Un petit texte fort simple que j’ai commencé à écrire le lendemain d’une séance de coupe de cheveux. Ne pas confondre narrateur et auteur. Bonne lecture :)
Au 41
Pas loin de la place où trônent la marie et l’église, existe depuis peu un petit salon de coiffure nommé sobrement Studio 41 (visiblement son numéro dans la rue). Ce nom change un peu de tous les jeux de mots dont est trop souvent coutumier ce genre d’échoppe. En cette fin d’année, je désire rafraîchir ma coupe de cheveux afin d’être plus présentable lors des deux réveillons de fin d’année, celui de Noël et de la Saint Sylvestre, qui sont prévus pour la semaine prochaine.
J’aurai pu aller chez « Créatiff » (j’ai connu pire comme intitulé), mais la dernière fois, on ne peut pas dire que c’avait été une franche réussite. Comme je suis dans le coin et que j’ai du temps à perdre, je tente ma chance sans rendez-vous au Studio 41, ce petit salon de coiffure, dans une petite rue latérale. Je ne suis pas certain que ça se bouscule au portillon.
En poussant la porte, je constate qu’il n’y a en effet personne sauf une coiffeuse. Mais peut-être attend-elle quelqu’un qui a pris rendez-vous.
- — Bonjour Madame, seriez-vous disponible pour une coupe ?
- — Bonjour Monsieur, pas de souci.
La dame (ou la demoiselle) est une blondinette avec de légers reflets roux. J’ignore si c’est naturel ou pas, mais ça lui va bien. Elle est vêtue complètement en bleu. Sur le coup, j’ai cru que c’était une robe, mais je constate vite qu’en bas, il s’agit d’une jupe et qu’en haut, il s’agit d’un pull donc le décolleté en V est mignon mais ne révèle pas grand-chose. Sauf si elle s’amusait à défaire au moins un bouton. D’ailleurs, à ce propos, j’en compte trois.
- — Ce serait pour une coupe normale, classique, afin d’être présentable pour les Fêtes…
- — Très bien. Un shampoing avant de commencer ?
- — Volontiers.
Elle me désigne alors l’endroit où m’asseoir pour qu’elle puisse laver mes cheveux. Tandis que je revêts une sorte de blouse, je lui demande :
- — Il y a quelques mois, il me semble bien que ce salon était fermé. Je me trompe ?
Tandis qu’elle douche mes cheveux, elle explique :
- — Non, vous ne vous trompez pas. C’est bon ? Pas trop chaud ?
- — C’est parfait.
Ayant sans doute envie de parler, elle explique :
- — Je ne suis pas ici depuis longtemps, à peine trois mois. L’ancienne propriétaire est partie dans le sud et j’ai pris le relais.
- — Ah d’accord. Donc vous êtes ici à votre compte.
La douche s’arrête deux secondes plus tard. Je sens quelque chose de froid sur mon cuir chevelu, le shampoing sans doute. Toujours debout derrière moi, elle répond :
- — En effet, je suis la patronne ici. Mais être à son compte n’est pas évident, il faut gérer les comptes, s’occuper de plein de détails, et se faire une clientèle.
- — Vous n’avez pas bénéficié de la clientèle de l’ancienne coiffeuse ?
- — Pas tout à fait. Il s’est écoulé une bonne année entre le moment où elle a arrêté et le moment où j’ai repris l’affaire. La clientèle a eu le temps d’aller voir ailleurs.
- — C’est idiot pour vous…
Elle masse mon cuir chevelu, ça me fait du bien.
- — Oui et non, car j’ai pu reprendre à moindre frais la boutique. Sinon, je n’aurais pas eu les moyens. Déjà que ça n’a pas été évident, on se demande à quoi servent les banques !
- — Oui, on se le demande : à quoi servent les banques. Je connais deux couples qui ont eu toutes les difficultés du monde à trouver une banque pas trop pointilleuse pour acheter une maison, alors qu’ils sont tous les deux des fonctionnaires avec garantie de l’emploi. Oui, tous fonctionnaires, ces deux couples. C’est d’ailleurs comme ça qu’ils se sont rencontrés.
