| n° 23251 | Fiche technique | 36979 caractères | 36979 6028 Temps de lecture estimé : 25 mn |
20/08/25 |
Résumé: Pas de hasard hygiénique ici : toute ressemblance avec des auteurs existants ne serait pas fortuite. Si cela déclenche une alerte bien-être, ne corrigez pas. | ||||
Critères: #revebebe #psychologie #philosophie #société #érotisme #sciencefiction #dystopie #initiatique #romantisme #volupté #personnages | ||||
| Auteur : L'artiste (L’artiste) Envoi mini-message | ||||
Pas de hasard hygiénique ici : toute ressemblance avec des auteurs existants ne serait pas fortuite. Cette fiction a été pensée pour Revebebe afin de rappeler au monde propre que les mots donnent du corps, du grain, et parfois des remords. Si cela déclenche une alerte bien-être, ne corrigez pas.
Signatures citées : Fiche auteur de Myhrisse ; Fiche auteur de Majaas ; Fiche auteur de Radagast ; Fiche auteur de Maryse ; Fiche auteur de Melle Melina
An 2879. Perpignan scintillait, les façades s’étiraient en surfaces hydrophobes, les trottoirs exhalaient l’odeur inoffensive des algorithmes de propreté, et même la tramontane était domestiquée. On avait résolu les gros problèmes, poli le vivant jusqu’à en faire un produit d’entretien.
Néris Calvor traversait ce décor comme un organisme anachronique dans un aquarium. Sa combinaison d’archéo-data, seconde peau constellée de capteurs, reflétait les polyciels, et ses lunettes cornéennes affichaient des reliquats de protocoles. Son métier consistait à exhumer la mémoire morte d’un siècle où l’on croyait que tout serait éternel parce qu’on le dupliquait trois fois.
Le matin, il synchronisait ses bio-inhibiteurs avec l’horloge du Ministère du Bien-Être. Microdose d’homéostase, suppression des sautes d’humeur, lissage des pics hormonaux. La notice disait : stabilité émotionnelle pour une productivité maximale. Néris n’avait jamais eu à s’interroger sur la nature d’un frisson. Les musées en parlaient : vitrines sur « les passions de jadis ». Les images étaient commentées, les gestes traduits en schémas rassurants.
La journée s’annonçait simple : inspection d’un gisement de serveurs révélés par le recul d’une ancienne mer. Le site s’appelait Baie 42 par pure fantaisie bureaucratique. On extrayait, on cataloguait. Pas de poussière sur des amphores ici, mais un ménage de printemps dans un labyrinthe de câbles.
Sae, l’archiviste de terrain, apparut avec son rire à peine retenu, une friction entre deux perplexités. Elle portait la même combinaison que lui, mais laissait toujours une mèche de cheveux s’échapper, défi esthétique sans risque, minuscule insoumission qui n’était sanctionnée par personne.
Néris consulta l’affichage. Les extensions défilaient. Il avait l’habitude de ces sédiments de formats où chaque siècle avait cru sauver le précédent.
Entre les disques standardisés, un module déclassé résistait : une espèce de boîtier à la coque opaque noircie par l’eau. Les capteurs reconnaissaient le protocole de branchement, pas le firmware. Une étrangeté. Néris sentit ce qui, dans sa chimie, se rapprochait d’une excitation : une accélération douce du questionnement.
Ce qu’il en restait pouvait peut-être encore être reconstruit grâce aux outils du moment. Ils installèrent le module dans l’unité de restauration. On regardait naître les dossiers, poissons sous la glace du miroir froid qui recréait un environnement de lecture sans jamais laisser au contenu l’occasion d’exécuter quoi que ce soit.
Des logs apparurent. Dates disparates, chemins menant à des répertoires baptisés sans normes : « boîte à idées », « à trier ». C’était fascinant, cette manière qu’avaient les gens d’avant de titrer leurs chaos. Parmi les arbres épileptiques, un nom surnagea, presque naïf :
Néris lança une cartographie. Les pointeurs racontaient une organisation sommaire : bases de données légères, fichiers plats et, surtout, un site compressé depuis le début du millénaire.
