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Temps de lecture estimé : 25 mn
12/09/25
Résumé:  Dans le Venise de la Renaissance, une femme revient dans la cité après treize ans d’absence. Pour se venger.
Critères:  #historique #vengeance #personnages
Auteur : Laetitia            Envoi mini-message
Ombres sur la lagune

VENISE, FÉVRIER 1572



Une brume épaisse flottait sur la lagune, enveloppant les palais de marbre et les silhouettes masquées, en cette période de carnaval, d’un voile de mystère. Les gondoles glissaient sans bruit sur l’eau noire, leurs lanternes projetant des reflets tremblants sur les murs décrépis des « fondachi ». Dans l’air flottait une odeur de sel, de cire chaude et de chair parfumée.


La femme descendit de la barque sans aide, ses bottines noires foulant le pavé humide de « la fondamenta ». Elle portait un manteau d’un velours grenat profond, bordé d’hermine, et un masque doré couvrant le haut de son visage. Ses cheveux, d’un brun presque noir, étaient relevés en torsades savantes, piqués d’épingles d’argent. Elle marcha sans se retourner, ses pas étaient précis, comme si elle n’avait jamais quitté la cité des Doges. Elle n’était pourtant pas revenue à Venise depuis treize ans.


Treize ans plus tôt, elle avait fui, ou plutôt, on l’avait chassée et accusée à demi-mot de trahison, de sorcellerie, de luxure. Elle n’était qu’une adolescente alors, à peine sortie de l’innocence, et ils l’avaient offerte en sacrifice à la rumeur pour protéger le nom des Bragadin.


Désormais, elle revenait sous un autre nom.


Elle s’appelait dorénavant Agnese Malvardi, du moins était-ce ainsi que la présentaient les documents génois qu’elle avait. Mais dans la solitude de sa cabine de gondole, elle s’appelait encore Lucia Bragadin et son cœur, bien qu’endurci par l’exil, brûlait d’une seule certitude, elle n’était pas revenue pour le pardon.



oooOOOooo



Le palazzo Bragadin, donnant sur le Grand Canal n’avait pas changé. Ses balustrades baroques, ses lions de pierre au regard usé par le sel, les trois grandes fenêtres ogivales du « piano nobile », tout était là, figé dans une splendeur décadente. Le blason familial, érodé, mais toujours visible, trônait au-dessus du portail, une chimère bicéphale, le regard tourné vers l’est et l’ouest, comme pour rappeler aux Bragadin qu’ils devaient tout voir et ne rien oublier.


Lucia n’avait pas besoin d’y entrer, pas encore. Elle connaissait les habitudes de la maison, le rythme des domestiques, les points faibles. Chaque pas de son plan de vengeance était calculé, comme les mouvements d’un maître d’échecs. Et la première pièce à déplacer ne se trouvait pas ici, mais à quelques canaux de là, dans un salon moins noble, mais bien plus dangereux : celui de Contessa Bianca D’Este, veuve deux fois, courtisane célèbre, espionne officieuse.


Bianca était l’une des rares à savoir que Lucia n’était pas morte, la seule à ne pas l’avoir oubliée. Elle était aussi la seule qui avait toujours su lire à travers les masques. Le salon de Bianca, situé derrière la Scuola Grande di San Marco, n’ouvrait qu’aux heures les plus troubles de la nuit. C’était un lieu d’ombres parfumées, de tapis orientaux et de soieries importées de Constantinople. Des rires étouffés y flottaient comme des bulles de vin dans le cristal. Et là, sur un divan bas, entre deux bougies dont la cire coulait paresseusement, Bianca attendait.



Sa voix était plus grave qu’autrefois, mais toujours enivrante. Elle s’éventait paresseusement, nue sous une robe de mousseline qui ne dissimulait que l’essentiel. Lucia retira lentement son masque.



Bianca la fixa un moment, avant de désigner un verre de « malvasia » posé à côté d’elle.