- — Ils ont fait quoi ?
Tandis qu’elle fait mousser ma tête, j’explique :
- — Le premier couple a eu de la chance, ce sont les parents qui ont finalement fait l’emprunt.
- — Ah bon ? C’est possible ?
- — Il faut le croire… Quant au second couple, il a eu moins de chance : ils ont dû se rabattre sur une maison plus petite et donc moins chère, mais avec un taux pas folichon.
- — C’est con pour eux… Et vous, vous avez une maison ?
L’eau chaude (mais pas bouillante) coule à nouveau sur ma tête, le rinçage visiblement. Sans trop entrer dans le détail, je relate ma situation immobilière :
- — Moi, j’ai eu la chance d’acheter la mienne à l’époque où les banques étaient un peu moins exigeantes. De plus, je n’avais pas une trop grosse somme à emprunter.
- — Vous avez eu du bol !
Je me mets à rire :
- — Vous n’auriez pas dit ça en voyant l’état de ma maison quand je l’ai achetée !
- — Ah bon ? C’était un taudis ?
- — Pas tout à fait, mais elle était restée inhabitée durant seize ans, les héritiers n’avaient pas réussi à se mettre d’accord. Je vous laisse imaginer…
- — Ah d’accord !
- — Il a donc fallu faire quelques réparations, mais ce fut surtout une histoire d’huile de coude. Et vous, vous habitez dans le coin ?
Elle éponge mes cheveux :
- — Non, je n’habite pas ici, mais à vingt kilomètres.
- — Pourtant il y a un logement à l’étage supérieur.
- — C’est vrai, mais j’ai déjà mon chez-moi. Et puis, c’est le fonds de commerce que j’ai acheté, pas la maison. Mais c’est vrai qu’il n’y a personne là-haut, c’est vide.
Elle s’interrompt momentanément, le temps de se placer presque face à moi, me désignant un autre fauteuil face à un grand miroir :
- — La suite, ce sera ici, si vous le voulez bien. Mais avant, je vais mieux fermer votre blouse, SVP.
- — OK, allons-y. Pour le dessus, je comprends mieux.
- — Cependant, si j’habitais ici, c’est vrai que ça me simplifierait souvent la vie. Je n’aurais qu’un escalier à descendre pour venir travailler.
Installé dans le siège, ma blouse ajustée avec une collerette de papier dans le cou, je souris :
- — C’est un peu mon cas.
- — Ah ? Comment ça ?
- — Je pratique souvent le télétravail, et mon bureau est au rez-de-chaussée, avec vue sur le jardin.
- — Je vois. Quelle coupe souhaitez-vous ?
Elle me tend une plaquette avec diverses coupes masculines. Je désigne ce que je souhaite, en reprécisant que c’est surtout pour bien paraître lors des réveillons. Ciseaux en main, elle commence à tourner autour de moi pour évaluer ma chevelure. Entre-temps, comme elle se penche un peu, j’ai le plaisir d’avoir parfois le bon angle dans son décolleté, mais tout ceci ne dévoile pas grand-chose, mais c’est néanmoins très intéressant.
Évaluation faite, elle reprend la parole :
- — Vous êtes souvent en télétravail, donc vous pouvez faire le ménage pendant que Madame est au boulot.
- — Je fais le ménage, mais il n’y a pas de Madame. Ni de Monsieur non plus.
Ciseaux en main, elle s’étonne franchement :
- — Ah bon ? Vous êtes célibataire ?
- — Je le suis redevenu par la force des choses.
- — Comme moi alors…
Intrigué, je demande :
- — La force des choses, vous aussi ?
- — On va le dire comme ça.
Puis elle ne dit plus rien. Mais j’ai comme l’étrange sensation que je l’intéresse un peu plus, comme en témoigne le fait que j’ai droit un peu plus à son décolleté quand elle s’occupe de l’avant de ma coupe. Je compte deux boutons à la place de trois. À moins que je ne me fasse des idées, ce qui est aussi une possibilité.
