| n° 23341 | Fiche technique | 9655 caractères | 9655 1553 Temps de lecture estimé : 7 mn |
17/10/25 |
| Présentation: Ce texte est né d’un échange sur les raisons d’écrire. J’ai longtemps hésité à le publier : trop personnel, trop contemplatif. M’étant engagée, je finis par le faire, avec le petit espoir qu’il éveillera un peu de curiosité. | ||||
Résumé: Cette histoire nous plonge dans la nuit d’une sculptrice aveugle, où les sensations remplacent les yeux et chaque geste devient une exploration. | ||||
Critères: #journal #réflexion | ||||
| Auteur : Maryse Envoi mini-message | ||||
Écrire, pour moi, c’est un peu comme modeler l’argile : tâtonner, poser des mots imparfaits, y laisser un grain de soi.
Puis vient la publication. Le texte passe de main en main. Les lecteurs se l’approprient, leurs regards le transforment. Alors on recommence.
À l’image de notre sculptrice qui façonne la nuit et défait à l’aube, l’écriture ne poursuit pas seulement le récit, mais aussi l’élan qui l’a fait naître.
L’atelier des ombres
La nuit est silence. Un silence cristallin. Si dense, si limpide qu’il efface le monde extérieur et en fait surgir un autre. Celui qu’elle s’approprie. Pour elle, ce n’est pas un vide : il est plein, vibrant, fourmillant. Ses sens affûtés s’y déploient et recomposent ce que l’obscurité voile.
Assise devant la table, ses mains plongent dans l’argile fraîche, soyeuse. Tout peut recommencer, prendre forme. Ses doigts s’animent : la glaise devient corps, épouse ses gestes, tendre, réactive.
Elle s’immobilise, sonde ce qui l’entoure. Inutile de fermer les paupières : le noir est permanent, mais tout afflue sans altération. Une myriade d’impressions fugitives – sons, odeurs, déplacements d’air, variations infimes de saveur – chantent l’invisible. Un chœur intime qui l’éclaire, la libère. Elle se sent pleinement elle.
Un frisson la parcourt. Son inspiration s’éveille, se faufile dans ses paumes. Tout se transforme. La pâte se réchauffe, se fait chair. Peu à peu, une silhouette surgit : un visage, un corps, qui semblent naître d’eux-mêmes. Chaque empreinte devient caresse, chaque pression les rapproche. L’extrémité de ses doigts est révélation.
La statuette prend vie. Devient souffle et présence. Un bras se tend, l’autre l’enlace. Ils dansent ensemble, portés par la nuit. Valse, tango, qu’importe : l’élan suffit. Tout s’ouvre devant elle. Le champ est libre, le temps de cette parenthèse nocturne.
Ils tracent des arabesques dans l’espace qui se propagent en murmures de vie. Elle modèle vite, en apesanteur. Elle offre une part de ce qui la compose. Leur ballet s’intensifie, culmine. Au fil des figures, elle se confond avec la matière, unie à cette sculpture qu’elle a imaginée, façonnée, aimée – au point que tout paraisse réel.
Mais déjà l’aube s’approche. Le jour – avec toutes ses dissonances – reprend ses droits.
Créer la nuit. Affronter le jour.
Elle le sait : ce qu’elle a fait naître ne peut être vu. Ses œuvres, fruits de ses autres sens, ne peuvent être comprises par des yeux. Alors elle détruit tout. Ses mains, tendres il y a peu, deviennent implacables. Elles écrasent, dispersent. La forme disparaît… jusqu’au prochain crépuscule, où tout recommencera.
L’ombre de soi
Une nouvelle nuit débute. Ses mains hésitent, tremblent, n’osent se poser sur l’argile : elle se cherche. Cette fois, c’est elle qu’elle veut modeler. Mais l’image que les autres captent en la regardant lui demeure inaccessible : le reflet de ses cheveux, la couleur de ses yeux, le ton de sa peau, et tant d’autres détails encore.
Elle se connaît autrement : par la caresse de la brise sur sa joue, par le parfum subtil que sa peau exhale quand son cœur s’accélère. Par la saveur de ses lèvres sous la pointe de sa langue, par le bruissement de son corps que nul autre qu’elle ne peut entendre.
Ses doigts quittent le bois lisse de la table et reviennent à elle. Elle se parcourt, tente de se percevoir : l’arrondi de sa pommette, l’arête de son nez, le contour de sa bouche, la douceur satinée de son cou et de sa gorge. Les gestes deviennent plus enveloppants, attentifs au moindre grain. Ses mains descendent, glissent sur ses courbes, s’attardent sur leurs galbes.
Comment suis-je vue ? se demande-t-elle, obnubilée par une réponse que nul regard ne peut lui offrir.
Chaque effleurement, chaque pression devient exploration. Elle ne se contente plus de se frôler : elle s’immerge en elle, dans ce territoire qu’aucun miroir ne saurait révéler.
Mais au lieu d’atteindre la fusion avec sa propre représentation, tout s’estompe. Ses doigts tâtonnent, s’acharnent à retenir une identité qui se dérobe sans cesse. À chaque geste, son corps se brouille, comme s’il refusait de n’être qu’une enveloppe, d’être réduit à une simple apparence.
Alors elle comprend : l’image d’elle n’est qu’une chimère, un mirage destiné à s’effacer avant même d’exister. Dans une ultime tentative, ses doigts se crispent, mais ils ne rencontrent qu’un épiderme aussi muet que la boule de terre posée sur la table, seul témoin de sa quête avortée.
