| n° 23261 | Fiche technique | 11541 caractères | 11541 2075 Temps de lecture estimé : 9 mn |
30/08/25 |
Résumé: La Centrale : avatars, fantôme d’auteur et Script de Revebebe se heurtent sous la lumière têtue de Collioure. | ||||
Critères: #théâtre #revebebe #humour #drame #personnages | ||||
| Auteur : majaas Envoi mini-message | ||||
Dramatis personae :
Maryse – Lectrice en clair-obscur, fidèle des phares qu’elle invente.
Pattie – Correctrice précise, œil affûté, doigt léger sur la virgule.
Mélina – Inquiète bienveillante, radar affectif en alerte.
Bullitt – Enthousiaste contagieux, moteur plein pot.
Mike06200 – Admiratif sincère, émoji dans la poche.
Charlie67 – Publieuse, front franc, coude dur, verbe abrupt.
L’Administrateur – Invisible la plupart du temps, omniprésent quand ça brûle.
Le Script – Voix métallique du site, qui dit ce qu’on ne veut jamais lire.
Le Fantôme de l’Artiste – Silhouette de mots, odeur de sel.
Jade – Peut-être, peut-être pas.
Collioure – Décor obstiné, lumière qui écoute.
***
ACTE I – La Centrale
(Une fenêtre d’ordinateur projetée au fond. On voit défiler des notifications, des avatars, des pseudonymes en couleur. Un bruit discret de vagues et de clavier mêlés.)
Le Script (avec une douceur algorithmique) :
Nouvelle publication de forum : « Pourquoi je me retire » – auteur : L’Artiste.
(Un léger frisson passe dans la salle. Maryse entre, tenant un carnet. Pattie suit, avec un stylo rouge qui scintille comme une épingle à cheveux. Mélina arrive en essuyant ses mains sur un torchon imaginaire. Bullitt trottine, Mike lève deux pouces sans raison. Un siège reste vide. On devine qu’il est pour Charlie.)
Maryse (à voix basse) : Il dit « se retirer ». Il dit ça comme on range un couteau propre. J’ai peur que la lame soit encore tiède.
Pattie : On lit d’abord. On parle après. (Elle clique, lit) C’est net. Aucun nom. Un rappel des règles. Publication, refus, arguments. Rien de plus, rien de moins.
Mélina : J’ai le souffle court. C’est idiot, je sais, mais j’ai l’impression qu’un volet vient de claquer dans une maison où j’aimais passer.
Bullitt : Moi je dis que ça sent le reset propre. On démonte, on dégraisse, on remonte. Vroum.
Mike06200 : 👍👍
Maryse : Il ne nous fait pas la guerre. Il nous fait l’économie d’une guerre. Il laisse une lumière allumée dans une pièce et s’en va. C’est presque courtois.
Pattie : C’est surtout clair. Il ne reproche pas qu’on n’aime pas. Il reproche qu’on bâille.
(Silence. Un pas sec, assuré, talon qui fend les galets. Charlie entre. Elle pose son sac comme on pose un verdict.)
Charlie67 : Quoi encore. Qui pleure. (Elle lit le post, impassible, puis lève les yeux) Très bien. Il part. On ne va pas faire une messe.
Mélina : Il ne « part » pas. Il dit pourquoi. C’est différent.
Charlie67 : Ça revient au même. Ce site a vu passer des départs plus tonitruants. On s’en sortira.
Bullitt : On s’en sortira, oui. Mais on peut quand même lire la phrase au centre du post : « Le CE n’est pas une foire aux saillies personnelles. » Ça pique, et c’est mérité parfois.
Pattie : Je confirme. (Elle garde le ton professionnel) La fonction publieuse mérite une hygiène verbale. L’ironie est un adjuvant, pas un scalpel.
Charlie67 : Ah, l’hygiène. Nous y voilà. Ce n’est pas de l’hygiène, c’est de la franchise. Je n’aime pas dormir sur un texte, je le dis. C’est mon droit.
Maryse : Dormir n’est pas lire. Et lire n’est pas mépriser.
Le Script (bavard aujourd’hui) :
Rappel de la charte : en cas d’avis défavorable, poster un Refus motivé. Éviter les formulations dissuasives non argumentées.
Charlie67 : Tu vois, même la machine se mêle de littérature.
Pattie : Non. Elle se mêle de procédure. Et la procédure protège un peu les cœurs, figure-toi.
Mike06200 : Moi j’aime quand on m’explique. Quand on me dit « ici, tu me perds » ou « là, c’est longuet ». J’encaisse mieux que « j’ai roupillé ».
Mélina : Et puis ça évite de fabriquer des fantômes.
Charlie67 : Quels fantômes ?