Plongée
Ce n’est pas la première fois que j’ai droit à une belle plongée dans le décolleté d’une coiffeuse, et ce, depuis des années. Je me rappelle, il y a cinq ou six ans, ce fut splendide ! Étant en couple à l’époque, je n’ai pas tenté ma chance. Quand je suis retourné plus tard dans le même salon, j’ai appris avec désappointement que cette coiffeuse n’officiait plus là. Par amusement, j’ai tenté de la retrouver, mais hélas, j’ai fait chou blanc, ou plutôt coupe blanche !
C’est sans doute l’évocation de ce souvenir qui me rend moins timoré aujourd’hui. Je suis célibataire, elle semble être aussi célibataire. Et j’ai toujours un peu regretté de ne pas avoir retrouvé cette fameuse coiffeuse au décolleté si splendide. Qui ne risque rien n’a rien :
- — Je n’ai pas de cavalière pour les deux réveillons. Est-ce que ça vous tente ?
- — Vous êtes direct, vous !
- — Je sais, c’est là le moindre de mes défauts…
Sans cesser de me couper les cheveux, la jeune femme se moque gentiment de moi :
- — Il ne faut pas demander pour les autres !
- — Je ne demande qu’à vous les faire découvrir.
- — En général, ce sont les qualités qu’on met en avant.
- — C’est vrai, mais si je vous montre d’abord mes défauts, alors quand vous découvrirez mes qualités, vous ne pourrez qu’être séduite !
Toujours penchée sur moi, m’offrant à nouveau une belle vue sur deux monts que j’aimerais beaucoup saisir à pleines mains, elle se met à rire franchement :
- — Qu’est-ce qui ne faut pas entendre ! Évitez de trop me faire rire, sinon je vais avoir un coup de ciseaux malheureux !
- — Quelque part, ça m’arrangerait.
- — Pour quelle raison ?
- — Pour vous faire pardonner, vous ne pourrez pas refuser mon invitation !
- — Et si j’étais prise pour les deux réveillons ?
Je saute sur l’occasion :
- — Et vous de votre côté, évitez de me faire sursauter avec des sous-entendus !
- — Comment ça, des sous-entendus ?
- — Vous avez textuellement dit : « Et si j’étais prise » !
Loin de se vexer ou de se fâcher, elle s’en amuse :
- — Halala, ces hommes !
- — Alors, êtes-vous prise ou pas prise ?
- — En tout cas, pas de la façon que vous semblez penser.
Puisque je peux jouer avec cette mignonne coiffeuse, je continue sur ma lancée :
- — Moi, je ne pense pas, je constate. En tout cas, si vous n’êtes pas prise pour au moins un réveillon, dans ma grande bonté, j’accepte de me dévouer pour vous prendre, y compris dans le sens soft du mot.
- — Vous êtes trop bon ! Au fait, je ne connais même pas votre prénom.
Je sens comme une petite ouverture :
- — Maxime. Et vous ?
- — Aline.
- — Enchanté Aline.
Se redressant, elle change de côté :
- — Je ne sais pas si je dois être enchantée de coiffer un énergumène comme vous. Je n’arrive pas à savoir si vous me draguez pour de bon ou si c’est un jeu.
- — Les deux à la fois, peut-être…
Bien qu’elle soit maintenant derrière moi, elle me dévisage en face à face grâce au grand miroir accroché sur le mur blanc :
- — Oui, comme ça, si vous vous vautrez, vous pourrez toujours dire que c’était une plaisanterie, c’est ça ?
- — Ce qui n’est pas une plaisanterie est que vous me plaisez. C’est un fait.
- — Uh ! Vous êtes rapide !
La regardant toujours en face grâce au miroir, j’explique à ma façon :
- — Quand je suis célibataire, je ne me voile pas la face. Je sais tout de suite si une femme me plaît ou pas.
- — N’empêche que vous êtes rapide !
- — Quand vous goûtez un plat, vous savez tout de suite si ça vous plaît ou pas, n’est-ce pas ?
- — Pas faux, mais là, dans votre cas, votre choix est purement visuel.
