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n° 23255Fiche technique19867 caractères19867
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Temps de lecture estimé : 14 mn
25/08/25
Résumé:  Tanwen est née maudite. Tout en elle révèle le dragon. Rejetée, déterminée à prouver son humanité, elle part tuer le monstre. Mais sa quête la mènera à une vérité bien plus troublante. Sera-t-elle capable de l’accepter ?
Critères:  #chronique #nonérotique #aventure #merveilleux #initiatique
Auteur : Maryse      Envoi mini-message
Cœur de feu

L’enfant maudite


Tapie derrière un buisson, elle observait. Invisible. Les enfants jouaient joyeusement dans la clairière. Bruyants. Exubérants. Leur liesse débordante éclatait de toutes parts. Irrésistible. Contagieuse…


Elle, exclue.


Son existence était à l’opposé de celle, pleine d’insouciance, qu’elle épiait de loin, avec convoitise. Elle ne riait pas, ne s’amusait jamais. Et lorsqu’elle courait, c’était uniquement pour fuir… En aucun cas, elle n’aurait dû naître. Encore moins survivre. Et pourtant, elle avait tout subi : le rejet, les humiliations, les persécutions. Le destin, barbare, s’acharnait contre elle. Une malédiction qui la suivait comme son ombre, tourment de chaque instant.


Elle n’en pouvait plus. Elle voulait autre chose. En les voyant, son ventre se tordait d’envie, de frustration, de solitude. Elle brûlait de les rejoindre. D’effacer le passé. De renaître. De devenir une enfant comme eux, parmi eux. Une des leurs.


Alors, le corps collé au sol, elle quitta sa cachette. Avançant centimètre par centimètre. Comme un animal craintif, tous les sens aux aguets. Prête à filer à la moindre alerte. Son instinct lui hurlait de rester cachée. Mais quelque chose de plus fort que toutes ses peurs la poussait en avant. Elle rampait dans les herbes hautes, les épaules basses, les yeux à l’affût. Peut-être qu’un jour, ils se lasseraient. Qu’ils finiraient par la tolérer. L’accepter un peu.


Elle n’avait jamais rien fait de mal. Juste venir au monde une nuit d’orage…


Ses illusions s’éteignirent d’un coup. Les enfants s’étaient figés. Ils l’avaient repérée. Tous les regards pointaient dans sa direction. Leur chahut incessant s’était éteint, remplacé par un silence oppressant. Puis les chuchotements. Et bientôt, l’inévitable :



Elle se redressa vivement pour reculer, détaler. Les pierres fusaient déjà. L’une la toucha à l’épaule. Elle chancela. Une douleur vive.


Puis l’hallali…


Elle courait à perdre haleine. Comme toujours. Derrière, les mêmes hurlements, la même traque, la meute enragée… qui finirait par la rattraper. Ce n’était pas un jeu. Mais un rituel. Elle était leur proie. Leur plaisir cruel.



Elle fuyait, les muscles raidis, le cœur cognant à tout rompre. Elle aurait voulu les semer, ne plus entendre ce mot honni, dragonne, responsable de tous ses maux. Pire qu’un poison. Une torture sans fin…


Pourtant, elle n’avait rien fait. Elle était innocente. Elle n’avait que six ans.


Depuis son premier souffle, ce surnom la marquait. Indélébile, au fer rouge. Son existence dérangeait. Fille d’une mère morte en couche, sans père connu, née une nuit d’orage où la foudre avait frappé le clocher du village. Depuis, on l’évitait. Ou on la malmenait.


Sa course la harassait. Sa respiration devenait douloureuse. Elle jeta un regard affolé autour d’elle : nulle part où se cacher. Et derrière, les gamins gagnaient du terrain. Elle s’imaginait déjà rouée de coups. La peur la rongeait comme un feu.


Puis, soudain, son pied s’enfonça dans une ornière. Elle vacilla, tenta de se rattraper. Trop tard. Elle s’écrasa dans la poussière. Le choc lui coupa le souffle. Pas le temps de se relever. La bande fondait déjà sur elle. Ils l’entouraient. Haletants. Les joues rouges, les yeux brillants d’une excitation trouble. Leurs grognements n’avaient plus rien d’enfantin. Quelque chose de mauvais circulait entre eux. Une jubilation sale.


Elle se recroquevilla sur elle-même, les bras autour du visage, tremblante. Pétrifiée, résignée. Comme une proie acculée, attendant la ruée fatale. Un garçon s’avança. Thibault. Le plus grand. Le plus brutal. Le fils du chef du village. Les yeux injectés de sang.



Le mot tomba comme un couperet.



