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n° 23290Fiche technique17856 caractères17856
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Temps de lecture estimé : 13 mn
17/09/25
Résumé:  Elle s’appelle Jade. Elle obéit aux verbes. Et disparaît aux silences.
Critères:  #poésie #réflexion #psychologie #érotisme #fantastique #romantisme #volupté #rupture #confession
Auteur : majaas      Envoi mini-message
Jade, ou les Nuits de Sel et de Galets

Verbes, pas nuages



L’été s’achève. Pas l’automne, pas encore. Ce moment entre deux souffles où tout hésite. Bar des Templiers, café trop serré, parfait pour la mauvaise humeur. Carnet vierge, page qui luit.


« Ce que tu dis devient vrai. »


Je ne sais pas d’où me vient cette phrase. Du fond du verre, du ressac, d’une mémoire qui n’est pas la mienne. J’écris sans réfléchir : « Elle aura les yeux d’un crépuscule qui ment. »


Le vent change, la mer aussi. Au large, une tache turquoise ancre sa patience. Je relève la tête.


Elle est là.


Pas une entrée, une évidence. Robe bleue qui accroche la lumière, peau tiède de fin de jour, regard noisette qui a vu des choses. Elle s’arrête à deux mètres, à mi-ombre, comme si la terrasse avait été dessinée pour ce point précis.



Je fronce les sourcils.



Je baisse les yeux. C’est vrai. Mon cœur rate un temps.



Le prénom claque net, pierre lisse sur la langue. Elle s’assoit sans me demander si la chaise est libre, comme si je l’avais réservée pour elle depuis toujours. Elle prend mon carnet, lit à mi-voix, caresse la marge avec l’ongle.



Elle repose le carnet, me regarde comme on évalue une distance avant un plongeon.



Un sourire plisse sa bouche. Elle boit une gorgée de mon café sans demander, fait la moue.



Je m’éclaircis la voix par réflexe idiot.



Le vent rabat un coin de nappe. Au large, la tache turquoise a pris de l’épaisseur, un mât s’y dessine. Je détourne le regard trop vite, ridicule superstition.



Elle pose ses coudes sur la table, avance son visage près du mien. Son parfum a un grain de sel et de jasmin. Ses yeux ne clignent presque pas.



Elle glisse sa main sur mon poignet. La phrase à l’intérieur de moi insiste, comme un tambour discret : « Ce que tu dis devient vrai. »



Elle approuve d’un battement de cils, puis se penche encore.



Deux touristes lèvent la tête et replongent dans leur glace fondue. Elle remet ses sandales du bout des doigts, puis se ravise, les accroche à son poignet.



Elle s’éloigne vers l’escalier de pierre qui descend à la plage. Je règle le café d’un geste, récupère mon carnet comme un talisman inutile. Le serveur hoche la tête avec un petit sourire entendu, comme si la scène avait déjà eu lieu hier et qu’on la rejouait pour le public.


Sur les galets, la lumière a changé d’un degré. Le clapot résonne plus bas. Elle ne se retourne pas. Elle sait que je suis là.



Je m’arrête à un pas, l’air dans ma gorge accroche. Au large, le turquoise a pris de l’ampleur.



Verbes, pas nuages. Le monde se cale.


Elle pose le pied sur la première marche. Les vagues lèchent la rive. Le vent tourne d’un cran. Je reste un pas derrière. Nous descendons.



Elle s’accroupit, jambes repliées. Nuque offerte. Son dos respire.



Ses doigts glissent. Le tissu remonte. La peau prend la lumière.



Elle se retourne, me fait face. Elle écarte. Pas plus. Pas de dessous, mais la pudeur tient la ligne.



Elle sourit. Sa respiration se cale au clapot.


Je me baisse. Les galets roulent sous mon genou. Odeur de sel, de coton chaud. J’approche le visage.



Les cils tremblent une seconde puis se posent.



Son ventre se soulève, redescend. Calme. Je pose ma bouche au creux de sa hanche. Baiser bref. Sa peau frissonne. J’avance d’un doigt sur sa cuisse.



Elle s’appuie davantage sur la paume. Le galet crisse. Un souffle lui échappe.



Je glisse la langue, une fois, lentement, sans insister. Son dos ondule. Elle desserre encore un peu, juste ce qu’il faut.



