| n° 23348 | Fiche technique | 9559 caractères | 9559 1635 Temps de lecture estimé : 7 mn |
28/10/25 |
| Présentation: Une collection où le désir gratte sous la peau, où les morts ont encore faim et les vivants trop d’imagination. | ||||
Résumé: Spécial Halloween - Quand le désir flirte avec la mort. | ||||
Critères: #fantastique #conte #initiatique #volupté #occasion #lieupublic | ||||
| Auteur : majaas Envoi mini-message | ||||
| Collection : Contes à faire hurler les chat(te)s |
Une collection où le désir gratte sous la peau, où les morts ont encore faim et les vivants trop d’imagination. On jouit, on tremble, on rit jaune. Pas de morale, juste la fièvre. Si ça frémit, ne refermez pas trop vite, certains fantômes aiment avoir le dernier mot.
La lune étirait des ombres nettes. Hugo ajusta sa veste. Dans son dos, la musique d’Halloween vibrait encore, trop forte, depuis la maison de Thomas. Ils avaient fui la fête : trop de monde, trop de rires forcés, l’envie de s’isoler. Une allée de gravier menait au cœur du cimetière municipal, en enfilade de stèles et d’arbustes.
Ils franchirent le portail, qui ne grinça pas. L’air sentait le chrysanthème, la bougie éteinte et la terre froide. Ils passèrent devant une tombe, bouquets encore fermes, ruban plastifié. Le faisceau de la lampe accrocha une gravure nette :
Ici repose Louise. 1896–1917.
Il sortit une petite flasque d’hydromel, en versa un filet au pied de la stèle, puis but. La chaleur piqua la gorge. Élodie but à son tour et souffla un « Santé ». Le liquide, sans qu’on le remarque, dessina un mince cercle brillant autour d’une bougie blanche plantée là, la mèche intacte.
Le froid remonta le long des chevilles. Élodie attrapa le bras d’Hugo, juste pour toucher quelque chose de vivant.
Il pointa un petit mausolée couvert de mousse. Elle hésita, puis suivit. À l’intérieur, l’humidité collait aux murs et l’air sentait la moisissure. Des noms en lettres bosselées entouraient l’espace, quelques épitaphes encore lisibles. Rien d’accueillant, rien de menaçant.
Un flash de portable coupa la nuit en deux. Hugo allait parler, Élodie lui posa la main sur la bouche.
Sa paume resta un instant. Les yeux aussi. Puis elle laissa glisser sa cape sur la dalle et s’y assit. Elle croisa les jambes ; ses bas accrochèrent la lueur du téléphone.
Hugo alluma deux bougies dont les mèches avaient été coupées court. La flamme vibra ; des grains de poussière, des insectes figés dans la cire. Il revint vers Élodie, lui prit la main, chercha son regard. Il effleura sa bouche, maladroit, et ils eurent un rire gêné qui les rapprocha pour de bon. Le second baiser dura plus longtemps, laissant une chaleur douce qui atténua un peu celle de la pierre.
La peur se posa dans les paumes et sous la langue. La respiration s’emballa.
Élodie s’étendit à demi sur la cape, leva les bras derrière elle, offrant une surface à découvrir. Dans l’angle, contre un relief de gravure, un goutte-à-goutte comptait les secondes. Presque rassurant. Une petite horloge d’eau.
Élodie agrippa la chemise d’Hugo, l’ouvrit davantage.
Les mains d’Hugo cherchaient des appuis. Élodie guida sa paume, vérifia son regard. Les doigts, hésitants, trouvèrent un chemin sous le tissu. Elle laissa faire. Il frôla la pointe d’un sein, un téton roula entre deux phalanges. Élodie s’arqua, son souffle claqua contre la pierre. Une main glissa sur la courbe fraîche d’une fesse. Chaque geste en appelait un autre : des ongles griffèrent une nuque, des lèvres s’accrochèrent au creux d’une gorge.
Un frisson remonta les murs. Hugo posa la bouche plus bas, laissa un baiser qui n’était pas encore une morsure. Élodie soupira, le retint par les cheveux et bascula en arrière.
Quand enfin il entra en elle, ce fut presque une surprise partagée. Le froid de la pierre disparut, remplacée par la chaleur neuve de leurs corps qui s’ajustaient. La paume d’Hugo tenait la hanche, doigts enfoncés dans la peau. Le mur prit leurs silhouettes, secouées d’un même rythme.
La lumière se posa et mit en évidence l’honnêteté des gestes. Le mausolée devenait un sanctuaire où les morts, témoins silencieux, n’avaient rien à dire. Dehors, une voiture passa au loin. Le son s’étouffa sur les cyprès.
Hugo s’arrêta un instant pour respirer, son front contre l’épaule de la jeune femme. Elle l’embrassa au coin de la bouche, essuya le petit trait de rouge resté là. Entre eux et la flamme, l’air tremblait.
