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Temps de lecture estimé : 34 mn
03/10/25
Résumé:  Au tournant d’un IXe siècle, un savant norrois convainc quelques capitaines de l’accompagner dans un long voyage vers des terres inconnues.
Critères:  #chronique #historique #aventure #conte #mythologie #personnages
Auteur : Laetitia            Envoi mini-message

Collection : Légendes vikings

Numéro 03
Quand s'ouvrent les mers

Un peu d’Histoire avec un grand H :


Les Vikings étaient de grands navigateurs et maîtrisaient très bien l’art de se repérer en mer, mais rien ne prouve qu’ils se posaient explicitement la question de la rotondité de la Terre. Ils raisonnaient plutôt de manière pratique, avec les étoiles, le soleil, la lune, les repères côtiers.


Les savants de l’Antiquité, comme Ératosthène au IIIe siècle avant JC, avaient déjà calculé la circonférence de la Terre avec une grande précision. Ces connaissances ont été préservées et transmises dans l’Empire byzantin et dans le monde arabe.


Et maintenant, place à la petite histoire.




Islande, vers la fin de l’été de l’an 1001


Le soleil rouge baignait la mer et les mouettes criaient au-dessus des carcasses de poissons laissées par les pêcheurs. Le vent soufflait fort ce soir-là. Il avait un goût de sel et il fouettait les longues tresses blondes d’Astrid, qui se tenait droite, ses bottes ancrées dans la tourbe gelée, son regard tendu vers le nord. Le fjord brillait d’un éclat pâle sous les lueurs basses du soleil déclinant. En contrebas, quelques navires aux voiles repliées et aux rames relevées, tirés sur le sable, attendaient, frémissants, comme des bêtes retenues par leurs chaînes.


L’agitation régnait sur le quai en bois. Quelques capitaines et marins entouraient un voyageur, fraîchement débarqué du Danemark. Des éclats de rire retentissaient. Astrid s’approcha.



Eirik, un guerrier de près de deux mètres, les bras croisés, un grand sourire, la barbe frémissante, lui répondit :



Bjorn Torgillson, un jeune capitaine, se pencha en avant, intrigué :



Astrid, la seule femme capitaine de l’assistance, sceptique mais intéressée, ajouta :



Les marins rirent. Eirik reprit d’un air narquois :



Les rires éclatèrent à nouveau dans le cercle des marins. Skarulf, le voyageur sourit à son tour. Il dit calmement :



Eirik grommela :



Skarulf prit deux bâtons, les coupa à la même taille et s’approcha de la plage :



Les marins se rapprochent, curieux. Le vent se calma légèrement. Peu à peu, les ombres s’allongèrent. Et comme l’avait dit le savant, l’une fut plus grande. Les capitaines froncèrent les sourcils.



Bjorn dit :



Astrid, le regard perçant, ajouta :



Eirik haussa la voix, presque furieux :



Puis Eirik désigna la plage et les bâtons.



Astrid s’accroupit et dit en prenant le bâton, vérifiant par elle-même :



Bjorn, riant d’excitation, ajouta :



Eirik resta silencieux un moment, puis soupira :



Les marins éclatèrent de rire, l’atmosphère se détendit, mais la graine d’une nouvelle idée était semée, même si le scepticisme était encore bien là.


Skarulf secouant la tête :



Un silence tendu tomba. Puis Skarulf sortit de sa besace une pomme rouge, brillante dans la lueur du soleil. Il traça du doigt une ligne sur la pomme.



Il traça à nouveau un grand cercle au milieu de la pomme, puis un plus petit, près de la tige.



Elle plissa les yeux.



Eirik, hésitant, puis avec un sourire carnassier, reprit :



Les marins éclatèrent de rire. La tension se brisa. Mais dans les yeux des capitaines, une nouvelle idée venait de naître, et peut-être, une nouvelle ère d’exploration. La graine du doute était plantée.



Le lendemain devant la taverne du port, Skarulf déroula son parchemin sur une table. Astrid, Eirik et Bjorn plissèrent les yeux. C’était un vélin jauni, piqué de moisissures et garni de symboles étranges, un croisement de runes vikings, d’arabesques byzantines et de griffes, qu’il disait chinoises. Des cercles, des lignes, un point noir au sommet du monde connu.



Il traça du doigt un arc autour du pôle.



Astrid resta silencieuse. Elle n’avait jamais aimé les mots de trop. Son armure de cuir noir cliqueta lorsqu’elle se pencha face au parchemin. À ses côtés, une silhouette plus discrète, emmitouflée dans une cape de laine sombre observait Skarulf avec méfiance. C’était Hedda, la seconde d’Astrid, sa compagne aussi.



Skarulf releva les yeux, ses traits tirés, ses cheveux poivre et sel pris dans le vent. Il sourit, non par arrogance, mais avec la ferveur d’un homme qui croyait voir plus loin que les autres.



Astrid posa la main sur l’épaule de Hedda, ferme mais brève.



Elle se redressa, se tourna vers la mer. Le soleil frappait ses épaules d’or et de sang.



Des rires accompagnèrent ses paroles.



Elle jeta un regard à Skarulf.



Skarulf hocha la tête. Il attendait ce jugement depuis des années.



