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n° 23260Fiche technique11503 caractères11503
1933
Temps de lecture estimé : 8 mn
30/08/25
Présentation:  Les habitués d’une même ligne de transport en commun forment souvent de drôles de petites communautés qui se côtoient pendant des années, sans se connaître, sans jamais se parler ou presque. Et si, un jour, tout changeait ?
Résumé:  Et vous, quand pensez-vous monter à bord ?
Critères:  #fantastique train
Auteur : calpurnia            Envoi mini-message
Brouillard sur le quai

C’était lundi ; à peine extraite d’un sommeil interrompu trop vite, je marchais indolente jusqu’à mon arrêt de tram quotidien. J’allais retrouver les mêmes habitués de la ligne qu’à l’accoutumée. Ce jour-là, un brouillard d’une épaisseur exceptionnelle recouvrait la ville. Il me fallait, pour ne pas m’égarer, connaître parfaitement le chemin entre mon domicile et cette première étape du trajet. Il était aux alentours de 7 h 30 et tout allait bien, pour autant que tout puisse aller bien avec mon pauvre cœur en marmelade.


À partir de ce point, les choses ont commencé à dérailler sérieusement. Je me suis demandé si je rêvais. Mes pensées me semblaient suffisamment stables pour me considérer dans la réalité, et encore aujourd’hui, je me pose cette question, lorsque je suis assise sur le banc habituel. Peut-être, après tout, existe-t-il des univers parallèles où tout est très différent de celui qui nous est familier et qu’il est possible de les explorer d’une manière accidentelle, suite à quelque erreur de câblage dans les fils compliqués du cosmos. Je suis persuadée, sans pouvoir l’expliquer, que c’est ce qu’il s’est passé ce matin-là.


La femme que j’avais souvent croisée était là. Son prénom est Mathilde, je crois, pour l’avoir entendu un jour, alors qu’elle téléphonait. Elle se situe entre deux âges, chaque jour élégante et bien coiffée. Elle ne descend jamais avant moi, de sorte que je ne connais pas son lieu de travail que j’ai toujours imaginé de différentes manières, réalistes ou fantaisistes, en laissant vagabonder mes pensées durant le voyage. Elle ne sourit jamais. Enfin, si, ce jour-là, en me voyant arriver, elle m’a souri pour la première fois, même si je distinguais à peine son visage. Je lui ai retourné son sourire. Puis je me suis assise sur le banc, près d’elle, sur sa gauche : ma place attitrée.


L’afficheur numérique, qui était censé indiquer l’heure du prochain passage, restait muet. Les minutes ont passé. 7 h 40. 7 h 45. 7 h 50. Un soleil très pâle se levait, je le devinais au bout du boulevard, tout en lui trouvant quelque chose d’étrange. En y repensant, j’ai découvert ce qu’il n’allait pas : il se situait à l’ouest. Ou alors, je ne me repérais plus dans ma ville natale. J’ai commencé à m’inquiéter, à cause de la ponctualité requise dans mon emploi. J’ai voulu me renseigner au moyen de l’application de la compagnie de transports publics, mais mon téléphone portable ne captait aucun signal. Je me suis demandé si l’apocalypse nucléaire n’était pas en train de se dérouler dans le monde – oui, je suis toujours prompte à envisager le pire. Mais autour de nous, toutes sortes de véhicules circulaient et des passants avançaient sur les trottoirs, l’air de rien, comme d’habitude. Des enfants inscrits à l’accueil périscolaire de l’école voisine crient dans la cour, juste à côté. 7 h 55. J’ai remarqué, sur le même banc, mais un peu plus loin, l’homme au col roulé. J’avais fini par l’appeler comme ça dans ma tête, parce qu’il était toujours ainsi vêtu dès les premiers frimas de l’automne. Un pull épais, effiloché, d’une couleur que les lavages rendaient indéfinissable, et rien au-dessus, jamais de manteau. Il tenait une pomme et croquait dedans. Sans doute son petit-déjeuner. Pour la première fois, moi qui suis timide, j’ai osé entamer une conversation avec Mathilde.



