| n° 23375 | Fiche technique | 29714 caractères | 29714 5373 Temps de lecture estimé : 22 mn |
19/11/25 |
Résumé: Une adolescente, mal dans sa peau, nous raconte sa vie, ses envies, ses peurs, son passage à l’âge adulte. | ||||
Critères: #journal #réflexion #initiation amour init | ||||
| Auteur : Patrick Paris Envoi mini-message | ||||
| Collection : Confidences |
Ce texte fait partie de la série « Confidence » où je donne la parole à un homme ou à une femme qui se raconte. D’où le style direct, l’auteur s’adresse directement au lecteur.
Cette fois, l’action se passe dans les années 60. Une jeune fille nous confie ses états d’âmes. Une histoire d’avant 68 et de la libération sexuelle.
Je suis bien chez mes grands-parents, à la campagne… Arrivée hier, j’ai envie de me reposer. Trop de stress ces derniers temps. Depuis toute petite, j’adore ma mémé, il n’y a qu’à elle que je peux me confier, qu’elle qui me comprenne.
Comment en suis-je arrivé là ? Attendez que je vous raconte…
« J’m’ennuie, j’m’ennuie… Ch’ai pas quoi faire… Qu’est-ce que je peux faire ? » C’est ce que je disais à tout le monde, pour me rendre intéressante. Je ne devais pas être la seule, quelques années plus tard, j’ai entendu une héroïne le crier dans un film de Godard.
Le Général De Gaulle venait d’être élu président. Mon père ne jurait que par lui, « il avait sauvé la France », je n’entendais que ça à la maison. Opportuniste, il s’était présenté sous sa bannière aux élections municipales. Élu, il est devenu maire adjoint, ça pose, mais je m’en foutais. Ma mère ne disait rien, elle se contentait de tenir sa maison du mieux possible, sa passivité avait le don de m’énerver. Tous les dimanches, c’est elle qui nous emmenait à l’église, jusqu’à la communion de mon plus jeune frère, après nous faisions tout pour échapper à la messe.
Pour la fête des mères, mari attentif, mon père venait de lui acheter un super robot mixer Moulinex qu’ils avaient vu au salon des arts ménagers à Paris. Quel romantisme ! Elle pourrait passer encore plus de temps dans sa cuisine, en plus, elle était contente.
Ils étaient un peu cons, tous les deux, chacun à leur manière. Bien braves, mais un peu cons.
Je faisais tout pour les emmerder… Pardon maman, pour les enquiquiner, c’est comme ça qu’il faut dire.
Ma mère me disait toujours qu’étant la plus grande, je devais servir d’exemple à mes frères. Mais je leur servais d’exemple, ils s’ennuyaient tout autant que moi.
Pardon, je ne me suis pas présentée. Moi, c’est Marie-France, la guerre était finie, il fallait célébrer la vierge et la France. Quel prénom ! Je m’y suis habituée, n’étant pas la seule à l’école, au milieu des Marie-Claire, des Marie-Christine et autres Marie-Noëlle… Et des France bien sûr.
Tout le monde me parle du bel âge, c’est quand le bel âge ? 16 ans, 20 ans ? Peut-être, vous savez ça, vous ? … C’est 20 ans ? Vous en êtes certain ? Vous avez peut-être raison. Enfin, 14 ans, ce n’était pas le bel âge pour moi, je me posais souvent la question « à quoi ça sert de vivre ? ».
Je m’ennuyais, je crois vous l’avoir déjà dit. Je traînais mon ennui à la maison surtout le dimanche matin dès qu’on a pu échapper à la messe, ne songeant à m’habiller qu’à midi, quand ma mère nous appelait pour passer à table. Je me débrouillais toujours pour arriver en retard dans la salle à manger, en traînant les pieds, être la dernière, un point d’honneur. Ah ces repas en famille ! Mon petit frère se faisait régulièrement engueuler quand il ne voulait pas manger ses légumes ou qu’il posait sa fourchette trop brusquement sur la table en formica que mon père venait d’acheter. Et moi, toujours à faire la gueule, j’avais le don de plomber l’ambiance. Je ne disais pas un mot de tout le repas et je retournais rapidement dans ma chambre le dessert avalé.