Ils s’éloignèrent de la taverne. Le vent s’était levé et faisait claquer les étendards. En bas, sur les ponts, les hommes s’affairaient à charger les vivres, les peaux, les armes, les outils. Certains levaient les yeux, inquiets de cette entreprise sans retour.


Hedda, elle, ne regardait pas le ciel. Elle fixait Astrid. Et dans ses yeux brillaient moins la peur que quelque chose de plus amer, un pressentiment.


« Le nord nous appelait. Mais nous ignorions encore ce que ce mot voulait dire.

Ce n’était pas un cap. C’était une fin. Ou un commencement ».




L’aube peignit le fjord de reflets d’acier. Le vent soufflait du sud, propice au départ. Les trois drakkars glissaient sur l’eau comme des loups affamés. Les marins avaient le cœur partagé, certains riaient, d’autres chuchotaient des prières à Thor, le dieu guerrier et Njörd, le dieu de la mer. Eirik tenait la barre, sombre et silencieux. Bjorn, plus enthousiaste, plaisantait avec ses rameurs. Astrid, les yeux plissés, face au soleil gardait le silence. Elle observait Skarulf assis à l’avant. Lui, tenait sa pomme comme un talisman. Depuis son bateau, Eirik lui lança un regard sombre.



Il ajouta en criant pour qu’on l’entende depuis le bateau d’Astrid, à quelques toises :



Un murmure passa parmi les marins, partagé entre amusement et malaise.


Les jours passèrent. Ils naviguèrent d’abord vers le nord, longeant les côtes glacées. Le vent était favorable, mais le froid mordait la peau et les vagues se brisaient contre l’étrave.


Chaque soir, Skarulf observait le ciel et montrait du doigt l’étoile polaire.



Eirik grogna, mais ne dit rien.


Un soir, le ciel devint noir. Le vent hurla comme un géant en colère. Les vagues se soulevèrent, les drakkars grinçaient et furent secoués comme des jouets. Les marins luttaient contre les avirons, l’écume fouettait leurs visages. Certains faisaient des prières à Odin, à Thor, à Njörd, à tous les Dieux qu’ils connaissaient.

Astrid, hurlant contre le vent, lâcha :



Skarulf, accroché au mât, ne répondit pas. La tempête dura toute la nuit, mais à l’aube, la mer se calma. Les trois drakkars étaient encore là. Ils comptèrent leurs pertes : deux marins noyés et une voile déchirée. Les survivants étaient épuisés. Eirik se dressa sur son drakkar, et cria contre le vent.



Plusieurs marins sur les trois navires approuvèrent bruyamment. Bjorn protesta :



Astrid resta longtemps silencieuse, le regard sur l’horizon.



Hedda approuva d’un signe de la tête. Un silence lourd tomba. Eirik hésita, puis cracha dans la mer.



Ils arrivèrent bientôt sur des étendues gelées. Les eaux formaient des canaux entre la banquise. Les trois navires s’engagèrent dans l’un d’eux, naviguant toujours au nord. Ils pouvaient observer les ours blancs qui évoluaient sur la banquise. Régulièrement, ils devaient éviter des blocs de glace qui s’étaient détachés et qui dérivaient, portés par les courants. La mer, au-delà d’un cap gelé, ne chantait pas comme les mers du sud. Elle grinçait. Elle mâchait la proue des navires entre des dents de glace, elle craquait sous les rames comme un animal blessé. Pendant des jours, ils avancèrent dans un dédale de brume, d’écueils et d’eau sombre.



Le Nidhogg ouvrait la voie. Astrid se tenait debout à l’étrave, sa cape claquant, les yeux vers l’horizon blanc. Skarulf, assis derrière elle, dessinait sur son parchemin la route de leur folie, un tracé vacillant, tacheté d’embruns, qui semblait fuir la logique.


Hedda menait la navigation. C’était elle qui comptait les astres, qui interprétait la lune derrière les nuages, qui parlait peu, mais avec justesse. Les hommes l’écoutaient davantage qu’ils ne l’avouaient.


À tribord, le Svartrhrafn d’Eirik le Noir suivait avec une lenteur suspecte. Grand, barbu, cuir tanné comme un loup vieux, Eirik ne cachait pas son mépris pour Skarulf. Il avait ri quand Astrid avait accepté l’expédition, un rire froid, empli d’un pari secret. Contre toute attente, il avait donné son accord pour en être. Certainement, il ne voulait pas passer pour un couard auprès des autres capitaines. Il voulait aller là où une femme-capitaine s’aventurait.


Le Falki, plus petit, semblait résister mieux aux glaces. Bjorn Torgillson, jeune et encore idéaliste, faisait chanter ses hommes au rythme des coups de rame, comme pour exorciser leurs angoisses.



Contournant, la banquise, ils prirent le chemin de l’ouest pendant plusieurs jours.


La nuit venue, les navires s’amarraient aux blocs de banquise stables, formant un campement flottant. Des feux minuscules brûlaient sur des pierres plates, surveillés de près. C’est là, autour des flammes, que les tensions se mirent à croître. Ce soir-là, Hedda et Astrid partageaient leur maigre repas à l’écart des autres sur une langue de glace. Le silence s’était allongé entre elles comme une corde trop tendue.



