| n° 23350 | Fiche technique | 16001 caractères | 16001 2725 Temps de lecture estimé : 11 mn |
30/10/25 |
| Présentation: Une collection où le désir gratte sous la peau, où les morts ont encore faim et les vivants trop d’imagination. | ||||
Résumé: La maison prend les corps comme d’autres prennent les âmes. | ||||
Critères: #drame #érotisme #horreur #fantastique #volupté #rupture | ||||
| Auteur : majaas Envoi mini-message | ||||
| Collection : Contes à faire hurler les chat(te)s |
Une collection où le désir gratte sous la peau, où les morts ont encore faim et les vivants trop d’imagination. On jouit, on tremble, on rit jaune. Pas de morale, juste la fièvre. Si ça frémit, ne refermez pas trop vite, certains fantômes aiment avoir le dernier mot.
Le manoir, déniché entre deux sentiers oubliés du Vercors, se trouvait au fond d’une cuvette où la brume ne se levait qu’à midi, à une heure de la première boulangerie et plus loin encore de toute 4G. Parfait.
Élise gara sa voiture, coupa le contact, et soupira. Elle fuyait un homme qu’elle n’aimait plus, les réunions qui s’enchaînaient, les alertes qui la dévoraient. Elle voulait juste qu’on lui foute la paix et cet endroit semblait savoir tenir les gens à distance.
La bâtisse du XIXe, sombre et droite, se dressait sur quatre étages. Une façade usée, des fenêtres hautes aux rideaux opaques. La porte d’entrée grinça à peine, une clochette tinta au-dessus, et une voix venue d’on ne sait où. Élise sursauta. Une femme – la soixantaine, mince, cheveux argentés tirés en chignon, un regard vif derrière des lunettes demi-lune – surgit presque aussitôt.
L’air sentait la mousse, les murs respiraient les siècles : naphtaline et suie polie.
Elle tendit une vieille clé métallique.
Et elle disparut.
Un escalier en colimaçon, étroit, usé, attendait Élise. La rampe était tiède, comme si une main venait de s’y poser. Des murs couverts de photos en noir et blanc, des paysages embrumés, des couples plus vivants que nature, figés dans le papier. À chaque marche, une odeur de pierre humide remontait des plinthes.
La chambre était au bout du couloir et donnait sur la forêt. Le 9 était bancal, elle le réajusta et entra. Un fauteuil en velours rouge, sur la table de nuit, un vieux miroir biseauté. Au pied du lit, le parquet présentait une cicatrice circulaire, une auréole plus sombre, comme si quelque chose avait tourné à cet endroit précis des années durant. Élise posa son sac et ouvrit la fenêtre. L’air était humide, chargé de silence. Un craquement dans son dos, elle se retourna brusquement, sourit, se traita d’idiote et referma. Mais, alors qu’elle se déshabillait, une chaleur lui parcourut la colonne vertébrale.
*
La nuit s’était abattue sur le manoir.
Élise prit une douche dans la vieille baignoire sur pieds. L’eau chaude mit une éternité à arriver et, quand elle sortit enfin, un voile envahit le miroir. Elle y traça un sourire du bout du doigt. La buée refusa de s’uniformiser au centre, gardant une verticale mince, obstinée, qui séparait le motif en deux. La condensation se dissipa lorsqu’elle approcha son visage.
Allongée, elle feuilleta un roman sans rien retenir. Elle connaissait l’angoisse des trajets nocturnes et des parkings vides. Ici, c’était autre chose. Vers minuit, elle éteignit : esprit fatigué, peau électrique. Trois coups, étouffés, tombèrent sous le sommier. Le bois exhala une haleine tiède, brève. Le matelas pulsa sous son dos. Elle toucha l’oreiller voisin ; sa cheville fut prise. L’insistance remonta dans ses cuisses, chaque nerf prêt à s’embraser.
Fermant les yeux, elle murmura :
Une bouche sans visage se posa alors sur son sexe, précise. Élise étouffa un gémissement, puis tout se rétracta d’un coup. Le matelas devint froid et la frustration lui provoqua un rire bref. Elle écarta le drap et glissa sa main là où la chaleur restait. La vague arriva d’un seul tenant.
