| n° 23301 | Fiche technique | 21082 caractères | 21082 3561 Temps de lecture estimé : 15 mn |
22/09/25 |
Résumé: Un village nordique célèbre l’équinoxe d’automne. | ||||
Critères: #érotisme #historique #mythologie #initiatique #volupté #couplea3 #groupe #lesbienne #bisexuel #lieupublic | ||||
| Auteur : majaas Envoi mini-message | ||||
La lune, presque pleine, s’était levée à l’est entre deux pins. L’air avait la netteté froide des jours qui raccourcissent, alors que le vent venu du nord ployait les flammes des torches. Dans la clairière, un cercle de pierres dressées dessinait un vé1, les dalles avaient été lavées et on avait frotté d’huile le hörgr2 pour le faire luire. Cette nuit était à ceux qui travaillaient, combattaient, engendraient et mourraient, et chacun en portait la conscience dans sa façon de marcher, de tenir l’épaule de son voisin.
Sur sa tunique, un torque de bronze serrait la gorge d’Asgeir, Le goði3. Sa barbe était grise et son sourire fatigué. Il fit planter au centre de la clairière un pieu de frêne, une simple verticale autour de laquelle s’enrouleraient les gestes. On avait amené des pains d’orge, des quartiers de chevreuil, des cruches ventrues. Il ne manquait plus que les voix, et les lurs4 répondirent, graves, puis les tambours de peaux tendues se mirent à battre.
Ragnhild, d’une beauté adoucie par l’expérience, arrangea son manteau : une laine épaisse fermée par deux fibules en forme d’animaux enlacés. Elle trouva du regard le guerrier qui partageait son foyer, Sigurd. Il parlait à Leif, le cadet des rameurs, près du cercle extérieur – les hommes, avant les rituels, fabriquent une audace avec du bruit. Elle hocha la tête, ni réprobatrice ni complice, puis revint au feu où Halldis, la völva5, terminait de nouer autour de son bras un cordon rouge : symbole de lien avec les divinités ; rappel du sang qu’on ne verserait pas ce soir, la terre avait été généreuse.
Halldis n’était pas jeune et s’en fichait avec majesté. Son bâton de marche, gravé de runes anciennes, claqua au sol. Elle leva le visage vers la fumée, renifla, puis fit signe à Asgeir qui posa sa voix. On n’invoquait pas un dieu comme on siffle un chien, on réglait sa venue en phrases droites.
On partagea la première corne. L’âpreté du bois collait au palais. Ragnhild but après Vigdis, la fille aux bracelets d’ambre, qui riait avec Thora, sa compagne discrète aux yeux sombres. Les tambours marquèrent un intervalle.
Les pas glissèrent, le souffle commun s’élargit. Leif, adulte depuis trois hivers, n’avait pas la force massive de Sigurd – son courage tenait davantage à sa manière d’oser regarder sans fuir. Il s’avança, passa à la droite du goði pour recevoir la deuxième corne. Quand il recula, il se retrouva face à Ragnhild. Elle vit sa gorge se soulever, la pomme d’Adam rouler sous la peau. Les tambours accélérèrent, et un air de lur fendit l’espace.
Halldis commença le seiðr6. Elle s’assit sur un siège bas, posa son bâton entre ses genoux et chanta. Sa voix était râpeuse, un fil de lin tiré trop fort. Les mots, certains oubliés, créaient des images sous les paupières closes : champs d’orge dorés, reins de jument qui tressaillent, houle qui gonfle et se retire.
Au troisième tour de corne, les paumes ne se contentaient plus de recevoir et de rendre. Ragnhild rit bas quand la mousse d’hydromel lui effleura la peau, et que Leif la retint par le coude pour essuyer la goutte avec le pouce. Un geste minuscule, mais autour, d’autres répondaient : ici une main sur une nuque, là un manteau qui glisse des épaules.
On jeta une poignée de farine dans le foyer ; les étincelles montèrent. Asgeir déclara l’équinoxe. Pas celle des hommes, mais celle du ciel.
Le cercle reprit sa ronde, moitié ombre moitié feu, comme si chaque pas répliquait à la balance des jours et des nuits. Ragnhild se sentit libérée d’un poids : ce soir, elle n’attendrait rien, elle se laisserait porter. On chantait. Les paroles n’étaient pas toutes connues, alors elles se tordaient et se rallongeaient, mais l’esprit y était. La ronde tourna plus vite.
Le froid piquait les oreilles, mais la peau chauffait sous les tuniques. La sueur perlait entre les omoplates, puis au creux des reins, avec une odeur de carvi et de sel. Leif avait défait sa broche, Ragnhild ôta la sienne à son tour en croisant Sigurd qui lui tendit la corne. Ils burent du même bord et elle le sentit plus qu’elle ne le vit sourire.