Mes parents n’osaient rien me dire. Un jour suite à une réflexion de mon père, j’ai entendu maman lui répondre « C’est normal à cet âge, ».
Alors, si c’est normal !
Je passais des heures à me regarder dans la glace de l’armoire, j’avais un gros cul, des seins trop petits, je me trouvais moche, pas comme les filles que je voyais dans Cinémonde. Qu’elles étaient belles ! Elles me faisaient rêver. Jamais un garçon ne ferrait attention à moi. Ma vie n’avait aucun sens.
En cachette, j’ai lu « Un certain sourire » de Françoise Sagan qu’une copine m’avait prêté, je n’aurais jamais osé le demander à maman. Avant de m’endormir, une main entre les cuisses, je rêvais d’être cette jeune fille, libre, qui faisait ce qu’elle voulait, à qui il arrivait un tas d’aventures, qui avait des tas d’amants. Je me jurais que quand je serais plus grande, je ferais comme elle.
J’avais lu, dans Paris-Match, que Françoise Sagan conduisait pied nus une voiture de sport décapotable. Ouah la classe !
Comme vous l’avez compris, on ne se parlait pas beaucoup à la maison, nos conversations se limitaient à quelques phrases du style « Range ta chambre » de ma mère une fois par mois, ou « n’oublie pas mon argent de poche, c’est samedi » une fois par semaine à mon père. Ce n’est pas ce que j’appellerais « de grands échanges philosophiques qui aident à se construire », comme me répétait la psy que maman avait voulu que j’aille voir.
Par contre, je m’entendais bien avec mes frères, même si je trouvais le plus grand un peu niais avec ses boutons sur la figure et sa voix qui déraillait. Surtout quand il était avec ses copains tout aussi boutonneux. Il rougissait chaque fois qu’une amie venait me voir. Quand j’y pense, je le soupçonne de s’être branlé dans son lit ou aux toilettes, je ne vais pas le lui reprocher, je faisais pareil.
Je m’entendais surtout avec l’autre, le petit, pas si petit, mais le plus jeune. Je l’adorais et j’aimais lui faire plaisir. Plus tard, il a eu comme son frère des boutons plein la figure, je lui ai prêté mes lotions. Aucun effet, mais il était content.
C’est maman qui me choisissait mes vêtements, pas question d’aller au lycée en pantalon, pas de bas non plus, encore moins de collants, des chaussettes, je n’avais droit qu’à des chaussettes, en laine bien épaisse, montantes en hiver, basses en été. Impossible de s’y soustraire, le surgé veillait, on pouvait être renvoyé du lycée. Une fille de terminale avait été renvoyée deux jours, pour être venue en classe avec du rouge à lèvres. Un peu strict, comme vous voyez, nous avions toutes une blouse rose et une blouse bleue que nous changions toutes les semaines, pourquoi deux couleurs me direz-vous ? Ben, pour être certaine que nous les lavions, maline la proviseure.
Quelle colère, le jour où ma mère a trouvé dans ma table de nuit un tampon qui m’avait été donné par une copine. Je n’avais pas encore osé l’essayer. Je n’ai pas compris qu’elle se mette dans cet état, où était le mal ? Elle m’a même traitée de traînée… un peu conne, non ?
Fin de troisième, je venais de passer le brevet. C’est en regardant la liste des résultats, affichée sur le mur du lycée, que nous nous sommes rencontrés. C’était mon premier. Oui, mon premier, pas besoin de vous faire un dessin. Il a fait ça vite fait, je ne me souviens plus très bien, ça ne m’a pas fait mal, mais ça ne m’a pas marqué, son nom non plus ne m’a pas marqué. Je sais qu’il ne s’appelait pas Jean-Pierre, je n’aurais pas pu, surtout la première fois. Tous les garçons s’appelaient Michel ou Alain… Il devait donc s’appeler Michel ou Alain… Sûrement.