VENISE, juillet 1559 – PALAIS BRAGADIN



Lucia n’avait que dix-huit ans, mais elle avait déjà appris que, dans certaines pièces, les mots sont des armes, et les silences, des condamnations. Elle se tenait debout, seule, les poignets liés par un ruban de soie noire, geste symbolique qui signifiait : elle appartient encore à sa famille, mais pour combien de temps ? Face à elle, six hommes. Aucun n’était son père, il était mort depuis deux ans. Mais son sang coulait dans les veines de deux d’entre eux. Et pourtant, aucun ne l’appelait figlia (fille), ni même nipote (nièce). Elle n’était qu’un embarras, une erreur politique. Et derrière eux, assis dans l’ombre comme un invité discret, Marco Venier. Il était de dix ans son aîné, beau, érudit, respecté. Le premier homme à avoir éveillé en elle autre chose que l’envie d’être vue, ce qu’il avait appris, c’était l’envie d’être désirée. Ils s’étaient aimés, avec l’ardeur et la candeur des amants secrets. Ils s’étaient promis des lettres, des voyages, une fuite à Florence, à Rome peut-être.


Et puis, un matin, tout avait changé. Une servante avait parlé, une lettre avait été interceptée, un nom cité en confession, sans pitié. Marco avait nié. On lui avait offert un marché, il avouerait l’imprudence et l’impudence de la jeune Lucia, et le scandale serait étouffé. Il garderait ses charges, sa réputation.


Il avait obéi. Lucia, elle, fut exilée. Par les siens. Surtout, elle gênait, l’héritage de son père, la fortune des Bragadin lui était promis. On lui donna trois jours pour quitter la ville. Elle en prit un seul.




VENISE 1572 – LE SALON DE BIANCA D’ESTE



Lucia se détendit dans le fauteuil bas, les yeux fixés sur la lumière chaude qui filtrait à travers les voiles de soie. L’écho de la douleur passée était toujours là, mais il s’était changé en quelque chose de froid, aiguisé.


Bianca s’approcha, à pas lents, comme une panthère lasse, mais encore dangereuse. Elle glissa un genou sur le velours du siège, puis l’autre, s’asseyant à califourchon sur les jambes de Lucia.



Bianca sourit. Elle passa une main dans les cheveux sombres de Lucia, y cherchant les fils d’argent que la douleur avait laissés.



Elle posa sa bouche sur celle de Lucia, d’abord doucement, comme une offrande, puis plus profond, comme une prise.


Lucia répondit, sans ciller. Ses mains, longtemps restées inertes, se posèrent sur les hanches de Bianca, glissèrent sous la mousseline. Elle ne touchait pas pour caresser, mais pour sentir, pour jauger.


Chaque mouvement, chaque soupir, chaque frémissement de peau devenait une répétition générale, une étude. Le plaisir n’était pas absent, il vibrait, électrique, dans leurs souffles saccadés, mais il servait un dessein plus grand, le contrôle. Le masque retourné contre ceux qui l’avaient fait chuter.


Bianca se cambra contre elle, haletante.



Lucia la repoussa doucement, avec une lenteur maîtrisée.





LA MISE EN PLACE DU PIEGE – TROIS JOURS PLUS TARD, DANS LE SALON DE BIANCA




Bianca déposa sur la table la missive pliée, encore scellée d’un cachet rouge marqué d’un « V » stylisé. Lucia ne la toucha pas. Elle savait déjà ce qu’elle contenait.



Lucia esquissa un sourire, presque tendre.



Bianca s’assit et croisa les jambes.



Lucia la regarda longuement. Puis répondit, glaciale :



Bianca acquiesça, silencieuse. C’était une justice à la vénitienne, déguisée, cruelle, lente et théâtrale. Elle sourit.


Le lieu choisi était une chambre haute dans un palazzetto discret, loué pour l’occasion. Des rideaux lourds, des lumières tamisées, du vin de Crète, des miroirs de Murano, l’ambiance était parfaite. Lucia s’y installa comme dans un décor de théâtre.


Elle portait une robe de soie ivoire, drapée comme une statue antique, et un masque d’argent ciselé qui couvrait le haut de son visage. Ses cheveux étaient tressés avec des fils d’or. Elle n’était plus Lucia, ni même Agnese, elle était un rêve.


