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n° 23253Fiche technique34532 caractères34532
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Temps de lecture estimé : 25 mn
23/08/25
Résumé:  En retraite depuis peu, il s’ennuie et décide de se changer les idées en allant faire un bout de GR.
Critères:  #ruralité #rencontre #personnages #adultère
Auteur : Delectatio      Envoi mini-message
Périple en GR

Cette année, Fred décide de partir un peu en vacances pour parcourir un bout de GR. Sa femme le laisse filer, elle est fatiguée et ne se sent pas la force de partir avec lui sur les chemins, pour vivre à la dure et faire des marches forcées. Néanmoins, elle comprend bien qu’il en a marre de rester tout le temps à la maison. Depuis qu’il est retraité, il tourne en rond, il ne sait pas s’occuper, et ses activités à elle ne l’intéressent pas. Ça ne peut que lui faire du bien et lui changer les idées.


Le voici donc parti seul en escapade sur un sentier auvergnat avec son sac à dos pour le bivouac. C’est là qu’il se rend compte que la forme n’est plus vraiment au rendez-vous. Il a mal partout, ses muscles sont endoloris, ses articulations grincent. Pris dans un vent glacial et sous des averses, au bout de quelques jours, il n’en peut déjà plus.


Par chance, alors que ses affaires sont trempées et qu’il grelotte de froid, il aperçoit en contrebas un bâtiment et se réfugie dans la grange d’une vieille ferme.

La propriétaire du lieu, une vieille femme de son âge, ne tarde pas à se préoccuper de la présence de ce visiteur inattendu qu’elle a vu pénétrer chez elle sans autorisation. Cet importun l’inquiète un peu, d’autant plus qu’elle le retrouve à moitié nu dans le hangar. Et pour cause, il s’est débarrassé de ses vêtements à tordre.


La fermière s’approche prudemment, une lanterne à la main. Son chien, un Border Collie au museau grisonnant, grogne doucement en restant collé à ses jambes.



Fred tente de se redresser, mais ses muscles protestent avec violence. Il lève les mains en signe de paix.



Il grelotte en essayant de rassembler ses vêtements détrempés. La femme l’observe un instant, plisse les yeux, puis soupire.



Elle s’en retourne, son chien sur les talons, puis revient quelques minutes plus tard avec une couverture rêche, un pull de laine et une vieille paire de sabots.



Fred hésite un instant, puis accepte. Il la suit en titubant jusqu’à la maison principale, une bâtisse de pierres sombres battue par les vents. L’intérieur est simple, rustique, mais chaleureux : une table de bois épais, des rideaux à fleurs fanées, et une odeur de soupe aux légumes qui traîne encore dans l’air.



Il la remercie timidement en s’installant près du poêle. Le chien s’est couché près de lui, apaisé. Fred se sent fondre, presque pleurer. Il n’avait pas prévu ça : la fatigue, la solitude, ce moment de faiblesse. Et cette femme inconnue, qui ne lui doit rien, mais qui l’accueille quand même.



Ils se regardent un instant en silence. Puis Jeanne hoche la tête et murmure, un brin amusée :



Fred rit faiblement, un peu honteux. Mais, ce soir, il se sent vivant, il n’est plus seul. Et, dans cette vieille maison oubliée du monde, un semblant d’humanité lui est revenu.


Fred fouille dans ses affaires, cherche son téléphone, malheureusement celui-ci a pris l’eau et, malgré son bon vouloir, il ne parvient pas à le remettre en route.



Fred la regarde, un peu interloqué. Elle n’a pas l’air malheureuse, un peu rude, sans doute, mais elle est vaillante, solide et presque en paix. Il se frotte les bras, le pull de laine lui gratte la peau, mais il sent doucement la chaleur revenir.



Jeanne hausse les épaules.



Fred hoche la tête. Il repense à sa maison en banlieue, à la télé qui tourne toute la journée, aux silences pesants avec sa femme, aux journées sans but. Il imaginait que la retraite serait une parenthèse paisible, mais il s’est vite retrouvé enfermé dans ses propres murs.



Jeanne lui lance un regard amusé.



Elle se lève, va chercher une assiette de soupe encore chaude sur le coin de la cuisinière, et la pose devant lui.



Fred prend la cuillère, remercie du regard. Le bouillon est simple, mais délicieux. Il fleure bon le poireau, la pomme de terre, et quelque chose de plus rare : la présence de quelqu’un.