Je m’y remets, simple, précis, sans détour. Verbes, pas nuages. Ses doigts agrippent les galets, se relâchent, agrippent. Sa voix devient courte.



Elle gémit, gorge basse. Son bassin vient chercher ma bouche, puis s’immobilise pour tenir la vague. Elle m’attrape par les cheveux, me garde, me règle.



Je défais ma ceinture. L’air touche ma peau, brûlant et froid à la fois.



J’avance. Lentement. Elle m’engloutit par degrés, retient, relâche. Son cri se casse en silence. Les galets accrochent nos genoux. L’eau parle à côté de nous, régulière.



Le rythme s’installe, court, net. Le monde se réduit à trois points : sa main sur les galets, la mienne à sa taille, la chaleur qui nous tient. Je me penche, trouve sa bouche. Sel, souffle, lèvres.



Ils me prennent de face, noisette sombre, mouillés.



Son corps se tend. Un spasme passe, puis un autre. Elle pousse un son bref, mord son poignet, tremble contre moi. Je tiens, je traverse avec elle, je cède.


Nous restons là, immobiles, entre deux vagues. Sa nuque retombe. Je me dégage, m’assieds à côté. Elle remet la robe d’un geste. Ses cuisses brillent, grain de sel sur la peau.


Elle me regarde, encore essoufflée, amusée.



On remonte sans parler. La nuit nous suit.




Le ressac



Je me réveille seul.


Le drap sent la sueur tiède. Mes lèvres ont ce goût de fin de baignade. Entre mes genoux, de la poussière de galets coincée comme des preuves absurdes. Pas du sable. Des galets.


Je me redresse. La chambre est calme, midi en retrait. Sur la rambarde du balcon, une empreinte de pied nu, nette, presque insolente. Trop parfaite pour être la mienne.


La tache turquoise n’a pas bougé. Plus vraiment une tache : une goélette qui prend le soleil sans hâte.


Le carnet est ouvert sur la table basse. Je ne me souviens pas l’avoir touché. Une seule ligne au centre de la page, fine, bleue :


« On écrit pour que le rêve reste. »


Je passe le pouce dessus. L’encre ne bave pas. Ça a eu le temps de sécher.


Je vais à la fenêtre. L’air apporte la rumeur du port, verre contre verre, cordage qui cogne. Sur le bois de la rambarde, un grain de vernis s’est détaché sous une main récente. La sienne, probablement. Je respire plus court qu’il ne faudrait.


Je referme le carnet, puis le rouvre aussitôt, ridicule réflexe. Rien d’autre n’a bougé.


La goélette, là-bas, attend. Moi aussi, sans l’admettre.


*


Je suis dans la cuisine à regarder un grille-pain comme s’il allait me dicter une métaphore. Elle entre sans frapper. Robe lavande, cheveux en bataille, odeur de jasmin salé. Elle prend une tasse, se sert, s’assoit sur le plan de travail, jambes croisées, équilibre insolent.



Son pied frôle mon genou. Ma colonne réagit comme un instrument accordé.



Elle me tend un stylo. Elle s’allonge nue sur mes draps, sur le ventre, bras sous la joue, cambrure calme.



Je m’assieds au bord du lit. La mine glisse entre ses omoplates. L’encre est tiède.


« Respire lentement. »


Un frisson remonte son dos. Son souffle se règle.


Je dessine à la lisière de sa fesse.


« Retourne-toi. »


Elle s’exécute, genou plié, poitrine offerte, regard mi-clos. Je tiens ma distance, je veux la conduire au bord avec des verbes, pas des nuages. Je trace près de sa côte, si près que ma main chauffe.


« Ne bouge plus. »


Son ventre ondule d’un rien. Mes doigts suivent les mots, ma bouche la ponctuation.



Je baisse la pointe, juste au-dessus du triangle de peau.


« Jouis. »


Ses ongles creusent le drap, sa nuque se cambre, un cri retenu casse dans sa gorge. Le corps prend, rend, prend encore. Elle tremble, se défait, retombe, haletante.


Ses paupières se ferment aussitôt, sans transition, comme si quelqu’un avait refermé un livre.


Je reste à la regarder. Sur sa peau, mes mots brillent encore un peu, puis pâlissent. J’hésite à y croire. Je n’ai jamais eu de talisman, seulement des phrases. Me voilà devin par encre feutre.