Mon père ne me causait plus. Ce n’était pas tout à fait vrai, mais c’est ce que je disais aux copines, pour me faire bien voir. On a été en froid quelque temps, car il m’avait fait une réflexion sur je ne sais quoi, je lui avais répondu « tu ne peux pas me comprendre, tu es trop vieux », il l’a mal pris. Le soir, je m’en suis un peu voulu, mais c’était fait. Il a vite oublié. Il a continué à me donner mon argent de poche, sans faire de réflexion. A bien y réfléchir, il n’était pas si nul, mais je ne pouvais tout de même pas le lui dire.
Sa phrase choc : « Tu es encore sous ma responsabilité, je te loge, je te nourris, tu feras ce que tu voudras quand tu seras majeure ». Combien de fois ai-je entendu cette phrase. Une fois, j’ai eu envie de lui dire, « quand j’étais bébé, c’est maman qui me nourrissait… Tu ne m’as jamais donné le sein que je sache ». Il a moyennement apprécié, en voyant son regard, j’ai compris qu’il valait mieux ne pas insister, c’est peut-être pour ça que je ne lui disais plus rien.
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Un jour, Christian, un ami de papa, est passé nous voir. Quand j’étais petite, il venait souvent. Il portait toujours un gros bouquet de fleurs à maman, et avait plein de bonbons dans les poches pour mes frères et moi. Malgré maman, qui avait peur pour nos dents, il nous en donnait quand elle avait le dos tourné, ça nous faisait rire. Il était amusant, il me faisait souvent sauter sur ses genoux en chantant « à dada ! », je riais sans pouvoir m’arrêter.
Il était parti à l’étranger pendant plusieurs années. Nous étions tous heureux de le revoir. Il est arrivé avec un gros bouquet de fleurs, et une jeune femme à son bras. Il s’était marié loin d’ici et avait voulu faire la surprise à papa. Il avait encore des bonbons dans ses poches, les garçons se sont précipités, pas moi, je n’étais plus une gamine. Qu’il était beau ! J’enviais sa femme, sûrement, elle ne le méritait pas.
Chaque fois qu’il passait à la maison, il me regardait toujours comme une petite fille, j’aurais aimé qu’il me regarde comme une femme. Le soir dans mon lit, je pensais à lui, je l’imaginais nu. J’imaginais qu’il devait en avoir une grosse, sans trop savoir ce que c’était une grosse, je me souvenais juste du petit zizi de mes frères avant qu’ils ne s’enferment à double tour dans la salle de bain pour se doucher. Finies nos parties de rigolade sous l’eau, d’ailleurs, maman m’avait dit quand j’ai eu mes ouin ouin, « tu es grande maintenant, faut plus te balader comme ça dans la maison, on pourrait te voir ». À l’époque, je m’en foutais qu’on me voit à poil, maintenant, c’est plus pareil, j’aime ça, au contraire. Enfin, ça dépend qui.
Donc je rêvais en me caressant, Christian en avait-il une grosse ? J’essayais de comparer avec le David de je ne sais plus qui, vu dans un musée à Florence lors de notre voyage découverte en 5ᵉ. On était toutes restées devant à le regarder, et à faire le tour pour voir ses fesses, sans écouter la prof qui faisait semblant de ne pas le regarder.
Au fait, j’ai oublié de vous dire, le brevet, je l’ai eu. C’est pour ça qu’avec machin qui l’avait eu aussi, nous avons fêté ça.
On se souvient toujours de son premier. Hi, Hi ! Je veux dire de son premier examen.
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Malgré ma réussite au brevet, j’ai failli redoubler, comme trois de mes copines. Heureusement, mon prof de français, qui m’aimait bien, a réussi à convaincre la prof de math que j’avais fait des progrès. Il était fort mon prof de français, faut dire que c’était la seule matière où je dépassais de peu la moyenne.
Je suis donc passée en seconde, ouf !
J’avais décidé de profiter de cette année sans examen. Profité de quoi, je ne sais pas, profiter de la vie ? … ça veut dire quoi profiter de la vie ? Encore une invention des adultes.
