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Temps de lecture estimé : 29 mn
05/09/25
Résumé:  Une histoire sans fin... mais il en existe tellement de possibles qu’en choisir une est compliqué...
Critères:  #nonérotique #coupdefoudre f h
Auteur : Jane Does      Envoi mini-message
Mimi Cathy

Toute la soirée, j’ai senti les regards de Gérard. Interrogatives, ses deux billes bleues délavées qui me scrutent m’ont comme sondée. A-t-il senti ce trouble qui m’habite depuis quelques jours ? Gérard, c’est mon mari depuis… deux mois. Huit petites semaines qui n’ont rien changé à nos habitudes. Nous vivions ensemble depuis deux ans, alors ce passage devant le maire de notre commune, c’était une simple régularisation. Pour que « nos affaires » soient en règle. Il faut dire que j’ai trente-cinq ans et lui cinquante-et-un. Je sais que ce n’est pas de l’amour, ce qui nous unit, mais c’est une sorte de bien-être moral et physique et je n’ai rien objecté lorsqu’il a fait allusion à cet échange de « oui » devant l’officier de l’état civil.


Juste deux témoins, quelques amis très proches, une petite dizaine de personnes toutes du côté de Gérard, moi je suis un peu une paumée de la vie, seule sans véritables attaches où que ce soit. Alors ? Pourquoi ces regards, de la part de celui avec qui je passe mes nuits et mes heures en dehors du bureau où je travaille ? La vie est très bizarre, et elle se complaît dans l’art de nous jouer des tours pendables. Oui ! Inexplicablement, inexorablement, je m’enfonce dans le silence et mon mari n’ouvre pas la bouche non plus. Mais serait-ce plus simple si nous nous parlions ? Et puis… suis-je capable de comprendre en fait ce qui m’arrive ?



— xXx —



Voilà mon histoire.


Née à Troyes, d’un père maçon et d’une mère institutrice, curieux mélange, assez explosif puisque des querelles intestines familiales secouent mes parents si souvent que je n’arrive pas à me souvenirs de discussions calmes et sereines à la table de la maison. Une jeunesse studieuse, et la rencontre d’un jeune voyou lors de mes études. À vingt ans en ménage avec ce Mathis qui préfère l’oisiveté à la recherche d’un emploi. Et de fil en aiguille, vivre en dilettante tout en me promettant monts et merveilles, voire la lune, sans jamais pourtant faire un pas pour me la décrocher. Seul point bénéfique de ce duo que nous formons, le lit et les prouesses de mon amant.


Pour Mathis un défilé d’ennuis. Avec sa famille qui lui reproche de ne rien faire, avec la mienne qui a peur de me voir m’enfoncer dans la délinquance, et enfin avec la justice parce qu’à force de tirer sur la corde, la police lui met la main au collet à diverses reprises. Résultat, à vingt-six ans, je vois mon gaillard menottes aux poignets qui part directement en prison. Je tente bien de surmonter cette crise, mais lui ne cesse de me faire des reproches. En fait, à l’entendre tout serait de ma faute. S’il est derrière les barreaux pour six longs mois, c’est forcément parce que je n’ai rien fait pour l’aider.


Les parcours de cette longue période d’abstinence sont houleux, mais il finit par sortir et la bécasse que je suis n’a toujours rien compris. Je termine mes études cahin-caha, et débute comme secrétaire dans un cabinet d’assurance. Mathis, lui, passe plus de temps avec ses amis que dans notre deux pièces cuisine. Les scènes sont quotidiennes et je dois rendre compte de chaque minute de retard, me justifier de tous les sourires des hommes croisés sur notre chemin. En un mot comme en mille, je suis devenue «  sa chose ». Entre le maçon et l’institutrice, plus rien ne va plus, non plus. Le ciment du couple, c’était moi.