Elle ne comprenait pas. Pourquoi tant de haine ? Pourquoi elle ? Qu’avait-elle fait pour mériter ça ? Mais peut-être que c’était vrai, au fond. Elle n’était pas semblable aux autres. Ses cheveux roux comme la braise flamboyaient autour de son visage. Du jamais vu. Ses yeux, d’un vert étrange, presque reptilien. Du jamais connu. Et sa peau, trop vive, trop sensible, qui s’embrasait à la moindre émotion. Comme si un feu secret bouillonnait sous son épiderme.


Et puis, il y avait cette rumeur sans cesse colportée. On racontait que l’incendie de la nuit de sa naissance n’était pas un hasard, mais l’œuvre de son père : un dragon venu lui transmettre le feu de sa lignée. Une créature ailée, gigantesque, aux écailles sombres et aux yeux effroyables, qui aurait tournoyé au-dessus du village, soufflant mille flammes avant de disparaître dans un éclair. Depuis, elle portait son sceau. Une brûlure à l’épaule gauche.


Fille de feu. Fille de malheur. On disait qu’elle n’était pas née… qu’elle avait été incubée, fruit d’un pacte interdit.


Dragonne. Maudite. Bâtarde.


Cette condamnation, elle l’avait biberonnée. Ces mots qui lui faisaient plus mal que les coups.


Ils ont raison, chuchota une voix en elle. Tu n’aurais jamais dû naître.


Un désespoir sans fond l’ensevelit. Sa vue se brouilla. Mais quelque chose en elle résistait, l’exhortait à ne pas céder. Une présence pleine de sagesse. Celle de la vieille chamane, la seule à l’avoir protégée lors de sa venue au monde et bien après.


« La tuer, c’est attirer la colère du père. Et son père n’est pas des nôtres. Il est flamme, aile et vengeance. »


Ces paroles l’avaient sauvée. Sans elles, elle aurait été jetée au feu avec la dépouille de sa mère. Depuis, on la tolérait. À peine. Par crainte des représailles. Un mal nécessaire. On la traitait comme un chien famélique : chassée d’un geste, reléguée dans l’ombre, là où l’on abandonne ce qu’on préfère oublier. Elle grandissait aux marges du village, seule et effacée, s’efforçant à rester invisible. Dans la peur et le mépris.


Ici, tout le monde le savait : on n’élève pas une enfant maudite. On attend qu’elle parte. Ou qu’elle s’éteigne d’elle-même. Et les enfants, sous le regard complaisant des adultes, faisaient tout pour hâter ce moment.


Mais elle tenait… grâce à cette force qui, à chaque coup, grandissait en elle. Sourdement. Inexorablement. Quelque chose de plus ancestral que leur haine. De plus vaste que leur monde. Quelque chose… qui, au moindre souffle, pourrait s’embraser.


Plus brûlant que le châtiment. Plus ardent que la vengeance.



La fille de feu


Le métal rougeoyait sur l’enclume, façonné à grands coups secs, cœur de la nuée d’étincelles qui jaillissait dans l’air.


Tanwen tenait la pince d’une main, le marteau de l’autre, les épaules trempées de sueur, les bras tétanisés par l’effort. Chaque frappe résonnait dans sa poitrine comme un battement ancien, un écho venu de la nuit des temps, celui des forges primordiales. Le feu ne lui faisait plus peur. Il lui obéissait. Enfin… presque.



Elle grogna quelque chose, entre respect et agacement, et ajusta son geste. Le son changea : plus clair, plus franc.


Il l’observa en silence.



Il eut un mince sourire. Pas moqueur… mélancolique. Elle avait grandi trop vite. Rejetée. Harcelée. Elle avait fait face comme une bête traquée. Il l’avait recueillie à sept ans, peu après la mort de la chamane. Elle était alors sauvage, farouche, les yeux pleins de nuit et de colère. Il avait mis des mois à l’approcher, autant à l’apprivoiser. Puis il lui avait tout appris : se battre, manier les armes, forger et apprivoiser le feu. Désormais, elle martelait l’acier comme une guerrière.



Elle posa le marteau et souffla sur une mèche collée à son front.



Elle hocha la tête. Après un silence :



Elle se figea. Puis, d’un geste brusque, plongea la lame rougie dans le baquet. Un grand sifflement éclata. Mais quand elle la ressortit, la trempe était incomplète : des veines rougeâtres couraient encore sur le fer telles de fines coulées de lave. L’eau froide n’y changeait rien : le feu, son feu, persistait. Envers et contre tout. Comme si sa malédiction s’accrochait à elle. Lui collait à la peau.


Le forgeron devina ses pensées.



Tanwen serra les dents. Elle détestait ne pas être à la hauteur, surtout devant lui.



Elle baissa les yeux. Sa main tremblait un peu sur la tenaille. Il se pencha vers la lame et montra du doigt les lignes écarlates.



Elle releva les yeux vers lui.