Au lycée, il n’y avait que des filles, à part le proviseur et le pion qui contrôlait les cartes d’entrée, et quelques profs bien sûr. En sortant, avant de rentrer chez moi avec les copines, nous traînions vers le lycée de garçons. Certains étaient très timides, on s’amusait à les faire rougir en les regardant, d’autres, plus entreprenant, venaient nous parler en se prenant pour des durs. Je ne faisais pas la difficile, si je leur plaisais, ils me plaisaient. Plusieurs garçons en ont profité. Ils me suivaient jusque chez moi, nous allions dans le local poubelle pour nous embrasser à l’abri des regards. Leurs mains sous mon pull, je les sentais tout dur. J’aimais bien, mais je n’étais pas pressée de recommencer l’expérience de l’année précédente. Ça ne durait jamais longtemps, j’avais peur d’être surprise, aïe si mon père nous avait vus ! Et je devais monter rapidement pour goûter avec mes frères.
Je me souviens d’un jour, j’étais heureuse, pourquoi ? Bof, ça ne s’explique pas, je me promenais en ville, j’avais envie de parler à tout le monde, de danser sur le trottoir, je riais toute seule. Ça ne vous est jamais arrivé à vous ?
J’aurais pu aller prendre un verre au café sur la place, mais ça ne se fait pas, une jeune fille bien élevée ne va pas seule au café. Je suis allée au cinéma. Je ne me souviens plus du film, mais les photos à côté de la caisse m’avaient plu, et il y avait Jean Marais, alors…
Peu de monde dans la salle, un garçon est venu s’asseoir à côté de moi, il m’a fait du coude, je sentais sa jambe contre ma cuisse. Ce contact me troublait, mais je n’osais pas tourner la tête pour le regarder. Il n’a pas dit un mot, moi non plus. Quand la lumière s’est rallumée, il est vite parti sans même me regarder.
Excitée par cette expérience, j’ai voulu recommencer, jusqu’au jour où mon voisin ne s’est pas contenté de me faire du coude, il a mis sa main sur ma cuisse et m’a caressé les seins pendant tout le film. Je ne l’ai jamais revu. Je n’ai rien vu du film, lui non plus certainement.
J’ai alors pris l’habitude d’aller au cinéma tous les jeudis, pour me faire peloter. J’allais toujours dans la même salle, l’ouvreuse était gentille, elle faisait semblant de ne rien voir, parfois, elle me donnait un esquimau à l’entracte.
Le cinéma était devenu ma nouvelle passion. Ah ! Les films de la nouvelle vague, j’ai été fasciné par « À bout de souffle ». Mon préféré, c’était « les tricheurs » que j’ai découvert dans une salle Arts et Essai, je suis retourné le voir deux fois. J’étais Pascale Petit, tous les hommes étaient amoureux de moi, ça me donnait des frissons. Je me suis même fait couper les cheveux comme elle, ma mère a trouvé que ça m’allait bien, papa a haussé les épaules et est parti sans rien dire.
Vous devez bien imaginer que j’allais voir ces films-là, sans rien dire, je ne voulais pas entendre « Ce n’est pas pour une jeune fille bien ». Pff, toujours pareil, devoir être une jeune fille bien ! Pas drôle.
Et puis, j’ai connu Philippe, un grand de première, il était plus timide que les autres. La première fois, au cinéma, il m’a embrassé, mais il a mis du temps pour me caresser les seins. Heureusement, il a vite appris. Par la suite, à peine la lumière éteinte, pas besoin de l’encourager, j’avais sa main dans ma culotte. Ça me plaisait bien. Avec lui non plus, ça n’a pas été très loin.
L’été, je passais les vacances chez mes grands-parents, ceux du côté de ma mère. Trois mois à la campagne, la rentrée des classes était toujours le 1er octobre. J’adorais ma mémé, et mon pépé m’emmenait cueillir des champignons. Maintenant, je suis incollable sur les champignons.
Cette année-là, mon cousin passait ses vacances chez eux, également. Cela faisait longtemps que je ne l’avais pas vu, il avait bien grandi, et il avait des boutons sur la figure, comme mon frère. Consciente de la bienséance, mémé lui avait préparé une chambre au rez-de-chaussée, loin de la mienne.