Mon départ de la maison a élargi le fossé entre ces deux-là, pas vraiment fait pour vivre ensemble. Et maman un beau matin s’éclipse, s’émancipe du nid conjugal. Oh ! Pas seule, non ! Au bras d’un bel hidalgo, elle file s’installer au Royaume d’Espagne au bras d’un professeur de langue sans doute très vivante. Mon père devient invivable et noie ses désillusions dans les sorties, ses potes, l’alcool et je le soupçonne même de faire quelques escales dans les lits des péripatéticiennes notoires qui louent leur corps dans ce Troyes qui attire les filles de l’Est, et pas spécialement pour les usines de fringues.


Pour moi, les relations avec Mathis se tendent aussi et sa jalousie maladive est source de conflits permanents. En grand secret, je passe un concours administratif. Et j’oublie… ou lui me fait oublier par des engueulades à n’en plus finir, qui se terminent la plupart du temps par une réconciliation sur l’oreiller. Un remake de ce que j’ai toujours connu, ou vécu à la maison en fait. Je soupçonne mon amant de replonger dans le monde trouble des voleurs. Je découvre des carnets de chèques à des noms qui ne sont pas le sien. Et il rentre parfois avec pour moi, des cadeaux dont je me passerais parfaitement. Un soir un téléviseur dernier cri… qui ne fonctionnera jamais faute d’antenne sur le toit, et je flippe de nouveau de voir débarquer à l’appartement la « maison poulaga ».


Autre cadeau également, plus insidieux celui-là, une « chaude-pisse », blennorragie ramassée par Mathis qui se vante d’avoir le sang si fort qu’il est impossible qu’il soit celui qui me l’a refilé. Là encore, des séances assez pénibles de tension entre nous, et il refuse de se faire soigner. Ça ne peut pas être lui le contaminant. J’ai droit à des interrogatoires musclés pour que j’avoue avec qui je l’ai trompé. Le monde à l’envers quoi ! Et c’est là qu’intervient le destin. Ce fameux concours… me revient tel un boomerang par la réception d’un courrier. Je suis reçue et affectée en région parisienne ! Bois-d’Arcy… un bled dont je ne sais même pas, sur la carte, où il se trouve.


Une belle occasion de changer de vie. Et c’est sans rien dire à personne que je prends mes cliques et mes claques par le train pour rejoindre cette affectation salutaire. Devant les hauts murs d’enceinte de cette maison d’arrêt, je me sens bien petite. Je suis donc reçue par un directeur affable, entouré de son état-major dans lequel figure… Gérard ! Je raconte donc une petite histoire, édulcorant bien sûr ma version, omettant de faire état de la séquence « vie commune » avec Mathis. Comme je n’ai avisé personne de mon départ pour les Yvelines, il y a fort peu de chances qu’il me retrouve ici. Je suis seule, j’ai vingt-neuf balais et je commence enfin une nouvelle existence.


La prison est toute neuve et je me vois donc attribuer un logement de fonction, en contrepartie je dois être « disponible » si le besoin s’en fait sentir. Ce qui finalement me convient parfaitement. Je déjeune et dîne chaque jour au mess de l’établissement et mon salaire me permet de vivre confortablement. Je me lie d’amitié avec mes collègues des bureaux et, affectée au greffe judiciaire de l’établissement, après une formation succincte, je prends mes marques. Tout roule pour le mieux. Maman me téléphone parfois, papa lui continue sa petite vie dissolue et il me fait part de fréquentes venues de Mathis. Celui-ci me cherche et André, mon père n’a pas mon adresse, donc, pas vraiment de risque.


Les jours passent, les mois également et j’en arrive à enfouir dans les tiroirs de ma mémoire cet épisode peu glorieux de la jeune sotte que j’ai abandonnée dans l’Aube pour renaître de mes cendres tout près de Versailles. La vie est redevenue «  normale ». Pas de flirt, pas de sortie et je fais du bar du mess mon quartier général. Gérard lui est le plus haut gradé de cette taule et… sans le faire ouvertement, il me drague maladroitement. Je n’ai pas franchement de sentiments à son égard, nous sommes simplement amis, au véritable sens du terme. Le hasard, le destin, appelons ça comme on veut, mais au bout d’une année, je vois arriver le moment de ma nomination définitive. Et avec celle-ci, je vais devoir quitter mon appartement, qui n’est prévu que pour les stagiaires.