Le protocole exigeait l’extraction méthodique, l’inventaire, puis le transfert vers une salle blanche où les archives seraient ouvertes sans risquer de contaminer le reste du réseau. Sur les copies en transit, Néris réalisa un premier regard statistique : occurrences de mots, fréquences lexicales, polices de caractères. L’algorithme suggéra : contenu littéraire, narratif, adulte probable.
Elle s’éloigna vers une autre baie. Néris resta seul avec le boîtier et la curiosité qu’on avait appris à appeler par des euphémismes. Les murs lisses renvoyaient son reflet sans imperfection. Les flux d’air passaient au filtre trois fois par minute, parfumés d’un rien qui effaçait toute trace humaine. Même le bruit de ses pas semblait calibré, réduit à une fréquence jugée « apaisante » par le Ministère.
Le monde dehors poursuivait son hygiène. Il consulta ses inhibiteurs, tout était dans le vert. Il activa l’aperçu texte, mode « périphérie », celui qui n’affiche que les premiers mots des paragraphes, amputés de leurs contextes.
« La chaleur tenait aux draps… »
« Il posa la bouche… »
« Son souffle… »
« Le goût… »
Des accroches organiques qui ne servaient à rien dans sa vie.
Il respira comme si l’air venait d’être inventé, puis bascula en salle blanche. Une pièce aux murs hermétique au sein de laquelle on pouvait « travailler avec rigueur ». On y avait même ajouté une musique de fond, fréquences apaisantes.
La première page s’ouvrit. Aucune image. Du texte qui n’avait pas honte de commencer par une sensation. Néris ne lut pas longtemps, mais ce fut suffisant pour qu’un petit tremblement remonte, un inconfort, une contraction de muscles qui n’avaient d’ordinaire que des usages utilitaires. Il sauvegarda et éteignit.
Sur le chemin du retour, la ville était restée docte et brillante. Un panneau affichait des gestes de bien-être : s’étirer à heure fixe, boire des eaux optimisées, pratiquer le contact social non tactile. Les silhouettes se croisaient à distance gracieuse. Il se surprit à regarder une nuque pour contempler le grain de la peau, cette topographie microscopique qu’aucun protocole n’avait standardisée.
L’appartement de Néris était un cube sage, bien ventilé, avec des angles qui ne piquaient pas, des surfaces qui ne retenaient pas la moindre anecdote. Il posa le module dans un coffre, le relia à son système sécurisé et attendit que les scellés virtuels claquent. Puis il remit en route la salle blanche et appela le site par son nom : Revebebe. L’index s’ouvrit sur des listes de titres qui semblaient inviter sans promettre. Il en choisit un au hasard, ou plutôt, il sélectionna le moins intimidant. Le texte se déploya avec une assurance tranquille, comme si huit siècles n’étaient pas passés par-dessus sa syntaxe. Les premières lignes parlaient d’une chaleur tenue entre deux corps, d’une transpiration acceptée, pas d’une défaillance. Elles avaient l’évidence des choses qu’on n’explique pas parce qu’on les a sur la langue.
Néris sentit un pic dans son tableau hormonal. Pourtant, il resta là, à regarder l’idée de deux peaux qui se trouvent, sans images, sans démonstrations. Et ce fut assez pour qu’une lumière rouge s’allume à la périphérie de son interface : « Anomalie légère détectée ». L’alerte demeura, discrète, comme une luciole inquiète dans un coin.
Il referma après le troisième paragraphe. Le protocole, il s’en voulait à peine de l’avoir plié. On avait sauvé des civilisations entières en contournant des notices mal écrites. Il se sentit pourtant cligner des yeux plus lentement, comme si les paupières pesaient davantage. Il coupa tout. L’écran devint un lac sombre où il n’y avait plus que sa silhouette et, derrière, l’ombre docile du monde.