La bougie s’éteignit.
Le noir avala les contours. Le mince jour qui passait entre les barreaux dessinait un quadrillage pâle. Le premier silence fut délicieux. Sans lumière, ils reprirent et cherchèrent exactement ce qui plaisait, guidé par des « là » et des « comme ça » fleuris d’un rire trop court.
Le goutte-à-goutte s’arrêta net. Élodie se figea une seconde.
Dehors, la nuit fit le bruit d’une feuille qu’on retourne. Loin, une cloche sonna. Une seule note, fendue. Il n’y avait pas d’église à proximité.
Dans l’obscurité, la porte bougea d’un souffle.
Les bas accrochèrent la pierre, un fil courut, elle s’en moqua. La lune sortit d’un nuage. Un trait de lumière passa entre les barreaux. La mèche morte se ralluma. Élodie repartit plus fort. Elle mordit sa lèvre jusqu’au sang pour étouffer le cri qui montait, comme si elle craignait de réveiller les noms gravés autour. Son dos se cambra, ses cuisses se refermèrent sur Hugo avec force. Il retint son souffle jusqu’à se briser la poitrine, puis se laissa emporter. Leurs corps vibrèrent, désordonnés. Il ne subsista que le martèlement des cœurs et l’odeur mêlée de cire et de sueur.
Dehors, un battement sec. Un oiseau s’envola. Un corbeau, peut-être.
Ils restèrent là un moment, assez pour retrouver leur souffle, puis se rajustèrent. Élodie se redressa, rouge aux pommettes, regard clair.
Dehors, la lune avait tourné. Le gravier avala leurs pas sans les rendre. Silencieux, ils suivirent l’allée, passèrent devant des noms, des dates. Ils en lurent trois, quatre, sans un mot.
Élodie s’arrêta net devant la tombe de Louise. Le ruban plastique brillait. Au pied de la bougie, la cire formait un cercle parfait, une bague régulière, un O impeccable. Au centre, une marque sombre. La lumière était mauvaise, mais on distinguait une lettre. Un L.
Hugo posa sa paume tout près, sentit un froid doux qui rayonnait. La chair de poule monta.
Sa voix se dégonfla.
Ils restèrent à fixer ce morceau de géométrie au milieu d’une tombe. Au loin, un moteur, puis plus rien. Le cimetière respirait. Les cyprès ne bougeaient presque pas. Une évidence simple : le monde avait répondu avec un L froid, une bague de cire parfaite.
Hugo effaça la marque et prit son poignet sans serrer.
Le vent, jusqu’ici absent, fit frémir une branche. Ils quittèrent le cimetière. Le portail chanta. La rue les récupéra : des lampadaires d’un orange sale, des poubelles, un scooter de travers.
Ils se séparèrent dans un sourire sans mystère, juste très doux.
Le sommeil d’Hugo fut agité. Il se releva deux fois, but l’eau du robinet, regarda le reflet pâle de la lune glisser sur le mur. Il pensa à l’hydromel, à la flasque dans sa poche qu’il avait oublié d’essuyer. À la porte de fer qui mastique les sons.
Élodie, elle, dormit plutôt bien. Quand elle éteignit sa lampe, elle eut l’impression distincte que ce n’était pas elle qui avait appuyé. Ça ne l’effraya pas. Elle sourit dans le noir, surprise de ne pas chercher de musique pour couvrir le silence. Elle pensa à Louise, à cette fille de 1896 arrêtée à vingt et un ans, qui n’avait peut-être pas connu ces élans-là, et une odeur de chrysanthème s’invita dans sa chambre.
Le lendemain, en fin d’après-midi, Hugo retourna au cimetière. Les fleurs avaient bougé d’un centimètre : la main d’un vivant était passée. Le cercle de cire était toujours là, froid. Le L avait pâli, mais demeurait. Il posa une nouvelle bougie à côté. Une cloche tinta à nouveau. Le portail, au loin, gémit. Il s’en alla.
Le soir suivant, il rejoignit Élodie chez elle. Ils ne parlèrent pas du mausolée. Ils rirent, mangèrent des pâtes. Rien d’extraordinaire.
Certaines histoires veulent des miracles, des grandes messes de fantômes et des bruits de chaîne. Celle-ci a pris un raccourci : une lettre, un froid, une écoute. Cette nuit n’a rien changé aux cyprès ni à la façon d’aimer ou de dire merci.
Si un soir vous passez devant la stèle « Louise 1896–1917 » et sentez comme une présence, tant mieux. Les morts n’ont pas besoin d’être convoqués. Dehors, un oiseau lèvera l’aile sans commentaire. La lune cherchera une autre ébréchure. Le portail chantera. La cloche sonnera.
La tombe restera muette, mais, quand la cire fondra, elle laissera une auréole grasse. Le L disparaîtra, mais une paume posée là retrouvera peut-être cette douceur.