C’est là que Gérard, chef des détentions, intervient et, bon prince, m’offre l’asile grâce à une chambre inoccupée de son appartement. Le temps de me retourner, dit-il ! Ouais ! Solution de facilité sans doute, mais je n’ai pas vraiment envie d’aller vivre dans les HLM dévolus aux agents de la fonction publique en dehors de la ville ou dans les cités-dortoirs des environs. Trappes, Élancourt ou plus loin encore Plaisir. Oui… ça existe ça aussi, une petite ville qui porte ce nom ! Alors ? Eh bien, mon barda ne fait que changer de palier. Et… me voici dans un appartement spacieux qui va de pair avec la fonction de Gérard. Un immense cinq-pièces pour un mec seul… dont un tiers n’est pas seulement meublé.


Une transition bienvenue qui évidemment m’amène un soir d’automne à discuter avec Gérard et il arrive ce qui arrive souvent entre deux solitudes trop longtemps contenues. Nous finissons par partager sa couche. Pas d’amour, pas d’autres sentiments que celui d’une amitié solide entre ce bonhomme bourru et la nana un peu isolée que je suis. Un rapprochement des corps de l’administration d’une manière plus… charnelle. Je ne vais pas mentir, nos folies corporelles ne sont pas non plus la panacée. Nous prenons un plaisir modéré à ces coïts pas non plus très fréquents. Une sorte de cohabitation pacifique où chacun y trouve son compte. Une longue période d’accalmie dans ma vie de jeune femme, ponctuée par de nombreux voyages… Thaïlande, Mexique Réunion, Saint-Pierre-et-Miquelon, des endroits où nous passons nos vacances.


Du reste c’est lors de notre dernier séjour en Corse que Gérard me propose le mariage. Et pour être totalement honnête, il s’agit plus d’un accord entrepris pour payer moins d’impôts sur le revenu que d’un acte d’amour. Voici comment par un samedi de printemps, je prends le nom d’un homme qui devient mon mari. Une bonne bringue, et notre existence se fond dans des jours ensoleillés. D’autres concours aussi me voient m’élever dans la hiérarchie administrative. À nouveau grade salaire plus conséquent également, et la prison m’enferme dans ses griffes alors que mes taches diffèrent, bien que toujours dans le milieu du greffe judiciaire. Tout va bien pour moi, mon équilibre personnel est presque parfait.


C’est sans compter sur l’insondable âme humaine et la foutue destinée. Ça commence un lundi matin par une gueule ressurgie du passé. À l’heure du déjeuner, mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Mathis est accoudé au bar et il est en grande discussion avec quelques surveillants. Dès que j’entre dans son champ de vision, il s’avance vers moi.



Il a l’air soudain menaçant. Et la silhouette qui avance vers nous me redonne un zeste de courage. Gérard vient me rejoindre devant l’entrée du mess.



Mathis s’est raidi à l’approche de l’uniforme qu’il ne peut que reconnaitre, même si celui qui le porte lui est inconnu.



Et… le geste est bref, instantané, à tel point que je n’ai guère le temps de comprendre ce qui se déroule là en une fraction de seconde. La main de Gérard est partie, lancée à toute vitesse et sous l’impact de la beigne, Mathis s’allonge de tout son long. Là, mon mari l’empoigne par le bras et le remet sur ses cannes.



Mathis chancelle, puis se dirige vers la rue sous mon regard et celui de Gérard qui fulmine. Lorsque nous sommes assurés qu’il est sorti, nous allons déjeuner. Là, je raconte donc à mon mari, l’épisode douloureux de ma précédente vie, passé sous silence. Il écoute et sa main se referme sur mes doigts. Il laisse juste tomber dans un murmure.