Le lendemain, Élise passa la journée dehors à marcher dans les bois, à travers les sentiers recouverts de feuilles mortes, cherchant à comprendre ce qu’elle avait ressenti…
*
La nuit tomba vite. Un crépuscule épais, sans lune. Dans la 209, Élise retira son tee-shirt, sa culotte en coton, et éteignit la lumière plus tôt que la veille. Elle ne s’était même pas lavée ; elle voulait que son odeur reste. Elle attendit ainsi, allongée par-dessus les draps, offerte. La pénombre lui renvoyait les battements de son cœur, amplifiés, comme si la chambre les répétait dans ses murs.
Puis l’air devint plus dense. Sous son dos, le sommier craqua. Le matelas céda au centre, avec une traction vers le bas, comme si la literie possédait son propre point de gravité.
Un léger vent sentant le chanvre mouillé lui effleura la gorge. Elle ne voyait rien, mais l’affleurement se fit plus net et une sensation brûla son ventre. Trois lettres griffées en surface : « A. L. E. »
Une pression contre son pubis. La peur, sèche, lui mordit la nuque. Elle voulut dire « attends », mais n’exhala qu’un souffle :
L’invisible s’engagea par petites prises. Ses muscles à elle lâchèrent un à un. Elle releva le bassin pour choisir l’angle. Une voix dans sa tête :
« Ouvre-la »
Les allers-retours entre ses cuisses se firent de plus en plus fermes et violents. Elle fut secouée, baisée, ses mains agrippées aux draps, ses fesses en suspension, son corps pétri. Le plaisir montait, pourtant mêlé de panique ; une larme lui piqua les cils, le matelas gémit, et le rythme trouva sa mesure.
*
Élise se réveilla tard. Le soleil filtrait à peine à travers les lourds rideaux. Vaseuse, comme après une nuit d’ivresse, son ventre palpitait encore. Un frisson remonta. Elle enfila un pull et descendit à la réception. Personne. Même le hall semblait en sommeil. Une porte entrouverte au fond du couloir la mena à des rayonnages couverts de volumes anciens.
Dans un classeur jauni, une fiche. Une main avait barré « 206 » pour écrire « 209 ». En marge : « Les plaques se retournent. »
Alexandre D. (1913), pendu après que sa fiancée l’a quitté. Note du gardien : « Debout sur la trappe, il a compté jusqu’à trois, puis est tombé. »
Elle referma doucement le dossier.
Le soir venu, elle n’avait qu’une idée en tête : le retrouver. Quand elle entra dans la chambre, le lit était défait. Élise s’allongea, nue cette fois. Délibérément.
Une brûlure sourde sur sa clavicule. Un baiser sans lèvres.
Tout près, très net :
« Je n’existe que pour ouvrir. »
Élise frissonna.
La réponse se fit sentir. Une langue sans visage contre son sein. Une succion lente. Puis un glissement sur son sexe, juste à l’orée. Dans son esprit, une vague d’images, de souvenirs. La même chambre, au décor d’un autre âge. Un homme jeune, au regard inquiet. Une femme rieuse. Un corps nu. Un départ. Une trahison. Une pendaison.
La chaleur était partout. Dans ses doigts, dans ses reins, dans sa tête. Il la pénétra comme une idée. Le souffle court, les cuisses tremblantes, elle trépidait. Alexandre s’infiltrait dans ses articulations, jusque dans ses paupières. Elle essaya de se lever, mais n’y parvint pas.
Le plancher gronda sous le sommier, la chambre entière se tassa pour l’accueillir. Ça naissait de l’intérieur. Elle convulsa en jouissant. Dans le miroir, un visage triste et beau qu’elle appela Alexandre. Puis plus rien. Haletante, elle s’écroula sur les draps et se sentit différente. Elle l’avait désormais en elle. Dans sa peau.
*
Le matin arriva, timide. Élise se réveilla lentement. À ses côtés, une personne nue était assise dans le fauteuil. Une superbe métisse au regard d’ambre, avec une cicatrice autour du poignet gauche, souvenir d’une corde ou d’un serment. Elle tapota trois fois l’accoudoir avant de parler.