On frappa trois fois. Elle inspira profondément, puis dit simplement :



Marco Venier entra avec la prudence d’un homme habitué aux jeux de pouvoir. Il était resté bel homme, le port noble, les tempes argentées, la main gantée, mais il boitait légèrement, une blessure de chasse. Ou peut-être un reste d’orgueil mal soigné, se dit Lucia.


Il vit la silhouette au bord du lit, la lumière dansante sur les draps, et s’inclina.



Lucia ne répondit pas tout de suite. Elle s’approcha, à pas lents. Sa voix était basse, légèrement voilée.



Elle sentit son trouble. Il ne savait pas pourquoi, mais quelque chose en elle le déstabilisait. Un parfum d’autrefois. Un pli du cou. Une voix, presque oubliée.

Le piège s’était refermé au moment même où il avait franchi la porte.



LE PIEGE SE REFERME


Lucia lui tendit un verre de vin sans un mot. Il le prit, ses doigts effleurant les siens. Il y avait là, dans ce contact fugitif, une promesse ou un avertissement.

Elle s’éloigna d’un pas, lui tournant le dos, laissant deviner la courbe de sa nuque, la peau plus pâle que sa robe, savamment découpée, laissait apparaître jusqu’au creux de ses reins.


Marco l’observait, troublé.



Il fronça les sourcils, légèrement.



Elle se retourna alors, lentement. Le masque d’argent étincelait. Ses yeux, eux, étaient sombres, insondables. Marco recula à peine, ébranlé.



Lucia s’approcha. Elle posa un doigt sur ses lèvres.



Il sourit, un peu nerveux.



Lucia pencha la tête, comme fascinée.



Un silence. Elle l’effleura alors du bout des doigts, lentement, le long de la mâchoire. Elle le laissa venir à elle, guidé par l’instinct, par une faim confuse. Quand il tenta d’ôter son masque, elle saisit sa main et la repoussa avec une douceur ferme.



Ils s’allongèrent. Lentement. Presque avec solennité. Lucia restait masquée, mais son corps se livrait, dos nu, seins offerts, peau parfumée de bergamote et de sel. Marco glissait ses lèvres sur elle comme un homme qui cherche à se souvenir, à comprendre pourquoi ce désir était si chargé, si ancien.


Lucia garda le silence. Jusqu’au moment où elle le sentit suspendu à sa bouche, le souffle court, prêt à jouir, à s’abandonner. Alors seulement, elle murmura contre son oreille, dans un souffle :



Il ouvrit les yeux, se figea. Elle le vit reculer légèrement, le regard chercher, non plus le plaisir, mais le sens.



Elle sourit, glacée.



Et elle l’attira de nouveau contre elle.



PANIQUE, FASCINATION



Le prénom s’échappa de ses lèvres comme un souffle brûlé, à peine croyable. Il se redressa à demi, encore contre elle, les mains hésitantes, comme s’il venait de toucher un spectre.


Lucia ne bougea pas. Toujours allongée, nue dans les draps défaits, le masque d’argent encore sur le visage. Elle était calme, presque cruelle dans sa sérénité.



Il recula légèrement, tirant à lui une étoffe pour couvrir sa nudité, comme si soudain il avait honte, non de son corps, mais de ce qu’il venait de faire, de ce qu’il avait fait plutôt. Il détourna le regard, sa mâchoire contractée, sa respiration irrégulière.



Lucia se redressa alors, s’assit face à lui, la chevelure défaite, les seins nus, la voix coupante comme un rasoir :



Il la regarda, incapable de fuir. Elle était belle, plus encore que dans ses souvenirs, mais c’était une beauté forgée dans la douleur, dans la solitude, dans la rage. Une beauté qu’il n’avait pas le droit de toucher. Et pourtant, il l’avait possédée. Juste avant de savoir.



Il voulut parler, s’expliquer, mais rien ne vint. À la place, il tendit une main hésitante vers son masque.



Elle le laissa faire. Il ôta lentement le masque et vit son visage, inchangé et pourtant si différent. La jeune fille de dix-huit ans était morte, oui, mais la femme née de sa trahison était devant lui. Et il la désirait encore. Bien plus qu’avant.