Après notre repas, contrairement à nos habitudes, nous rentrons un long moment à la maison. Besoin d’expulser notre trop-plein de tension, besoin surtout pour moi de me rassurer. Et… à mon retour au bureau, sans doute que mes yeux sont un peu plus brillants, que mes joues ont pris quelques couleurs. Plus jamais je n’ai revu Mathis… après cet épisode houleux. Quant à Gérard, je crois qu’il s’est senti plus légitime envers moi du coup. Mais je ne peux pas dire que je l’aime… véritablement d’un sentiment débordant. Non ! Si je me sens bien, mon cœur lui, ne s’en trouve pas plus emballé pour autant.



— xXx —



Les gros établissements de la région parisienne, Fleury-Mérogis, Fresnes, La Santé, Bois-d’Arcy sont des tremplins pour les jeunes recrues de l’administration. Et ces grandes boites voient défiler du personnel qui fait ses premières armes. Ça va, ça vient, un brassage continuel de jeunes hommes, femmes qui dès leur titularisation s’empressent de formuler des vœux de mutation. La maison d’arrêt des Yvelines n’échappe pas à cette règle. Les surveillants qui passent donc au greffe et de ce fait sous mes ordres sont régulièrement remplacés. Celui qui trie, sélectionne les candidats pour gérer l’écrou, et les services de la maison d’arrêt, c’est mon mari. C’est donc ainsi que je vois débarquer un garçon calme et un peu isolé.


Il vit dans une chambre-dortoir avec d’autres stagiaires, et je ne le croise jamais au bar du mess. Michel… un type qui apprend vite et bien. Il s’assoit de temps à autre devant moi et nous discutons de l’exécution des peines, sa partie à lui étant plutôt celle des entrées… des sorties également, la mise sous écrou en fait. Il y a chez ce garçon une soif de savoir, un réel besoin de perfectionnement. Et Gérard me le ramène sur le tapis le soir à la maison en me posant des questions sur son acclimatation à ses nouvelles fonctions dans mon service. Que répondre à cela, sinon que ce gars est époustouflant ? Et… sans trop que je me doute de quoi que ce soit, mon mari est plus soucieux. Je mets ce changement d’attitude sur le fait que les détentions ne sont pas sereines, des rumeurs d’émeute remontent régulièrement.


C’est un samedi midi, alors que l’agent de permanence au greffe pour le week-end, c’est ce Michel qui déboule au mess pour déjeuner. Là, Gérard l’intercepte et engage une discussion que franchement je ne suis pas vraiment. Je suis ailleurs, absente, sirotant mon verre d’apéro alors que les hommes bavardent pas très loin de la place que j’occupe. Je relève pourtant une étrange question émanant de mon mari.



Si la demande est assez directe, la réponse elle, me fait dresser la tête et tourner mon visage vers ces deux-là qui conversent d’homme à homme. Il y a également ce regard qui se porte sur moi, alors que Gérard semble attendre…



Il n’y a pas de retour à cette phrase, ou seulement sous la forme d’un éclat de rire de Gérard qui tape sur l’épaule du surveillant. Mais au fond de moi, un drôle de remue-ménage se produit. Cette répartie me laisse pantoise par son ambiguïté.



Et la tournée qui arrive est avalée dans une ambiance assez décontractée. Michel se contentant d’un jus de pomme, service oblige, allez savoir pourquoi, je me sens déboussolée. La place de Gérard ? Oui ! Mais laquelle en fait ? Tout peut s’interpréter et… je ne pige pas pourquoi, mon cerveau, lui, fait le lien entre nos entretiens au bureau, et ce regard presque trop… pressant qu’il m’a envoyé avant de cracher ses mots. La fin de mon week-end de repos est totalement dans la droite ligne de ma perception de ce qui s’est dit là. Je suis rêveuse, comme absente et à plusieurs reprises, Gérard s’en émeut.