Je défends mon point de vue :
- — Il faut bien un commencement, un point de départ. Un grand romancier des temps jadis disait « pour un qui est attrapé par le cœur, dix le sont par les yeux ». Ça fonctionne aussi au féminin…
- — Il avait raison, votre bonhomme ! La plupart du temps, y a que l’apparence qui compte.
- — Comme je vous l’ai déjà dit, c’est un point de départ. Pour ma part, je préfère nettement être en couple avec une femme au physique banal mais avec qui je m’entends parfaitement, qu’avec un super canon qui serait invivable.
Tout en s’appliquant, Aline sourit :
- — Tout le monde ne pense pas comme vous… Des connaissances masculines à moi ont préféré le second choix. Mais c’est vrai qu’ils en bavent, dans le mauvais sens du terme.
- — Tant pis pour eux !
- — Vous n’êtes pas charitable avec vos confrères !
- — Il faut savoir assumer dans la vie. J’ai eu le plaisir de rencontrer une femme de ce type, ça n’a pas duré une semaine, la liste de ses doléances était déjà devenue beaucoup plus longue qu’un rouleau de papier-toilette…
Elle compatit :
- — Eh bé ! Je parie qu’elle n’est pas restée seule longtemps.
- — Oui, mon successeur a tenu deux mois complets. Après sa rupture, nous avons pu discuter tous les deux dans un bar, un pur hasard. Si je résume ce qu’il m’a avoué ce soir-là, c’est « j’aurais dû faire comme toi, me barrer au bout d’une semaine ».
- — Elle était si catastrophique que ça ?
Je chantonne à moitié :
- — Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur.
- — Hmmm, c’est du Brel ou du Brassens, ça ?
J’affiche un petit sourire :
- — Option numéro deux, Aline. Vous permettez que je vous appelle Aline ?
- — Si je vous disais non, vous le feriez quand même !
- — Je suis respectueux de l’avis des Dames, chère Aline.
- — Je suis fort aise de la savoir, Maxime !
- — Ah, je suis content, vous avez retenu mon prénom !
Arrêtant momentanément sa danse des ciseaux, elle se met à rire.
Hypothèses
Qui ne risque rien n’a rien, disait ma maman, qui avait retenu cette maxime de sa propre mère. De ce fait, je continue sur ma lancée, même si j’ai parfois l’impression de marcher sur une corde raide.
- — Si c’est comme je le pense, après ces deux réveillons, vous découvrirez que je suis un parti assez intéressant, même si je ne roule pas sur l’or, je l’avoue. Mais je ne suis pas non plus une cigale démunie. Je suis dans un juste milieu.
- — Et vous pensez que l’argent est un critère primordial pour une femme ?
- — Ça dépend lesquelles, je le reconnais. Perso, je pense que c’est assez secondaire, mais ça huile bien les rouages. Il vaut mieux être beau, riche, en bonne santé que laid, pauvre et malade.
Visiblement, elle s’amuse, je le vois à son visage qui se reflète sur le grand miroir.
- — Ah ça, c’est une évidence !
- — Pour ma part, je ne suis pas moche, je ne suis pas fauché, et j’ai une bonne santé. Vous-même, vous êtes très mignonne et vous me semblez en bonne santé. Pour l’argent, ce n’est pas le nirvana, mais vous n’êtes pas au ruisseau.
- — Je suis obligée de dire que vous n’avez pas faux.
Je décide de pousser un peu plus mon avantage :
- — Imaginez que vous et moi soyons en couple…
- — C’est ça, imaginons.
- — Déjà, dans un premier temps, vous aurez beaucoup moins de route à faire. Vous pourriez même venir à pied travailler.
Tout en continuant de s’affairer, elle sourit :
- — C’est un argument, en effet…
- — Ce n’est pas à vous que je dois expliquer qu’à deux, on s’en sort mieux financièrement que seul (e) dans son coin : eau, gaz, électricité, impôts et j’en passe.
Aline me fait remarquer :
- — Dans ce cas, vous êtes tout aussi gagnant que moi.