Je vous vois venir, vous avez cru que mon cousin et moi, ou que j’avais dévergondé le fils de la fermière d’à côté. Raté, c’était le facteur, un étudiant qui faisait un remplacement en job d’été. Ça n’a pas été le grand amour, mais il embrassait bien, et ses mains ne restaient jamais inactives. Il m’a montré qu’on pouvait faire plein de choses dans les champs en lisière du petit bois, pas uniquement faire pousser de la luzerne. C’était rigolo, même si après, j’avais de l’herbe plein la minette.
Il n’est pas resté longtemps, dommage.
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A la rentrée, Philippe avait changé de lycée, ses parents avaient déménagé. Pas loin, mais il devait faire plus d’une heure de vélo pour me retrouver. Forcément, on se voyait moins.
En première, ça devenait sérieux, j’avais en tête les paroles de mon père, « si tu veux n’en faire qu’à ta tête, passe ton bac d’abord ».
J’ai donc passé le bac. Je ne vais pas faire durer le suspense… J’ai eu les deux, du premier coup.
Mon premier bac avec une mention, d’accord mention passable, mais je pouvais passer en terminale, en Philo, la section sans math. Sans trop savoir comment, j’ai réussi la seconde partie, de justesse à la section de rattrapage de septembre.
Le soir des résultats, j’ai voulu sortir avec des copines, pour fêter ça. Je ne savais pas comment le demander à mon père, c’était la première fois que je sortais seule le soir. Il a crié comme si… comme si… Heureusement, maman est venue à mon secours, j’ai eu la permission de 11 heures, c’est déjà ça.
Oups ! Je vais trop vite. Pendant ces deux années, il s’est passé plein de choses, dans ma vie amoureuse. Ouah ! Ma vie amoureuse, c’est beau comme formule non ?
D’abord, j’ai continué à aller au cinéma, tous les jeudis après-midi, jamais seule. Quand Philippe ne pouvait m’accompagner, j’y allais avec des garçons que je connaissais, c’était mieux que des inconnus dont je voyais à peine le visage dans le noir. De toute manière, ils faisaient tous la même chose, à croire que les films ne les intéressaient pas.
Surtout, il faut que je vous dise comment ma dernière année de lycée a été un tournant dans ma vie… Vous vous doutez bien que je ne parle pas de mes études.
Voilà. J’étais donc en terminale, un soir, en sortant du lycée, il devait être 17 heures, surprise, Christian, vous savez le copain de papa, il était sur le trottoir d’en face, il m’attendait. Je ne savais pas quoi faire, les bras ballants. Il m’a fait la bise et m’a invité à aller boire un verre. Il passait soi-disant par hasard et avait voulu me dire bonjour. Nous sommes allés dans la salle du fond du bar,, où j’allais parfois entre filles. Il m’a parlé du lycée, de ce que je voudrais faire plus tard, il m’a demandé des nouvelles de mes parents, mais vu son regard, j’ai vite compris ce qu’il avait derrière la tête. J’étais étonnée et flattée, qu’un homme, pas un garçon, un homme, en plus marié, s’intéresse à moi. Je me faisais peut-être des illusions, c’était ce que je croyais… Attendez la suite.
Ce n’était pas des illusions. Il m’a dit des choses que toutes jeunes filles aimeraient entendre, que j’étais belle, que je lui plaisais. J’étais sous son charme, je n’ai pas réagi quand il a pris ma main. Il était tard, il m’a raccompagné chez moi dans sa belle voiture. En arrivant, il n’a pas voulu venir saluer mon père. Quand il m’a fait la bise, ses lèvres ont frôlé les miennes, ça m’a fait trembler. J’ai vite couru vers la maison. Le soir dans mon lit, j’avais des rêves plein la tête.