Astrid haussa les épaules.



La pique était subtile, mais acérée. Astrid tourna les yeux vers elle. Les traits de Hedda, lisses et pâles, trahissaient peu d’émotion. Mais elle jouait avec la boucle d’argent à sa ceinture, signe de nervosité qu’Astrid connaissait bien.



Le silence retomba, seulement troublé par le craquement des glaces lointaines. Astrid tendit la main, effleura la joue de Hedda.



Elles restèrent ainsi un instant. Deux femmes au bord du monde, déchirées entre le passé et ce qu’il y avait au-delà de l’horizon. Puis Astrid se leva.



Le lendemain, la glace s’écarta.

C’était presque surnaturel. Un souffle chaud avait glissé du nord pendant la nuit, rompant les plaques de banquise, ouvrant un couloir d’eau noire entre deux masses brillantes. Skarulf se leva d’un bond, les yeux agrandis par l’excitation.



Même Eirik cessa de ricaner. Car là, dans le silence de l’aube boréale, un chemin s’ouvrait, droit, sombre, comme si quelque chose les appelait.


Ils levèrent l’ancre. Les rames plongèrent. Les trois navires s’enfoncèrent dans le gouffre.


« Nous pensions suivre une carte. Mais c’était une faille que nous longions. Une faille dans le monde. Et dans nous-mêmes. »




Les jours avaient glissé comme des ombres. Après avoir franchi le couloir de glace, les trois navires avaient vogué plusieurs semaines vers l’ouest, engloutis par un monde liquide sans rivages. La mer n’avait plus le goût du sel, mais celui du métal froid. Les oiseaux s’étaient tu. Le ciel, uniformément gris, refusait la nuit comme le jour.

Eirik grondait. À bord du Svartrhrafn, les hommes parlaient d’un « cercle maudit », d’un piège lancé par des esprits du Nord. Même Bjorn, habituellement solaire, gardait les lèvres closes. Les rames tombaient avec lenteur, comme si les bras avaient vieilli. Skarulf, lui, semblait plus vibrant que jamais.



Astrid, fatiguée, avait cédé la barre à Hedda. Skarulf traça une courbe dans l’eau avec un bâton.



Astrid l’écouta, sans répondre. Hedda l’observait, méfiante. Elle n’aimait pas cette soudaine réorientation, ni l’éclat fébrile dans les yeux de Skarulf.



Après plusieurs jours de route vers le sud, un matin, la brume se déchira.


Un cri s’éleva du Falki :



Une côte inconnue apparut, se découpant dans le brouillard. Les marins poussèrent des cris de joie, certains tombèrent à genoux.

Bjorn souriait comme un enfant.



Astrid resta muette, mais un sourire en coin trahit son soulagement. Hedda posa sa main sur son épaule. Eirik, quant à lui, dit à Skarulf :



Les marins frappèrent leurs boucliers en riant, et tandis qu’ils mettaient le cap vers la nouvelle côte, le ciel semblait plus vaste que jamais.


Ils virent d’abord des pointes sombres, comme des griffes sortant de la mer. Puis une bande de terre noire, couverte d’un tapis végétal inconnu. Ni forêt, ni toundra, juste une mousse ondulante, grise et argentée, piquée de pierres et de grands pins dressés comme des gardiens. Les vagues étaient étrangement calmes, comme si la mer, elle-même, retenait son souffle.


Apparemment, c’était une île. Ils accostèrent en silence, comme si le moindre bruit pouvait réveiller quelque chose d’endormi. Les marins sautèrent sur le sable.

Bjorn rayonnant brisa le silence :



Skarulf ramassa une poignée de sable et l’examina.



L’île était vide de bêtes, de vent, de chants. Mais elle vivait. Sous leurs pieds, la mousse vibrait parfois, comme si elle respirait, l’air sentait la résine. Ils dépassèrent l’orée de la forêt. On décida d’un corps expéditionnaire. Les trois capitaines, Skarulf et une dizaine de marins s’enfoncèrent dans la végétation. Les autres retournèrent sur la plage établir un camp.


Au bout de plusieurs heures, ils découvrirent une vaste clairière. Ils y découvrirent les premières traces d’activité humaine depuis leur accostage. Au centre, se trouvaient des pierres dressées, couvertes de mousse et hautes comme un homme, Elles étaient alignées en demi-cercle. Certaines portaient des symboles gravés, des spirales, des sortes de serpents, des cercles inversés. Aucun n’était de leur monde.



Ils établirent un petit camp, au pied d’un rocher creux. Ils n’osèrent allumer aucun feu cette nuit-là.


La nuit dans l’île fut trouble. Un brouillard lourd descendit, étouffant les sons, les repères. Plusieurs hommes dirent avoir vu des silhouettes marcher entre les pierres. Des chants, bas et longs, traversaient les tentes comme du vent parlant.