La völva, toujours assise, commença à battre un rythme de plus en plus court avec le bout de son bâton sur la terre ; le son sec s’intercala entre les tambours. Saisie d’un élan, elle ferma les yeux, et son visage se relâcha comme si un souffle divin la traversait. Sa main descendit lentement du front à la bouche, puis le long de la gorge jusqu’au nœud de la tunique. Le lin céda. Elle posa ses paumes sur sa poitrine en signe d’abandon, rappel muet que la chair, nourricière et fertile, est la seule offrande reconnue des dieux.
Un dernier éclat de rire gras jaillit, puis retomba. L’ivresse, ce soir, n’autorisait pas la médiocrité. Les regards devenaient plus exacts, les corps prenaient leur place.
Au quatrième tour, la völva se leva, s’approcha du pieu et toucha l’écorce de ses doigts. Une goutte de résine colla à sa pulpe, elle la porta à sa langue et sourit. Le feu craqua. Elle éleva son bâton au-dessus de sa tête et prononça des noms : Freyr, pour la sève, Freyja, pour le plaisir qui rend le monde habitable, et Thor, non pour frapper, mais pour abriter. Elle les appela à tenir la balance, à garder ouverts les deux plateaux, le jour et la nuit, le désir et le repos. Elle n’oublia pas les dísir7 ni les ancêtres anonymes, ceux dont on a les traits sans en connaître l’identité. Elle offrit des gâteaux d’orge et un couteau planté dans une motte de beurre ; la lame brillait comme une lune.
À chaque battement de tambour, les épaules se resserrèrent. La ferveur collective fit reculer le froid. Les tuniques s’ouvrirent au cou, un lacet dénoué, puis un autre. Les respirations s’accordèrent au rythme, longues, profondes. Leif effleura l’avant-bras de Ragnhild. Le geste dura, puis glissa jusqu’au poignet où il referma une seconde ses doigts, pas plus, juste assez pour marquer l’existence d’un lien à cet instant précis, là, sous la pâle veille des étoiles.
Asgeir posa sur la pierre une coupe où était mêlé du miel, du lait et une once de bière. Halldis, elle, tourna sur elle-même, s’agenouilla et plaça au sol ses paumes ouvertes vers la lune. Son chant devint souffle, puis balancement de hanches. Rien de neuf : on se rappelait ce qui ne s’était jamais perdu.
La bascule n’eut pas lieu d’un coup. Elle fut une addition d’infimes permissions et, comme le jour qui cède à la nuit sans s’oublier tout à fait, les gestes s’accordèrent en glissements, en équilibres ténus. On rit sans moquerie. On toucha sans voler. Une main en cueillit une autre. Une épaule s’offrit à un front. Une bouche effleura un lobe d’oreille sans qu’on sache très bien qui avait commencé. Et la corne, qui tournait, devint le prétexte plus que la cause. Au loin, le fjord respirait.
La völva tourna une dernière fois autour du pieu de frêne, puis planta son bâton. Un frisson parcourut Ragnhild, droit comme une ligne de rune. Le goði leva une coupe, nomma champs, filets, barques, berceaux, puis se tut. La porte était ouverte. Dans ce silence-là, les respirations prirent de l’ampleur. On entendit, très distinct, le cliquetis d’une fibule qu’on détache. Un écho simple qui sonnait ce soir avec exactitude.
Leif avait posé son manteau sur une pierre tiède. Sa tunique courte découvrait ses genoux, écorchés par l’été. Ragnhild réalisa qu’elle n’avait jamais vraiment regardé de genoux, et cette attention nouvelle l’amusa. Sigurd passa derrière elle, effleurant son omoplate d’un geste qui ne réclamait rien, mais autorisait tout. Ils se connaissaient assez pour ne plus confondre confiance et propriété.
Halldis entonna une phrase plus aiguë, un motif qui revenait, s’enroulait sur lui-même. Ses pieds nus écrasaient les brindilles, et l’odeur de résine chaude monta d’un coup. Elle leva le bras, fit signe à Vigdis, puis à deux hommes de la deuxième couronne. Ils vinrent au centre, prirent place de part et d’autre du pieu. Un rappel de gestes ancestraux ; regarder sans baisser les yeux.