Il est revenu quelques jours plus tard, au lieu d’aller boire un verre, il m’a emmené directement chez lui, sans rien me demander. J’ai compris que sa femme n’était pas là. Il m’a servi un whisky, je n’ai pas pu le boire, c’était fort, trop fort. La tête me tournait déjà un peu. Il m’a prise dans ses bras et m’a embrassée. Je planais. Il m’a détaillée en me déshabillant, son regard m’a troublée, je tremblais. Ses mains étaient douces. Il m’a caressée lentement, tendrement, on aurait dit qu’il avait peur de me casser. Il m’a fait l’amour en m’embrassant, je ne savais plus où j’étais, sur un nuage. C’était loin des coups rapides de Philippe.
J’étais amoureuse, du moins je le croyais, j’étais surtout fière quand mes copines me voyaient avec lui, ça me flattait. Mais surtout, il me faisait jou… Il me donnait du plaisir comme jamais avant lui. On a recommencé plusieurs fois.
Ça s’est compliqué le soir où il est venu dîner chez nous avec sa femme, il évitait mon regard. Moi, j’avais peur que tout le monde remarque mon trouble. Heureusement, mes parents ne sont aperçus de rien, ni sa femme d’ailleurs. Ils doivent tous être aveugles… Sûrement.
Je continuais à voir Philippe de temps en temps, je n’ai rien osé lui dire, je ne voulais pas lui faire de peine. C’était moins bien avec lui, mais il était gentil.
La fin de l’année approchait, surtout le bac approchait. Les vacances de Pâques étaient faites pour les révisions. J’avais décidé de faire un effort, oui oui, faire un effort, c’est vrai, et puis Philippe devait partir en Italie avec ses parents, que faire d’autres. Je ne voulais pas le rater, c’était la porte d’entrée à la fac.
C’est ce que j’avais prévu. Mais, à la veille des vacances, Christian est venu me chercher au lycée, comme toujours il se tenait sur le trottoir d’en face. Quand je l’ai embrassé, toutes les filles me regardaient, jalouses. Il avait peu de temps, nous avons juste bu un verre. Il m’annonça que sa femme était en déplacement, que nous pourrions partir le week-end prochain à Deauville, il connaissait un petit hôtel très discret donnant sur la plage. Je n’y croyais pas, un week-end en amoureux, Christian me proposait un week-end en amoureux.
Adieu les révisions, vive l’amour.
Il a fallu que je trouve une excuse à la maison. Je n’ai rien trouvé de mieux que « faire mes révisions avec une copine », elle m’invitait quelques jours dans sa maison de campagne, alibi idéal. Quand ma mère m’a demandé des détails, « Non, non celle-là, tu ne la connais pas ». Ils n’ont rien dit, de peur qu’une fois encore, je parte en claquant la porte. Ce qu’ils pouvaient être naïfs.
Ce point de détail réglé, j’ai préparé mon sac, sans oublier quelques livres de classe, alibi oblige. Après trois heures de route, j’entrais avec Christian dans un superbe hôtel avec vue sur mer. Quelques balades sur la plage, nous avons surtout passé le week-end à faire l’amour. Le premier jour, il a même fait monter notre dîner dans la chambre, on a mangé tout nu, si si tout nu, tous les deux.
Le lendemain, pendue à son bras, j’étais fière en entrant au restaurant. A table, je ne savais pas quelle fourchette, ni quel couteau prendre, y en avait plein. Je me suis senti gourde. Il m’a montré en rigolant.
Christian m’a tout appris, il avait de l’expérience. J’ai l’impression qu’avant, malgré mes aventures, malgré Philippe, je n’étais qu’une oie blanche. Ma première fellation, beurk ! Heureusement, il avait prévu un mouchoir et m’a prévenu à temps. Après, c’est moi qui en redemandais. J’ai été choqué quand il m’a parlé de sodomie, il a d’ailleurs utilisé un autre mot que je n’ose même pas prononcer ici. J’ai trouvé ça vicieux, mon amour pour lui en a pris un coup. Avant de m’endormir, je me suis demandé si mon père et ma mère… Non, ce n’est pas possible. Pas eux.
Au retour, quand j’ai revu Philippe, il m’a semblé tellement jeune, tellement innocent avec ses petites caresses au cinéma. Un vrai gamin. Surpris quand j’ai voulu le prendre dans ma bouche, il a hésité quelques secondes et m’a laissé faire. Zut, il n’avait pas préparé son mouchoir comme Christian, j’en avais plein la figure. Il était désolé, pas tant que moi. Quand il a voulu recommencer, car il y prenait goût, je me suis méfiée, mais je n’allais pas bouder mon plaisir.
