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Temps de lecture estimé : 27 mn
21/08/25
Résumé:  Au cœur du Nord déchiré par les anciennes rancunes, elle surgit, marquée par le feu et les runes. Entre batailles sanglantes et désirs brûlants, elle s’apprête à bouleverser l’ordre des clans.
Critères:  #héros #chronique #historique #aventure #conte #mythologie #personnages
Auteur : Laetitia            Envoi mini-message

Collection : Légendes Vikings

Numéro 02
Le serment des cendres

Le vent hurlait sur les falaises comme un cri de guerre oublié. Le ciel pesait comme une menace. La mer grise frappait la grève en silence, comme si elle retenait son souffle.


Sur la plage, le bûcher funéraire de Hrolf, Jarl1 de Skarholm n’était plus qu’un monticule de cendres et de braises. Son odeur de suie et de chair morte portée par l’air envahissait l’atmosphère jusqu’aux hauteurs. Le vieil ours, comme on le surnommait, était mort sans désigner d’héritiers et laissait derrière lui un trône vide.

Son fils adoptif, Leif Bjarnisson, avait revendiqué la succession de son père. Les anciens devaient se réunir pour officialiser la chose.


Les villageois s’apprêtaient à retourner au village, quand les guetteurs donnèrent l’alerte. Cinq voiles rouges approchaient. Les guerriers tirèrent leurs épées ou empoignèrent leurs haches, ne sachant pas à qui ils avaient affaire.


Les drakkars étaient maintenant à quelques toises de la grève.



Eira la Rouge, beaucoup la reconnurent à l’avant du bateau de tête. Tous avaient entendu parler d’elle. Eira, la fille bâtarde du défunt Jarl, bannie à seize ans pour avoir défié les anciens. Elle était de retour aujourd’hui, à la tête de ses équipages, ceux qu’elle appelait ses chiens de guerre. Il se disait qu’elle avait offert le cœur d’un roi saxon à la mer, qu’elle avait pris des amants et des amantes comme d’autres prennent des trophées, que ses drakkars étaient emplis de coffres regorgeant d’or et de bijoux gagnés lors des raids qu’elle avait effectués sur l’Albion. On disait aussi que ses guerriers et guerrières lui étaient fidèles corps et âme.


Eira sauta dans l’eau froide et remonta jusqu’à la plage. Elle se tenait droite sur les galets, son manteau rouge sali par la mer du Nord. Sa chevelure blonde, nouée en tresses épaisses, semblait un éclair dans le vent. Elle portait un kilt de cuir et un plastron renforcé, en cuir aussi. À sa ceinture pendait sa hache runique. Ses lèvres arboraient un sourire carnassier.


Face à elle, Leif s’était approché. Il la toisait d’un regard de fer, les bras croisés. Pourtant, pour un œil attentif, ses yeux marquaient la méfiance, la défiance, mais aussi un désir pourtant parfaitement dissimulé. Plus jeune qu’elle d’un an, plus poli aussi, dans tous les sens du terme, il portait un manteau brodé aux armoiries du clan. Un héritier sculpté pour le pouvoir. Et pourtant, quand il se planta face à Eira, ce fut lui qui baissa les yeux, juste l’espace d’un instant, comme frappé par quelque chose de trop brut pour lui. Il se reprit.



Eira avait bien accentué le « demi », transformant le salut en sarcasme. Un voile passa sur le visage de Leif.



Un frémissement parcourut la foule rassemblée sur la grève.



Les guerriers autour d’eux retenaient leur souffle. Leif porta la main au pommeau de son épée. Eira resta impassible. Elle fit un pas en avant, puis deux. Elle s’approcha de Leif, sans peur, près, trop près. Assez pour que la tension entre leurs corps devienne presque visible.



Eira rit, un éclat bref, métallique.



Elle s’approcha encore d’un pas. Elle était maintenant si près, qu’elle sentait l’odeur du cuir neuf de son plastron. Elle le regarda comme un animal regarde son rival, fascinée, prête à mordre. Lui, raidi, soutenant son regard, mais une lueur plus trouble y était glissée.



Elle se détourna avec un sourire en coin, laissant derrière elle le goût d’un défi. Elle se retourna.