Après les offrandes, on apporta les pains d’orge pour le partage. Halldis en rompit un en quatre parts égales qu’elle posa sur les paumes retournées des volontaires. Ragnhild ne vit que les mains : la peau tachée de Halldis, celle brune de Vigdis, une plus jeune, et la plus large d’un pêcheur, une phalange tordue par un coup ancien. Des existences entières tenaient dans ces lignes. Du bout de son bâton, la völva toucha chaque quartier.
Elle trempa ensuite deux doigts dans la coupe laiteuse et traça une marque sur le pieu de frêne, une autre sur son propre sternum, avec la simplicité du geste. Le son des lurs redescendit au grave. On aurait dit que la clairière respirait. Une manche coulissa, un lacet céda. Le monde se réduisit à des surfaces de peau, à des ombres sous la lune, à des poils dressés par le froid, puis couchés par la chaleur des corps.
Ragnhild sentit la main de Leif venir à sa taille, légère d’abord, puis plus ferme. Elle ne bougea pas. Le cadet s’enhardit d’un souffle, pas plus, et sa paume remonta sous le lin, juste assez pour trouver le ventre. Cette main tremblante la surprit, non par l’audace, mais par l’innocence désarmante du geste. Elle posa la sienne par-dessus, lourde et claire, et le jeune rameur expira, profondément soulagé. À la périphérie, Vigdis riait, tête renversée, tandis que Thora caressait l’intérieur de son bras avec une tendresse qui rappelait plus la patience que la hâte.
Asgeir fit une annonce de deux phrases, tranchante, essentielle :
On répondit en frappant paume contre paume, un bruit sec qui courut dans le cercle. Les règles venaient d’être fixées, et c’est elles qui permirent, non l’ivresse.
La danse se brisa en constellations. Les couples s’aimantèrent. Des trios se dessinèrent, s’échangèrent, se dispersèrent. Rien de brutal. Une géométrie vivante, souple. Halldis abandonna son bâton, s’allongea, bras en croix et ferma les yeux.
Ragnhild et Leif restèrent là, front contre front, pendant une durée qui n’obéissait à aucun sablier. Elle sentit le corps du cadet hésiter, elle effleura alors son épaule, suivit la couture du lin comme un sentier vers une rivière, et lui dit bas, très bas, un mot qui n’était ni ordre ni supplication. Il répondit en s’ouvrant, plus assuré, et leurs lèvres se joignirent. Une rencontre, simple. Le goût d’hydromel. Le froid, vite repoussé par la chaleur du baiser.
Sigurd, d’abord à l’écart, vint vers eux. Il posa une main sur la taille de Ragnhild, l’autre sur le bras de Leif. Ses doigts, calleux, pesèrent à peine, mais susurraient : « je suis là ; ce qui advient advient avec moi. » Sa compagne hocha la tête, yeux clos. Le cadet leva un regard incertain, croisa celui de l’homme robuste, et n’y lut ni défi ni permission, mais une fraternité née d’un soir où les frontières ne servent qu’à être franchies.
Autour d’eux, les tambours n’avaient plus que deux sons : appel et réponse. Parfois, les lurs ouvraient l’espace au-dessus des crânes. La völva chuchotait, on ne savait à qui. Le frêne, au centre, recevait quelques instants de peau tiède.
Vigdis se défit de sa ceinture de cuir ; la boucle tinta. Thora, derrière elle, lui dégagea les cheveux, patient geste de compagne. Elles rirent toutes deux, sans chercher de raison, et se pressèrent l’une contre l’autre avec une complicité de longue date, augmentée d’une hardiesse sans calcul. Plus loin, deux hommes, Erik et Bjorn, se prirent la main, d’abord comme des frères de rame, puis l’acte devint plus intime tout en gardant la même honnêteté. Pas de code secret, mais un langage exact, disponible ce soir-là.
D’une caresse, Ragnhild releva le menton de Leif. Son baiser se fit plus profond, plus ferme, et elle sentit dans sa propre poitrine une chaleur solide. Elle se souvenait des hivers passés, des accouchements, des morts, des retours de pêche en nage dans la tempête. Rien ici ne lui paraissait étranger. Le désir intensifiait le monde. Elle délaça sa tunique au cou avec une lenteur exagérée qui amusa Sigurd. Leif, lui, avala sa salive.
Asgeir écrasa du genévrier et jeta les baies dans le feu. Une fumée au parfum vif se leva. Le rire qui suivit fut doux. La peau, à présent, prenait l’air avec naturel. Les mots circulaient, rares : un nom, un oui, un merci. On faisait de la place à tout cela sans qu’aucune autorité vienne confirmer ou interdire. La honte restait dehors, avec les bottes boueuses.