Le vent souffle encore dehors, mais il n’a plus peur. Il se dit qu’il est peut-être tombé au bon endroit, au bon moment. Et qu’il reste des gens, au monde, capables d’accueillir un inconnu trempé, à moitié nu, avec rien d’autre qu’un vieux chien, des chèvres, et un cœur assez grand pour ouvrir la porte.

Il sourit, sans trop savoir pourquoi.



Jeanne ne répond pas. Elle le regarde, puis dit seulement :



Une curieuse étincelle de vitalité émerge des yeux de Jeanne. Fred est impressionné, presque séduit. Elle lui propose une gnôle du coin, l’entraîne sur une vieille banquette défraîchie, semble soudain un peu trop avenante avec un parfait inconnu. Devant son air intrigué, elle se dévoile un peu :



Elle lui ressert à boire, ils trinquent, à la bonne franquette.


Fred lève son verre, un peu surpris par la tournure de la soirée. La gnôle lui brûle la gorge, mais réchauffe son cœur. Il jette un coup d’œil à Jeanne, assise en face de lui sur la banquette, le regard un peu trop brillant pour n’être que de l’alcool.

Il hésite, cherche les mots, mais elle le devance :



Fred éclate d’un rire franc, inattendu. Ça faisait combien de temps qu’on ne lui avait pas parlé aussi directement ? Depuis combien de mois, d’années peut-être, qu’il n’avait pas senti cette tension étrange et familière d’une complicité naissante, à la fois trouble et fragile ?



Jeanne se penche légèrement, le regard perdu dans les flammes du poêle.



Fred ne répond pas tout de suite. Il se sent à la fois honoré et gêné, comme s’il entrait dans une pièce trop intime, sans y avoir été invité. Il pense à sa femme, à la fatigue dans ses yeux, à leurs silences à eux. Rien à voir avec celui-là, ce silence de bois qui craque de soupirs partagés.



Elle se lève lentement, passe derrière lui, pose une main sur son épaule, un geste simple, doux, une invitation, un geste juste humain.



Fred acquiesce. Il n’aurait pas su où aller, de toute façon. Et peut-être qu’il n’a pas envie de fuir ce feu-là, cette main-là, cette femme-là, un peu étrange, un peu rude, mais étrangement vivante.

Dehors, la pluie redouble. Dedans, le silence s’installe à nouveau. Mais il se sent moins seul.



Question embarrassante. Fred se confond en compliments, se creuse la tête pour lui trouver mille qualités. Mais ce n’est pas vraiment ce qu’elle demande, alors elle insiste :



Fred est mal à l’aise, non pas qu’il ait peur de tromper sa femme, le sujet est clos depuis bien longtemps. Mais il a peur de ne pas savoir satisfaire une autre femme. Il ne connaît plus les codes ni les pratiques. Non pas que cette Jeanne ne lui plaise pas. Bien au contraire, malgré ses airs revêches, il la trouve quand même fort séduisante. Et, dans un autre contexte, elle le serait tout autant. Mais il se sent perdu, il ne sait plus que faire.


Fred regarde Jeanne, décontenancé. La question est tombée comme une pierre dans une mare trop calme, troublant le silence avec un bruit sourd. Il soutient son regard, sans esquiver. Elle ne plaisante pas, ne joue pas. Elle est droite, sincère, vulnérable aussi, ce qui, venant d’elle, le touche profondément.

Il avale sa salive, se frotte les genoux, cherche un appui dans l’ombre des flammes qui vacillent.



Elle le regarde, toujours sans un mot. Mais son visage s’adoucit. Il poursuit, plus bas, plus lentement :



Elle esquisse un sourire, presque tendre.



Elle approche, doucement. Pas pour l’embrasser. Pour poser son front contre le sien, un geste simple, ancien, rassurant.



Fred ferme les yeux. Il sent le souffle de Jeanne contre son visage. Et pour la première fois depuis des années, il ne pense plus à l’avant ni à l’après. Seulement à ce présent étrange, fragile, inattendu. Il ne sait pas s’il a envie d’aimer à nouveau. Mais il sait qu’il n’a pas envie de partir.



Et dans la vieille maison, les horloges se taisent. Rien ne presse. Deux êtres se réchauffent, côte à côte, au milieu d’un monde qui les avait oubliés.