Lucia le vit, le sentit. Elle sourit, froidement.



Marco restait là, figé, le masque d’argent dans les mains. Le regard perdu dans ce visage qu’il croyait ne jamais revoir, et qui le contemplait maintenant comme un juge silencieux.


Lucia se leva, nue, sans pudeur ni précipitation. Elle traversa la chambre jusqu’au paravent, où un peignoir de velours noir attendait. Lorsqu’elle parla, sa voix était calme, presque douce.



Marco détourna les yeux. Il enfila sa chemise, maladroit, encore dans la confusion du désir, de la honte, et d’un regret trop ancien pour être lavé.



Il releva les yeux.



Elle se retourna lentement et croisa les bras. Elle le regarda avec une intensité glaciale.



Il serra les dents, mais ne protesta pas. Parce qu’elle avait raison.

Elle s’approcha de lui, à peine vêtue, son corps glissant dans la lumière du matin naissant. Elle posa une main sur sa joue, presque tendre.



S’ensuivit un silence tendu.



Elle se pencha vers son oreille, et murmura :



Il pâlit.



Elle se recula. Son regard était plus noir que l’eau des canaux la nuit.



Il voulut répondre, protester, poser des conditions, des limites. Mais au fond de lui, il savait qu’il venait de dire oui. Lucia s’approcha de la porte et l’ouvrit.



Il resta un instant figé, puis quitta la pièce, comme un soldat désarmé. Elle referma doucement derrière lui et se mit à sourire.




LA REVANCHE S’ORGANISE



DEUX SEMAINES PLUS TARD – ATELIER DU TINTORET


L’atelier exhalait des odeurs d’huile, de pigments, de lin chauffé au soleil. L’atelier bourdonnait comme une ruche. Des garçons en livrée passaient, chargés de toiles ou de pots de vernis. Tout semblait désordonné, mais chaque mouvement obéissait à une chorégraphie invisible.


Au fond de la pièce, devant un gigantesque tableau en chantier, une bataille céleste d’anges et de damnés, Jacopo Robusti, dit Le Tintoret, leva les yeux.



Elle sourit. Elle ne portait pas de masque aujourd’hui. Son visage nu était encore plus dangereux.



Le peintre posa son pinceau. Il s’essuya les mains à un chiffon maculé de vert-de-gris.



Il la fixa longuement. Puis, avec un soupir, fit signe à un apprenti de s’éloigner.



Le Tintoret siffla entre ses dents.



Tintoret se tourna vers sa toile.



Lucia s’approcha, effleura la peinture encore humide. Elle sourit.





L’OMBRE S’ÉTEND



Une nuit sans lune, dans une taverne du quartier du Rialto

Lucia, vêtue sobrement, mais avec une élégance froide, s’assit dans un coin sombre, un verre de vin devant elle. À ses côtés, un homme au visage buriné, nommé Cesare, ancien voleur devenu espion.



Cesare hocha la tête. Il sortit un carnet usé et commença à griffonner.



Une semaine passa, et les informations affluèrent, une correspondance secrète, un tableau récemment commandé à un peintre inconnu, des amants, une dispute récente avec son oncle Donato.




LE BAL MASQUE



Le grand jour arriva, le bal masqué du Carnevale, dans le palais Bragadin. Les masques scintillaient sous les lustres, les robes tourbillonnaient, les murmures dissimulaient des menaces voilées.


Camilla Bragadin, magnifique et insouciante, tournoyait sous les lustres, vêtue d’une robe de velours rubis, un masque assorti serti de pierres fines sur le visage. Elle était radieuse, adulée, entourée par des diplomates, des jeunes sénateurs, des prétendants.

Elle riait avec cette insouciance cruelle que Lucia n’avait jamais oubliée.


Lucia, elle, observait depuis la galerie, dissimulée derrière un masque noir simple, presque masculin. À son bras, Marco, dans sa main, une lettre soigneusement pliée, scellée d’un faux blason.



Lucia descendit l’escalier, se glissa entre les masques et les musiques, puis s’arrêta juste derrière Camilla. Elle tendit la lettre à un page.