Il posa une main rugueuse sur son épaule.



Elle resta un instant, silencieuse.



Il rit doucement, presque tendrement.



Elle haussa les épaules et le suivit, un peu apaisée, avec au fond d’elle, une nouvelle lueur d’espoir.


Cette nuit-là, Tanwen rêva de flammes. Enfermée dans la forge, le visage frénétique, les yeux hallucinés, plus verts que jamais, elle attisait le feu, poussée par une ardeur infernale. Elle pompait le soufflet jusqu’à l’épuisement. Ses bras, son corps tout entier brûlait, mais elle continuait, incapable de s’arrêter. Le feu, de plus en plus vorace, s’élevait, rouge et noir, engloutissant tout, sauf les cendres. Il enfla, insatiable, devint brasier. Rugit. De ses entrailles incandescentes jaillit une ombre ailée. Elle fondit droit sur elle.



Une secousse sur son épaule. Elle ouvrit les yeux, haletante. Le forgeron, penché sur elle, semblait agité. Au loin, des cris. Des appels paniqués. La cloche sonnait. Ils se précipitèrent dehors. Une lueur rouge léchait les collines.



Son cœur se serra. Avait-elle provoqué cet incendie comme dans son cauchemar ? Non, se reprit-elle, ce n’était pas comme ça que le monde fonctionnait… Mais avec elle, rien ne se déroulait normalement. Une sinistre tragédie de chaque instant. Elle s’arracha de son angoisse et s’élança derrière le forgeron qui courait vers le hameau.


Des silhouettes s’agitaient autour de la grange en feu. Râles de désespoir. Seaux d’eau. Pelletées de terre. Hurlement des bêtes piégées. La chaleur lui arrachait la peau et l’odeur âcre de paille et de chair brûlée la faisait suffoquer.



Le toit s’effondra dans un grondement. D’immenses gerbes de flammes s’élevèrent, embrasant le ciel noir.



Les têtes se levèrent. Les murmures suivirent.



Puis la haine éclata.



Tous les regards convergèrent vers Tanwen. Ses cheveux flamme. Ses yeux verts. Sa peau braiseuse se consumant de l’intérieur. Elle ne broncha pas. Mais son cœur battait comme un soufflet. À toute allure. Son feu gagnait en fureur.


Le forgeron s’interposa.



Mais déjà, le poison était revenu. Celui des calomnies. De la peur. De l’incompréhension et du rejet.


À l’aube, Tanwen se réfugia dans l’atelier. Elle reprit la lame qu’elle avait laissée la veille, et la plongea dans la fournaise, la ressortit rougeoyante, puis la posa crépitante sur l’enclume. Elle tremblait de rage, mais sa décision était prise.



Un silence.



Elle plongea la lame dans l’eau. Cette fois, le métal noircit d’un coup, libérant un épais nuage de vapeur. Comme si la lame, enfin façonnée, gardait tout son feu, prête à le libérer à la première occasion.



Le feu de l’âme


Le matin où elle partit, Tanwen cacha ses cheveux sous un foulard foncé. Pour dissimuler ses boucles rouges – ses flammes trop voyantes, qui l’avaient toujours dénoncée. Elle emporta sa lame, son arc, quelques vivres et des vêtements de rechange. Son père adoptif, malgré la peine qui lui broyait le cœur, ne tenta pas de la retenir. Il savait qu’aucun mot ne suffirait. Une telle quête ne s’accomplissait qu’en affrontant seul ses démons. Celui de Tanwen s’était trop longtemps nourri de la peur et de la haine des autres.


Elle marcha longtemps, à la recherche du dragon. Celui dont, disait-on, elle descendait. Celui à l’origine de tous ses maux. À travers des forêts sombres, des collines escarpées, des plaines immenses, des déserts de pierres. Dans le vent glacé des crêtes, la pluie battante des vallées ou sous le soleil ardent qui asséchait tout, ne laissant que poussière.


Chaque village traversé était différent : d’autres visages, d’autres dialectes, d’autres coutumes, d’autres odeurs dans la fumée et la terre. Mais partout, les mêmes raidissements à son passage, les mêmes regards hostiles.


Méfiance. Crainte. Rejet.


Et si parfois, on lui tendait une écuelle de légumes bouillis, c’était en échange d’une épée réparée, d’un tranchant réaffûté, d’une roue recerclée ou d’un soc de charrue redressé. Malgré ses prouesses de forgeronne, malgré tous ses efforts pour s’intégrer, elle restait un paria. Toujours à l’écart. Partout indésirable.


Quoiqu’elle faisait pour passer inaperçue, même la tête couverte de son foulard, une mèche rouge finissait toujours par s’échapper, ses yeux verts par accrocher la lumière, et sa peau par s’enflammer d’émotion. Autant de preuves irréfutables de ses origines maudites. De sa vraie nature. Celle dont elle rêvait de se libérer. Une bonne fois pour toutes.