Je lui remonte le drap sur les hanches. Elle dort pour de vrai, respiration égalisée, bouche entrouverte. Je retourne le stylo dans ma paume. La magie a la simplicité nerveuse d’un objet de papeterie.


Je note dans le carnet : « Si je cesse d’écrire, rêve-t-elle quand même ? » Le trait tremble à peine. Ma main, pas le monde.




Encre vive



Le soir, elle veut sortir. Place presque vide, pavés tièdes. On s’assoit à une terrasse que j’évite d’ordinaire. La serveuse arrive avec deux Banyuls sans qu’on ait commandé.



Je lève les yeux, mal éduqué par la surprise.



Le verre est moite dans ma main. Jade croque une olive, la langue suit le sel.



Elle se penche. Son décolleté attrape un halo de lumière.



Elle boit une gorgée, essuie d’une pulpe la goutte sur sa lèvre.



Le tintement des couverts, un enfant qui boude plus loin, le clapot discret. Moi, planté dans cette phrase comme un papillon sous verre.



Elle sourit, neutre, presque tendre.



Je hoche la tête, pas convaincu, pas tranquille. Le vin a le goût d’une vérité qui pique.




Trois mots trop vite



Chez moi, la lampe basse découpe la chambre. Le carnet est ouvert, stylo posé en travers comme une barrière.



Elle ne soupire pas. Elle s’assoit au bord du lit, pieds nus sur le parquet. Ses orteils me frôlent.



Je serre les dents. Je veux exister sans phrases.



Elle me tend le stylo.



Je résiste, puis cède, par peur de la perdre… ou de me perdre, moi. J’écris trop vite, presque dans le noir, deux mots qui me dépassent et me trahissent :


« Laisse-moi. »


Elle lit et acquiesce, sans reproche.



Elle s’habille lentement, comme on referme un rideau pour ne froisser personne, puis s’en va, porte qui se tire en silence.


Reste le vent qui passe dans la pièce, et l’espace exact qu’elle occupait, évidé. Le carnet est ouvert sur cette ligne mince, bleue. Je pose la main dessus comme sur une blessure qu’on reconnaît trop tard.




Le texte me lit



Je l’ai attendue toute la nuit. À l’aube, j’ai tenté la méthode lâche : écrire pour la forcer à revenir. Une terrasse à l’ombre, la robe bleue, ses doigts sur mon poignet. Rien. La page reste sage.


Je me fais un café. À mon retour, le carnet que j’avais laissé ouvert n’est plus exactement le même. Une phrase s’y est posée, fine, nette, inconnue de ma main :


« Il lit ces mots, sourcils froncés, la langue contre la canine, comme toujours quand il doute. »


Je souris pour démentir. La phrase suivante arrive, aussitôt :


« Il sourit pour démentir. Il échoue. »


Je ferme le carnet d’un coup sec. Je vais jusqu’à la fenêtre. Je reviens méfiant, l’ouvre du bout des doigts. Une ligne :


« Il revient. Il a déjà peur, mais il appelle ça «curiosité». »


Mes épaules se crispent. J’attends, idiot, comme on attend la pluie. Elle vient :


« Sa main glisse dans sa poche. Il prétend vérifier ses clés. Ce n’est pas pour les clés. »


Je retire la main avant qu’elle n’y pense. Rien n’empêche la phrase :


« Il retire la main. Mais son corps a lu plus vite que lui. »


Je me sens ridicule et nu tout à coup. Je cherche une parade. Une idée simple : je prends un stylo, je note en travers, comme pour couper le courant.


« Je ne suis pas un personnage. »


L’encre sèche. Le carnet répond tout de suite, en dessous :


« Tu es ce que tu écris jusqu’à ce que quelqu’un écrive mieux. »


Silence. On dirait qu’on vient de me retirer une chaise sous les fesses. Au large, le turquoise s’épaissit d’un rien, comme si le monde approuvait.


Je tente encore :


« Arrête. »


Le blanc dure une seconde de plus. Puis :


« Tu viens de me donner un ordre. C’est mignon. »


Je ferme le carnet, doucement cette fois, et je le glisse dans un tiroir comme on enferme un animal qu’on ne comprend pas. Je me promets de ne plus l’ouvrir. Je tiens exactement le temps d’un verre d’eau.