(Une brise. L’air au fond de la scène se froisse. Une silhouette pâle apparaît comme la trace d’un doigt sur une vitre embuée.)
Le Fantôme de l’Artiste : Je ne suis pas venu hanter. J’avais juste besoin de sommeil sans frontières.
Maryse (lui parlant comme à une étoile filante) : On sait. On ne retiendra pas la mer. On écrira les vagues.
Charlie67 : Par pitié… vous allez vraiment parler en coquillages jusqu’à l’aube.
Pattie : Nous allons parler en adultes jusqu’à la fin de l’acte. C’est déjà pas mal.
(Noir bref. Une cloche. Acte II.)
ACTE II – Les Tampons
(La scène représente une table verte, deux tampons géants « BÀP » et « REFUS », et une clochette de réception d’hôtel. Collioure a reculé mais la mer s’entend toujours, discrète. L’Administrateur, costume sombre, couette de câbles sur l’épaule, apparaît.)
L’Administrateur : Je ne suis là que lorsque ça grésille. Là, ça grésille.
Pattie : Il a laissé une critique de fonctionnement. On peut en tirer quelque chose de simple : décider que « je me suis endormie » n’est pas un argument, et que « trop long » nécessite au moins un exemple d’allègement.
Charlie67 : « Je me suis endormie » chante pourtant une vérité. Le texte m’a perdue.
Maryse : Alors dis « le texte m’a perdue ici » et tends la main. On n’endort pas un auteur, on le réveille avec un détail.
Bullitt : On peut même inventer un bouton « Là ça cale » dans la centrale. Tatapoum, repère rouge, on colle une suggestion. Ça serait fun.
Mike06200 : Et si on ajoutait une règle officieuse : pas de pique sur la personne, jamais. Le texte, toujours le texte.
Le Script : Affichage d’une info-bulle : « Critiquer l’œuvre, pas l’auteur. »
Charlie67 (raide, mais moins sûre) : J’ai parlé de son ego parce qu’il a flambé. On aurait dit un pommier vexé.
Pattie : Tu as parlé de son ego parce que tu étais en tort sur la forme et que tu n’avais pas envie de t’excuser. (Elle pose le stylo rouge, calme) Ça arrive. À tous. Même à moi.
Mélina : Il est parti pour respirer. Si on ne veut pas que d’autres sortent pour les mêmes raisons, on nettoie la pièce. Ça s’appelle aérer.
L’Administrateur : Je vais ajouter un bandeau en haut de la Centrale : « Refus = arguments. Enthousiasme = exemples. Ironie = modération. » Quant aux attaques personnelles, j’ai un bouton « déposer le marteau » que je rêve d’utiliser.
Bullitt : Tu peux l’appeler « lâcher-prise ». Ça sonne mieux que « déposer le marteau ».
Charlie67 (à mi-voix) : Je ne sais pas faire doucement.
Maryse : Alors fais court. Le doux viendra plus tard.
Le Fantôme de l’Artiste : Je ne demandais pas la douceur. Je demandais l’outil.
Pattie : Et nous, nous avons confondu l’outil et la massette.
Charlie67 (une crispation, puis un soupir) : Très bien. Je… note. (Elle saisit le tampon « REFUS », l’observe) On peut refuser avec élégance. Il paraît.
Maryse : On peut même aimer autrement, tiens. Dans tes refus, je lirai tes goûts. Et dans tes goûts, ton humanité.
Le Script :
Nouvelle notification : L’Artiste a supprimé ses textes.
Nouvelle notification : L’Artiste a supprimé ses commentaires.
Mélina : C’est fait. La page blanche existe. Elle brille presque.
Bullitt : Alors on fait quoi, maintenant.
L’Administrateur : On ne fait pas semblant que rien ne s’est passé. On se souvient. Et on écrit la suite du site sans que la Centrale devienne une carrière de moellons.
Mike06200 : On garde de la place pour le « beau et bizarre ». C’est une espèce protégée.
Charlie67 (toujours droite, mais moins dure) : Et si je dis encore « je me suis endormie » en correction.
Pattie : Tu le penseras. Et tu écriras « ici, je me perds parce que… ». Et tu laisseras le bâillement à ta chambre.
Maryse : Je déposerai un coquillage, pour la musique. (Elle sourit) Je plaisante. Je déposerai un exemple.
Le Fantôme de l’Artiste : Merci pour la chambre rangée. J’ai laissé la fenêtre entrouverte.
(Silence. Le Script toussote d’aise. Noir. Une respiration. Acte III.)
ACTE III – Jade passe, sourit, repart
(Le décor est presque vide. Un banc, un balcon, la rumeur de Collioure, une voile turquoise très loin. Sur le devant de scène, une table. Dessus, un chapeau.