Quelques minutes plus tard, dans l’antichambre des dames, Camilla déplia la missive. Ses yeux s’écarquillèrent.

C’était son écriture. Mais une copie d’une lettre ancienne. Signée Camilla, adressée à son oncle Donato.


Elle croit que tu es un oncle bienveillant. Mais elle te gêne. Elle te coûte. Je peux faire ce qu’il faut. Elle ne m’aime pas. Elle me regarde de travers. J’ai entendu ce qu’elle cache. Elle ne mérite pas notre nom.


Une autre lettre accompagnait la première. Elle déplia la lettre, les doigts tremblants. Les mots étaient écrits d’une encre noire, avec une calligraphie raffinée, mais tranchante comme une lame :


Ton secret ne tient plus. Le tableau que tu as commandé au peintre inconnu, celle où tu poses nue, est une toile de scandale, un cri muet que ton oncle redoute. Les visages que tu aimes, les noms que tu caches, tout sera révélé sous le regard de Venise. Prépare-toi à tomber, Camilla Bragadin. L’ombre a repris ses droits.


Elle jeta un regard furtif autour d’elle, cherchant l’auteur de ce message. Mais dans le tumulte du bal, personne ne lui prêtait attention. Son cœur battait la chamade. Cette lettre, c’était un coup invisible, un poison lent.

Un frisson la parcourut. Une main se posa brièvement sur son épaule. Une voix, presque un souffle :



Camilla se retourna… trop tard. La femme au masque noir avait déjà disparu dans la foule.

Lucia, masquée elle aussi, glissait parmi les invités, un sourire énigmatique aux lèvres.



Pendant ce temps, dans un atelier voisin, Le Tintoret terminait une autre toile, un portrait chargé d’ambiguïté : celui d’une femme mystérieuse, regard dur, un masque d’argent à la main.


De son côté, Bianca, l’amie fidèle de Lucia, infiltrait les cercles des courtisanes, recueillant des confidences, semant des rumeurs.


Et dans les couloirs du palais, Marco Venier jouait son rôle de pont entre le passé et le futur, jonglant entre loyauté vacillante et fascination dangereuse.


Un réseau se tissait peu à peu, mêlant séduction, trahison et jeux de pouvoir. La Venise des masques devenait le théâtre d’une vengeance magistrale.



LE PLAN DE LUCIA SE DÉPLOIE


Après la révélation de la lettre et la première secousse au bal masqué, Lucia savait que la partie ne faisait que commencer.


Elle convoqua Marco dans une pièce isolée du palais.



Marco acquiesça, conscient que le moindre faux pas les condamnerait tous deux. Lucia esquissa un sourire glacé.



Leur alliance, fragile, mais nécessaire, devenait l’instrument d’une vengeance implacable.


Dans les jours qui suivirent, Lucia mêla séduction, espionnage et rumeurs orchestrées pour isoler Camilla, semer la méfiance au sein de la famille Bragadin, et affaiblir le pouvoir de Donato.


Mais le temps jouait contre elle. Le Conseil des Dix ne resterait pas inerte bien longtemps.




CONFRONTATION AU CONSEIL



La salle du Conseil des Dix, austère et sombre, baignait dans une lumière froide. Les membres étaient réunis autour de la grande table de bois sculpté. Au centre, Donato Bragadin, impassible, écoutait les accusations portées par un messager anonyme.


La porte s’ouvrit soudain. Un murmure parcourut la salle. Lucia entra, vêtue d’une robe sombre, le masque d’argent soigneusement maintenu, son regard défiant.



Sa voix résonna avec une clarté tranchante. Donato se leva, le visage blême, mais le ton ferme.



Elle s’avança, le regard brûlant.



Les conseillers échangèrent des regards inquiets.



Elle sortit un petit coffret d’ébène, qu’elle posa sur la table.



Donato s’approcha, son visage durcit.



Lucia esquissa un sourire froid.



Le silence tomba, lourd. Un combat de regards se mit en place, un duel d’âmes.



LE CONSEIL VACILLE


Le coffret d’ébène, posé au centre de la table comme une relique maudite, semblait irradier un malaise palpable. Le Conseiller Alvise Morosini, vieil homme connu pour sa droiture rigide, toussa et se pencha légèrement.