Leif ne répondit pas. Il la regarda s’éloigner vers ses drakkars et donner des ordres à ses guerriers. Sa cape battait l’air comme une bannière. Un souvenir ancien le gifla. Une nuit d’orage dans une grange, deux adolescents haletants, une promesse rompue au matin. Il serra les poings.


Derrière, les anciens observaient. Ils savaient que le vieux monde tremblait. Skarholm allait choisir son Jarl. Et peut-être que, cette fois, ce serait une femme qui porterait la hache et la couronne.


Eira en était consciente, mais pour cela, elle devrait affronter plus que des hommes. Elle devrait briser les chaînes d’un monde qui ne voulait pas d’elle. Ou le séduire assez pour qu’il plie.




Le feu crépitait dans le grand hall de Skarholm. Le toit de bois noirci, soutenu par des poutres gravées de runes anciennes, portait l’écho des voix comme une caverne. Autour de la table ovale, les chefs des villages et les anciens étaient assis, drapés dans leurs fourrures, leurs regards aussi lourds que des haches.


Eira la Rouge n’avait pas demandé la permission pour s’asseoir. Elle avait pris la place de son père, là où il fumait jadis sa pipe de bouleau, et avait planté sa hache dans le bois de la table, sans un mot.


Le geste n’était pas juste provocant, il était rituel. Le fer dans le bois annonçait une prétention, une guerre à venir.



Elle vit les murmures, les yeux qui s’évitent. L’un d’eux, un petit homme gras appelé Ketil le Chauve, échappa un sourire jaune.



Un bruit sec coupa les mots. Leif Bjarnisson venait de se lever brusquement, sa chaise raclant le sol. Ses yeux brillaient d’une rage qu’il peinait à masquer.



Tous se figèrent. Leif, le favori des anciens, venait de défendre sa rivale. Il le sentit, lui aussi, et serra les mâchoires. Eira croisa son regard et, dans ses yeux, elle vit plus que de la colère. Elle y vit le souvenir, la mémoire.




Le vent soufflait contre la longue maison, portant avec lui les chants des marins ivres dans les quais. Eira était debout, seule, dans la chambre qu’on lui avait finalement assignée. Une chambre d’hôte, pas une chambre de chef. Elle ne s’y installait pas, elle y veillait.


Un craquement de bois, une silhouette dans l’ombre, Leif entra.


Il n’avait pas frappé. Elle n’avait pas verrouillé. Un étrange accord tacite les avait conduits là, sans mot.



Le silence envahit la chambre. Eira ferma les yeux un instant. Le souvenir était là. Ce corps adolescent, pressé contre le sien, dans une grange humide, des souffles volés et des promesses creuses.



Leurs visages n’étaient plus qu’à un souffle l’un de l’autre. Eira sentait la tension dans sa gorge, dans son ventre, dans sa main crispée sur la garde de sa dague. Mais elle ne bougea pas. Pas encore. Le jeu était trop jeune.



Il recula, frustré, blessé. Mais vivant. Il savait qu’un jour, elle céderait. Ou lui. Mais pas ce soir.




À l’extérieur, dans la nuit, au fond d’une ruelle de Skarholm, Ketil le Chauve chuchotait à l’oreille d’un homme encapuchonné. Un mercenaire venu de l’est, payé en argent et en promesses.



Le mercenaire hocha la tête. Son poignard brillait d’une lueur pâle.




La nuit était tombée, d’un seul coup, comme une lame. Au-dessus de Skarholm, les feux s’éteignaient un à un, ne laissant que les étoiles pour témoins. Les Dieux regardaient, disait-on, quand le silence devenait plus épais que le brouillard.


Dans sa chambre de pierre, Eira dénouait ses tresses. Une à une, lentement, comme si elle détachait ses pensées autant que ses cheveux. Les palabres du conseil l’ennuyaient. Des cicatrices couraient sur son dos, certaines anciennes, d’autres plus fraîches, chaque entaille était un souvenir, une victoire.


Mais ce soir, pour la première fois depuis longtemps, elle ne pensait pas à la guerre ni aux butins. Elle pensait à Leif. À sa main sur sa gorge, jadis. À sa bouche trop jeune, trop avide. À ce qu’ils avaient laissé inachevé.