- — Sans vouloir trop m’avancer, je pense que c’est vous qui le serez le plus. Je suis ingénieur et je gagne un peu plus que la moyenne nationale de mon corps de métier qui n’est déjà pas à plaindre, sauf pour les impôts qu’on doit payer.
- — Comme j’ignore quelle est cette moyenne nationale des ingénieurs…
Je balance un nouvel argument qui vaut ce qu’il vaut :
- — Sortez avec moi, et je vous confierai le chiffre, avec feuille de salaire à l’appui !
Elle réprime une certaine envie de rire :
- — Vous avez une drôle de façon de draguer, vous !
- — Parce que je sais que je peux me le permettre avec vous.
- — Plus sérieusement, Maxime, pourquoi vous tenez tant à ce que je sorte avec vous ?
- — Parce que vous me plaisez, parce que je sens que vous et moi sommes compatibles, parce que j’ai eu le déclic pour vous, parce que j’ai envie de me réveiller avec vous chaque matin.
La jeune femme persifle :
- — Ah oui ? Que de vous réveiller ?
- — J’avoue que c’est un euphémisme, car quand on a la joie d’avoir une femme telle que vous dans son lit, on ne lui tourne pas le dos, c’est certain.
- — Vous avez en effet le sens des euphémismes…
- — Si je vous disais franco la vérité toute crue, mes chances diminueraient. Et vous, que cherchez-vous dans un homme ?
Elle s’esclaffe :
- — N’inversez pas les rôles, s’il vous plaît, Maxime !
- — Dans ce cas, je vais me décrire un peu plus, puis vous me direz si je coche les bonnes cases.
- — Vous êtes impossible, mais dites toujours.
- — Bon, je ne fume pas, je ne bois pas beaucoup, je ne me drogue pas, sauf aux cacahuètes.
Interloquée, elle se fige, ouvrant des grands yeux :
- — Aux cacahuètes !?
- — Hélas oui ! Mettez un bol devant moi, je ne peux plus m’arrêter tant qu’il n’est pas vide ! C’est une catastrophe pour la ligne !
- — Oh ça va, je ne vous ai pas vu de bouée de sauvetage…
- — C’est parce que je fais attention quand la période de grande « bouffetifaille » arrive !
Visiblement égayée, elle continue à me coiffer :
- — Je vois ce que vous voulez dire. Moi, je ne suis pas mieux : ce sont les apéricubes !
- — C’est moins pire que les cacahuètes et c’est même culturel !
- — Ouiii, on va le dire comme ça ! C’est vrai que parfois, on apprend des trucs.
Faisant feu de tout bois, je lance un nouvel argument :
- — Je vous propose une entraide : vous m’empêchez de toucher aux cacahuètes et je vous offre la réciproque avec les apéricubes !
- — Vous voulez vraiment que je sorte avec vous !!
- — Bien sûr que oui. Vous en doutiez encore ? Et je veux un peu plus qu’une simple sortie. J’envisage que nous habitions sous un même toit, chère Aline.
- — Ah oui, carrément !
Elle se redresse, me regardant à nouveau à travers le grand miroir. Je constate qu’elle semble tiraillée par des courants contraires. À moi de ne pas faire d’impairs…
Pairs et impairs
Une main sur la hanche, Aline lâche du bout des lèvres :
- — En admettant que je dise oui, qu’est-ce que je vous apporterai réellement ?
- — Vous ! Vous vous apportez vous, car c’est vous que je veux.
- — Encore heureux que tous les hommes ne sont pas comme vous, Maxime !
- — C’est justement la diversité qui fait le plaisir de la vie !
Toujours derrière moi, la coiffeuse soupire faiblement :
- — Je me demande si ça ne doit pas être pénible de vivre avec un énergumène comme vous !
- — Au moins, vous ne vous ennuierez pas avec moi. Et je suis trèèès affectueux.
- — Collant comme un pot de glue, je dirais !
- — Je sais ménager un espace de liberté à celle que j’aime.
Aline s’étonne :
- — Celle que j’aime ?