Lucia soutint son regard sans faillir.



Un murmure circula. Certains membres pâlirent. Un ou deux échangèrent des regards lourds de secrets ressuscités. Donato avança d’un pas, les mains posées à plat sur la table, le regard injecté de rage.



Lucia ne broncha pas.



Un silence absolu emplit la pièce. Et soudain, une voix surgit de l’arrière-salle.



Tous se retournèrent. Un homme sortait de l’ombre, Jacopo Robusti, dit Le Tintoret, vêtu sobrement, tenant un rouleau de parchemin dans sa main tachée de peinture.



Lucia croisa les bras.



Le regard de Donato passa du coffret fermé à chaque visage autour de la table. Ses doigts tremblaient à peine, mais son esprit, lui, tourbillonnait.

Puis, soudain, il recula d’un pas. Sa voix redevint calme, presque solennelle.



Il leva les mains, les paumes ouvertes.



Il s’avança lentement vers Lucia.



Un tumulte éclata dans la salle. Des conseillers se levèrent. Un nom comme celui de Gênes, cité rivale, jeté dans un tel contexte, était une bombe.


Le Tintoret ne broncha pas. Lucia, elle, recula d’un demi-pas. Elle avait sous-estimé la férocité de son oncle. Mais Donato n’avait pas fini. Il leva un doigt vers elle.



Les regards se tournèrent vers Marco, qui blêmit. Lucia sentit alors le vent tourner. Elle eut un instant de flottement, une brèche. Mais elle ne céda pas. Elle s’avança, les yeux fixés sur son oncle.



Elle marqua un silence pour que son accusation infuse dans les esprits des membres silencieux. Puis elle ajouta, lentement :




LA TEMPÊTE ÉCLATE


Un conseiller, Contarini l’Aîné, vieux faucon proche de Donato, se leva d’un bond.



Il frappa du poing sur la table. Deux gardes entrèrent, alertés par le tumulte. Lucia resta droite, mais ses yeux flamboyaient. Le Tintoret, silencieux jusqu’ici, fit un pas en avant, sa voix grave et calme :



Le Conseil se figea. Donato, blême, comprit trop tard qu’il avait été piégé… non par une force brute, mais par la peur de l’exposition.


Un jeune conseiller, Giuliano Dandolo, murmura, à demi pour lui-même :



Un autre acquiesça.



Donato hurla presque :



À cet instant, Lucia tourna lentement la tête vers les gardes, et dit d’une voix nette :



Les gardes, hésitants, se figèrent. Les conseillers gardaient le silence.


Marco Venier, le visage blême, sortit de l’ombre où il se tenait. Il posa sur la table une clef d’archivio, frappée du sceau officiel du Sénat.



La salle explosa. Des hurlements retentirent, des tentatives d’arrestations, des gardiens tirés entre des ordres contradictoires. Un conseiller tomba, évanoui. Un autre voulut fuir, mais fut rattrapé. Et au milieu du chaos, Lucia recula vers la porte. Son regard croisa celui de Donato.



Elle disparut dans le tumulte, robe noire glissant entre les capes.




LE JUGEMENT DE VENISE



TROIS JOURS PLUS TARD, LE SCUOLA GRANDE DI SAN ROCCO


Sous les fresques du Tintoret, une foule silencieuse s’était rassemblée : nobles, artistes, marchands, membres du clergé… tous venus pour découvrir la nouvelle exposition commandée anonymement et annoncée à grand renfort de rumeurs.


Au centre de la grande salle, drapée de noir et d’or, une seule toile était accrochée. Et devant elle, Lucia Bragadin, pas masquée, pas dissimulée, mais officiellement invitée, sous son vrai nom.


Donato n’avait pas reparu depuis le chaos au Conseil. Certains disaient qu’il se terrait dans les cryptes du palais familial. D’autres, qu’il avait fui vers Ravenne.

