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Temps de lecture estimé : 7 mn
03/10/25
Résumé:  La bouche comme champ de bataille, et chaque gorgée comme un manifeste.
Critères:  #érotisme #initiatique #volupté #confession #fellation
Auteur : majaas      Envoi mini-message

Collection : Trois trous, aucune excuse

Numéro 04
Les traités de Karen

« Trois trous, aucune excuse » est une série née du désir d’explorer la sexualité sous toutes ses coutures, avec du corps et aucun détour. Les trois premiers textes ont mis en scène des récits traversant les genres, les orifices et les identités. Je ne pouvais pas conclure sans rendre à la bouche ce qui lui revient, dans sa version hétéro et assumée.




Préface d’une bouche insurgée


On m’a appris que la bouche devait parler peu et sourire beaucoup. Dire merci, dire pardon, dire oui. Jamais non, ou pas trop fort. Alors j’ai trouvé autre chose à faire avec.


Une bouche est une arme qui peut faire jouir ou taire dans le même souffle. Quand je suce, j’écris, je règle la ponctuation, j’efface les adverbes. Décider de la respiration d’un autre, c’est plus déterminant que n’importe quelle tribune.


Brèves leçons de Karen, bouche comprise :

Je ne flatte pas, je compose.

Si je te garde, tu es reçu. Si je te recrache, tu es refusé.

La salive a ses préférences : je n’avale que le vrai.


Je ne fais pas de fellation, je rédige des traités. Et chaque gorge ouverte est une page tournée de mon histoire.



Article I – Le consentement capturé par le regard


Le bar s’appelait Le Troubadour, mais à force de néons usés, « trou » clignotait. Mauvaise enseigne, promesse habile. Éclairage bas, vernis patiné, parfum d’alcool et de citron.


Je venais pour un gin sec ; j’ai commandé un regard. Il était là, chemise claire, mâchoire nette, l’assurance de ceux qui pensent encore que la carte leur obéit. Sa montre rayée battait trop vite ; je connaissais déjà la suite et me suis glissée à portée.



Sourire. La voix s’est calée. Nous avons parlé bulles et agrumes, des mots qui polissent la bouche. Ses doigts ont frôlé mon poignet. J’ai laissé, tempo 4/4. Dans le miroir, j’ai détaillé sa ligne, son calme, et ce discret gonflement qui ne sait pas mentir.


Je l’ai fait patienter jusqu’au dernier trait de boisson. Puis :



Les toilettes du fond sentaient le propre, si, c’est possible. Je l’ai adossé au mur, regard posé.



Mes doigts ont libéré la chair. Elle a pris l’air, fière comme un aveu. Main gauche en anneau, l’autre plaquait le ventre. Ma bouche a absorbé le gland ; baiser, retrait, baiser encore, juste assez pour qu’il bascule de la prudence à l’avidité. Le premier filet de salive a tracé un trait lumineux jusqu’à ma paume ; j’y ai réglé mon métronome.


Il a tenté un coup de reins. Ma main au ventre a appuyé : ici, je conduis. Il a compris. J’aime les débuts lents : le corps renâcle, puis se rend. Smack sur le frein, dents fantômes, langue en lemniscates paresseuses. Son souffle a changé de timbre.



Je me suis retirée d’un millimètre, assez pour que la peau mouillée frissonne. Puis j’ai avalé à nouveau, la langue plaquée dessous. Torsion infime, alternance de longues avancées et de saccades brèves. Point critique ; j’ai stoppé net.



Reprise. Cette fois pour signer. Rythme court, sûr. Trois, quatre mouvements héroïques, puis une chaleur sincère, généreuse. J’ai accueilli. Deux gorgées, pas un débordement. J’ai toussé une fois. Un rire m’a échappé, minuscule, ridicule, parfait.


Silence, puis une chasse d’eau ailleurs. Je l’ai reboutonné, un pouce pour lisser sa bouche, délit mineur de rouge.



Au comptoir, un nouveau gin sans question. Dans le miroir, joues rosies, yeux clairs.


Depuis cette nuit-là, j’écris au présent. Le corps n’a pas d’imparfait.



Article II – La jouissance comme soumission dirigée


Chez moi, un soir de pluie. Trois bougies pour les ombres. Julien se déshabille lentement, me tend ses poignets. Coton tressé, noué devant, qu’il voie sa liberté à portée, mais interdite. Il déglutit deux fois.



Exact.


Genoux écartés, corps offert. Paume à la base, lubrifiant naturel. Effleurer, retirer, remettre en rythme : deux coups de langue, un retrait ; trois coups, un retrait plus long. À sa tentative de pousser, je serre d’un coup sec. Frustration propre.



Je saisis ses poignets liés d’une main, les écrase contre son ventre. Une pression de dents, calculée, assez pour que le sang s’en souvienne, pas pour blesser. Ses yeux s’ouvrent grand, les miens ancrent la réponse : je pourrais. Je ne mords pas. Il ne l’oubliera plus.


Langue en spirale, pauses avec menton posé sur sa cuisse, regard tenu.