Alors, tout recommençait : on détournait les enfants à son approche, on traçait des symboles de protection sur les portes, on brûlait des torsades d’herbes séchées pour effacer sa trace. Et quand elle repartait, ses tâches accomplies, les mêmes injures sifflaient dans son dos : Dragonne. Maudite. Bâtarde… Chaque mot la transperçait plus violemment qu’une lame empoisonnée.


Un jour, elle aperçut un groupe d’enfants jouer près d’un lavoir : Rires, éclaboussures, joyeuse cacophonie. Elle s’arrêta, dissimulée derrière un muret. Quand elle fut repérée, leurs cris moururent aussitôt. Le silence s’abattit, lourd, affligeant. Son ventre se tordit comme autrefois.


Elle reprit la route, ses dernières illusions parties en fumée…


Les nuits étaient les pires. Elle rêvait de feu. Du souffle brûlant qui montait en elle et qu’elle retenait, par peur d’être dévorée, d’y perdre son âme. Elle rêvait aussi du dragon. Parfois ombre gigantesque au-dessus des pins, parfois silhouette phosphorescente émergeant de la brume.


Plus elle s’éloignait des hommes, plus elle ressentait sa présence, comme un appel.


Un soir, épuisée, elle s’écroula au bord d’un lac. Le silence était total. L’eau reflétait les étoiles, immobiles. Elle s’endormit. Et la bête lui apparut vraiment… ou du moins le crut-elle.


Elle mit plusieurs secondes avant de comprendre ce qu’elle voyait. Son corps gigantesque était recouvert d’écailles iridescentes, allant du vert olive au violet le plus profond. Ses pattes se terminaient en griffes redoutables, à demi enfoncées dans le sol noirci. Derrière lui, une queue massive fendait l’air dans un vrombissement menaçant. Une odeur entêtante de sauge et de souffre lui brûlait les narines et la gorge.


Le dragon était si proche qu’il aurait pu la réduire en charpie en un clin d’œil.


Pourtant, malgré son apparence terrifiante, il ne manifestait aucun signe d’hostilité. Dans son regard perçant, Tanwen ne lut ni haine ni violence. Seulement une sagesse insondable et une bonté infinie.


Elle refusa de croire ce qu’elle voyait. Elle ne devait pas se laisser attendrir ni oublier l’objet de sa quête. Ne pas fléchir. Ramener la tête maudite, coûte que coûte. Pour gagner sa place parmi les humains.


Elle voulut saisir son arc… son corps refusa de bouger.


Alors, il s’avança, et sa silhouette devint progressivement humaine. Un homme nu, taillé dans la nuit cristalline, à la peau lisse et aux yeux de feu.



Elle hésita. Se scruta longuement. En elle, le feu s’était mué, s’était fortifié. Il ne grandissait pas pour détruire, mais pour dissiper sa peur et réduire en cendre la haine qu’on lui vouait. Un feu séculaire, vaste et doux, régénérant. Peut-être celui qui avait coulé le premier acier.



Il s’agenouilla, posa sa main brûlante sur sa joue.



Il pencha la tête, ses yeux d’émeraude brillant doucement.



Il tendit une main vers elle. Elle la saisit. Le feu monta de ses entrailles et l’embrasa tout entière. Leurs cœurs se rejoignirent, d’abord maladroitement, puis s’accordèrent jusqu’à battre à l’unisson. Leurs corps fusionnèrent dans une lumière ardente.


Son feu devint celui de tous les dragons. Elle n’était plus que radiance…


Elle planait dans le ciel. Un simple battement d’ailes suffisait à la maintenir dans la brise. L’air frais effleurait ses écailles cuivrées, tandis qu’au-dedans brûlait son feu : doux, vaste, apaisant. Son regard perçant scrutait la terre, cherchant une grotte où nicher. Une certitude exaltante emplissait tout son être : un nouveau-né, lové dans son œuf, grandissait en elle. Elle le sentait dans chaque fibre de son corps. Son feu intérieur ne détruisait plus, il couvait.


Elle ne gardait de sa vie d’avant que l’essentiel : la sagesse de la chamane, la force du forgeron, et ces gestes discrets de bonté qu’elle n’avait pas su voir.


Un noble dragon, en se donnant à elle, lui avait offert le plus beau des présents : une nouvelle raison d’être. Elle était prête. L’approche de cette naissance attisait son impatience. Elle sentait en elle la force de tous ses prédécesseurs. Sa descendance, tout comme elle, perpétuerait la mission des dragons.


Désormais, elle veillerait. Inlassable. Depuis le firmament. Jusqu’à ce que la sagesse gagne tous les cœurs.