Vous comprenez maintenant pourquoi cette année a été un tournant dans la vie, pas très propice aux études. Enfin, j’ai eu le bac, de justesse, mais je l’ai eu, c’est le principal. La fac m’ouvrait ses portes, j’ai même réussi à obtenir une chambre à la cité universitaire.
Un début de liberté.
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Au retour des vacances, Philippe avait disparu, il avait encore déménagé, j’ai appris par la suite que son père avait été nommé en province. Pas sympa, il aurait pu me prévenir. Il est vrai que je ne lui ai pas donné beaucoup de nouvelles pendant les vacances… Eh alors ! Je fais ce que je veux.
Je me suis inscrite en fac de lettres, c’est là qu’on en fait le moins, qu’aurais-je pu faire d’autres ? Je vous le demande ?
Christian était parti en croisière avec bobonne. À la fac, je me suis fait un nouveau copain. Daniel était en troisième année, je lui ai tapé dans l’œil à la cafétéria. Très original, il m’a proposé un café. Il me plaisait bien. Il habitait dans la résidence garçons, moi dans celle des filles. Nous arrivions tout de même à nous voir, malgré les cerbères qui contrôlaient les entrées.
Après, je voyais toujours Christian, il me donnait tellement de plaisir, tellement plus que Daniel.
En vieillissant, mon père n’avait pas changé, nos relations non plus. Par contre, je m’entendais mieux avec ma mère. Elle respirait, la guerre d’Algérie était enfin terminée, maman avait tellement peur qu’ils envoient mon frère là-bas, le plus grand, celui qui allait avoir 18 ans. Le fils des voisins avait été mobilisé, mais n’était jamais revenu. Je l’aimais bien, il était sympa, c’était la première fois que je prenais conscience de la mort, je comprenais que je ne le reverrais jamais plus, ça m’a fait bizarre. Ma mère pleurait chaque fois qu’elle en parlait.
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N’allez pas me juger, je passais de Christian à Daniel sans trop me poser de questions. Aimer deux hommes à la fois, ou n’en aimer aucun, c’est un peu la même chose. Je me satisfaisais, sans aucun problème, de cette situation, qui aurait fait hurler mes parents s’ils avaient su. Heureusement, ils ne pouvaient même pas imaginer… Recherche du plaisir ou habitude, je ne saurais le dire, j’avais toujours peur d’être seule. Ils me rassuraient.
Je ne m’étais pas méfiée, mon cycle n’a jamais été très régulier, mais au bout de quelques jours, j’avais de quoi me poser des questions. J’avais dû me tromper dans mon calcul, je n’ai jamais été forte en math… Sur le coup, j’ai paniqué, non ce n’était pas possible… Et les examens qui approchaient, les partiels dans un mois.
J’ai commencé à sauter sur un pied tous les matins et tous les soirs, j’avais lu ça dans une revue. Rien n’y a fait, encore une connerie. J’avais aussi entendu parler d’une sombre histoire d’aiguilles à tricoter, beurk, je n’allais pas… je n’en dormais plus, je pleurais tous les jours. Impossible de le dire à mes parents, je me serais faite tuer, ou ils m’auraient reniée. Je n’osais même pas aller voir un médecin, le nôtre serait allé de suite le dire à mon père. Au bout de dix jours, le doute n’était plus possible. Je me suis confiée à ma meilleure amie. Chance, elle connaissait une femme qui pouvait m’aider, elle faisait ça pour aider les filles en détresse. Comment la connaissait-elle ? Elle ne m’en a jamais rien dit, je n’ai pas posé de question.