Hedda ne dormait pas. Elle avait glissé hors du camp, son épée à la ceinture. Elle suivait les signes, non ceux sur les pierres, mais ceux dans ses entrailles. Quelque chose l’appelait. Elle tomba sur une cavité, un bassin creusé dans la roche, rempli d’une eau noire. Elle s’y pencha et vit. Elle vit Astrid, nue, offerte à une silhouette d’ombre aux yeux clairs. Elle vit Skarulf s’enfoncer dans la mer, son parchemin brûlant entre les doigts. Elle se vit elle-même, seule, vieille, les mains tachées de cendre, chantant des mots qu’elle ne connaissait pas. Elle recula, le souffle coupé. Et derrière elle, une voix douce, presque enfantine :



Hedda se retourna. Une forme frêle, presque transparente, se tenait entre deux pierres. Pas un enfant. Pas un humain. Un visage sans âge, sans nom.



Puis elle disparut.


Au matin, Hedda retrouva Astrid assise sur une pierre.



Skarulf, plus pâle que jamais, traçait des cercles dans le sable.



Eirik refusa de parler du lieu. Bjorn fit brûler une offrande en partant. Aucun n’osa lever les yeux vers les pierres.


Ils retournèrent sur la plage et reprirent la mer, en contournant l’île, plus vaste qu’ils ne l’avaient imaginé. Ils s’en éloignèrent en mettant le cap au sud-ouest.


« Nous pensions avoir trouvé la première terre. Mais ce n’était qu’un miroir. Un miroir tordu. Un avertissement des choses à venir. »




Le Nidhogg voguait de nouveau, lentement, s’éloignant de l’île en silence. Les autres navires suivaient, comme assombris par ce qu’ils avaient vécu. Nul chant, nul cri. Seuls les clapotis des rames, l’appel rare d’un oiseau noir survolant la mer, brisaient la torpeur.


Cette nuit-là, les étoiles étaient revenues. Astrid s’était retirée sous la toile de cuir tendue à l’arrière du navire. Le roulis la berçait, mais elle ne trouvait pas le sommeil. Une sensation l’habitait depuis l’île, une fragilité nouvelle, une faille en elle qu’elle n’identifiait pas encore.


Le cuir de la tente se souleva. Hedda entra, à pas feutrés, le visage encore marqué par le rêve de la veille. Ses yeux avaient perdu leur dureté, ils étaient simplement fatigués.

Elles ne dirent rien d’abord. Puis Hedda s’approcha, posa une main sur l’épaule nue d’Astrid.



Un nouveau silence s’établit. Hedda s’assit près d’elle, la main glissant sur le cuir, frôlant à nouveau la peau d’Astrid.



Astrid tourna les yeux vers elle. Ils étaient plus sombres que d’habitude.



Astrid passa une main sur la joue de Hedda, la caressa lentement, comme pour en redessiner les contours.



Hedda sourit, triste.



Astrid se pencha, posa ses lèvres contre celles de Hedda. Elles s’embrassèrent avec lenteur, d’abord comme deux bêtes en reconnaissance, puis comme deux flammes qui se cherchaient dans le noir. Le cuir craqua sous leurs mouvements. Les mains se perdirent dans les plis des tuniques. Les hanches se frôlèrent, puis se pressèrent. Le roulis du navire les berçait au rythme de leur souffle. Une chaleur ancienne revint, comme une danse connue, mais toujours neuve. L’air s’emplit de soupirs, étouffés, intimes, d’une communion fragile. Puis elles restèrent nues, serrées l’une contre l’autre, le front d’Astrid posé contre la clavicule de Hedda.



À l’aube, le ciel s’ouvrit comme une blessure. L’épaisse brume se déchira d’un coup, poussée par un vent plus chaud venu du large. Et devant eux, à perte de vue, s’étendait une terre. Cette fois, ce n’était plus une île, pas une banquise. C’était une masse verte, épaisse, bordée de falaises sombres, plus hautes que celles d’Islande. Des forêts denses ondulaient jusqu’à l’horizon. De grands oiseaux blancs volaient par centaines au-dessus des cimes. Et une rivière large comme un fjord s’ouvrait vers l’intérieur.



Astrid se tenait debout à l’étrave, le visage dur, les bras croisés. Hedda était à ses côtés, silencieuse. Même Eirik ne disait rien. Il fixait la côte comme on fixe une bête prête à bondir.


Bjorn, à bord du Falki, leva une main. Les autres firent de même, comme pour saluer, ou demander pardon. À qui ? Aux dieux ? Aux esprits ? Ils ne le savaient pas encore.

Les navires glissèrent lentement vers la rive. Des arbres massifs bordaient l’eau, et entre les feuillages, des formes bougeaient. Des yeux les observaient, des silhouettes se mouvaient discrètement. La Terre n’était pas vide.


« Nous avions trouvé le bout du monde. Mais lui, nous attendait déjà. »




Après avoir navigué une journée le long de la côte, les trois navires avaient rebroussé chemin et étaient revenus près des grandes falaises, là où ils étaient arrivés. Il fut décidé de remonter le large fleuve et d’explorer l’intérieur des terres, après avoir refait le plein d’eau douce. Il avancèrent ainsi pendant deux jours, glissant sur l’eau calme comme des ombres étrangères. La forêt, dense et vivante, enserrait les berges de ses bras verts. Aucun vent, aucun bruit de guerre, mais partout, des signes de présence humaine, des plumes nouées dans les arbres, des pierres dressées, des peintures d’ocre sur les troncs.