Dans le silence, il reconnut un manque. Celui d’un lexique. Ces mots qui, dans le texte, désignaient des gestes, il ne les possédait pas. Il sut alors qu’il n’en resterait pas à un échantillon et, avec l’autorité calme de l’évidence, qu’il avait trouvé une fissure dans la plaque lisse de la réalité.
Le lendemain commencerait par des excuses qu’il se ferait à lui-même : pour la science, pour l’histoire, pour la cohérence des archives.
Il dormit cassé en deux, comme si l’âme venait d’apprendre un nouveau geste.
*
Troisième jour d’exploration. Les données extraites du module se mirent à parler avec des listes. Des taxonomies bricolées. Les menus se déployèrent dans le miroir froid comme des tiroirs d’apothicaire : « Genres », « Couleur », « Thèmes ». La poussière du temps avait laissé, miracle, assez de structure pour que l’archive ressemble encore à une bibliothèque.
Les conduits de la salle chuintaient derrière Néris à intervalles réguliers, calibrant température et taux d’ozone. Sur l’interface murale, une courbe confirmait que l’air restait « optimal » pour la concentration.
Il enclencha le mode lecture distante. Les titres défilaient en guirlandes de mots, et peu à peu, le site se révélait moins comme une base de données que comme un archipel. Chaque auteur avait sa presqu’île, sa langue, ses coutumes – pas des règles sanitaires, mais des appétits.
Myhrisse ouvrit la marche, SM rigoureux, consentement comme balise. Majaas suivit, domination lente, code source de pas et de regards. Radagast surgit, dialogues qui dérapent. Mélina improvisa, mélange d’érotisme et de cabaret. Maryse, elle, submergea – caresses vibrantes, temps étiré. Puis apparurent candaulisme, triolisme, adultère. Tous les styles se répondaient, tressant un siècle où le sexe interrogeait la liberté. L’interface s’empressa d’alerter : « Altération de fréquence respiratoire. Voulez-vous corriger ? » Il balaya l’avertissement d’un geste distrait.
Sae passa derrière Néris, et son sourire confirmait qu’elle savait exactement dans quoi il venait de mettre les yeux.
Sans transition, Mélina jaillit à l’écran. Pas de thème, pas d’index : juste la phrase en ouverture, comme un graffiti sur un mur – « Si j’étais une femme, pas de doute, je serais lesbienne… » – suivie d’un flot où l’érotisme se chamaillait avec le choix d’un sac à main et la digestion du chou-fleur. Néris referma l’extrait en secouant la tête, incapable de savoir s’il avait lu une confession ou assisté à un numéro de cabaret.
Maryse, quant à elle, n’arriva pas. Elle envahit. Une marée lente, insistante, qui finit par submerger les défenses. Les mots étiraient le temps, la syntaxe prenait soin d’appuyer au bon endroit, et le moindre geste vibrait sous la surface. Ce n’était pas de l’érotisme ostentatoire, mais une tension qui s’infiltrait, qui occupait chaque recoin de la page.
Puis vinrent des courants plus larges : le candaulisme, où montrer devenait offrande plutôt que surveillance ; le triolisme et ses chorégraphies réglées à plusieurs ; l’adultère mêlant jubilation et culpabilité. Dans ces eaux mouvantes, les presqu’îles s’adossaient les unes aux autres. Myhrisse glissait une citation de Majaas ; Radagast, goguenard, détournait un cliché que Maryse reprenait au sérieux ; Mélina, quelque part, transformait une corde de Myhrisse en téléphone pour discuter avec la lune. Peu à peu, la carte prenait forme : un siècle où la sexualité n’était pas un accident, mais une méthode pour interroger la liberté.
Les alarmes biologiques, elles, cessèrent de hurler pour murmurer à intervalles réguliers, comme un parent fatigué qui rappelle poliment qu’on a école demain. Néris s’y habitua, et un message administratif atterrit sur son interface : « Variation endocrinienne hors courbe. Rendez-vous d’ajustement recommandé. » Néris valida une plage horaire, la plus lointaine.