Elle s’immobilise. Un demi-sourire – entre frustration et lucidité – perce ses lèvres. Demain, elle recommencera, inlassable, parce que seul ce rituel lui permet de sentir, de se connaître et de s’approcher d’elle-même. Et peut-être qu’un jour, ces expériences fugitives, minuscules éclats de ce qu’elle est, finiront par se rassembler pour lui donner son unité.
L’ombre du manque
La nuit tombe. Elle la respire de tous ses pores : les ombres se confondent, n’en formant plus qu’une. Les voyants dorment, pas elle. L’imperceptible qui remplit l’obscurité libère ses sens, les attise, jusqu’à faire vibrer son corps tout entier. Ses mains, comme attirées, cherchent l’argile. Le silence envahissant se condense, sous ses doigts, dans la matière tiède, souple. Comme pour y ancrer ce qu’elle poursuit.
Elle s’arrête, fronce les sourcils. Sous ses paumes, ce n’est ni un corps ni un visage. Rien de concret. Juste un tracé flou, entre amas pesant et abîme. Un manque ? Peut-être l’absence. Comme si la glaise cherchait à retenir l’illusion de ce qui n’est pas. Dans un réflexe dérisoire, elle la recouvre de ses paumes, tente de lui insuffler un peu d’elle. Mais l’argile ne renvoie qu’une résistance inerte.
Chaque esquisse s’efface avant même que son geste s’achève. Le modelage ne devient jamais ce qu’elle espère. Ce qu’elle cherche, elle n’en connaît même pas l’ombre d’une forme. Alors elle comprend : le manque, c’est ce qui échappe, ce qui se dérobe, ce que rien ne peut représenter, ni combler. Il n’est que tension, appel, force motrice qui la condamne à recommencer chaque nuit : explorer, façonner, défaire – dans ce chassé-croisé où elle se livre, seule, à son vertige.
Haletante, elle abandonne. Mais ce vide qui la traverse n’est pas stérile : c’est lui qui l’anime, lui qui affûte sa perception, stimule son inspiration. Lui qui nourrit sa quête. Demain encore, elle reviendra, seule avec ses mains, sculpter l’insaisissable.
L’ombre du désir
La nuit s’étire, révélatrice. La quiétude rend à ses sens tout ce que le jour lui a soustrait. Sa respiration devient silence, sa conscience s’élargit. Ses mains plongent dans la matière : d’abord un roulage lent, presque timide… puis le pétrissage qui s’affermit, s’approfondit… enfin le lissage, prolongé, caressant. À chaque geste, la glaise répond, bruisse, s’offre – un orchestre discret s’élève : texture, odeur, saveur, susurrement. Le lien est immédiat, intime.
Ses doigts s’attardent, s’enfoncent, pressent, puis glissent à nouveau. Chaque empreinte la traverse comme une onde. L’argile s’alanguit, docile, mais réticente encore – une pudeur à dénouer, un abandon à mériter. Elle modèle, défait, reprend. Le rythme s’accélère, se brise, repart. Son souffle suit cette cadence heurtée, tantôt retenu, tantôt saccadé.
Elle croit s’approcher. Une présence affleure, évanescente. Sa paume tente de l’enserrer, ses doigts de la caresser, mais la fulgurance qu’elle appelle de ses vœux lui échappe. Ses gestes se font plus vifs, presque fiévreux. Elle s’acharne, intensifie, accélère, perdue dans cette cadence lancinante qui la consume.
Ce qu’elle poursuit n’a ni contour ni consistance. Il glisse entre ses doigts, se faufile, fluide et impalpable, résonnant dans chaque fibre de son corps. La pâte ne lui renvoie qu’un frisson fugitif, brûlant et délicieux, un émoi qu’aucune forme ne saurait assouvir. Chaque tentative nourrit son ardeur, chaque dérobade l’attise un peu plus.
Elle s’obstine de plus belle, mais l’inatteignable reste hors de portée. Réalisant la stérilité de ses efforts, d’un geste brusque, elle écrase tout. La matière redevient informe. Ses doigts tremblent, sa peau brûle encore du contact. Un soupir de dépit fuse.
La nuit prochaine, elle recommencera, obstinée, car elle sait que ce rituel est le seul qui lui permette de se toucher vraiment, d’apprivoiser ce désir qu’aucune forme durable ne saurait représenter et… encore moins combler.
La clarté de l’ombre
La nuit s’installe comme un rendez-vous attendu. Elle n’y cherche plus seulement un refuge ni une échappée : elle y découvre une vérité. Ses doigts plongent dans l’argile, mais le geste n’a plus la même urgence. Il n’est plus lutte ni fièvre, il devient évidence. Elle façonne, défait, recommence – et dans ce cycle, l’inachevé devient l’essence même de son existence. Seul compte le fragment de vie qu’elle fait naître, ce frémissement qui emplit le silence par petites touches.
Chaque partage avec la matière lui renvoie un écho d’elle-même : un souffle, une palpitation, un brin de vérité. Ce qu’elle croyait manque ou désir prend un autre visage : celui d’un mouvement infini, sans cesse repris, ajusté. Et c’est là qu’elle se reconnaît, dans l’incertain éphémère, dans cette réitération qui ne promet rien d’autre que d’être vécue pleinement.
Alors l’ombre se fait clarté. Elle n’est plus privation mais résonance, non pas miroir mais élan. Dans cette obscurité féconde, elle comprend : il ne s’agit pas de retenir une forme pour exister. Il suffit de laisser ses mains imaginer, s’essayer, recommencer. Dans ce flux fragile, dans cette perpétuelle naissance, elle se mesure à elle-même, se vit pleinement, entière, dans son infinie complexité.
Alors, demain, elle poursuivra…