« Je crois que tu es déjà troublée », lui avait-il dit plus tôt.


Il avait raison, et cela l’irritait. Mais ce n’était pas que du trouble, c’était une faim, une bête affamée sous sa peau.

Elle était seule dans sa chambre, en apparence seulement, car dans l’ombre, le mercenaire s’était déjà glissé dans la pièce. Il attendait que sa proie retire sa tunique de cuir, que la chair soit offerte, nue, facile. Son pas était léger, son souffle court. Il s’approcha, à portée. Il leva le bras, mais la lame qu’il tenait ne trouva jamais sa gorge. Eira s’était retournée avant même qu’il n’abatte son bras. D’un mouvement brutal, elle frappa l’intérieur de son poignet, désarma l’assassin et lui brisa le nez d’un coup de paume. Le cri du mercenaire fut étouffé par sa propre surprise.



Elle allait l’achever, mais un bruit de pas précipités monta dans le couloir. La porte s’ouvrit à la volée. Leif, essoufflé, l’épée à la main, pâle.



Il vit la scène, Eira, nue jusqu’à la taille, le corps sanglant de son agresseur à genoux devant elle. Et malgré la tension, malgré la menace, il fut frappé par sa beauté brutale, sauvage, ses cheveux défaits, ses yeux de louve.

Eira planta sa dague dans le flanc du tueur, sans trembler.



Elle se leva, le sang coulant de la lame encore chaude. Leif ne bougeait pas. Son regard s’était changé, plus d’hostilité, plus de masque. Quelque chose céda. Il la rejoignit en deux pas. Le choc de leurs corps fut une collision plus qu’un baiser. Des années de colère, de désir réprimé, de silences emmurés explosaient d’un seul coup.

Eira le repoussa d’abord, rageuse. Mais ses mains restèrent sur lui.



Leurs vêtements tombèrent au sol, arrachés plus que retirés. Leur chair se retrouva dans la chaleur âpre de cette chambre qui sentait encore le sang. Eira monta sur lui comme on monte un cheval rétif, avec autorité, avec rage, avec envie, avec plaisir. Leif grogna sous elle, ses mains la retenant aux hanches, mais sans la contrôler. Elle menait, il suivait. Ce soir, la guerre prenait une autre forme. Leurs souffles résonnaient contre les pierres froides. Rien ne fut doux, tout était vif, cru, comme eux. Il mordit. Elle griffa. Ils s’épuisèrent à chercher la fin d’un acte qu’ils savaient déjà qu’ils recommenceraient. Il la retourna sur le dos et s’allongea sur elle. Et quand enfin ils s’abandonnèrent l’un à l’autre, haletants, leurs corps mêlés, ce ne fut ni victoire ni soumission. C’était un pacte silencieux, scellé dans le sang et la chair.


Plus tard, Leif resta couché, le regard perdu sur le plafond.



Eira, allongée sur le ventre, rit sans se retourner.



Un silence.



Elle tourna enfin la tête vers lui.



Cela fit rire Eira aux éclats.




Le jour s’était levé sous un ciel d’encre, sans lumière, sans chaleur. Une brume épaisse rampait sur les pierres de Skarholm comme un présage. La Völva2 y vit un signe, les dieux réclamaient un tribut.


Dans le temple du tertre, creusé dans la roche sacrée, les torches fumaient noir. Le sol était couvert de sable rouge, mélangé à du sang séché. Un cercle de pierres dressées entourait l’autel de Hrólfr le Fondateur, le premier Jarl, mort debout, la hache au poing. Sa mâchoire, dit-on, y était encore scellée dans le roc.


Eira s’est avancée nue sous un manteau de fourrure de loup noir lui couvrait les épaules, le regard brûlant, mais tout le monde pouvait voir son torse, ses bras, ses jambes portaient les marques des anciennes batailles et ses tatouages. Son corps devenait un parchemin vivant sur lequel son histoire était gravée.


Autour d’elle, les chants runiques montaient, anciens, rauques, presque inhumains.


« Que le feu prenne sa mémoire, que le sang grave sa volonté. »


Devant elle, la Völva, Yrsa aux yeux blancs, psalmodiait.