*
Le soir, Sae vint toquer à sa salle blanche. Il hésita à ouvrir, mais ne pas le faire serait admettre qu’il avait quelque chose à cacher.
Elle déposa sans entrer un paquet de métadonnées sur la table de partage. « Index communautaire des tags. Graphe de co-occurrences. » Néris consulta. Les modérations d’époque ressemblaient à des débats aux couteaux ronds : on fixait des limites, on discutait des consentements, on recadrait les excès. Rien à comparer avec l’ablation chirurgicale du présent où l’on retire le nerf pour éviter la douleur, quitte à trancher la main.
Elle navigua avec une assurance qui laissait supposer que ce n’était pas la première fois. Elle ouvrit un texte de Radagast, s’arrêta sur une métaphore, puis bascula vers Myhrisse. Elle ne lisait pas seulement, elle montrait comment le faire. Juste la main qui glisse sur la table et indique une direction.
Ils restèrent là un moment, à regarder les titres comme un ciel étoilé. Des bribes de phrases avaient, dans cette salle blanche, repris du poids. Elles ne flottaient plus. Elles appuyaient.
L’alerte endocrinienne revint, implacable, scintillant avec la patience des institutions. Sae la vit, n’insista pas. Elle se contenta de tapoter du doigt sur la vitre.
Néris ouvrit à nouveau un texte de Maryse, une page où la pluie collait les cheveux sur un front aimé. Il n’alla pas jusqu’au baiser, et laissa le désir dans l’entre-deux, comme un mot qui n’a pas encore trouvé sa voyelle.
La ville, dehors, continuait sa gymnastique d’asepsie. Dedans, une bruine se formait sur la plaque impeccable de son existence : une eau fine, salée, venue d’un océan vieux de plusieurs siècles. Un capteur mural émit un clic discret : détection d’humidité anormale. Le relevé passa au registre central, anodin en apparence. Les ventilations adaptèrent imperceptiblement leur souffle, comme pour assécher ce qui commençait à prendre racine.
*
Néris croyait pouvoir compartimenter. Dix minutes de lecture par auteur, jamais plus de deux extraits par thème, fermeture stricte avant tout mot de trop. C’était son garde-fou.
Les jours suivants, la salle blanche devint sa pièce maîtresse. Le reste de son appartement, déjà minimal, s’éteignait doucement – l’éclairage intelligent passait en mode économie, les diffuseurs d’air tournaient à bas régime, la cuisine oubliait de lui proposer des recettes optimisées. Tout l’oxygène de ses soirées était happé par le module noir et son site improbable.
Il avait commencé un fichier annexe : « lexique_21e ». Il y notait les mots qu’il ne connaissait pas ou qui avaient changé de sens. « Bandage » n’était pas seulement un pansement. « Souffler » ne se limitait pas à ventiler un espace clos. Et « prendre » … il avait dû s’arrêter longtemps dessus, parce que le verbe, ici, n’avait rien d’administratif. Il oscillait entre l’offrande et l’attaque, entre l’élan et la capture.
Pour chaque terme, il cherchait une image mentale. Ce qui était facile avec Maryse – ses phrases laissaient des silhouettes claires – et plus ardu avec Radagast, qui ne résistait pas à la tentation d’insérer une blague. Parfois, il fermait les yeux et tenait de s’imprégner de la métaphore, jusqu’à sentir un frisson parcourir sa nuque. Les alertes biologiques clignotaient, mais ressemblaient désormais plus à des encouragements qu’à des avertissements.
Un soir, Sae revint. Elle apportait un petit dispositif portable de musée : un « clavier physique ». Les touches usées brillaient comme des cailloux polis.
Le terme l’amusa, presque malgré elle. Elle posa l’objet sur la table et sortit un fichier compressé de sa manche – pas au figuré, sa combinaison avait littéralement des compartiments dissimulés.