Lucia, elle, était restée. Elle s’adressa à la foule avec calme :



Elle dévoila la toile. C’était un paysage monumental. Contrairement aux autres toiles du Tintoret, ce n’était pas une œuvre religieuse, mais une allégorie de l’antiquité grecque. On y reconnaissait Donato Bragadin, assis sur un trône de marbre fissuré, les mains tachées d’encre noire. À ses pieds, une femme enchaînée, le visage en partie dissimulé par un masque brisé. Autour d’eux, les symboles du pouvoir corrompu, des lettres lacérées, des balances faussées, des clés de la République rouillées. On reconnaissait Lucia, plus jeune, mais c’était bien elle. Elle avait le regard détourné, tenait dans ses mains une couronne de laurier, mais ses pieds nus trempaient dans une flaque d’encre noire. Son visage exprimait la fierté et la peur mêlées, comme une enfant qui comprend trop tard le prix du jeu des adultes. Une banderole, peinte au-dessus d’elle, portait ces mots :


« Ceux qui trahissent sans comprendre deviennent les héritiers du poison. »


En arrière-plan, Némésis, déesse de la vengeance, accompagnée des trois Erynies, filles d’Ouranos et de Gaia, Tisiphone, la vengeance, Alecto, l’implacable et Mégère, la haine. Toujours dans la mythologie grecque, elles s’y mettaient à trois pour punir les traîtres et les coupables. En retrait s’éloignant, Palamède, celui qui a accusé et trahit Ulysse et Apaté, déesse mineure de la duperie, de la perfidie et du mensonge, représentée comme une jeune fille à queue de serpent. On reconnaissait les traits de Camilla.


Les murmures dans la salle ne visaient plus Donato seul. Ils visaient la lignée entière. Et au fond de la salle, Camilla, bien réelle cette fois, assistait à la scène. Elle comprenait, trop tard, mais elle comprenait.


Un souffle parcourut la salle. Puis les applaudissements commencèrent, lents d’abord, puis plus appuyés.


Le peuple de Venise venait de comprendre. Et d’accepter. Lucia Bragadin était revenue. Non plus comme victime, mais comme juge.

Lucia s’approcha de Camilla qui tourna la tête vers elle. Camilla fut la première à parler.



Il y eut un long silence. Puis Camilla dit la voix tremblante :



Lucia s’approcha. Lentement. Comme on avance vers un miroir ancien.



Camilla, les yeux embués, demanda :



Lucia sourit, tristement.



Elle tourna les talons, puis s’arrêta à la porte.



Et elle disparut. Camilla s’effondra sur le siège. Et au loin, au-delà des verrières, Venise se noyait dans le brouillard.




ÉPILOGUE – L’ÉCHO DES EAUX NOIRES



Un an plus tard – Île de San Michele, au large de Venise


Le vent salé glissait entre les cyprès. Les cloches de la basilique tintèrent trois fois. Sur les pierres blanches du cimetière, les ombres s’étiraient lentement, comme si Venise elle-même retenait son souffle.


Lucia Bragadin, désormais officiellement restaurée dans ses droits, marchait seule entre les tombes. Son nom avait été réinscrit dans les archives du Grand Conseil. Le palais familial, vidé de Donato, mort en exil, certains disaient empoisonné par un membre du conseil, il en savait trop, lui appartenait de nouveau.


Mais elle n’y vivait pas. Elle avait choisi l’exil intérieur. Une demeure austère sur l’île, non loin des moines silencieux, et du chantier naval abandonné où elle avait trouvé refuge autrefois.


Elle avait tout conquis. Et tout perdu de ce qui faisait la chaleur d’un cœur.


Marco était reparti pour Constantinople. Le Tintoret avait repris ses œuvres, mais ne la nommait plus que par des symboles. Bianca était partie en France, à la cour de Charles IX.


Lucia, elle, restait. Chaque soir, elle montait sur la petite terrasse de pierre, face à la lagune, un verre de vin sombre à la main. Et elle regardait Venise, la ville qu’elle avait défiée, puis dominée, s’enflammer lentement dans la lumière du couchant.


Elle murmura un soir :



Le silence lui répondit, doux comme un suaire. Et les eaux noires, complices, effaçaient les traces de la vengeance comme elles effacent celles des pas sur le sable.