Maryse, Pattie, Mélina, Bullitt et Mike sont là. Charlie arrive la dernière. L’Administrateur s’est fondu dans la coulisse. Le Fantôme de l’Artiste est une ombre douce au lointain. Une présence – Jade – peut traverser la scène comme une idée qui fait la roue.)
Mélina : J’aimerais des textes de rentrée. Ça me manque déjà.
Bullitt : Moi je dis qu’il reviendra. Neuf. Ou neuf et demi.
Mike06200 : En attendant, on tient la boutique. Et on évite de confondre la boucherie et la poésie.
Pattie : J’épinglerai un guide « Comment dire non sans mordre ». On lira tous. On ajoutera tous un exemple.
Maryse : Et j’écrirai aussi. Pour qu’il y ait un peu de lui, où il y a un peu de moi.
Charlie67 (elle regarde le chapeau sur la table) : C’est pour moi, ça.
Pattie : Non. C’est pour la métaphore.
Charlie67 : Je n’aime pas manger les chapeaux. (elle sourit d’un côté, presque) Je peux mordre dedans à petites dents. Pour saluer l’effort.
Maryse : Tu peux surtout ne plus te battre avec des ombres. (elle désigne la salle) Ce site est une maison. Les murs sont faits de phrases. Si on tape trop fort, ça résonne très longtemps.
(Une silhouette passe au fond, robe fluide. Elle ne dit rien. Elle sourit. On ne sait pas si c’est Jade ou une lectrice qui rentre tard. Le vent fait un bruit de page tournée.)
Le Fantôme de l’Artiste (à part) : On ne retient pas la mer. On balise le port.
Le Script (murmure) :
Mise à jour effectuée.
Nouveau module : Refus argumenté.
Nouvelle consigne : Pas d’attaque personnelle.
Rappel : On critique l’œuvre.
Charlie67 (droite, mais adoucie) : Je vais relire « Jade ». Entière. Sans bâiller. Et si je cale, je dirai où.
Pattie : Ce sera déjà un monde meilleur.
Mélina : Et s’il ne revient pas.
Maryse : Alors nous aurons au moins appris à parler avec des mains ouvertes. On écrira mieux. Pour lui, avec lui, contre lui, peu importe. On gardera la place chaude.
Bullitt : Je peux graver « Place réservée » sur un galet.
Mike06200 : 👍
(Le chapeau sur la table se renverse tout seul, sans bruit. À l’intérieur, un petit papier. Pattie l’ouvre et lit.)
Pattie (lectrice) : « À plus tard peut-être. J’écris. C’est déjà ça. » Signé : L’Artiste.
(On sourit. On ne commente pas. On laisse la phrase faire son métier.)
Le Script (dernier service) : Fin de session. Sauvegarde automatique. Merci de votre visite.
(La lumière baisse. Sur le cyclo, Collioure. Une voile turquoise, très petite, s’éloigne, puis revient, puis s’éloigne encore. On n’est pas sûr. Noir.)
Épilogue de Majaas
(dit rapidement, comme un clin d’œil qu’on referme avant de rougir)
Si vous cherchez un coupable, accusez la fatigue.
Si vous cherchez une solution, nommez-la « exemple ».
Et si vous cherchez l’Artiste, arrêtez. Quand il a besoin, il revient.
Les auteurs ont ce talent de ressusciter sous d’autres noms.
Parfois, tout bêtement, en changeant de stylo.
ACTE IV – La Centrale lit la Centrale
(La scène reprend. Même décor minimal. Une fenêtre s’ouvre au fond : chacun a reçu le texte intitulé « Notifications, ou La Centrale des Songes ».)
Maryse (émue) : Il nous a peints. Comme des ombres fragiles. C’est beau.
Pattie : Analyse : c’est une mise en abyme réussie. La pièce s’auto-intègre dans son propre espace critique. Original.
Mélina (soupir doux) : Je suis inquiète… mais tellement touchée.
Bullitt : Wouaouh ! Vroum, ça décape ! Je valide !
Mike06200 : 👍👍
Charlie67 (rougissante, rage contenue) : C’est un règlement de comptes, pas un texte littéraire. Je demande un refus.
L’Administrateur (essuyant ses lunettes imaginaires) : Il n’y a pas d’insultes, pas d’infraction de charte. Seulement des susceptibilités piquées. Mais… je crains la tempête.
Le Script (moqueur, métallique) :
Résultat du vote en Centrale :
• Publication : 5
• Refus : 1
Décision : Texte publié.
(Silence. Charlie mord son stylo. Un chapeau tombe de la table. Rideau.)