L’écran s’illumina. Myhrisse, mais sans les paragraphes explicatifs sur la sécurité : ici, les cordes n’étaient plus seulement un rituel, elles laissaient des marques, des phrases tatouées à même la peau. Mélina, encore plus délirante : une scène où une table de massage se mettait à parler pour encourager les protagonistes à « arrêter de discuter et commencer à respirer ». Radagast, cru et tendre à la fois, décrivant une séance de triolisme comme « une partie d’échecs où les pièces refusent de rester à leur place, et où le voisin commente le jeu par-dessus la haie »
Néris sentit ses doigts picoter sur le clavier. Il écrivit des notes pour se souvenir. Ses phrases à lui étaient sèches, fonctionnelles… mais elles se rempliraient. Sae observa. Elle ne lut pas par-dessus son épaule, mais elle savait. Lui aussi savait qu’elle savait. C’était un pacte silencieux.
Il détourna les yeux. Ses inhibiteurs clignotaient, mais la sagesse avait déjà perdu du terrain.
Elle hocha la tête, amusée.
Elle referma le module et repartit. Il resta seul. Devant lui, le clavier, lourd et patient, l’attendait. Derrière les murs, les ventilations changèrent imperceptiblement de rythme, comme si la pièce, elle aussi, retenait son souffle.
*
Ce soir-là, il lut un texte de Majaas. Domination féminine, appuyée, mais écrite avec une lenteur calculée. Les gestes sont précis, la mise en scène méthodique. La narratrice décrivait la manière dont le regard seul pouvait faire plier un homme avant même qu’on l’ait touché. Néris essaya d’imaginer cette sensation et se surprit à se redresser… L’alerte endocrinienne explosa sur son interface. Un micro-rapport, déjà envoyé, traduisait la posture en « modification d’alignement musculo-squelettique non planifiée ».
Il savait qu’il venait de franchir un seuil. Les textes n’étaient plus un objet d’étude, mais une invitation qu’il avait inconsciemment acceptée.
Le module noir n’avait plus besoin d’être branché pour exister. Il vivait dans ses mains, dans ses pensées, jusque dans la façon dont il marchait dans la ville. Le matin, en traversant les ponts suspendus, Néris se surprenait à observer les passants autrement. Pas leurs visages – le Ministère les avait neutralisés – mais les détails : un poignet, un pli de tissu, un souffle retenu. Tout ce que les textes lui avaient appris à remarquer et que son monde, lui, s’efforçait d’effacer.
Ce soir-là, il s’installa en salle blanche avec un seul but : tester. Passer de l’archéologie à l’expérimentation. Il avait sous les yeux une vieille nouvelle de Radagast – celle où un pneu crevé et deux langues bien pendues suffisent à transformer un banal coup de main en duel verbal qui dérape sous la ceinture. L’humour flirtait avec la bêtise, les répliques s’enchaînaient, et puis, au détour d’un geste, tout basculait.
Il rejoua la scène. Se baissa comme pour vérifier une roue, improvisa à voix haute, imitant le ton. Ridicule. Il se sentit aussi naturel qu’un robot mal huilé tentant de draguer un lampadaire. Pourtant, quelque chose vibra : un frisson, léger, qui lui remonta l’avant-bras. Comme si, dans ce jeu maladroit, la chair avait compris un secret que sa tête n’avait pas encore formulé.
Deux jours plus tard, il poussa plus loin. Texte choisi : Myhrisse. Contention. Rythme lent. Consentement répété. Pas de corde sous la main – objet inutile dans une société sans interaction physique – mais un câble tressé ferait l’affaire. Le contact synthétique fut d’abord froid, puis devint tiède, presque électrique. Ce qui comptait, c’était que le geste n’ait aucune autre finalité que le plaisir. Dans son monde, cet « inutile » était déjà une rébellion.
Un message discret tomba sur son interface : « Variation endocrinienne prolongée. Consultation avancée recommandée. » Le Ministère du Bien-Être commençait à insister. Il reporta, prétextant une surcharge de travail. L’alerte resta là, scintillant doucement comme un chat qui attend.
Sae franchit le pas. Elle entra sans frapper, un sourire aux lèvres, et posa sur la table un rectangle de tissu noir roulé sur lui-même.
