| n° 23347 | Fiche technique | 9587 caractères | 9587 1696 Temps de lecture estimé : 7 mn |
25/10/25 |
Résumé: Rencontre | ||||
Critères: #confession | ||||
| Auteur : Landeline-Rose Redinger Envoi mini-message | ||||
C’est un paysage que je me suis évertuée à observer. Je veux dire à observer dans la vie réelle. Il peut aisément se décliner dans la littérature érotique. Mais quid de ce Mystère du Delta, sujet léger s’il en est, dont Louis, mon ami, m’entretient depuis le début de ce déjeuner en tête à tête à l’Augustine.
Bon, trêve de mystère – Mystère du Delta. Tout d’abord soyons réaliste, il est peu donné aux hommes d’observer le phénomène tant l’attrait pour la jupe courte, pour la robe échancrée ou hautement déboutonnée a déserté nos rues, nos cafés, nos terrasses.
Voilà donc que Louis peut s’attribuer la paternité du concept de Mystère du Delta.
Si par nature, et vous le savez par altruisme aussi, j’ai toujours eu soin de laisser une empreinte en la rétine des hommes – des femmes peut-être – j’avoue avoir fait peu de cas de ce fameux mystère dont mon ami fait dissertation au long de ce repas.
Vous l’aurez compris, car vous n’êtes pas dupe, par définition le delta est caractérisé dans la géométrie euclidienne par sa forme triangulaire, il symbolise la confluence des fleuves, aussi la quatrième lettre de l’alphabet grec, même la finance en use.
Aussi, et soyons clairs, la femme avec cette présence qu’elle entend cachée et qui fait l’oblique et la gymnastique du regard des hommes, garde sa géométrie, sa confluence discrète.
Je regardais Louis qui ratiocinait sur un mystère qui n’en était pas un, qui ne l’était que pour ceux qui le cultivent.
Si je comprenais, moi qui donnais dans l’impermanence du corps à paraître, à se laisser voir, à lâcher prise autant que je pouvais le voiler et le masquer.
Mais Louis ne m’écoutait plus…
Et Louis de rire de cette petite révélation qu’il me faisait, tandis qu’un homme d’âge à quelques tables de là observait la croisée de mes jambes, attendant sans doute que se joue devant son regard posé le Mystère du Delta.
Parfois, j’y reviens. Souvent le printemps m’y engage. C’est un jour où dehors rien ne m’appelle, c’est un jour où l’espace de ma demeure est le monde qui m’apparaît à la fois commun et dont la découverte ne me lasse pas. Ici le patio sans être un mouchoir de poche n’est pas un parc. Non, j’aime à la fois le champ de liberté qu’il offre à la vue et aussi au-delà des murs de verdure, le puits de soleil qu’il capte comme un bain de lumière quand le printemps donne le meilleur de lui-même. Je peux m’y promener comme je le fais parfois, peu vêtue, nue le soir. Sachant qu’ajouter à ce délice, l’idée même d’être observée du seul vis-à-vis que ma demeure offre est à mes yeux une valeur ajoutée à la configuration même de la bâtisse. Je suis heureuse qu’elle soit enclose. Le deviner ce regard qui s’échine à la dissimulation ajoute à mon plaisir.
J’ai longtemps souhaité, jeune femme pubère, qu’on ne voie pas mon corps. Puis, observant celui que ma mère laissait aisément au regard, j’ai imité, imité sans déplaisir, puis sans gêne, puis avec besoin, et le plaisir a pris la place qui lui revenait. Mon corps s’est formé, il s’est installé, ma poitrine est celle qui plaît aux hommes, aux regards aux mains, aux lèvres.
Alors, déambulant dans la verdure, je laisse au soir, à la nuit, la résonance de mes talons, comme l’appel d’un oiseau de nuit.
Parfois, laissant ma main longer les tissus de mon dressing, je ferme les yeux pour m’arrêter sur la texture de celui qui fera le goût du jour. Il en va de même pour mes sous-vêtements, mais alors il faut bien le dire, pour cette fois, je passe mon chemin.
Si la nudité m’est plaisante, l’érotisme l’emporte. Alors je me prends à être mon propre voisin voyeur, qui, je le sais, tapi dans l’angle sombre de son balcon m’observera et je verrai comme un éclat de verre dans le prisme du soleil, je verrais le reflet argent de son téléobjectif. Parfois je le sais dénudé, je le devine jouant avec discrétion de sa main sur son sexe et, pour cela, je considère la vie dans l’entièreté de la joie.
Pour que l’emporte l’état sensuel, l’acmé du plaisir, je me dois de feindre, je me dois de jouer, de flâner en mon patio comme on longe les trottoirs des villes sachant le regard des hommes et le désir comme une masse nuageuse qui emplit la ville.
À l’aveugle, j’ai choisi la robe dont l’élasthanne accompagne le corps dans son mouvement, l’épousant comme une caresse ; c’est en quelque sorte un fétiche, de ceux qui, s’il n’était consolidé, feraient ployer mon dressing, ceux par qui j’ai visité l’au-delà du plaisir.
À la fois l’élasticité du tissu et ce curseur qu’une main affolée descendrait en hâte ou de mes doigts, index et pouce pincés, je ferais avec calcul et lenteur, descendre sur le petit rail souple et métallique de la fermeture à glissière, le plaisir et le désir en mélange.
Se souvenir des belles choses, voilà qui importe dans une vie bien remplie. Pour réactiver les moments du plaisir, alors ce ne seront rien d’autre que mes Pigalle qui cliquetteront sur les pavés disjoints des allées qui ceignent mon patio.
La petite fraîcheur nocturne laisse mes tétons marquer le tissu, mais pas seulement sans doute. Alors je donne autant que je reçois. Cet homme là-haut qui se cache autant de moi que de son amie, cet homme est tous les hommes de la terre, car alors le monde me regarde, je suis l’astre plus que Vénus, je suis solaire dans le halo lunaire.
Je sais la lenteur autant que la langueur qui conviennent au crescendo du désir, j’en sais aussi l’accelerando, alors je serai corps mobile et flâneur dans l’air presque frisquet de la nuit. Quand, devant chaque lumignon, je donnerais à voir un peu de ma peau, laissant ma main jouer à loisir du petit guide métallique, que ma robe s’écartera comme la vague qui découvre le brillant de la roche après son passage. Ma peau luira comme ointe d’une huile de corps, mais ce ne sera que la sudation du plaisir. Là-haut, je devinerai la montée du désir de cet homme et, sans concertation sans paroles, nos plaisirs s’uniront.
Elle s’impose comme elle est advenue la toute première fois, la nudité sous le tissu de cette robe.
J’ai parcouru des villes, traversé des parcs ténébreux, aussi visité des cabines de bateaux, de trains, et toujours je suis revenue à la peau nue et au corps caché, mais disponible à conquérir, à offrir, car oui, cette robe a une histoire qui se vit, se poursuit sans souffrir de l’agencement que demandent d’autres robes, soutien-gorge et petite culotte n’ont rien à jouer en sa présence.
Après, dans mon transat qui, dans un rayon de lune, ne laisse que partiellement mon corps visible, j’ai ouvert les pans de ma robe, tendu mes jambes, laissant les talons dans le filin de lumière, et ma main a fait le chemin sur mon corps comme je l’avais fait dans la géographie de mon patio. Parfois l’univers semble se rallier au corps et l’on sent l’harmonie nous envelopper, alors le plaisir, ce souffle qui vient du ventre, nous emporte, loin si loin.
Il est tard, il est tôt, la nuit s’étend, je vais sortir.