Fred devient livide, son pyjama n’est même pas sec. Dire que chez lui, avec Mathilde, ils font chambre à part et qu’ils ont chacun leur salle de bain. Mais à la guerre comme à la guerre, après tout, il faut bien faire avec les moyens du bord. Là où il se sent le plus gêné, c’est quand il doit retirer son slip, car Jeanne ne se gêne pas pour le reluquer. Mais après tout, pourquoi pas, elle s’est bien montrée à lui, avec un naturel déconcertant, les seins à l’air, la foufoune poilue. Il se glisse enfin sous l’édredon en faisant bien attention de rester prudemment de son côté.


Fred sent le matelas s’affaisser légèrement sous le poids de Jeanne. L’édredon est lourd, sent un mélange de lavande et de laine ancienne, et couvre à peine le malaise qu’il ressent dans son ventre. Ce n’est pas de la peur, plutôt une drôle de fébrilité, comme une sensation d’avoir franchi un seuil invisible, un territoire nouveau ou oublié.



Silence. Puis un rire léger, pas moqueur, mais franc :



Fred rit à son tour, malgré lui. La glace se fissure un peu. Il sent la chaleur du corps de Jeanne tout près de lui, et se surprend à ne pas la craindre.



Fred se tourne lentement sur le côté, vers elle, toujours à bonne distance.



Il sourit, touché. Elle a ce talent étrange de désamorcer les hésitations, d’habiter l’instant sans jamais en faire trop. Il se sent bien, étonnamment bien.



Elle prend un moment avant de répondre. Puis sa voix revient, plus basse :



Fred ferme les yeux. Le vent cogne toujours aux volets. Le feu est mourant. Mais entre eux, quelque chose veille. Ce n’est ni de l’amour, ni de l’envie brute., c’est une présence, une lumière douce dans la nuit.


Cette présence charnelle tout près de lui le met dans tous ses états, il avance un peu, frôle ce corps bien chaud, se tourne vers elle.



Ensuite les choses s’enchaînent naturellement, les baisers, les caresses, l’exploration d’un nouveau territoire. Ils font l’amour dans un mélange de tendresse et de fébrilité. Les quelques maladresses sont sujettes à plaisanteries. C’est le désir de l’autre et le plaisir d’être ensemble qui les submergent.

Au petit matin, il est accueilli par un :



Il la regarde effaré et elle éclate d’un rire franc et massif.



Manifestement ça lui a bien plu, puisqu’elle a déjà envie de recommencer, mais il ne sait pas s’il en sera capable.


Fred reste allongé, hébété, les draps encore froissés par la nuit, un sourire flottant au coin des lèvres, mêlé d’inquiétude. Il regarde Jeanne enfiler ses bottes de ferme avec une vivacité presque insolente. Elle est déjà dans le jour, déjà repartie dans son monde de bêtes, de traite, de terre, comme si rien ne s’était passé… ou justement, comme si tout s’était passé, mais avec la simplicité d’un acte naturel, nécessaire, sans surcharge ni cérémonie.



Il éclate de rire malgré lui, mais quelque chose en lui vacille. Cette aisance qu’elle a… il l’envie presque. Lui, il se sent vidé et plein à la fois, comblé, mais incertain. Capable de tendresse, oui, mais pour aller où ? Peut-il aimer, encore, sans peur de faillir ?

Il pose une main sur sa poitrine. Son cœur bat doucement. Il n’est pas essoufflé. Il est vivant, bon sang.



Dehors, le chien aboie, les cloches des biquettes tintent. Jeanne s’éloigne déjà vers l’enclos, solide, rieuse, entière. Elle lui a offert une nuit d’abandon sans drame, sans promesse, mais pas sans valeur. Et elle l’attend, peut-être pas comme un amoureux, mais comme un homme, vivant et complice. C’est bien plus que ce qu’il aurait osé espérer.

Il se redresse lentement, les jambes un peu raides, enfile le pull qui traîne au pied du lit. Le soleil perce à travers les rideaux, il sent l’odeur du café et du foin mouillé.

Peut-être que « oui », il pourra recommencer. Pas aujourd’hui, peut-être pas demain. Mais il sait, à présent, que c’est possible. Et ça, c’est une victoire immense.




Fred avait prévu de partir douze jours, il n’en a utilisé que la moitié, alors pourquoi ne pas passer le reste du temps avec Jeanne. Évidemment, elle est d’accord, elle l’emmène même au village, pour qu’il puisse téléphoner à sa femme et lui dire que tout va bien, lui assurer qu’il est en vie et qu’il passe un agréable séjour… La pauvre, si elle savait !