Il fronce les sourcils et je tente de remettre mes idées en place. La place du chef… ! Pourquoi est-ce que mon interprétation des paroles de Michel ne veut pas quitter mon cerveau ? Et puis… n’est-ce pas moi qui fais une fixette sur quelques mots lâchés au cours d’une conversation, une boutade sans intérêt ? Et si… la place en question était… là, dans cette couche que je partage avec Gérard ? Parce que quelque part, c’est exactement cela qui me travaille l’esprit. Et… plus je cherche à m’éloigner de cette idée, plus elle s’enfonce dans mon crâne. Mince alors ! Comment réagir à cette torpeur bizarre qui me triture les méninges ? Mon mari ne semble pas avoir saisi le double sens de ce qui est sorti de la gorge de Michel.


Je ne vais pas retourner le couteau dans la plaie et surtout, je ne suis pas certaine d’être dans le vrai dans ce que j’imagine. Autant rester prudente, mais il y a cet étrange balancement dans ma poitrine, juste à l’évocation du visage, du regard de cet agent qui… ne me laisse pas indifférente. Je ne tiens pas plus que ça à en reparler, mais c’est comme un leitmotiv dans la bouche de mon homme tout le reste du week-end. Il me ramène sur le tapis ce qui l’a forcément marqué, pour une raison tout autre que celle que moi j’ai enregistrée. Vient donc le lundi et l’heure de l’embauche… ou fatalement je vais être en tête à tête avec celui qui a assuré la permanence de fin de semaine. Ça m’épouvante rien que d’y penser.


Pour me rendre au greffe, un escalier métallique en colimaçon fait résonner mes talons. Les agents qui sont de service ce matin savent donc que j’arrive. Michel est là, et il me débloque la serrure électrique qui permet d’accéder au comptoir de l’écrou. Je me sens les jambes en coton en parcourant les quinze mètres qui me séparent de celui qui me sourit.



Ma gorge est enrouée. Mais je fume quelques fois, une cigarette par-ci par-là et mon timbre de voix est rauque d’ordinaire. Sent-il cette tension qui me gagne ? Je n’ai aucune idée du pourquoi de ma réaction. Et sa fichue phrase qui rend compliquée ma relation avec lui. Je suis troublée, et ça doit se ressentir, se voir comme un nez au milieu d’un visage. Bon ! Je file dare-dare à mon poste et me sert un jus qui soit dit en passant est bon. Et enfin, je m’installe derrière mon bureau et je l’appelle.



Il avance avec sa pile de chemises vertes sous le bras.



Il quitte mon bureau et je me sens toute conne. Là-bas, je perçois sa voix qui parle à un détenu qui est en instance d’être libéré… et mon cœur s’affole. Bon sang ! Pourquoi est-ce que ce foutu palpitant n’en fait qu’à sa tête ? Il s’emballe sans que je puisse le freiner dans ses palpitations de plus en plus accentuées. Non ! Je ne saisis pas ce qui me tombe dessus. En tout cas, c’est fort, c’est violent et j’ai un mal de chien à résister. Heureusement que je suis protégée par les cloisons de mon bureau. Je ne le vois pas, mais l’entends et… je suis dans tous mes états. Je me pince les lèvres et mes yeux s’embuent. Pourquoi est-ce que je me sens si démunie ? Je ne dois pas… personne ne doit souffrir de mes états d’âme !



— xXx —



Une grève ! Jamais de mémoire de maton le personnel n’a connu cela, aux dires de Gérard qui fait face à la crise du mouvement de contestation de l’ensemble des personnels. Je participe malgré moi. Plus d’entrées, donc tout tourne au ralenti. Et Michel assure les gestes courants obligatoires. À nous deux nous assumons tous les actes qui incombent aux peines et qui ne sauraient être remis. Les libérations en fin de peine par exemple… qui ne peuvent pas être maintenues et mon second s’accommode fort bien de cette tâche. Il passe des heures et des heures au greffe, et c’est ainsi durant plus d’une semaine. Il a toujours le sourire et reste d’humeur égale… Nous ne sommes que deux à nous taper le boulot minimum pour que la machine ne s’enraye pas.