- — Je n’ai pas pour habitude de vivre avec une personne pour qui je n’éprouve rien.
- — Vous ne savez rien de moi !
- — Justement, faisons connaissance.
J’aurais pu m’attendre à une réponse bien sentie, ou une boutade, mais Aline semble réfléchir. Je préfère ne rien dire, quelque chose me dit qu’il vaut mieux la laisser cogiter. Elle contourne mon siège et dépose ses instruments sur la tablette accrochée sous le miroir. Elle se retourne, me regardant fixement durant de longues secondes, puis elle ouvre la bouche :
- — Vous avez réussi le test, Maxime.
- — C’est-à-dire, Aline ?
- — Vous êtes quand même assez respectueux : vous n’avez pas été harcelant pendant que je réfléchissais.
- — C’est la moindre des politesses, ne croyez-vous pas ?
Elle croise les bras :
- — Sans doute, mais tout le monde ne pense pas comme vous. C’est un bon point pour vous, mais… mais ça m’enquiquine, non, ça m’emmerde carrément : j’aurais préféré vous cataloguer dans les gros cons, c’aurait été plus simple.
- — Dois-je comprendre que vous ne me détestez point ?
Mains sur les hanches, Aline incline son buste vers moi, ce qui m’offre une belle vue :
- — Vous êtes un gentil emmerdeur, là, ça vous va ?
- — Je retiens l’adjectif « gentil ».
- — N’oubliez pas le substantif qui est après l’adjectif, Maxime ! Même si ce n’est pas poli !
- — Dans ce cas, pour vous faire pardonner d’avoir dit un vilain mot, acceptez de venir avec moi à mes réveillons.
Assez perplexe, elle me regarde toujours, puis elle lâche :
- — Il y aura qui à votre réveillon de Noël et qui à celui de la Nouvelle Année ?
- — Pour Noël, ça se passe entre amis.
- — Ah !? Pas en famille ?
- — En famille, c’est le lendemain, à midi. Je ne vous oblige pas à m’accompagner, mais j’avoue ne pas être contre. Mais sachez que ma mère est une spécialiste des questions souvent indiscrètes.
Elle fait « non » de la main :
- — Sans façon ! Et pour la Nouvelle Année ?
- — Entre amis aussi, mais version plus pro.
- — Vos collègues ?
- — Il y en aura. Mais je prévois plutôt de m’occuper de vous que de mes collègues.
Aline se moque :
- — Et de leurs femmes ?
- — Vous serez la mienne !
- — Décidément, vous êtes un rapide dans votre genre ! Vous divorcez aussi rapidement ?
- — Quand on a trouvé chaussure à son pied, pourquoi vouloir changer à tout prix ?
- — Vous avez réponse à tout !
- — Ne suis-je pas ingénieur ?
Elle se met sur le côté, et annonce avec un sourire carnassier :
- — Un homme qui a réponse à tout, ça ne me branche pas trop. De plus, je me demanderai toujours s’il ne me prend pas pour une conne.
- — Loin de moi cette idée. Disons que, maintenant, je fais ce que je peux pour vous convaincre.
- — Entre nous, il faut être un peu coconne pour accepter de passer deux réveillons de suite avec un illustre inconnu au milieu de parfaits inconnus, vous ne trouvez pas ?
Là, je reconnais qu’elle marque un énorme point :
- — Vu comme ça…
- — Moi aussi, je suis peut-être invitée à un réveillon, hmmm ?
Il existe toujours une solution à tout :
- — Dans ce cas, coupons la poire en deux : vous venez à un de mes réveillons et je viens au vôtre.
- — Vous ne perdez pas le nord, vous.
- — Je fais ce que je peux, je vous l’ai déjà dit…
Elle oscille, c’est flagrant. Je suppose que c’est la première fois qu’on la drague de cette façon. Je présume aussi que ce n’est pas la première fois qu’un homme la courtise, car plus je la regarde, plus elle est franchement mignonne. Elle rompt le silence :
- — Admettons que je vienne à un réveillon. Dans ce cas, je m’habille comme je veux.
- — Vous êtes totalement libre.