Il n’a même pas honte de lui mentir. Ces six jours avec Jeanne sont passionnés, passionnels et passionnants. Il ne se serait jamais cru capable de telles péripéties au lit, elle non plus d’ailleurs.

Mais le plus inquiétant c’est que toutes les bonnes choses ont une fin. Le temps passe très vite, trop vite… Dans les dernières heures, l’inquiétude le gagne. Malheureusement, ce n’est pas que de l’envie sexuelle qu’il ressent envers Jeanne, les sentiments sont là, il ne peut pas les ignorer. Elle essaie de se détacher, de minimiser, mais ce qui ne devait être qu’un petit intermède devient pour lui une souffrance, la souffrance d’une séparation annoncée.


Le dernier matin, Fred se réveille avant l’aube. Jeanne dort encore, un bras jeté sur l’oreiller vide, les cheveux en bataille, la respiration lente et profonde. Il la regarde, la gorge serrée, les entrailles nouées. Il voudrait arrêter le temps, s’endormir à nouveau, refaire la boucle de ces six jours jusqu’à l’épuisement du monde. Mais l’horloge tourne.

Il se lève sans bruit, enfile ses vêtements pliés sur la chaise. Il a rechargé son sac à dos la veille, à contrecœur, en tentant de garder les gestes mécaniques, sans laisser le cœur se mêler à l’affaire. Peine perdue !

Jeanne émerge doucement, entrouvre les yeux.



Il hoche la tête. Un simple geste. Il ne trouve pas les mots. Elle, si.



Elle se redresse, s’assoit au bord du lit. Fred la regarde. Elle est belle dans sa nudité, sans fard, sans défense, avec son franc-parler et son fichu cœur qu’elle essaie de camoufler derrière des répliques sèches. Il sait qu’elle joue. Qu’elle souffre aussi, à sa manière.



Il s’approche, la prend doucement dans ses bras. C’est un geste plein, profond, ni sexuel, ni dramatique, juste un adieu qui ne dit pas tout.



Il sent sa main caresser lentement son dos. Puis elle se détache, se lève, s’habille trop vite, attrape son trousseau de clés.



Sur le chemin du retour, il marche lentement. Il fait beau, les chemins sont secs, le ciel est clair. Mais dans sa poitrine, c’est lourd et flou. La maison de Jeanne disparaît derrière les arbres. Elle ne s’est pas retournée. Lui non plus : il le voulait, mais il ne l’a pas fait, par respect, par pudeur, par peur aussi.

Tout le reste de son périple lui paraît fade, lointain. Il pense à Jeanne à chaque pas. Il écrit mentalement des lettres qu’il n’enverra pas. Il compose des scénarios de retrouvailles. Il se demande s’il aura le courage d’appeler, d’y retourner, de tout remettre en question.

Mais une chose est sûre : il n’est plus le même homme qu’il était douze jours plus tôt. Il n’est plus tout à fait un zombie.




Le retour est empreint de tristesse. Il retrouve ses habitudes d’avant, elles lui pèsent de plus en plus. Il a l’impression de vivre dans un cercueil.



Elle se désole de le voir ainsi. De son côté, elle n’a pas changé, les après-midi à jouer aux cartes avec ses amies, les passages à la médiathèque, les soirées à observer les étoiles allongée sur son transat. Contrairement à Fred, la retraite a été pour elle une libération, elle fait enfin ce qu’elle veut et ne s’ennuie jamais.


Fred écoute Mathilde sans vraiment l’entendre. Il est là, physiquement, dans cette maison proprette, bien rangée, bien silencieuse, bien morte à ses yeux, mais une part de lui est encore ailleurs. Là-bas. Dans la chaleur d’un lit qui n’était pas le sien, sur des sentiers battus par le vent, dans la voix rieuse d’une femme rude qui sentait la terre, le lait, et la liberté.

Il regarde Mathilde, sa femme depuis si longtemps. Ils ont traversé ensemble des décennies, des soucis, des enfants, des compromis. Mais aujourd’hui, il ne sait plus comment être à ses côtés. Elle semble flotter, intacte, insouciante, presque légère. Et lui, il coule doucement sous le poids d’un manque qu’il n’arrive pas à nommer sans culpabilité.