Ragnhild, d’un geste de la main, invita Sigurd à se rapprocher. Leif eut un léger mouvement de recul, surprise simple. Sigurd le rassura d’un regard. Ils se trouvèrent tous trois, haleines mêlées, sans hâte, sans plan. La chaleur du feu gagnait la peau. La lune, à demi mangée par un nuage, blanchissait les clavicules. Les tambours, un instant, cessèrent, laissant apparaître sous la musique le froissement des herbes, les soupirs, les baisers qui claquent à peine.
Halldis se leva et ramassa son bâton, non pour commander, mais pour s’y appuyer, vieille fatigue qui n’ôte rien à la vigueur du regard.
Elle passa auprès de chacun, posa le bout du bois contre le sol à côté de leurs pieds. Geste de bénédiction ou simple façon de compter les vivants. Elle sourit à Ragnhild, à Sigurd, à Leif, comme à des enfants qui viennent de découvrir une évidence.
Le frêne craqua dans sa moelle. Une pluie fine, presque imperceptible, passa. L’air, plus sec qu’on ne l’aurait cru, avala vite cette rosée hésitante, et le feu, nourri de résine, reprit d’autant plus d’ardeur qu’il avait été brièvement contrarié. Des gouttes perlaient sur les clavicules, traçaient des chemins lents le long des bras. On les lécha parfois, par jeu, par reconnaissance. La terre, sous les pieds, était tiède ; elle se tassait sans se salir. Les flammes, rabattues par le vent, projetaient des ombres immenses qui dansaient sur les pierres levées, géants maladroits mimant les gestes des humains.
Ragnhild, Sigurd et Leif demeuraient enlacés. Trois respirations s’accordèrent. Trois rythmes devinrent un. Le reste du monde se fit proche au point de se confondre, mais pas de disparaître. À la lisière, on chantait plus bas. La lune revint. Et la nuit, satisfaite, observait.
Les tambours reprirent, plus sourds, comme battus à l’intérieur d’un ventre. On n’attendait plus de consignes. Le cercle s’était défait en grappes mouvantes ; des gestes qui naissaient, s’enchaînaient, se dispersaient.
Ragnhild s’allongea sur le manteau de Sigurd étalé à même la terre. Le lin de sa tunique colla un instant à sa poitrine avant de glisser de côté. Leif s’agenouilla près d’elle, sa main incertaine sur sa hanche. Sigurd posa une paume sur l’épaule du jeune homme qui inspira profondément, hésitant. Le regard bienveillant du guerrier le rassura.
Ragnhild leva le menton, offrit sa gorge nue. Leif y abandonna ses lèvres, fébrile, puis s’y attarda. À quelques pas, Vigdis et Thora s’étaient allongées l’une contre l’autre. Les doigts de Thora traçaient lentement le contour du sein de sa compagne, sans chercher plus. Vigdis, yeux fermés, respirait calmement, comme si ce simple contact suffisait à la relier au ciel. Plus loin, Erik et Bjorn, fronts collés, échangeaient un même souffle.
La völva marchait parmi eux, sans gêne. Par instants, elle s’appuyait un peu plus lourdement sur son bâton, mais son regard, fixé droit devant, brillait d’une vigueur que son corps usé n’arrivait plus toujours à contenir. Elle se penchait parfois pour toucher une nuque, un dos, une fesse. Elle chantait bas, des mots indistincts, mais qui semblaient donner rythme et bénédiction à chaque étreinte. Elle s’agenouilla près d’un couple enlacé, plongea ses doigts dans la coupe mêlée de lait et de miel, en oignit les lèvres de l’homme, puis celles de la femme. Ils sourirent aussitôt. Halldis se releva, satisfaite… Un bon présage.
Ragnhild se redressa légèrement, Sigurd l’embrassa avec la certitude de celui qui sait qu’il n’est pas en rivalité, mais en partage. Leif, lui, s’aventura plus bas. Sa main remonta le long de la cuisse, caressant la peau nue. Ragnhild écarta les jambes avec une évidence qui fit trembler le jeune homme. Sa bouche quitta sa gorge, descendit, maladroite, jusqu’à ses seins. Sigurd guida sa nuque d’un geste ferme, l’encourageant à persister.
Le souffle durci du nord trouva refuge dans la vapeur des corps, bousculant les torches et chargeant l’air d’un goût âpre. Ragnhild inspira profondément, s’enivra, puis saisit la main de Sigurd, la posa sur son propre ventre. Son mari pressa doucement, puis laissa glisser ses doigts plus bas encore, rejoignant ceux de Leif dans une confusion qui ne cherchait pas à se résoudre.