Élise recula, tremblante.
La peur s’accrocha à ses entrailles. Elle s’habilla précipitamment et sortit. À midi, une fine ecchymose dessinait la ligne d’un nœud à son cou. Elle comprit qu’Alexandre réclamait toujours sa chute. Elle aurait dû s’enfuir, mais une force invisible la retenait. De retour au manoir, rien d’anormal dans les couloirs ; à l’accueil, la réceptionniste lui sourit poliment.
Élise fixa son interlocutrice quelques secondes, puis secoua la tête.
Elle retourna dans la chambre. La porte tout juste refermée, la sensation revint. Une caresse sur sa nuque. Un soupir dans l’oreille. Une chair invisible. Elle alluma toutes les lampes une à une. Elles clignotèrent, puis s’éteignirent.
Elle y croyait à peine, mais le dit quand même. Le silence lui répondit, épais. Allongée nue sur le lit, elle attendit.
Rien. Juste son sang qui cognait dans ses tempes.
Fermant les yeux, elle tendit la main vers le vide à côté d’elle, mais il ne se passa rien. Une absence presque insultante. Pourtant, très profondément dans son ventre, une chaleur sourde irradiait.
Un rire bref lui échappa.
Et dans le noir, elle eut cette certitude absurde : son corps ne lui appartenait plus tout à fait. Il était en elle. Elle remarqua que ses tétons étaient plus sombres. Ses hanches… plus larges. Elle posa une main sur son sexe. Une onde sensuelle, un gémissement contenu dans les murs, et la voix revint.
« Ouvre. »
Un sourire malsain, tordu, presque heureux, fleurit à son visage. Elle écarta les jambes, offrant sa vulve au plafond.
*
Le lendemain, l’auréole sombre au pied du lit avait changé d’aspect, révélant une fissure. Le plancher se crispa au contact de son doigt. Elle appuya ; des voix la traversèrent, nettes, déchirantes. La fente pulsa encore, humide, et un anneau métallique affleura. En tirant, la dalle bascula. L’air qui émana du sous-sol sentait la corde chauffée.
Un escalier étroit s’enfonçait, les marches usées reprenaient sa trace. En bas, une pièce ovale, close. Au centre, la métisse aux yeux d’ambre.
Les murs murmurèrent :
« Élise. »
Elle vacilla.
« Tu n’es plus une. Tu es toutes. »
Quand elle revint à elle, la femme avait disparu. Des dizaines d’autres étaient là, entrelacées, peau contre peau… Toutes celles qui avaient ouvert la trappe avant elle.
La pluie frappait doucement les vitres de l’hôtel.
Valentine arriva. 29 ans. Une psychologue en pause sabbatique, qui sentait la fleur d’oranger et les nuits blanches. Elle portait un élastique noir au poignet qu’elle tordait quand elle mentait à ses patients et sa valise semblait bien trop légère pour ce qu’elle fuyait.
La réceptionniste leva à peine les yeux.
Elle lui tendit une clé et Valentine monta. Chaque étage dégageait un peu plus une odeur de vécu… et de sexe, absorbé dans les murs. Au second, un courant d’air caressa ses jambes. Elle frissonna. Devant la porte… un vertige. La poignée lui réchauffa la paume.
Une hésitation, et elle inséra la clé.
Clic.
La Chambre l’enveloppa : chaleur, velours, fragrance de peau qui n’était pas la sienne. Elle posa sa valise, retira ses chaussures, puis ses vêtements, un à un, sans réfléchir.
Elle s’allongea nue dans le lit. Un soupir dans le mur, elle sursauta, mais ne bougea pas. La couverture glissa d’elle-même pour tomber au sol. Valentine voulut se lever, crier, fuir, mais ses membres ne répondirent plus.
Un souffle caressa sa nuque. Une prise ferme sur ses seins ; ses jambes s’ouvrirent et quelque chose d’ajusté se moula entre ses cuisses. Elle suffoqua. Un va-et-vient se créa de plus en plus sec, chaque poussée lui arracha un gémissement. Et d’un coup, un vide dans son ventre, une traînée chaude sur sa peau.