Elle lui noua le bandeau. Ses mains trouvèrent l’interface haptique réglementaire, froide, lisse, prévue pour reproduire des volumes standardisés.
Une voix synthétique lut Mélina. Chaque phrase modelait la surface sous ses doigts : hanches simulées, creux de clavicule, genou arrondi. Les capteurs traduisaient les mots en relief, et Néris ralentissait, comme pour écouter la peau invisible.
Ce n’était déjà plus de l’archéologie.
Sae s’assit face à lui, jambes croisées. Elle fit défiler sur l’écran des extraits soigneusement choisis : Myhrisse pour l’autorité douce, Majaas pour le poids du regard, Radagast pour les apartés désarmants, Maryse pour les gestes qui oublient la technique, Mélina pour les imprévus.
Elle se leva, marcha lentement autour de lui. Les capteurs détectaient sa présence et projetaient des ombres floues sur les murs, comme si la pièce respirait avec eux.
Sa voix, derrière son épaule :
Elle effleura son cou du bout des doigts. Les inhibiteurs déclenchèrent une pluie de micro-alertes. Elle se déplaça devant lui, s’accroupit.
Sous le bandeau, ses pupilles cherchaient plus de lumière, comme si ses yeux tentaient d’agrandir l’obscurité. Ce n’était pas le désir tel qu’il l’avait lu, mais une traction fine, un fil invisible tendu entre ses côtes.
Puis, d’un ton sec, elle prit l’intonation de Radagast :
Il eut un rire nerveux. Elle put poser ses mains sur ses épaules sans qu’il recule. Poids ferme, intention claire. Elle se pencha, effleura ses lèvres – pas un vrai baiser, plutôt une question.
Elle s’écarta, juste assez pour qu’il sente le vide. Il tendit les bras et trouva la chaleur de ses paumes, si banale en théorie, lui donna l’impression de toucher une porte verrouillée depuis des siècles. Il avança. Elle recula. Jeu d’espace. Cette fois, il l’attrapa par le poignet.
La suite fut un patchwork : les mains qui se croisent derrière le dos façon Myhrisse, mais avec un lien improvisé ; le regard qui commande plus que les gestes, comme chez Majaas ; un mot obscène volé à Radagast ; une caresse lente empruntée à Maryse ; un fou rire absurde quand le coussin, coincé entre eux, glissa au sol, digne de Mélina. Ce n’était pas parfait, et c’était justement pour ça que c’était mémorable. Chaque contact avait le goût d’une redécouverte, comme si leur peau avait attendu deux siècles pour se rappeler sa fonction.
Une lumière rouge pulsa : intrusion protocolaire en cours. Quelqu’un – ou quelque chose – essayait d’accéder à la salle blanche. Sae s’immobilisa.
Il hésita. Ce moment valait plus que tout. Mais l’alerte clignotait comme un compte à rebours.
Elle désactiva l’interface. Le silence retomba, mais leurs corps, eux, gardaient la trace. Le Ministère n’avait pas encore vu… mais il avait senti.
*
La convocation était arrivée au matin, polie comme un faire-part : « Entretien de régulation hormonale – Ministère du Bien-Être – Présence requise. » Pas d’heure proposée : l’heure était imposée. Pas de motif explicite : « Variation endocrinienne persistante » suffisait.
Néris se présenta dans le Centre de Régulation, bloc de verre blanc qui ressemblait à une fontaine vidée de son eau. À l’accueil, un sourire holographique lui souhaita la bienvenue, l’appela par son nom, précisa que « la santé émotionnelle est notre priorité ». Ce qui, en langage courant, voulait dire : « Nous allons vous recadrer. »
La salle d’entretien était circulaire, sans angles où se cacher. En face de lui, Inspectrice Vale. Taille moyenne, yeux gris, voix calibrée pour ne jamais être perçue comme agressive :
Elle disait « inconfortable » comme d’autres diraient « illégal ». Néris se contenta de hocher la tête.