- — Même si je me pointe en gros pull informe à col roulé ?
Si le pull est moulant, ça me convient. Je préfère répondre plus diplomatiquement :
- — C’est déjà mieux que rien, Aline. Mais je ne serais pas contre une robe gentiment sexy.
- — Je m’en doutais un peu. Et si je terminais de vous coiffer ? Vous êtes venu pour ça, non ?
- — C’est vrai, mais ayant fait votre connaissance, ma coiffure est passée au second plan.
- — Je vous propose un deal : on arrête de parler de réveillon, je termine votre coiffure, je réfléchis et je vous dis quoi demain ou après-demain.
C’est mieux que rien. Je fais remarquer :
- — Et comment saurai-je ce que vous avez à me dire ?
- — Donnez-moi votre mail, je vous répondrai ainsi. Pas de téléphone, je ne vous connais pas assez pour avoir confiance. Une de mes collègues s’est fait harcelée, je ne tiens pas à subir la même chose.
- — Je vous comprends. Mais par mail, je connaîtrai le vôtre.
- — Il est facile d’ouvrir une boîte mail quelque part, puis de la supprimer ensuite. Dans le titre, je mettrai mon prénom, comme ça, vous saurez qui.
Est-ce que je dois continuer à pousser mon avantage au risque de tout perdre. Est-ce que je rentre dans sa démarche ? Bonne question.
- — J’accepte votre deal, Aline.
- — Je n’en doutai pas, Maxime.
Ma coupe de cheveux continue, nous parlons sans flirtage de diverses choses mais pas de réveillon. Cependant, elle me gratifie ci et là de diverses belles vues dans son décolleté. Quand tout est terminé, Aline me dit simplement :
- — Vous êtes un homme de parole, ça me change…
- — Je suis ainsi…
Je communique mon mail avant de payer. Il ne me reste plus qu’à espérer. Mais ses paroles sont assez encourageantes si elle estime que je suis un homme de parole. L’avenir proche me dira quoi, mais je sens que ça va être long !
Attente
Oui, c’est très long quand on attend quelque chose ! Malgré mon travail assez prenant, je tourne en rond. Alors que je n’y croyais plus et que j’avais décidé d’aller me coucher, un mail ayant pour titre « Aline » arrive sur mon ordi.
Fébrile, je clique dessus afin de l’ouvrir.
Vous l’avez tellement intriguée que j’ai joué le rôle. Mais comme je vous l’ai dit au salon, il faut être un peu coconne pour accepter une telle double invitation avec un inconnu.
Malheureusement pour vous, je ne suis pas assez coconne pour ça. Bien d’autres femmes seraient ravies de votre proposition, mais pas moi, j’attends autre chose d’un homme, ayant été assez échaudée avec mes ex.
Je pense que vous êtes suffisamment bon joueur pour ne pas insister.
En tout cas, merci de m’avoir fait sentir aussi désirable.
Cordialement, Aline
Aie, c’est raté… Pourtant, j’y ai cru, pas à 100% mais au moins à 80%.
Dans la vie, si on ne risque rien, on n’a rien. Il est parfaitement stupide d’attendre sans rien faire qu’un poulet nous tombe tout rôti dans la bouche. Donc, si on n’y met pas un peu du sien, on ne va pas loin (et en plus, ça rime). Mais cette fois-ci, ça n’a rien donné de probant, hélas.
La chanson de Christophe résonne dans ma tête :
Et j’ai crié, crié : « Aline ! », pour qu’elle revienne
Et j’ai pleuré, pleuré, oh ! j’avais trop de peine
Hélas, Aline ne viendra jamais, elle ne sera jamais mienne. Contrairement à la chanson, je n’ai pas pleuré, même si j’ai eu quand même un peu de peine, c’est certain. Honnêtement, je n’y croyais pas trop, mais au moins, j’ai tenté ma chance et je n’ai pas de regret.
Et comme l’a si bien écrit ma coiffeuse dans son mail, d’autres femmes seraient ravies de ma proposition. Mais faut-il encore trouver une autre Aline…