Dans le miroir, Élise apparut, scindée en deux en son centre, comme si le verre était fêlé. Un sourire tranquille aux lèvres, elle avait regardé Alexandre posséder la nouvelle venue.
*
Valentine se réveilla nue, encore marquée du plaisir de la veille. Assise sur le fauteuil, dans la pénombre tamisée, une métisse au regard d’ambre, cicatrice au poignet, jambes croisées. Elle se leva et marcha lentement vers le lit. L’air frissonnait à chacun de ses pas.
Elle s’installa sur le bord du matelas et glissa une main sur la cuisse de Valentine avec un naturel troublant.
Elle ne comprenait pas, mais son corps, lui, disait déjà oui. La femme au regard d’ambre la fit s’allonger à plat dos. Puis, sans précipitation, se plaça à califourchon sur elle. Ses doigts parcoururent sa peau. Puis vint la bouche. Une langue, précise, lente et sacrée. Elle lécha son ventre, ses hanches, puis plus bas, jusqu’à cette source encore offerte. Les muqueuses humides de Valentine tressaillirent à ce contact, elle se mordit la lèvre pour ne pas crier. Ses fesses se levèrent d’elles-mêmes. Elle monta en spirale puis se brisa, agrippée au drap comme s’il était son seul lien avec la réalité.
Quand elle retrouva ses esprits, la femme était à nouveau assise, les jambes croisées, un sourire paisible.
Un silence. Puis :
Valentine n’avait pas choisi avec les mots, mais la Chambre, elle, l’avait pris pour un oui. La pièce s’était assombrie. Plus de bruit de pluie, juste cette densité étrange. La femme s’éclipsa ou plutôt, se fondit dans les murs. Ce n’était plus très clair.
Élise, elle, réapparut. Elle sortit de l’armoire avec la pudeur floue d’un rêve. Un doigt posé sur les lèvres de Valentine, elle souffla :
Valentine recula à peine. Élise la prit par la nuque et l’embrassa, mais cette fois, ce fut Valentine qui se montra entreprenante. D’abord un sein. Puis elle descendit, sa langue curieuse, avide. Une lampe vacilla pourtant, et Élise disparut, comme une envie refoulée. Valentine se retrouva seule, pleine de cette force étrange qu’ont les lieux habités par le désir.
Au miroir, une phrase dans la buée :
Reste, et ouvre.
Elle sourit et se glissa dans le fauteuil. La nuit reprit son cours… en attendant la prochaine arrivante.
*
Valentine s’était habituée à ces soupirs invisibles, à ses lampes qui vacillaient au rythme des désirs, à ses hôtes passés qui surgissaient de l’armoire ou du miroir. Elle avait été touchée, avalée, aimée. Mais ce soir-là, une odeur différente monta du plancher : moins de musc, plus de cendre. Puis, le bruit d’une clé dans la serrure, sans effet. On frappa à la porte. Trois coups. Valentine tourna la tête, surprise, puis alla ouvrir.
Un homme fatigué se tenait là, un sac sur l’épaule. À l’annulaire, la marque d’une alliance retirée trop vite.
Valentine regarda le numéro bancal. Le 9 pendait, retourné.
Il hésita, puis franchit le seuil, comme à contretemps.
Il s’assit lentement, comme si ses muscles savaient déjà ce que sa tête refusait encore. Cette nuit-là, pas de spectres. Deux corps. Deux solitudes désarmées. Deux vivants qui s’aimèrent sans urgence. Une larme coula sur la joue d’un fantôme.
À l’aube, la Chambre était vide. Le lit défait. Sur le miroir, un mot griffé :
Valentine a choisi de partir.
Dix ans plus tard, dans le hall, la réceptionniste, la soixantaine, mince, cheveux argentés tirés en chignon, un regard vif derrière des lunettes demi-lune – oui, elle n’avait pas pris une ride – leva les yeux. Un homme passait la porte.
Elle lui tendit une enveloppe cachetée à la cire. Une fibre de chanvre y était collée. Il rompit le sceau ; une odeur sèche de cordage tiède monta. À l’intérieur, une clé et un mot :
Pour entrer, frappe trois fois.