Yrsa s’approcha, une lame en os d’orque à la main. Elle entailla la paume d’Eira, une coupure nette, d’où le sang coula, rouge et épais.



Puis elle la força à s’agenouiller, sa bouche au niveau du crâne de Hrólfr, serti dans la pierre. Elle dut prononcer son nom dans l’os du fondateur, y faire passer sa voix. La pierre frémit, le vieux monde entendait.



Enfin, Yrsa la fit allonger sur la dalle. La pierre était froide, mais le feu qui brûlait en Eira n’était pas de ce monde. La Völva leva les bras. La Prêtresse-Mère avait tracé les symboles sur le corps d’Eira. D’abord au charbon, puis à la lame. Les symboles n’étaient pas décoratifs, ils étaient des serments, des malédictions, des portes. Quand la Völva traça la rune sous son sein, Eira ne pleura pas. Elle haleta, comme au bord de l’orgasme et de la mort mêlés. Et lorsqu’on traça Ansuz3 au creux sur sa jambe, à côté d’un ancien tatouage, un serpent qui s’enroulait autour de sa cuisse, la gueule ouverte vers l’aine, le vent se leva, le feu vacilla. Elle se redressa, nue, marquée, sacrée. Et les esprits du Nord se turent.



Dans l’ombre du cercle, Leif entra. Il n’avait pas été convoqué. Et pourtant, il était là. Nu jusqu’à la taille, son torse couvert de runes de suie. Il s’avança, yeux dans les yeux avec elle, sans parler.


Leur chair se retrouva dans un silence sacré, devant les pierres, devant les morts. Ce n’était pas une étreinte profane, c’était une offrande. Un pacte de corps et de pouvoir.


Eira ne gémissait pas, elle respirait fort, le regard levé vers les cieux fermés.



La Völva scella la cérémonie par un cercle de cendres, tandis qu’Eira, haletante, se relevait. Elle saignait encore de la paume, mais elle était droite.


Elle était reconnue. Elle n’était pas encore nommée, mais elle était candidate à la succession.




Les anciens et les chefs de villages étaient réunis dans le hall du clan, pour la réunion du conseil, chacun entouré de ses seconds. Les torches brûlaient bas.


Eira entra sans se faire annoncer. Elle portait une simple tunique de laine noire, ses cheveux dénoués couraient sur ses épaules et son dos.


Ketil le Lien était là. Visage froid, front haut. Il n’avait pas fui. Il ignorait encore que le mercenaire avait parlé. Il croyait encore pouvoir la faire tomber par les mots.



Les murmures grondèrent. Leif se leva.



Un long silence. Puis, un homme parmi les anciens, Hakon Mains-Sèches, chef du Clan des Oies Noires, parla :



Les regards se tournèrent. Un doute naquit. Ketil pâlit.



Mais le nom qu’il ne prononça pas fut deviné par plusieurs : Sigrún, la sœur du vieux Jarl. Une veuve oubliée, qui tenait un cercle d’influence silencieux depuis des années, à l’est, dans les montagnes.


Eira sourit.





On dit que le sang appelle le sang. Et que lorsque l’arbre-monde tremble, ce ne sont pas les feuilles qui chutent… ce sont les dieux. Skarholm portait les marques du trouble. Les vents tournaient. Les prêtres murmuraient que le corbeau d’Odin avait survolé la tour des cendres deux nuits de suite.


Et cette nuit, un corps fut retrouvé, pendu par les chevilles, vidé de ses entrailles, la bouche cousue de fil noir, signe de silence.


C’était Sigtrygg le Silencieux, un éclaireur du clan d’Eira, et l’un des rares à connaître les plans de raid qu’elle préparait. À ses pieds, une rune tracée en sang : « sátt », la paix. Une insulte. Un message.


Car c’est dans le sang qu’on tue la paix, pas dans le silence.


Dans la salle du trône encore vide, Eira interrogeait le forgeron qui avait reconnu le fil noir, une fibre tissée dans les montagnes de l’est, là où Sigrún possédait des terres d’hiver.



Leif s’était refermé. Il se tenait à distance d’elle, depuis le rituel. Quelque chose l’avait changé.