Il m’a tendu une petite pomme. Pourquoi pas ? Elle était acide. Mais j’avais faim, n’ayant pas eu le temps d’avaler mon petit-déjeuner. J’ai pensé que j’aurais dû le prendre, ce temps : au final, cela ne m’aurait pas mise plus en retard. Pourquoi toujours renoncer à s’occuper de soi ? Pendant cette frugale collation, un tram est passé au ralenti, mais sans interrompre sa course. Derrière les vitres, les faces fantomatiques des voyageurs nous regardaient. Ils semblaient contents. Plusieurs couples s’embrassaient à pleine bouche, assis sur les sièges. Je me suis étonnée :



Derrière la grille, on devinait la silhouette inquiétante des sépultures de pierre. J’ai frissonné et remonté le col de mon imperméable. Curieusement, j’ai remarqué pour la première fois la petite croix dorée qu’il portait, accrochée à son éternel pull-over. Je me suis demandé comment j’avais fait pour ne pas la voir, les jours « normaux ».


Les minutes se sont écoulées dans le silence tout relatif de la ville. Puis les marteaux-piqueurs du chantier voisin ont commencé s’activer. Mathilde et Bruno semblaient perdus dans leurs pensées. Non seulement le brouillard ne se levait pas, mais il s’épaississait encore, jusqu’à nous envelopper dans une sorte d’écrin cotonneux d’où n’émergeaient que de vagues signaux multicolores de phares, de feux de circulation, d’enseignes de commerces, comme le tableau bariolé d’un peintre impressionniste. J’ai regardé ma montre : 9 h 30. Encore une demi-heure, et je n’avais plus qu’à rentrer chez moi et à contacter mon patron pour lui annoncer que je prenais ma journée, en m’excusant de ne pas l’avoir prévenu avant.



J’ai sursauté. Comme savait-elle que Julien, le compagnon avec lequel j’avais vécu pendant cinq longues années, venait de partir aux bras d’une femme plus jeune que moi de vingt ans ? Peut-être m’avait-elle surprise en train de pleurer au téléphone ? Pourtant, je suis plutôt pudique, et j’ai toujours évité de me comporter ainsi face à d’autres gens. Même ma mère n’était pas encore au courant de notre rupture.



C’était également le temps depuis lequel elle attendait le tram, non ? Et Bruno ? Lui aussi, tout prêtre qu’il était, il était à l’affût de l’âme-sœur, mais depuis bientôt seize ans, toujours assis sur le même banc ? Une autre rame est passée devant nous, sans s’arrêter, comme le précédent. La destination indiquée en leds rouges au-dessus du chauffeur était illisible, comme écrite en caractères non latins et réservée à un cercle d’initiés. Il circulait lentement, juste sous notre nez, mais je voyais à peine derrière les vitres embuées. Je ne reconnaissais que des ombres aux contours mal définis. Malgré tout, je distinguais que les passagers étaient nus, ou presque nus, ou bien portaient des costumes plus ou moins ridicules, comme les acteurs d’un théâtre grotesque et quelque peu libertin. Je dis cela parce qu’ils pratiquaient entre eux des relations intimes, sans aucune retenue. De nombreux wagons se sont succédé. Tous les âges, positions et sexualités étaient représentés.


Parmi les passagers, l’un d’entre eux regardait fixement dans ma direction ; j’ai reconnu Clément, mon employeur, auquel des mains de femmes – une seule ? plusieurs ? combien ? – prodiguaient de tendres douceurs. Il m’a fait un signe que j’ai interprété comme amical, une invitation à participer à sa partie fine, ce qui, au cas improbable où j’aurais souscrit à sa proposition, se serait de toute manière avéré impossible, dans la mesure où le tram s’est lentement éloigné. Mathilde et Bruno observaient cet étrange spectacle en écarquillant les yeux, comme hypnotisés. Moi aussi, j’ai trouvé cela fascinant. Un peu plus loin, j’ai reconnu Julien et sa nouvelle amie Maëlle. Ils avaient l’air heureux et me faisaient signe, eux aussi, pour que je les rejoigne. J’aurais bien voulu, si j’en avais eu l’occasion. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais éprouvé de colère envers eux.



J’ai acquiescé en hochant la tête, silencieusement. J’ai jeté le trognon dans une poubelle. Puis, comme je me sentais fiévreuse, je suis rentrée chez moi et me suis recouchée jusqu’au lendemain, la tête remplie d’un cortège de rêves démentiels.