Toutes les grèves du monde prennent fin un jour et celle qui concerne directement les taules de France s’achève le vendredi soir. C’est encore Michel qui est de permanence et… il voit donc débarquer de tous les commissariats et gendarmeries des environs, devenus « maisons d’arrêt provisoires » par décret ministériel, des dizaines de détenus. Michel en un week-end doit remettre en état cent-un dossiers. C’est dire qu’il y passe deux jours et trois nuits. À mon arrivée le lundi matin de cette reprise, tout est en ordre. Mais nous devons reprendre tous les dossiers des condamnés pour calculer leur date de sortie. Et c’est ensemble que nous faisons cela.


Lui relève le front de la paperasserie de temps en temps et il arrive que nos regards se croisent. Je me lève de mon siège pour quelques pauses cigarette ou pour nous servir un café. Et tout avance gentiment. C’est en plaçant un verre de jus devant lui que, malencontreusement, je fais tomber une chemise en cours de vérification et prestement je me baisse pour ramasser les feuillets qui sont au sol. Mais lui fait de même et… nous nous retrouvons front contre front, là, dans la salle où nous bossons. Deux autres agents sont affairés également dans les autres tâches qui incombent au bon fonctionnement du service.


Et lorsque je redresse mon visage, rouge de confusion, je suis nez à nez avec celui de Michel. Je me sens… idiote. Mais ce n’est pas là le principal problème. C’est que pour nous relever, nos joues se frôlent dans un mouvement spontané indépendant de notre volonté. Et… je suis totalement à la ramasse, bouleversée par une promiscuité incompréhensible. Dans ma poitrine, il se passe des trucs que je n’arrive pas à calmer. Et c’est encore lui qui me donne la main pour m’aider à me remettre droite sur mes quilles. Celles-ci sont tremblantes et… c’est trop visible.



Je repose sur le bureau les papiers récupérés par terre, et écarlate je me débine, fonçant vers le réduit qui sert de fumoir. J’allume une sèche pour me donner une confiance mise à mal par l’incident. Qu’est-ce qui me prend, bon sang ? C’est dingue ça ! J’ai tiré trois bouffées tout juste, que la trogne souriante de Michel apparaît dans l’encadrement de la porte.



Sa patte, elle, vient à la rencontre de mes tifs. J’ai un geste de recul, et il sourit…



Ses yeux sont dans les miens. Il est si proche que je sens son souffle sur ma bouille. C’est affreux, je suis en panique totale. Comment est-ce possible ? Je bredouille quelques mots insensés, qui ne veulent rien dire… pour lui bien sûr. Dans le style…



Il ne bronche pas et reste planté là, calme, serein. Ma clope qui monte à mes lèvres prouve combien je suis tendue, stressée aussi. Oui ! Je ne pige pas ce qui me fait chavirer de cette façon. C’est soudain, c’est ahurissant et… je recule d’un pas pour tenter de reprendre mes esprits. Je suis en détresse. Michel n’est pas aveugle, mais il ne fait rien pour améliorer la situation, pas non plus un pas pour l’envenimer. Ses yeux verts sont scotchés à mon regard. Bon sang, comme je me sens toute… drôle. Je dois détourner mes mirettes des siennes, mais je n’y parviens pas. C’est plus fort que moi, plus violent que tout. Lui ne fait pas un pas en avant ou en arrière, il se tient toujours au même endroit, un étrange sourire au coin des lèvres.


Et… sa voix, elle me tombe dans les oreilles, telle une musique trop douce. Un son qui illumine tout autour de moi, un coup de soleil, un coup de chaleur immense qui m’enveloppe et me réchauffe partout !



Nous sommes comme deux ronds de flan et au boulot de surcroît. Pas franchement l’endroit idéal pour ce genre de déclaration. Mais force m’est d’admettre que même sa voix me fait tressaillir et que je me sens comme engluée dans un sentiment que je ne parviens pas à définir. Jamais de mon existence, je n’ai été confrontée à ce genre de situation. Michel… me plaît et mon cœur est comme les cloches de « Big Ben ». J’ai un tocsin dans la poitrine. Il esquisse le geste de reculer et cette fois, c’est mon bras qui se tend vers lui. Je saisis son poignet sans qu’il ne fasse rien pour s’échapper. Comment nous retrouvons-nous dans les bras l’un de l’autre ? Je n’en ai aucune idée. Nous nous serrons fort, et je sens que son corps présente des tressaillements analogues à ceux qui me secouent. C’est fou…