Mathilde relève les yeux de son livre. Pas de colère, juste une pause, une simple attente.



Elle referme doucement son roman. Le pose sur la table basse.



Silence.



Fred hésite. Le mot « aventure » lui semble faux. Ce n’était pas un caprice de passage. Ce n’était pas le fruit d’un manque de sexe ou d’adrénaline. C’était un tremblement de terre intime. Une secousse plus profonde.



Mathilde soupire, regarde par la fenêtre, là où le ciel s’assombrit doucement. Puis elle dit, sans ironie :



Fred baisse les yeux. Il ne s’attendait pas à cette douceur ni à cette lucidité.



Un silence, puis elle ajoute :



Fred est secoué. Il s’attendait à une scène, à du chantage affectif, à de la rage. Mais cette paix-là… elle lui fait encore plus peur.

Il ne répond pas tout de suite. Il se lève, sort dans le jardin. Le ciel est sombre, mais dégagé. Les étoiles scintillent. Mathilde a toujours aimé ça. Lui, ce soir, n’y voit que du vide. Demain. Il faudra décider !


Fred traîne, incapable de prendre une décision. Ça semble pourtant si facile maintenant que Mathilde lui a presque donné le feu vert. Et pourtant il ne bouge pas. Il s’enferme dans une pseudo-maladie, le médecin ne lui trouve rien de précis, premiers symptômes d’une dépression. Mathilde ne sait plus quoi faire.


Fred ne sort presque plus. Il reste affalé dans le fauteuil du salon, à fixer l’écran noir de la télévision qu’il n’allume même plus. Il tourne sa cuillère dans un café froid, laisse ses livres prendre la poussière, refuse les invitations des voisins. Le téléphone dort dans une poche. Même éteint, il lui fait honte. Car il sait qu’au fond, il n’est pas malade. Il est vide.

Mathilde le regarde dépérir, d’abord avec agacement, maintenant avec une tristesse résignée. Elle pensait qu’en lui laissant de l’espace, il saurait se remettre en mouvement, mais au lieu de cela, il s’est figé, comme s’il avait vu sa propre vie en face et n’arrivait plus à y entrer.



Il hausse les épaules.



Elle ne dit pas ça durement. Elle dit ça en femme qui ne veut pas supporter la chute d’un autre.

Le médecin, consulté en urgence après un malaise suspect, lui parle de « dépression larvée », de « vide existentiel », de « réaction post-traumatique douce ». Il lui parle aussi d’un thérapeute. Fred n’écoute qu’à moitié.

Le soir même, seul dans le noir, il murmure pour lui-même :



Et c’est ça qui le ronge. Ce n’est pas Jeanne, pas Mathilde, ni même la vieillesse. Non, juste cette évidence : il a eu le choix. Il avait entre les mains une vie inattendue, brute, libre. Et il a reculé, pas par morale, par simple trouille.

Il se lève dans la nuit. Ouvre la fenêtre. Inspire l’air tiède. Il entend, quelque part, un train au loin. Il ne sait pas encore ce qu’il fera demain. Mais il sait que s’il continue comme ça, il finira par ne plus être qu’un homme assis dans un fauteuil, parlant à des souvenirs.

Alors, autant mourir maintenant.


Par chance, Mathilde, trouve un numéro de téléphone dans son carnet, un fixe, elle sait qu’il note tout, ses foutus problèmes de mémoire. Avec une petite chance, ce pourrait être celui de Jeanne. Alors, elle appelle, une fois, deux fois, dix fois peut-être. Une voix rauque finit par répondre.



Silence au bout du fil, long, dense de ressentis. La voix qui lui répond semble sèche et sur la défensive. Mais elle reste en suspens, comme si elle cherchait à comprendre si c’est une blague, une provocation… ou une supplique.

Enfin, la réponse tombe, un peu rauque, un peu émue :



Jeanne ne répond pas tout de suite. Le chien aboie au loin. Une cloche tinte. Elle soupire.



Mathilde hésite, puis répond :



Un silence encore. Puis Jeanne, la voix un peu plus douce :



Mathilde sourit, même si personne ne peut la voir.



Et elle raccroche.

Dans la pièce d’à côté, Fred est affalé dans son fauteuil. Elle s’approche, doucement, s’agenouille à côté de lui.



Fred lève les yeux, lentement. Ils sont humides. Il ne dit rien. Il hoche la tête, simplement. Presque un remerciement, mais sans les mots.