Mes doigts roulent les bourses, le pouce s’attarde à la jonction péno-scrotale. Son corps se tend comme une corde, des fesses à la nuque. J’attends le fil près de claquer, puis j’engloutis. Va-et-vient rapides, main ferme à la base, l’autre gardant ses poignets au nœud, qu’il sente sa captivité. L’orgasme le traverse en rafales. J’avale, je nettoie jusqu’au frisson. La pièce oscille d’un millimètre. Je cale les paumes sur le parquet, ça fixe l’horizon.


Je délie doucement. Sa peau porte, rouge, un souvenir linéaire.



Il sourit, épuisé. Il reviendra.



Article III – Jurisprudence de l’échec nécessaire


Je croyais avoir tout vu. Les nerveux, les fiers, les timides. Tous finissaient par se briser dans ma bouche. Puis arrive Aurélien. Dîner quelconque, vin rouge terne, conversations plates. Lui, un silence qui tient la pièce.


Chez moi : lumière basse, chaise en cuir, même rituel. Dézipper. Dévoiler. Droit, ferme. Je prends, certaine.


Rien.


Pas de frisson dans les cuisses. Aucun battement trahi. Respiration égale. Il me regarde, immobile. J’accélère, fais danser la langue, frôle le bord de l’émail. Toujours rien. Il dit doucement :



Je m’applique. Lèvres serrées, salive en cascade. Mon meilleur tempo. Il tient. Sa peau vibre presque, ne cède pas. Une chaleur monte, chez moi. Colère, puis autre chose. Je gémis d’effort.


Sa main se pose à ma nuque pour me retenir.



La vérité se loge au creux de la langue : je refuse de lâcher. Je me noie. L’air manque. Recul, haletante, lèvres luisantes, yeux trop brillants.



Il sourit, patient.



Je voudrais mordre. J’ai froid aux doigts, et chaud ailleurs.


Il me redresse, toujours à genoux.



Il m’embrasse alors. C’est invasif, profond. Sa langue forcée contre la mienne, son souffle plein dans ma gorge encore serrée. Moi, Karen, réduite au silence sur mon propre pupitre. Je le laisse faire. Mon corps proteste enfin. Je change d’appui, trop tard, la marque restera.


Quand il se retire, il dit :



La porte se referme sur une odeur de cuir et de défi. Première défaite depuis des années. La faille existe, et elle me plaît.



Article IV – La gratitude muette comme forme achevée de l’échange


On m’avait parlé de lui à voix basse. On l’appelait M., comme pour garder le talisman intact. Une pièce d’orfèvrerie, disait-on. J’avais souri.


Je le rencontre lors d’un vernissage. Infime strabisme. Le charme vise à côté et touche mieux. Chemise noire, jean brut, allure tranquille. Rien d’ostentatoire, ce qui, évidemment, l’est. Chez lui, pas de théâtre. Il se déshabille sans pose. La vérité s’offre : longueur honorable, courbe légère, épaisseur pleine, peau lisse, une veine comme un chemin secret. Un gland régulier, couleur de fruit mûr.


Je m’agenouille lentement, savourant le privilège. Mes doigts graduent les pressions. Je veux le cartographier : reliefs, variations de chaleur. Premier goût : sel, amande douce. La salive valorise la sculpture. Ma bouche l’avale entière, juste ce qu’il faut pour sentir sa présence au fond, sans violence. Pause, regard, reprise. Ses mains sur mes cheveux, légères, ne dictent rien ; elles parlent par crispations. Je me cale sur ce code secret : accélérer quand elles se referment, ralentir quand elles se posent.


Dans la pièce, ne reste que ce bruit humide qui gonfle l’air. Peu à peu, je me concentre, le geste se fait plus précis, la tête devient claire. L’odeur, le pouvoir, et dessous, une gratitude têtue.


Les signes montent : pouls qui cogne dans la verge, hanches à l’aveu, respiration brisée. Ma main resserre la base, la lippe tourne une ultime volute. M. inspire, puis cède. Jaillissement plein, abondant. J’accueille. Je garde le contact des yeux. Je le tiens jusqu’à la dernière pulsation, jusqu’au calme revenu. Je souffle par le nez, une seule fois, pour chasser le tremblement dans la nuque.


Je recule. Son goût reste au palais comme un parfum derrière l’oreille. Il m’attire, m’embrasse avec une lenteur qui dit : compris.



Annexe – Des traces comme preuve de lecture


Je rentre tard. Les stores zèbrent le salon. Je pose mes talons, bois de l’eau. Le corps redescend. Sur le verre, une mince empreinte rouge. Sur mes genoux, deux demi-lunes rosées. Au fond de la bouche, un goût tenace, doux salé, qui survivra au premier café. Mon ventre gargouille, inconvenant. Le salon s’en fiche.


Je lave le verre ; la trace cède. Pas la mémoire. J’éteins les lumières. Dans l’obscurité, la langue cherche encore une syllabe oubliée, et ne trouve que le silence satisfait d’une page bien tenue.