À bord, personne ne parlait fort. Même les rames plongeaient avec prudence. Les hommes sentaient d’instinct, qu’ils étaient entrés dans un territoire où le silence valait plus qu’un cri de guerre.


Ce fut au troisième matin qu’ils les virent. Ils avaient accosté pour la nuit sur une plage dans un coude de la rivière.

Ils apparurent sans bruit, debout sur la rive, comme si la forêt les avait enfantées. Devant, une dizaine de femmes s’approchèrent de quelque mètres, hautes, la peau cuivrée, les cheveux noirs noués, les corps peints de symboles géométriques. Certaines portaient des arcs, d’autres des lances sculptées. Une seule se tenait un peu en avant, droite, imposante, le regard fixe. Elle était plus âgée et portait un collier de dents et une coiffe de plumes rousses. Derrière, une cinquantaine de guerriers se tenaient en demi-cercle.



Bjorn et Eirik acquiescèrent. Astrid descendit la première, suivie d’Hedda, de Skarulf et d’un petit groupe. Armes à la ceinture, mais non dégainées. Le silence, d’abord, fut total. Puis Astrid posa un genou à terre. Sortit de sa ceinture une boucle d’argent ouvragée, symbole de commandement. Elle la posa doucement sur la mousse, entre elle et la femme.


La femme ne bougea pas. Son regard glissa sur Astrid, sur les hommes derrière elle, sur Hedda enfin, qu’elle fixa plus longuement. Puis elle leva une main. Elle prononça un mot, un seul en se désignant du doigt.



Astrid hocha lentement la tête, et répondit :



Elle tourna la tête et désigna de la main, les vikings assemblés là.



Mishigwan hocha la tête et se tourna légèrement vers une femme plus jeune, aux traits fins, aux yeux calmes, assise sur une pierre. Elle portait un collier de bois et de coquillages, et des symboles étaient peints sur ses bras.



Un murmure traversa le groupe de femmes. Nokomis s’approcha, tendit la main et d’un geste lent, traça dans la terre un cercle, puis un carré.


Astrid comprit. Elle prit une brindille, traça une spirale, puis deux traits. Le langage se fabriquait dans le sable.

Puis vint un bruissement de pas. Un homme, cette fois, s’était approché, silencieux, plus jeune que Mishigwan, plus grand que Nokomis. Ses bras étaient marqués de cicatrices droites. Il portait une masse en pierre et avait l’air d’un fauve au repos, mais prêt à bondir. Son regard croisa celui d’Astrid, un contact bref, mais dense.



Skarulf esquissa un sourire.



Le guerrier ne dit rien. Mais il resta droit près de Mishigwan.


Ce fut ainsi que le contact se fit. Non par la parole, mais par la présence. Des échanges d’objets divers eurent lieu. Une heure plus tard, les Algonquins, c’était le nom de la tribu, guidaient les Vikings vers une clairière plus en amont, où ils pourraient installer leur campement. Aucune menace n’avait été proférée. Et pourtant, tout avait été dit.


« Nous avions traversé le monde pour découvrir une terre. Nous avions trouvé un peuple.

Et ils savaient déjà que nous venions. »




Ils établirent le camp à une centaine de pas, sur une levée naturelle couverte d’herbes hautes. Une clairière ouverte, bordée par une haie d’arbres serrés dominant la rivière. L’endroit idéal pour garder un œil sur les abords et se défendre au cas où.


Les Algonquins restèrent présents, à distance, veillant comme des esprits. Ils ne se mêlaient pas aux tâches, mais n’entravaient rien non plus. Leurs regards, leurs postures, suffisaient à imposer une forme de respect.


Chaque matin, une délégation de femmes revenait avec des objets, des racines odorantes, des peaux fines, des colliers d’os polis, des outils à la forme étrange, mais ingénieuse.

Chaque soir, Astrid, Eirik, Hedda, Skarulf et Bjorn répondaient par des offrandes, des lames de fer – les Algonquins semblaient ne pas connaître le métal – des fragments d’ambre, des morceaux de tissu aux couleurs d’Islande.


Peu à peu, une danse s’installa. Une langue muette, faite de signes, de postures, de dessins dans la terre.

Un soir, alors que le feu crépitait sous les grands arbres, Teganah s’avança. Il se plaça face à Astrid, à la vue de tous. Ce n’était pas une provocation, plutôt un défi, une invitation. Son regard disait : « Viens. Si tu es mon égal. »

Astrid se leva lentement. Elle portait une tunique sans armes, les bras nus. Hedda, en retrait, ferma les poings.

Teganah leva une main, lentement, et traça un cercle sur sa propre poitrine. Puis il s’approcha d’Astrid. Ils se jaugèrent. Puis, d’un geste sec, Teganah tendit une dague courte à Astrid, le manche en bois, la lame de pierre, offerte comme une épreuve. Astrid la prit et tourna la lame dans sa main. Puis la rendit, en la tenant à l’envers, lame vers elle-même. Soumission ? Confiance ? Acceptation ? Les femmes de la tribu échangèrent des regards. Teganah sourit. Un sourire de chasseur qui reconnaît un autre prédateur. Puis il recula, comme satisfait.