Une jeune servante du nom d’Ingrid, attachée au clan de Sigrún, fut arrêtée à proximité du village. Son bras portait une rune tatouée, la même que celle trouvée sur le cadavre. Elle pleurait, mais pas de remords, d’un ton fanatique, d’une voix déformée par la haine, en désignant Eira :



La Mère, le nom secret de Sigrún dans les cercles fermés. Une déesse de chair et d’ombre pour ses partisans. Eira comprit. Ce n’était pas une opposition politique, c’était un culte, une foi tordue, une résistance souterraine bien plus dangereuse que des lames. Elle se dit que la guerre était inéluctable.


De son côté, Leif fut approché, discrètement, par un ancien allié de son père. Il portait un anneau d’or, symbole d’allégeance au vieux sang.



Ces mots le hantèrent toute la nuit.


Quand il retrouva Eira au matin, il la regarda longtemps.




La nouvelle tomba, un village côtier allié à Sigrún, a fermé ses portes aux collecteurs de taxes, une provocation, un défi, une porte d’entrée vers la guerre civile. Eira rassembla ses seconds.



Mais Leif ne s’était pas joint au cercle. Et dans les ombres, une prêtresse du culte de la Mère posait une main sur la carte d’Eira, ses ongles traçant des croix rouges.




La voile rouge fendait la brume du matin.

Eira se tenait debout à la proue, les cheveux dans le vent, ses yeux rivés sur le village côtier qui avait osé lui tourner le dos. À ses côtés, Björn le Large, Kara l’Éclaireuse, et dix autres lames loyales.



Le feu fut mis aux bateaux, pas aux maisons. Les guerriers ne tuèrent que quelques sentinelles. Mais le message était clair : « Je frappe sans tuer. La prochaine fois, je frapperai plus fort. »


Elle planta une hache dans la poutre du temple, signe de son passage. Eira dit à un garçon de quinze hivers :





Dans une grotte rouge au cœur d’un fjord gelé, la Mère préparait l’ancien appel. Elles étaient douze femmes nues, peintes de sang de brebis et de boue noire. Leurs corps dansaient en cercle, psalmodiant une langue que même les dieux n’écoutaient plus. Au centre, un homme captif, nu, chair offerte et tremblant. Sigrún s’approcha de lui, ses cheveux blancs tombant comme un voile.



Elle monta sur lui et le chevaucha lentement, tandis que les autres femmes hurlaient, griffaient, se flagellaient. Ce n’était pas du plaisir. C’était un passage.



Le sang de l’homme coula, celui de Sigrún aussi depuis une entaille qu’elle se fit au bras. Les sangs se mélangèrent sur le sol. La rune fut tracée, Algiz, une rune de protection, mais aussi de sacrifice.


Le tambour cessa. Et dans l’ombre, un corbeau se posa.




Pendant ce temps, Leif chevauchait seul. Officiellement, il était envoyé parlementer avec une tribu mineure alliée à Sigrún, mais en réalité… il cherchait. Il doutait.


La prêtresse du culte, Rúna, à la peau pâle et aux yeux de charbon, l’attendait dans une clairière.



Elle s’approcha de lui, lentement, tout près. Leif sentit la sueur couler dans son dos. Il la désirait, à sa manière. Comme on désire ce qui peut nous dévorer.



Et elle posa sa bouche sur la sienne. Le baiser fut sec, brûlant, sans tendresse. Leif ne recula pas. Mais dans son esprit, Eira apparut, nue, ensanglantée, riant au-dessus de lui comme une déesse de guerre. Il la chassa de ses pensées. Trop tard, elle continuait à rire.




Le soir même, alors qu’Eira reprenait la mer, un oiseau mort tomba du ciel sur son épaule.


Un corbeau, les yeux crevés. Kara pâlit.



Eira serra les mâchoires.





À Skarholm, les cloches de bronze sonnèrent dans le fjord. Trois coups rapides, puis un autre, ce qui signifiait qu’une invasion était annoncée. La guerre était là.


Sur les falaises, les guetteurs levèrent les étendards et allumèrent des bûchers. L’ombre d’un cortège d’hommes armés approchait par l’est. Des bannières de l’ancien temps précédaient la troupe, le blason du vieux Jarl et celui de Sigrún.