Mathilde lui prend la main une dernière fois, avec toute la tendresse d’une femme qui a aimé, qui a perdu, et qui a compris que parfois, le vrai amour, c’est de savoir quand il faut laisser partir.




Jeanne l’attend à la gare, égale à elle-même. Elle ne lui saute pas dans les bras, pas d’effusion de sentiments.



Il a l’impression qu’elle lui ouvre les portes du paradis. Il voudrait la serrer dans ses bras. Mais, elle se détourne : pas devant ces gens, ça ne se fait pas.



Fred sourit, presque bêtement. Il la reconnaît bien, dans cette manière de botter en touche, de camoufler le trouble derrière un air bourru. C’est exactement ça qui l’a séduit. Cette pudeur rugueuse, ce cœur caché derrière des mains calleuses. Elle ne l’attendait pas comme un prince, mais elle l’attendait quand même.

Il la suit, docile, son sac sur le dos, une valise à roulettes qu’il traîne maladroitement sur les graviers de la petite gare. Elle avance d’un pas ferme, le chignon mal attaché, les bottes crottées, sans un mot inutile. Mais dans le clignement rapide de ses yeux, dans la raideur soudaine de ses épaules, Fred sent que ça remue, là-dessous. Qu’elle est bouleversée, elle aussi.



Mais ses lèvres ont tiqué. Un début de sourire. Une fissure dans le masque.

Dans la voiture, ils ne parlent pas tout de suite. La route ondule à travers les collines, les forêts roussies de l’automne finissant. Fred sent battre son cœur comme à vingt ans, pas d’angoisse ni de panique, juste cette drôle d’énergie, brute, calme, heureuse.

Puis Jeanne finit par rompre le silence :



Elle tourne la tête, brièvement, le regarde. Pas longtemps. Mais assez pour que tout passe dans ce regard-là : la joie, la peur, la tendresse, la surprise d’y croire encore.



Fred regarde défiler les arbres, le ciel, le décor de sa nouvelle vie. Il sait que rien ne sera simple. Qu’il va devoir apprendre, recommencer, peiner. Mais il sait aussi qu’il a franchi un seuil. Il n’a plus peur de vivre. Plus peur d’aimer. Il a juste envie de faire partie de ce monde-là, rustique, imprévu, profondément vivant. Et dans le coffre, son sac de randonnée a trouvé sa dernière destination.


Les premières semaines sont un mélange déroutant d’émerveillement, d’épuisement et de doutes.

Fred découvre un quotidien sans pause, sans confort, sans rituels rassurants. Finis les petits-déjeuners pris assis avec un journal. Ici, la journée commence au chant du coq et aux bêlements impatients. Il se traîne dans la cour, encore mal réveillé, enfile ses bottes à l’envers, s’emmêle dans les barrières, glisse dans la boue. Jeanne l’observe en coin, goguenarde, mais ne le ménage pas.



Les muscles de Fred hurlent. Ses genoux grincent, ses bras flanchent. Il dort comme un mort chaque nuit, mais se lève fourbu, les doigts engourdis. Et pourtant, chaque matin, il recommence, parce que chaque soir, il y a « elle ».

Pas de grandes démonstrations, Jeanne reste fidèle à elle-même : pas de « je t’aime » ni de regards langoureux. Mais des gestes ordinaires : un plat de ragoût fumant qu’elle pose sans un mot, un pull qu’elle lui jette en disant « Tu vas attraper la crève », une main qu’elle laisse traîner sur sa nuque quand ils passent devant le poêle.

Et parfois, la nuit, leurs corps se cherchent. Pas toujours avec aisance. Parfois maladroits, lents, mais avec cette tendresse si rare, celle qui vient de deux êtres qui n’ont plus rien à prouver, juste quelque chose à partager.

Un matin, alors qu’il peine à ouvrir la porte de l’enclos, il craque :



Elle hausse les épaules, lui tend la barrière à refermer :



Il la regarde, admiratif. Il se sent petit, mais pas honteux. Il apprend. Il tombe. Il recommence.

Et le soir, quand ils s’allongent dans le lit étroit, il sent que quelque chose a changé. Il n’est plus un invité. Il fait partie de la maison. De la ferme. De cette femme rude et belle qui, sans le dire, l’a laissé entrer dans son monde et dans son corps.

Il n’est pas sûr de tenir l’hiver, mais il est certain de vouloir essayer.