Qui de nous deux avance le premier sa bouche à la rencontre de celle qui lui fait face ? J’ai perdu toutes notions de temps et d’espace depuis quelques instants, mais sais savourer un baiser qui me tétanise. C’est langoureux, c’est doux, ça me plonge de suite dans un état second. Et il se prolonge jusqu’à ce que nos souffles coupés, nos poumons réclament de l’air. Je le repousse sans à-coup, juste pour éloigner de moi la tentation de… renouveler ce qui vient de me faire un effet sans nom. Il est droit comme un « I » ne sachant plus quoi faire de sa grande carcasse. À son tour de psalmodier des mots sans suite.



Il se tait, mais je lis dans ses prunelles claires toute la détresse du monde. Je le laisse là, contourne la statue qu’il est devenu et file dans mon bureau duquel je ferme la porte. Mon Dieu ! Comment retrouver un calme que tout mon corps refuse ? Parce qu’il est évident que j’ai eu et que j’ai encore envie de cet homme. Mais ça va, ça doit passer. Je ne peux pas tromper mon mari… pas au bout de deux mois de mariage. Comment vivre un truc pareil ? Foutue vie, foutu destin qui s’acharne à me mettre des bâtons dans les roues ! Zut et zut… je ne veux pas être amoureuse de ce type ! Mais après ce baiser trop chaud, trop bon et ses mots… comment l’extirper de ma caboche ? Je n’arrive pas à gérer sainement ce truc qui me bouffe. Matinée de reprise de grève pas simple pour moi.


Et l’heure du déjeuner m’est tout aussi pénible. Je suis dans la lune, dans les nuages, n’écoutant rien de ce que me raconte Gérard. Bien entendu il n’est pas complètement obtus ou idiot et il doit se rendre compte que je suis perturbée. Mais nous sommes avec ses soldats à la table du déjeuner et les questions qui fusent ne sont qu’axées sur le travail. Les explications viendront, à n’en pas douter, mais ce soir, sans doute dans l’intimité de notre nid ! Qu’est-ce que j’ai à dire en plus ? Que j’ai roulé une pelle à l’agent du greffe ? Que j’ai le sentiment que c’était la meilleure de toute ma vie ? Que j’ai besoin de savoir… que je voudrais… ! Non ! Je suis inquiète. Et c’est vis-à-vis de cet homme qui m’a fait confiance, tout donné également, que je me sens moche.



— xXx —



Si mon mari a senti un changement, il n’en prend pas ombrage, mettant sans doute celui-là sur le compte du travail engendré par la fin de la grève. De plus, il ne semble pas saisir que lorsqu’il louange son greffier, c’est mon cœur qu’il met à mal. Ces mots qui encensent Michel m’interdisent de faire mon deuil de ce que je dois bien appeler un embryon d’amour. Inutile de dire que mes nuits sont agitées par des cauchemars sans cesse. Tout mon être est torturé par un sentiment inconnu, trop violent pour que je sois en mesure de rétablir mon calme. Bien sûr que la journée ne m’apporte guère plus de satisfactions. Avoir sous les yeux à longueur de temps celui par qui tout est vivant devient vite un tourment insupportable.


Gérard et moi prenons une quinzaine de jours de vacances que nous passons sur une plage d’Ibiza… où je retrouve ma mère avec son… nouvel amour. Je passe sous silence ses quolibets désobligeants à l’encontre de celui qu’elle juge pire encore que mon père. Chaque fois qu’elle le peut, elle me rappelle que Gérard a presque son âge. Et je me tais, me consolant en ne songeant qu’à une seule personne… Michel. Ce qui au départ devait être une période de farniente se transforme sous les effets conjugués des paroles de maman et le besoin de celui qui est resté loin là-bas en un mauvais trip. Je bois trop, fume plus et suis nerveuse à longueur de journée. Mon mari qui n’a jamais été un acharné des siestes crapuleuses ou des ivresses sexuelles nocturnes me parait plus demandeur soudain.