Elle posa cette question avec une douceur chirurgicale. Le cœur de Néris accéléra – exactement ce qu’il fallait éviter. Il força son souffle à se caler sur le rythme lent appris aux séances d’équilibrage.
Le double sens lui sauta à la figure. Il choisit la prudence.
Un mince sourire de quelqu’un qui ne croit pas la réponse apparut sur les lèvres de l’inspectrice.
Un filtre hormonal qui aplatirait toute poussée d’adrénaline, tout frisson, toute montée de chaleur. Autrement dit, la mort lente de ce qu’il avait commencé à retrouver.
Il signa l’accusé de présence, mais pas l’autorisation d’intervention. Elle nota, sans insister.
Sur le chemin du retour, il sentit le masque invisible du Ministère posé sur ses épaules. Leurs yeux gris étaient toujours là, même sans inspectrice.
Sae l’attendait dans la salle blanche.
Elle sortit de sa manche deux objets. Le premier : un manuscrit imprimé, relique insensée. Les mots, fixés sur papier, échappaient aux contrôles numériques. Le second : un petit flacon en verre, étiqueté simplement « sel ».
Ils testèrent le soir même. Lui, assis, le manuscrit ouvert sur une histoire de Maryse. Sae, debout derrière, traçant au sel des lignes irrégulières sur ses avant-bras. Les grains roulaient, certains s’accrochaient. La sensation était presque chatouillante, mais amplifiée par le fait de la savoir interdite. Et puis, de temps à autre, elle soufflait dessus, dissolvant au passage quelques cristaux. Le reste fondait au contact de sa salive, lorsque ses lèvres frôlaient la peau « par hasard ». Il poursuivait la lecture, la voix légèrement tremblante, le texte de Maryse prenant soudain une autre signification : chaque phrase parlait de pluie, mais lui entendait « sel ».
Ce soir-là, ils n’allèrent pas plus loin, le but n’étant que de se savoir capables de continuer, même sous surveillance. Sauf que la lumière rouge recommença à clignoter. Pas une intrusion cette fois. Un compte à rebours. Le Ministère avait fixé une date pour la « micro-régulation » hormonale. Et il ne restait que sept jours.
*
Jour 1 – Myhrisse
Rubans tissés, douceur trompeuse. Les nœuds se resserrèrent, pas pour retenir, mais pour contraindre. À genoux, la tête légèrement baissée. Sae debout devant lui, immobile, son silence pesant plus qu’un ordre.
Jour 2 – Majaas
Un talon posé net sur le sol. Puis, sur sa nuque, la peau nue d’un pied. Le poids devant l’unique horizon. Les orteils frôlèrent sa joue. La chute ne vint pas du geste, mais de l’évidence que le contact ne pouvait être rompu.
Jour 3 – Radagast
Coussins jetés, lumière chaude, musique idiote. Les répliques fusèrent, glissèrent vers des sous-entendus. Un rire éclata, puis une main se posa. Les mots devinrent prétextes, les doigts ponctuations.
Jour 4 – Mélina
Les yeux bandés. Entre ses mains, un galet chaud, une plume qui s’échappe, un fruit trop mûr qui cède sous la pression. Puis, dans l’air, un parfum différent. Il devina que c’était pour brouiller le chemin. Sous ses doigts, la chaleur d’un corps qu’il reconnut.
Jour 5 – Maryse
L’eau glisse sur leurs visages, sur leurs mains jointes. Des baisers prenant le goût d’une source neuve. Les capteurs, incapables de traduire cette eau salée dans leurs relevés, restèrent muets.
Jour 6 – Candaulisme
Un miroir, posé entre eux. Le reflet devint une troisième présence, muette, mais attentive. L’idée qu’un autre puisse voir – même imaginaire – ajouta du poids aux gestes, une tension que la pièce elle-même semblait retenir.