Eira, dans la salle du trône, s’était ceint la taille d’un baudrier de fer. Elle n’avait pas dormi. Elle ne dormirait pas.



Eira hocha la tête. Elle donna des ordres. Ses seconds et les hommes du clan s’activèrent. Kara préparait les catapultes. Björn recrutait les jeunes villageois. Mais c’est Leif qu’elle ne trouvait pas.




Dans les bois, Leif embrassait Rúna, une dernière fois. Il lui tendit un parchemin.



Rúna la consulta et la lui rendit.



Il prit le parchemin et le serra dans son poing.



Elle s’approcha, glissant sa main dans son pantalon, son souffle chaud sur sa nuque.



Ils s’étendirent sur la mousse. Une étreinte brute, silencieuse, comme deux bêtes qui s’éprouvent avant l’abattage. Mais dans le regard de Leif, une ombre vacillait. Quand elle repartit, il se leva. Et brûla le parchemin.




En tête de ses guerriers, Sigrún marchait. Sa tunique rouge sang flottait derrière elle, ses cheveux blancs nattés flottaient également. Elle ne portait pas d’arme. Seulement une coupe d’or, remplie de sang de ses partisans sacrifiés.



Elle planta un étendard noir au sommet du col de Varnheim. Et les cloches d’argent sonnèrent dans sa suite, comme un appel, un chant.




À l’aube, le premier assaut eut lieu. Des flèches enflammées tombèrent sur les palissades. Les cornes retentirent. Les hommes de Sigrún se ruèrent comme une marée noire.


Eira, au sommet de la tour d’observation, leva sa hache.



Et elle descendit dans la mêlée en faisant tournoyer sa hache au-dessus de sa tête. Son corps était une tempête. Chaque coup de tranchant chantait. Son torse se couvrit bientôt de sang, pas du sien.




Leif arriva sur la colline au-dessus du champ de bataille quelques minutes plus tard, couvert de poussière, le regard noir. Il vit Eira. Il vit Sigrún. Et il hurla :



Mais déjà, les bannières s’affrontaient. Et dans la mêlée, Rúna surgit derrière Eira. Elle planta une lance dans le flanc de la guerrière. Mais Leif bondit et lui trancha la gorge. Eira tomba à genoux, haletante, saignant abondamment. Leif la rattrapa.





L’affrontement prit fin. Il n’y eut pas de vainqueurs, pas de vaincus. Après ce que l’on appellera plus tard la première bataille, les corps gisaient, les murs tenaient à peine et Eira était blessée, physiquement et moralement.

Leif, lui, était désormais lié à elle, il avait choisi. Mais ce choix coûtait. Il fallait panser les plaies… et aussi celles du désir, de la trahison, du pouvoir partagé.

C’était un moment suspendu, une accalmie de tension brûlante, où se mêlaient soins, peau, soupçons, et abandon. Avant que le feu ne reprenne.




Le sanctuaire de Skaldvik était caché dans les montagnes de pierre blanche, un ancien ermitage dédié à Freyja, la déesse de l’amour et de la guerre. On disait qu’elle n’accordait la guérison qu’à ceux qui avaient connu la douleur et le plaisir en même temps. Eira y avait été transportée inconsciente, la blessure au flanc infectée, son souffle court. Leif ne l’avait pas quittée.

C’est Ylva la prêtresse qui nettoya la plaie.



Quand Eira reprit conscience, Leif était là, accroupi, fatigué, défait, mais présent. Elle le regarda sans dire un mot. Il ne parla pas. Il posa simplement sa main sur la sienne. Et elle ne la retira pas.


Le soir venu, quand la fièvre fut tombée, elle exigea qu’on la laisse seule avec lui.



Elle se redressa, le regard dur, le torse nu sous les bandelettes.



Leif ne répondit pas. Il s’approcha, lentement. Et ils s’effondrèrent l’un contre l’autre, pas dans la violence, ni comme deux guerriers, mais comme deux êtres déchirés, brûlés, perdus, cherchant refuge dans la chair, la sueur, le souffle. C’était plus que du plaisir, c’était une trêve. Une guerre suspendue au creux des reins. Elle gémit quand il l’embrassa sous la cicatrice. Il trembla quand elle le força à rester en elle. Elle grimaça de douleur en même temps qu’elle jouit. Ils ne parlèrent pas. Pas cette nuit-là.