Je ne lui refuse rien, mais… il est vrai que mon esprit superpose son visage à un autre et que tant bien que mal, je parviens à donner le change. Comme quoi… que ce soit les femmes ou les hommes, nous autres les êtres humains sommes capables des pires abjections pour ne rien dévoiler de nos turpitudes. Mais il est un paramètre que je ne prends pas en compte. Celui que mon inconscience nocturne ne régule pas… je parle en dormant. Et il arrive plusieurs nuits que Gérard me pousse du coude, pour stopper mes cris ou gémissements. Et nous voici à ce petit matin où, au petit déjeuner il ne me quitte pas des yeux. C’est si flagrant que je réalise qu’il y a un os.



Je suis sidérée ! Malgré tous mes efforts, je suis trahie par mon cerveau qui ne sait pas se taire et qui me fait jacasser la nuit ! Bon sang, c’est si soudain, si inattendu que je suis coupée net dans mon élan. Que lui répondre ? Bien sûr, il n’est pas matériellement encore trompé. Mais si l’intention compte dans de telles affaires, alors… l’honnêteté voudrait que nous mettions cartes sur table. Gérard avale difficilement une bouchée d’une viennoiserie, ses quinquets rivés à ma bouche. Je dois absolument trouver les arguments nécessaires pour calmer cette soudaine tension.



Son index s’est porté sur mon front. Histoire de me faire savoir que c’est bien dans mon esprit que Michel est fiché. Je n’ai pas vraiment de thèse pour contrer ce dont il présume déjà. Alors… est-ce que le mieux ne serait-il pas de lui raconter mon coup de cœur ? Il est adulte et doit pouvoir saisir que le cœur a des raisons que la nôtre ignore. J’hésite cependant. Il n’est jamais sain de mettre en cause quelqu’un qui n’est pas là, qui ne peut se défendre. Mais… je suis à l’heure des choix. Mon mari est calé le dos contre son siège et… ma pointe de langue vient humecter mes lippes. Pas si simple de narrer des évènements dont personne ne maîtrise les paramètres.



Et je lui déballe mon coup de cœur, sans pour cela mettre en évidence la partie « baiser trop chaud » échangée à la sortie des grèves. Il entend donc ma confession, ces battements fous de mon palpitant et l’attirance que je ne peux nier envers cet homme qu’il a lui-même choisi pour me seconder. Un peu comme faire entrer le loup dans la bergerie, en somme. Et il ne sourcille pas, avalant chacune de mes phrases, sans montrer un quelconque signe de mauvaise humeur ou de colère. Non ! Il me laisse lui dire tous mes ressentis et je l’assure que si tout ce que je lui balance est réel, il n’en demeure pas moins vrai que Michel et moi ne sommes pas passés à l’acte.


Donc techniquement, il n’est pas cocu ! Mes aveux durent un long moment. Gérard, lorsque je me tais, se lève, fait le tour de la table. Ses deux grosses paluches se placent sur mes épaules et il me masse celles-ci. Sa voix est bizarre qui me lance simplement…



Il m’entoure de ses bras le haut du corps et je frissonne. Oui ! Nous sommes à la croisée des chemins. Bien sûr que deux écoles s’affrontent là. Celle du respect de l’autre et de la sagesse et la plus insécurisante de toutes, celle de l’inconnu et des lendemains incertains. Mais c’est aussi celle qui fait vibrer les cœurs… le mien ne s’y est pas trompé. Et le reste de nos congés, je suis le cul entre deux chaises. Demain, nous reprenons l’avion, je n’ai rien décidé et… mon Dieu, je ne sais plus où j’en suis…


Alors… je vais prendre un temps de recul, laisser venir et je verrai bien de quel côté de la balance le couperet va tomber… mais c’est un choix délicat… Voilà à quoi je songe dans le ronronnement régulier des réacteurs qui nous poussent vers ce qui est encore notre « chez-nous ».