Autour d’eux, d’autres nœuds s’étaient formés, tissages lascifs qui se défaisaient et se recomposaient sans cesse. Rires étouffés, gémissements, tout se mêlait. Des parcelles de chair nue brillaient un instant avant de se perdre dans l’ombre.
Leif franchit le seuil, guidé par l’appel ardent qui l’attendait en elle. Ragnhild soupira, arqua le dos, serra la main de Sigurd pour l’amener contre son sein. Les tambours montèrent. Entre les profondes avancées de Leif et les caresses de Sigurd, Ragnhild lâcha un son bref, rauque, et retomba, haletante. Sigurd embrassa son front, puis attira Leif. Le baiser fut net, sans commentaire. Ragnhild sourit : cette nuit ne laisserait pas de honte.
Au centre, Halldis leva les bras. Son chant devint cri et les gorges répondirent. Le cercle était rempli de silhouettes enlacées, comme un seul corps aux mille membres ondulant sous la lune.
Les tambours s’étaient tus d’eux-mêmes, les lurs dormaient dans l’herbe humide. Ne restait que le craquement des bûches au foyer central et, par moments, le cri d’un oiseau de nuit qui n’avait pas fui.
Les grappes s’étaient défaites comme des filets qu’on replie après la pêche. Ici, un couple encore enlacé, là, trois corps allongés l’un contre l’autre, les cheveux emmêlés, les ventres luisants de sueur et de semence. L’odeur âcre et sucrée retombait. L’air commençait à reprendre son dû.
Ragnhild, couchée sur le manteau détrempé de Sigurd, ferma les yeux. Leif reposait contre elle, tête sur sa poitrine, tremblant de ce qu’il avait donné, de ce qu’il avait reçu. Sigurd avait son bras sur eux deux, large comme une promesse. Aucun mot ne fut nécessaire ; leur silence avait le poids de toute une vie.
Halldis avait le visage couvert de rides plus profondes qu’au début de la nuit. Elle essuya ses doigts dans l’herbe et ramassa son bâton. Elle fit le tour du cercle de pierres, tapotant chaque dalle, sans doute pour remercier la mémoire des lieux. Puis elle déclara :
Asgeir lâcha une dernière poignée de farine dans le feu. Les étincelles crépitèrent, et s’éteignirent aussitôt, avalées par la nuit. Il replaça son torque sur sa gorge, renoua sa ceinture, remit de l’ordre dans son manteau. Il avait déjà repris l’allure d’un chef. Il jeta un coup d’œil aux corps allongés, satisfaits ou assoupis, et un sourire fin passa sur ses lèvres.
« Qu’ils se souviennent », pensa-t-il, « même dans les jours sombres. »
La lune avait basculé vers l’ouest. L’aube, encore lointaine, commençait à blanchir la crête des montagnes. Une fraîcheur plus dure descendait, piquant les peaux nues. On se couvrit de manteaux retrouvés, on s’enveloppa dans la laine humide sans se plaindre. Quelques-uns s’endormirent aussitôt ; d’autres, les yeux brillants, restaient silencieux, savourant le calme après la tempête.
Ragnhild se redressa, remit en place sa tunique ouverte. Leif, confus, baissa le regard. Elle posa sa main sur sa joue.
Sigurd acquiesça. Le jeune homme souffla, soulagé, et s’allongea de nouveau, épuisé.
Le vent se leva, dispersant l’odeur lourde des corps. La clairière retrouva le bruissement des pins. Les pierres, témoins muets, ne dirent rien, mais gardaient désormais dans leurs fissures un écho de cette nuit ; une braise cachée qu’on rallumerait aux prochains équinoxes.
Alors, peu à peu, le silence se fit. Les dieux, rassasiés, s’étaient retirés. Restait l’humanité, grelottante et souriante, certaine d’avoir consolidé l’équilibre.
*
1. ↑ Vé : Enceinte sacrée, souvent à ciel ouvert.
2. ↑ Hörgr : Autel de pierre, parfois simple amas de roches noircies. Sert aux offrandes et sacrifices en extérieur.
3. ↑ Goði : Prêtre-chef dans la société nordique, surtout islandaise. Il dirige le culte, arbitre des affaires, et fédère la communauté.
4. ↑ Lur : Instrument à vent utilisé dans les cérémonies scandinaves, souvent en bronze ou en bois, au son grave et profond.
5. ↑ Völva : Prophétesse-magicienne reconnaissable à son bâton rituel. Elle pratique la divination, mène les transes, conseille les chefs.
6. ↑ Seiðr : Rituel extatique du monde nordique
7. ↑ Dísir : Esprits féminins tutélaires, souvent perçus comme ancêtres protectrices ou puissances du destin et de la fertilité.