Pendant ce temps, Sigrún avait pris la forteresse de Midvar sans combat. Des anciens clans la rejoignaient. Elle promettait le retour d’un ordre juste, d’un monde gouverné par la Mère.


Et dans les bois, un messager de l’Est traversait les cols, le Roi de Svealand envoyait une missive. Il observait. Il ne prenait pas parti, pas encore.




« Celui qui tient la lame commande le silence.

Mais celui qui fait parler les autres commande le monde. »

Sigrún, au conseil de Midvar


Eira était debout.


Son flanc tirait encore sous les bandages, mais son regard était clair. Elle convoqua le Haut-Conseil, pour la première fois depuis l’assaut.


Autour d’elle, siégeaient les anciens, les chefs de clans encore fidèles, ses seconds, Kara l’Éclaireuse, les traits tirés et Björn prêt à partir en guerre immédiatement. En face d’Eira, se trouvait Asmund, seigneur de Nordgaard, qui exigeait des terres en échange de son soutien. Et Leif, silencieux, assis à sa gauche, contre toute tradition.



Des cartes avaient été tirées. Trois pièces majeures furent déposées sur un parchemin représentant les contours de la région.


Sigrún négociait une alliance matrimoniale avec le Jarl Valthor du sud, vieil homme, mais riche en troupes. Rien n’était acté pour le moment, d’après les espions de Kara.

Le roi de Svealand proposait un arbitrage aux deux partis, mais menaçait en coulisses de soutenir Sigrún si Eira ne se soumettait pas et ne lui prêtait pas allégeance.


Le Clan du Loup, ancien rival de Skarholm, neutre jusqu’ici, pourrait basculer, pour un prix.


Leif partit à cheval. Eira l’envoya négocier avec le Clan du Loup, seul.


Le chef, Sigvald, était une brute rusée, mais sensible à l’honneur et à l’étrange respect qu’il portait à Eira.



Leif répondit :



Leif offrit un pacte, une autonomie en échange d’une attaque sur le flanc de Sigrún à la prochaine bataille.

Sigvald cracha au sol, puis rit.



Il signa.




Pendant ce temps, Sigrún tenait son conseil noir et réunissait ses partisans dans la crypte du premier Jarl, à Midvar. Autour d’elle, se trouvaient, Rúna la Jeune, nouvelle prêtresse (toutes les prêtresses prenaient le nom de Rúna), vêtue de cendres, Valthor, vieux, malade, mais avide et un émissaire du roi de Svealand, porteur de sceaux et d’arrogance.


Sigrún proposa un mariage. Valthor accepta. Mais dès la nuit tombée, elle l’égorgea nue sur l’autel de la Mère.





Un corbeau apporta une missive du roi de Svealand à Skarholm :

« Vous vous détruirez. Je prendrai ce qui reste. Soumettez-vous à la paix du roi, ou périssez dans la poussière. »


Eira fit brûler la lettre.



Dans sa tente, avant le départ pour le champ final, elle retrouva Leif. Ils n’échangèrent pas de mots. Ils se déshabillèrent sans cérémonie. Cette fois, il la porta. Cette fois, elle ne donna pas d’ordres. Cette fois, ils se donnèrent sans rôle. La bataille viendrait. Mais cette nuit… c’était un accord entre deux âmes trop usées pour se promettre plus.




« Les anciens chants disent que le monde finira dans le feu et le fer. Ce qu’ils ne disent pas, c’est que ce feu viendra de l’intérieur. »

Leif Bjarnisson avant la dernière charge.




La vallée d’Yngvar fumait encore de la veille. Des tambours éventrés, des flèches plantées dans le sol, des cadavres parsemaient encore la plaine. Les champs étaient boueux et le ciel bas.


D’un côté, Eira et son armure de cuir noire, escortée des siens, de ses fidèles guerriers, des soldats des clans loyaux, de quelques bannis et mercenaires.


En face, Sigrún, couronnée d’os et de cendres, son armée deux fois plus nombreuse, avec les fanatiques aux torches, les épées peintes de runes interdites.


