ou plutôt, pixélisée. La réalité de la chair s’efface sous les attraits faciles du virtuel. La danse millénaire que j’ai orchestrée depuis Babylone se numérise peu à peu.
Ils croient s’être affranchis, jouer seuls, improviser leur destin amoureux.
Je fronce les sourcils.
Chaque émoi, chaque excitation, chaque date est censé nourrir ma mémoire, assurer ma postérité. Et pourtant… les corps s’oublient.
Le désir s’échange en selfies. La jouissance se compte en likes, et derrière les filtres, l’autre s’efface peu à peu. La chair aussi. La reproduction, moteur de mon théâtre, devient accessoire.
Ils croient innover, se libérer, s’affranchir… Mais derrière leurs écrans, un nouveau rival tente de me supplanter.
Que restera-t-il à raconter si l’amour devient solitaire, si le sexe s’effrite devant les fantasmes, si les générations qui me portent se tarissent ?
Amélie envoie un dernier emoji et sourit. Samir répond, impatient. Les écrans s’éteignent…
Moi, l’Histoire, éternelle et pourtant inquiète, je frémis : qu’adviendra-t-il de nous si les humains m’abandonne, malgré eux, séduits par les promesses fallatieuses d’un nouveau dieu ?
Épilogue : Le trouble de l’Histoire
Je suis l’Histoire.
Invisible, immémoriale, omniprésente… et pourtant, pour la première fois, incertaine.
J’ai façonné les passions depuis Babylone, fait et défait les empires, manipulé les cœurs, guidé les courtisans, enchanté les poètes romantiques et les fiévreux. Amour et sexe furent mes rênes, la chair et la passion, mes plumes et mon encre. Tout m’a servi, tout a nourri ma mémoire.
Et maintenant ? Un nouveau dieu s’installe.
Les humains l’adorent sans le savoir, séduits par ses promesses de liberté et de jouissance immédiate.
Que devient une comédie, fût-elle divine, quand la scène se vide, quand les corps disparaissent, quand le texte perd son élan ?
Peut-être survivrais-je. Peut-être que, malgré les écrans, la passion saura encore trouver un souffle, une voie, une étincelle ?
Mais si le numérique triomphe, si la postérité biologique s’éteint, si les humains m’oublient… alors ma voix millénaire s’éteindra.
Je suis l’Histoire.
Je veux rester éternelle.
Et déjà, dans l’ombre, je tisse une nouvelle ruse pour me relancer.