Les jours suivants, les liens se tissèrent davantage. Skarulf apprenait les mots un à un, transcrivait phonétiquement les sons dans son parchemin. Hedda commençait à reconnaître les plantes sous la houlette de Nokomis, qui semblait être la guérisseuse de la tribu, silencieuse mais attentive. Bjorn enseignait à un groupe d’adolescentes comment aiguiser les pointes de flèches en métal, dont il leur avait fait cadeau. Et Astrid… continuait à croiser Teganah chaque soir. Ni mot, ni geste équivoque, mais des présences longues, intenses, une tension dans l’air, un fil tiré qui n’avait pas encore rompu.


Un soir, Hedda rompit le silence.



Hedda tourna vers elle un visage dur, mais sans colère. Juste cette lassitude qu’on ressent devant une vérité qu’on croyait pouvoir oublier.



Elles restèrent en silence un long moment. Hedda se leva, tourna les talons. Astrid ne la retint pas. Mais, dans l’obscurité, ses yeux restèrent ouverts très longtemps.


« Ce n’était plus seulement une terre nouvelle. C’était un lieu où les âmes se dépliaient. Où l’amour, la trahison, le désir et la perte se mêlaient dans les mêmes feux de camp. »




La nuit était tombée tôt, lourde de chaleur et d’humidité. Des insectes chantaient dans les feuillages, mais autour du grand feu central, seul le crépitement du bois osait briser le silence.


Teganah apparut sans bruit. Il portait une tunique courte de peau tannée, un collier de corne sombre autour du cou. Ses bras tatoués attrapaient la lumière du feu comme une fresque mouvante. Il traversa la clairière, passa devant les hommes de Bjorn sans leur accorder un regard, et s’arrêta devant Astrid. Il tendit une main. Pas une parole ne fut prononcée. Astrid se leva sans hésiter. Hedda, à l’écart, détourna le regard.


Teganah guida Astrid hors du cercle de lumière, jusqu’à une hutte tissée de branches et de peaux. Là, à l’abri du monde, entre les murmures des feuillages et les grondements étouffés de la terre, ils se retrouvèrent seuls. Le guerrier autochtone approcha sans violence. Il posa deux doigts sur la clavicule d’Astrid, lentement, puis sur sa joue, puis sur son poignet. Un langage plus ancien que les mots. Un langage qu’eux deux connaissaient déjà. Astrid le saisit alors par les épaules, et leurs corps s’emboîtèrent comme deux lames rivales redevenues un seul acier. La hutte devint souffle, chair, soupirs étouffés. Aucune conquête, aucun affrontement, seulement la fusion de deux forces qui, jusqu’alors, avaient toujours marché seules.


Quand ce fut fini, Teganah resta allongée sur le dos, son torse couvert de sueur, ses yeux ouverts sur le toit sombre. Astrid, silencieuse, dessinait du doigt les motifs de ses tatouages.



Dans une autre hutte, Hedda ne dormait pas. Elle s’était assise à l’extérieur, enveloppée dans une couverture, les yeux perdus dans le feu mourant. C’est Nokomis qui vint à elle. Pieds nus, les bras nus, le visage encore peint de cendres rituelles. Elle ne dit rien, mais s’assit tout près, presque contre elle. Un long silence passa entre elles. Puis Hedda murmura :



Nokomis posa une main sur son genou. Son toucher était d’une douceur étrange, comme si elle sentait sous la chair ce que Hedda taisait.



Hedda tourna la tête vers elle, surprise.



Le regard de Nokomis n’était ni conquérant ni possessif. C’était juste une présence, une invitation au repos.

Ce soir-là, elles ne firent pas l’amour. Mais elles se tinrent serrées sous une peau.


Le lendemain, la pluie tomba. Et avec elle, un corbeau mort, trouvé sur la rive. Une flèche de pierre plantée dans son flanc. C’était un message, un avertissement. La paix qui régnait sur ces terres était peut-être plus fragile que ne le pensaient les Vikings.


« Nous avions trouvé la quiétude. Mais la guerre aussi approchait, vêtue d’ombres et de silence. »




La pluie continuait de tomber en silence, comme si elle avait voulu ne déranger personne. Une pluie douce, tiède, qui avait lavé les traces de la nuit, les cendres du feu, les dernières tensions.


Hedda était restée près de la hutte de Nokomis, les pieds nus dans la boue, les bras croisés sur sa poitrine. Elle ne pleurait pas. Elle n’en avait plus la force. Quand Nokomis l’appela, ce fut à peine un souffle :



La voix n’avait rien d’impératif, rien d’urgent. Mais elle portait un poids ancien, comme si le monde s’était mis à parler par sa bouche.


Hedda la suivit sous l’abri de peau et de bois. L’odeur de la sauge et des herbes séchées emplissait l’air. Au centre, un lit de mousse et de fourrures, sur lequel reposaient des pierres chaudes et une couverture tissée de brins d’écorce. Nokomis s’agenouilla. Elle prit entre ses paumes les mains de Hedda et les serra.