Munie du papier où j’avais griffonné l’adresse, je me suis retrouvée dans une rue sordide, en proche banlieue. L’immeuble devait être le plus moche de la rue, j’ai hésité avant d’entrer, l’escalier était sale, des graffitis sur les murs, les noms écrits sur des petits cartons, punaisés sur les portes. Troisième sans ascenseur. Je tremblais en montant, j’avais peur. Pas le courage de franchir les dernières marches, j’ai redescendu, quatre à quatre, et je suis partie en courant, sans me retourner, en espérant que personne ne m’ait vu. Je n’ai pas pu, vous devez me comprendre. Je n’allais pas… j’en frémis encore.
Il fallait regarder la vérité en face, j’étais enceinte, j’allais devenir grosse. La honte ! Impossible, mais que pouvais-je faire ? Je ne savais même pas qui était le père, Daniel ou Christian, Christian ou Daniel ?
Je me sentais seule, je n’avais pas envie de leur en parler, ce n’était pas leur problème, ils n’avaient pas besoin de savoir. Ils avaient pris du plaisir, sans faire attention, je n’avais pas besoin d’eux… A la réflexion, peut-être que si… Je suis allée les voir, pour qu’ils me fassent l’amour fort, peut-être que, l’un des deux réussirait-il… j’espérais encore. Bien sûr, ça n’a pas marché.
Je priais tous les soirs, ne riez pas, oui je priais, vieux réflexe de mon éducation.
Vers qui me tourner. J’ai vite compris que Daniel ne me serait d’aucune utilité, seul Christian pouvait encore m’aider. J’avais toute confiance en lui. Sur le coup, il n’a pas montré sa joie d’être père, il avait l’air aussi désemparé que moi. Est-ce la peur que tout le monde sache, ou l’envie de me sortir de ce pétrin, toujours est-il que, deux jours après, il avait l’adresse d’un médecin à Genève qui pourrait me recevoir dans sa clinique, c’était sans risque. J’ai bondi de joie, je lui ai sauté au cou, mais pas question d’aller plus loin. Je crois que lui non plus n’en avait pas vraiment envie.
Une fois la décision prise, je me suis sentie plus légère, tellement plus légère. Après un nouveau gros mensonge à mes parents, je me retrouvais dans la voiture de Christian, direction la Suisse. Voyage beaucoup moins romantique que notre escapade à Deauville, j’ai somnolé durant tout le trajet.
Je faisais la fanfaronne, mais au fond de moi, j’avais peur.
Bon, je ne vais pas entrer dans tous les détails, vous avez compris. Ça n’a pas été une partie de plaisir, mais tout s’est bien passé. Christian a été parfait, il s’est occupé de tout, je ne sais même pas ce que ça lui a coûté. Tout rentrait dans l’ordre. A l’avenir, je me suis juré de faire plus attention.
Au retour, pas la force de voir mes parents, comme si la honte était inscrite sur mon visage. Ils avaient l’habitude de mes silences, ils ne m’ont rien demandé.
La vie normale reprenait son cours. Maintenant, je devais me concentrer sur mes examens.
Ouf ! Les partiels sont terminés. J’espère un miracle… Je ne sais pas pourquoi, depuis ce matin une phrase me hante, me trotte dans la tête. Vous la connaissez sûrement, « Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark ». Je ne sais plus où je l’ai lu… Ce doit être dans Hamlet, il va falloir que je vérifie dans mes livres.
J’ai envie de faire le vide, de tout oublier, de partir loin. Ne plus voir personne, ni mon père, ni ma mère, ni personne. Daniel et Christian, je ne veux plus les voir non plus. Est-ce que je les aime encore ? Je me demande si je les ai vraiment aimés. J’étais bien avec eux, c’est tout, ce n’est pas suffisant.
Pour être honnête, je les ai revus une dernière fois, pour leur expliquer que tout était fini entre nous, sans donner plus d’explication. Daniel a fait la gueule, Christian a eu l’air soulagé.
Sans attendre les résultats, je suis venue me faire chouchouter quelques jours chez mes grands-parents. Pour me reposer, me reposer de ma peur, du stress des examens, me reposer de Christian, me reposer de Daniel. Fuir mes parents. Commencer une nouvelle vie.
Demain, c’est mon anniversaire. 21 ans, ça y est, j’ai 21 ans. Je suis majeure.
Enfin libre !