Quand je le reprends, je trouve une dernière ligne, écrite penchée, presque italique :


« Tu ne m’as pas inventée. Tu t’es ouvert et je suis entrée. »


Je répète la phrase à voix basse, pour vérifier sa consistance. Elle ne casse pas. Je la sens dans la bouche comme un fruit pas mûr. Je pose le stylo, le cœur étonnamment calme. Je n’ai plus besoin de prouver. Ce n’est plus moi qui conduis.


Je referme. Le monde, bizarrement, tient encore debout.




Le roulis et la nuit



Le soir tombe sans forcer. Sur le balcon, la lumière s’effiloche comme une robe qu’on laisse glisser. Je ne l’attends plus.


Sur la table, pourtant, une page patiente. Je ne l’ai pas vu venir. Deux phrases, pas plus :


« Viens. »

« Pas pour écrire. »


Je sens le piège mais accepte. Je prends une veste. Dans la rue, Collioure s’est ralentie, pavés tièdes, volets à demi. Dans la baie, la goélette turquoise a quitté son mirage pour la proximité. Elle respire juste assez pour que je me sente vivant.


Je monte à bord comme si j’y avais toujours eu droit. Teck froid sous les pieds, odeur de sel et de vernis. La cabine est ouverte.


Elle est nue. Étendue sur un matelas blanc, sans décor, sans littérature. Sa peau a gardé le jour. Ses cheveux coulent autour de son visage comme une encre qu’on n’essuie plus.



Sa voix ne commande pas ; elle règle. Je retire ma veste, ma chemise, le reste, et me glisse contre elle. Elle ouvre les cuisses, me prend avec ses mains, me guide sans théâtre. Je la pénètre lentement, comme on entre dans une pièce qui sent le jasmin et le sel.


Le bateau roule à la vitesse d’une bête apprivoisée. Nous suivons ce rythme, sans phrases, sans ruse. Ses ongles me retiennent, mes doigts la tiennent, nos souffles se calquent, se loupent, se retrouvent. J’oublie le monde, et miracle, il oublie de s’effondrer. Elle jouit d’un corps entier, silencieux, exact. Je la rejoins, profond, ancré, sans motif à donner.


Nous restons serrés, dos à la mer, le roulis comme un point-virgule qui n’en finit pas. Elle se dégage doucement, se lève sans me regarder, monte sur le pont. Je la suis.


Là-haut, la nuit s’est posée partout. Jade se tient debout, nue, face à l’eau. Le vent lui caresse les cheveux, la lune lui dessine un bord.



Je m’approche, je pourrais répondre. Elle me coupe en haussant la main.



Je m’approche encore, la prends dans mes bras.



Je sens son cœur battre, la chaleur de sa peau, son parfum. Je ferme les yeux pour retenir ça, une seconde, une seule. La sensation disparaît.


Elle n’est plus là.


Je me retourne : elle descend par l’échelle arrière, tranquille. Pas un geste de trop. Juste cette façon de quitter le pont comme on se rhabille après l’amour.


Je me précipite, me penche. L’eau avale son visage tout de suite, comme si rien n’avait traversé. J’attends le remous, le signe, l’idée de miracle. Il n’y a que la mer, égale, noire, propre à sa loi.


Je reste un moment sans bouger, nu sous la nuit, la peau fraîche d’avoir rêvé. Un goéland miaule quelque part, indifférent et profond. Je redescends, me rhabille et prends ma veste. Je quitte la goélette, marche jusque chez moi, sans compter les pas, sans inventer d’histoire pour les remplir.




Écrire les vagues



L’appartement m’attend avec la patience des objets. Je m’assois. Le carnet est là. Je l’ouvre à la dernière page, blanche comme une plage balayée par la tempête.


J’écris :


Elle s’appelle Jade.

Elle m’a quitté mille fois.

Et je bande encore à chaque virgule.


Je repose le stylo. Le silence ne réclame rien. Je referme le carnet, je me lève, j’éteins.


Au moment où la pièce bascule dans le noir, il me semble entendre un froissement léger, le bruit qu’une page fait quand elle se retourne seule pour regarder. Je tends l’oreille. Rien. Ou presque.


Sur la rambarde du balcon, un éclat turquoise glisse puis disparaît. Trop furtif pour être réel. Trop précis pour être inventé.


Je laisse la mer faire son métier.


On ne retient pas la mer.

On peut écrire les vagues.