Nokomis leva lentement les mains vers le visage de la Scandinave. Elle le toucha comme on touche une pierre sacrée, avec lenteur, avec révérence. Ses pouces traçaient les tempes, la mâchoire, le front. Hedda ferma les yeux. Puis, lentement, s’abandonna. Ses lèvres trouvèrent celles de Nokomis dans un baiser d’abord hésitant, puis plus assuré. Elles s’étreignirent longuement, leurs souffles mêlés, leurs paumes glissant l’une contre l’autre comme pour retrouver une forme oubliée. Hedda fut allongée sur les peaux, et Nokomis se pencha sur elle sans précipitation. Elle la dévêtit pièce par pièce, non comme on dépouille, mais comme on dévoile un autel. Ses mains, chaudes, glissèrent sur le ventre, les cuisses, la poitrine. Chaque geste semblait offrir une promesse muette, « Je suis là. Je te vois. Je ne prends rien que tu ne m’offres ».

Quand elles s’unirent, ce fut lent, presque silencieux. Leurs corps parlaient un langage que ni l’une ni l’autre n’avait appris, mais qu’elles comprenaient parfaitement, celui du besoin de consolation, du désir sans domination, de l’amour comme soin et asile. Hedda, haletante, se cambra sous les doigts de Nokomis. Et dans ce moment d’abandon, elle sentit autre chose, le soulagement d’exister en dehors d’Astrid. Le droit d’aimer ailleurs, autrement, sans être en fuite.


Quand le souffle retomba, Nokomis la couvrit d’une peau chaude et vint se lover contre elle, tête contre sa clavicule.



Hedda, dans le noir, pleura. Pas de douleur, cette fois, mais de tendresse.


« Parfois, les corps se rencontrent avant que les esprits ne sachent ce qui leur arrive. Et parfois, c’est dans les bras d’une étrangère qu’on retrouve enfin le chemin de soi. »




Le soleil ne s’était pas levé ce matin-là. Il flottait au-dessus de la canopée une lumière grise, filtrée, étrange. Comme si le ciel lui-même retenait son souffle. Les oiseaux s’étaient tus. Les chiens du camp refusaient de s’éloigner du feu. Et dans la brume, au loin, des silhouettes noires passaient entre les troncs. Ce n’étaient pas ceux de la tribu de Mishigwan. Ce n’étaient pas les visages familiers. Ils venaient du sud. C’était des chasseurs, des pillards et avec eux, la guerre arrivait.


La première flèche frappa un marin viking à la gorge. Il s’écroula sans un cri. La seconde mit le feu à une hutte de provision. Puis, en moins d’un souffle, le camp s’embrasa. Bjorn hurla des ordres. Skarulf se rua sur les navires pour les défendre. Hedda, déjà armée, appelait Astrid à grands cris. Mais Astrid avait déjà l’épée levée, le cri de guerre aux lèvres. À ses côtés, Teganah apparut, les yeux peints de noir, les deux lames en main. Ils se comprirent d’un regard. Ce combat serait leur dernier chant, et ils le chanteraient ensemble.


Les Vikings, malgré leur discipline, étaient surpris, dispersés, désorganisés.

Les assaillants, plus nombreux, frappaient vite, en vagues, harcelaient, brûlaient, reculaient, revenaient. Les Algonquins se battirent à leurs côtés. Mishigwan, javelot en main, tomba dans les premières, transpercée en défendant l’entrée d’une hutte où des enfants s’étaient réfugiés.

Nokomis, sans arme, soignait, bandait, chantait à voix basse les vieux mots qui endorment la douleur. Elle n’avait pas fui. Hedda, à ses côtés, fendait les chairs pour la protéger.


Astrid, au cœur du brasier, était furie. Elle taillait, tranchait, rugissait. Un de ses bras saignait abondamment, mais elle tenait encore. Teganah, blessé à la jambe, refusait de tomber. Leur duo était mortel, l’acier viking et la lame de pierre algonquine dansaient, fauchaient. Jusqu’au moment où l’un des ennemis surgit derrière Astrid, une hache levée. Hedda cria.

Astrid se retourna, mais trop tard. La hache la frappa à l’épaule. Elle tomba, les yeux grands ouverts. Teganah poussa un hurlement de bête, égorgea l’assaillant sur place, puis s’effondra à genoux.


Hedda arriva, le cœur en feu. Elle tomba à genoux, prit Astrid dans ses bras.



Son regard cherchait quelque chose, quelqu’un.



Elle tenta de sourire. Le sang coulait entre ses dents.



Et elle mourut dans les bras de celle qu’elle avait toujours choisie.


Quand le soleil tomba, il n’en restait plus qu’une cinquantaine debout. Les agresseurs avaient fui. Les foyers allumés par les assaillants fumaient encore. Les cris s’étaient tus. La rivière portait les corps.


Skarulf, le visage noirci par la suie, rassemblait les vivants. Nokomis, épuisée, chantait aux morts. Hedda resta longtemps agenouillée près d’Astrid. Elle n’avait plus de larmes.