Et dans l’ombre sur une colline, le roi de Svealand, qui observait, neutre, mais prêt à piller les ruines.


Le premier cri fut celui d’un cavalier de l’armée de Sigrún, éventré. Puis vinrent les cornes, les marteaux, le feu. Les Dieux se turent. Eira menait l’assaut frontal. Elle tua un seigneur, un guerrier, deux, dix. Sa hache brisa des mâchoires, ouvrit des ventres, son cri couvrit les cloches.

Leif était parti seul, plus tôt, dans les arrières de Sigrún, pour un dernier acte. Dans le temple effondré de la Mère, Sigrún priait, nue, couverte du sang de ses prêtresses mortes.


Leif entra.



Elle se jeta sur lui, une dague à la main. Il l’attrapa, l’embrassa de force, de rage, de désir.

Puis il planta sa lame dans son ventre, en murmurant :



Sigrún rit, puis s’effondra. Et Leif, le flanc transpercé par la dague de la Mère tomba à genoux.




Eira trouva son corps au crépuscule.

Le champ était silencieux. Sigrún morte, ses troupes étaient en fuite, d’autant plus que l’attaque du clan du Loup sur leur flanc les avait désorientés. Le roi de Svealand était déjà parti, n’ayant rien à conquérir.

Leif était adossé au socle de pierre du temple, les mains sur sa plaie.



Il la regarda une dernière fois.



Elle posa sa tête contre la sienne. Le sang coulait, les larmes aussi. Il ferma les yeux.




« Le pouvoir ne revient pas à celle qui gagne.

Il revient à celle qui reste. »

Hakon Mains-Sèches, après la bataille.




Quelques années plus tard


Eira règne. Skarholm est brisée, mais libre. Les fanatiques ont été tués ou bannis. Le roi de Svealand, lui, a signé un pacte.


Le temple de la Mère a été brûlé.


Eira ne s’est pas mariée. Elle n’a pas nommé d’héritier. Elle chevauche seule, parfois, au sommet des falaises. On raconte qu’elle parle à un homme qui n’est plus là.

Un enfant joue près du sanctuaire. Une fille. Elle a ses yeux. Personne ne dit rien.


Et quand on lui demanda un jour : « Avez-vous aimé ? »

Elle répondait : « Assez pour brûler tout ce qui m’entravait. Assez pour survivre. »




Extrait du Codex de Skarholm, manuscrit scaldique anonyme, Xe siècle :


« Et ainsi se termina l’Âge des Deux Reines,

celui du fer et de la chair mêlés,

celui où les dieux se turent et les femmes hurlèrent leur règne.

Sigrún, l’Ancienne, tomba non pas par le fer d’une armée,

mais par l’homme qu’elle avait voulu forger,

devenu lame dans sa main, puis flamme dans sa gorge.

Leif, dit l’Amant de l’Ombre,

fut celui qui n’eut jamais de trône,

mais dont la mémoire brûle plus que les rois.

Son nom ne figure dans aucun temple,

mais on dit que les sorcières rêvent encore de lui,

et que les enfants de la guerre naissent avec ses yeux.

Quant à Eira, celle que l’on nomma la Reine Brûlée,

elle régna sans couronne, mais avec le silence des autres.

Elle ne fonda pas de dynastie, elle fonda une mémoire.

On raconte qu’elle enterra son amant sous le plus ancien chêne de la vallée,

et qu’elle y déposa son propre sang, une nuit sans lune,

pour que rien ne repousse.

Elle interdit que l’on bâtisse au sommet de Skarholm,

et fit graver ces mots sur une pierre plate :

Ici dorment le feu et le doute.

Ne les réveillez que si vous êtes prêts à tout perdre. »


Certains disent qu’un jour, la fille du silence marchera sur le même sentier. Qu’elle brandira une hache forgée dans le souvenir. Et que ce jour-là, le monde tremblera à nouveau.

Mais ceci… est une autre histoire.



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1. Jarl : chef de clan viking, juste au-dessous de roi.

2. Völva : prophétesse, guérisseuse, chamane viking.

3. La rune Ansuz est le symbole de la sagesse.