« C’est ainsi que la guerre s’abattit sur leur rêve. Le feu, le fer, le sang. Une terre fertile… mais arrosée de douleur. »




Ils avaient bâti des ponts de regards, de gestes, de feux partagés, de rires. Ils avaient cru, un instant, que deux mondes pouvaient coexister. Vikings et Algonquins, femmes et hommes de guerre, savants, femmes de médecine, désirs mêlés et amitiés profondes. Mais la forêt avait rappelé qu’elle n’oubliait rien. Et la violence ancestrale, la haine venue d’ailleurs avait tout brisé.


Mishigwan était morte. Eirik aussi transpercé par un javelot, il était tombé au milieu de dix corps ennemis. Teganah aussi, tombé près d’Astrid. Il l’avait défendue, alors qu’elle était au sol. Il mourut son front collé au sol près d ’elle, dans une ultime révérence.


Plus d’un tiers de la tribu avait péri et la moitié des Vikings. Il ne restait plus de la grande espérance que cinquante vivants et beaucoup de cendres.


Skarulf prit la parole, trois jours après la bataille.



Il n’y eut ni délibération ni conseil. Une vingtaine de Vikings, jeunes pour la plupart, levèrent la main.

Hedda ne dit rien. Elle s’était déjà levée. Elle avait déjà choisi.


Un seul navire fut remis à flot. Le deuxième avait trop souffert. Le troisième avait brûlé. Le bois des deux hors d’usage, servit à réparer le premier. Ils le baptisèrent Astrid, en silence.


Avant le départ, Nokomis vint à Hedda.



Nokomis la serra dans ses bras.



Elles s’embrassèrent une dernière fois. Un baiser doux, sans promesse, mais plein de gratitude.


Le navire quitta la terre inconnue par un matin pâle. Hedda resta debout à la proue, les cheveux dans le vent, les mains sur le bois sculpté. Elle ne pleurait pas. Mais dans ses yeux se formait une mer plus vaste que celle qu’elle traversait.


Le retour fut long, dur, presque impossible. La remontée vers le nord, le passage dans les glaces, la banquise, les tempêtes au large du Groenland, le début de famine. Ils accostèrent en Écosse pour se procurer de la nourriture et de l’eau douce.


Les hommes étaient amers, brisés, revenus sans gloire. Mais ils savaient. Enfin, ils arrivèrent en Norvège. Hedda posa pied sur la terre natale, seule survivante féminine de l’expédition.


Elle raconta. D’abord, personne ne la crut. Puis on l’écouta. On doutait encore. On en rit. Puis on s’en émut. Avec les années, les récits prirent racine. Les enfants chantaient le nom d’Astrid. Les bardes invoquaient Skarulf le Téméraire. Et Hedda, dans sa maison de bois, près du fjord, vécut longtemps.


Assise sur un banc de pierre, enveloppée dans une fourrure, elle regarde l’horizon. Une main tremblante sur un médaillon gravé. Dedans, des fils d’or tressé, les cheveux d’Astrid. Elle ferma les yeux. Et dans le silence qui suit, elle la revit. Pas dans la mort, mais au premier matin, dans la brume nordique, les cheveux encore humides, l’épée au flanc, le rire rauque. Vivante. Indomptée. Aimée.


« Le monde n’avait pas cru à leur histoire. Alors moi Hedda, je suis devenue légende. Et Astrid, éternelle. »




Des années après sa mort, dans un coffre scellé sous les pierres d’une maison effondrée, on retrouva des parchemins. Humides, rongés par le sel, mais encore lisibles.

Ils portaient un titre gravé au stylet : « Le voyage par-delà la glace »

Et plus loin : « En mémoire d’Astrid, flamboyante, et de ceux qu’on oubliera trop vite. »

Le récit racontait tout. Les rumeurs de manuscrits orientaux, le départ du Nord, la navigation au-delà du monde connu, la découverte de la terre immense, la rencontre avec les Algonquins au parler de feuilles et de pierres. Les manuscrits parlaient d’amour aussi. De Hedda et Astrid. D’Astrid et Teganah. D’Hedda et Nokomis. Ils parlaient sans honte, sans détour. Comme on jette un dernier cri dans un monde sourd.



Les siècles ont passés, là-bas, un village a été construit loin à l’ouest, à la lisière des forêts du grand fleuve. Avec le temps, il est devenu une petite ville. Ses enfants ont des yeux clairs, parfois, des noms bizarres. On y trouve des lames forgées à l’ancienne. Ils disent que leurs ancêtres sont venus par la mer, et qu’ils ont aimé les femmes de la terre première. Ils disent que le sang viking bat encore dans leurs veines. Parfois, autour du feu, une vieille raconte l’histoire d’une guerrière aux cheveux pâles qui chevauchait le vent. Et d’une autre, aux yeux sombres, qui parlait au feu et à la pluie.



D’autres siècles ont passé. De nos jours, quelque part sur la côte, dans un musée nordique, un bijou oublié repose. C’est un médaillon ouvragé, gravé de runes presque effacées. À l’intérieur, un seul fil d’or tressé. Personne ne sait plus d’où il vient et quelle est sa signification.

Mais certains gardiens, les nuits d’hiver, jurent que si l’on ferme les yeux, on entend un rire lointain, rauque et libre.


« Elles ont vécu. Elles ont aimé. Et leur histoire, perdue d’abord, est revenue comme reviennent les marées, inévitables, obstinées, et porteuses de lumière. »