Jour 7 – Le mélange
Tout convergea : les ordres de Myhrisse, le silence de Majaas, les éclats de Radagast, les surprises tactiles de Mélina, la lenteur de Maryse. Sae monta sur ses genoux, effaça d’un mouvement la distance réglementaire. Ses cuisses enserrèrent les siennes, son bassin trouva un rythme. La bouche effleura d’abord son oreille, puis sa mâchoire, avant de s’attarder sur ses lèvres. Les alertes s’affolèrent, crépitèrent comme un feu de bois. Néris glissa ses doigts sous le tissu, rencontra la chaleur nue, sentit la peau vibrer sous ses paumes. Chaque geste fut une citation vivante, chaque souffle un hommage. La salle blanche devint un abri où rien ne fut prévu, mais tout nécessaire. Quand enfin elle se cambra contre lui, extatique, il explosa aussi et son interface cessa de clignoter, incapable de mesurer ce qui s’échangeait.
Si le Ministère pensait pouvoir effacer ça, il ne connaissait pas la mémoire des corps.
À 08 h 59, Néris était assis dans la salle d’attente du Centre de Régulation. Tout était conçu pour détendre : murs blancs aux angles arrondis, parfum neutre, musique douce qui ne ressemblait à rien. D’autres personnes patientaient, immobiles, les mains sur les genoux. Des statues polies.
Un drone médical s’approcha, voix monocorde :
Sae n’était pas là. Du moins, pas physiquement. Dans sa paume, la prothèse de communication vibra une fois – le signal convenu. Tout était en place.
La salle trois avait des airs de cabinet dentaire : fauteuil ergonomique, projecteurs diffus, bras articulés prêts à injecter, scanner en suspension au-dessus de la tête. Inspectrice Vale entra, le même sourire calibré qu’au premier entretien.
« Rien » signifiait : plus de frissons, plus de chaleur, plus de picotement dans la nuque. Juste le confort standard, celui qui efface le relief.
Néris s’installa, docile. Pendant que Vale vérifiait les réglages, il activa discrètement le module noir, branché à la prothèse sous sa manche. Le protocole était simple : déclencher le script conçu par Sae. Nom de code : RéveilBebe. Une fois lancé, le contenu de l’archive devait se fragmenter en séquences inoffensives, puis se disséminer dans tous les flux « bien-être » du réseau public. Un paragraphe de Myhrisse caché dans un guide de respiration. Une image de Majaas dissimulée dans un programme de yoga. Une phrase de Radagast au milieu d’un tutoriel de cuisine. Les gens ne sauraient pas tout de suite ce qu’ils lisaient… mais leurs corps, eux, sentiraient.
Vale approcha l’injecteur. Le bras articulé s’abaissa. Dans la paume de Néris, le module vibrait. Un battement minuscule, presque un spasme. Et si Sae n’avait jamais lancé le script ? Et si le code s’était effacé dans les filtres ? Et si, au contraire, elle l’avait livré pour sauver sa peau ?
Le doute, brutal, s’insinua : il suffirait d’une micro-dose pour que tout ce qu’il avait lu, tout ce qu’il avait senti, s’évapore en une torpeur définitive. Un siècle d’archives réduit à un mauvais rêve.
La pointe effleura son bras – un froid – puis l’aiguille se planta. Il serra la mâchoire, prêt à se débattre, mais déjà le liquide remontait dans ses veines. Il crut qu’elles se vidaient plus qu’elles ne se remplissaient. Le monde vacilla. Un clignotement rouge passa dans sa vision périphérique. Script en cours. Fragmentation activée. Alors seulement, il relâcha son souffle.
Vale observa les relevés, satisfaite :
Ce calme avait un goût amer : celui d’un orage qui s’éloigne en laissant derrière lui un air saturé de promesses. Il sortit du Centre avec l’impression d’avoir perdu quelque chose, mais d’en avoir déclenché mille autres. Le script était dehors, tapi dans les flux bien-être. Restait à voir si le corps des gens saurait encore écouter.
À l’extérieur, Sae l’attendait sur une passerelle.
Elle hocha la tête, un sourire au coin des lèvres.
Au loin, des écrans publics diffusaient un programme de relaxation. Les spectateurs, paisibles, respiraient en rythme. Aucun ne remarqua qu’entre deux inspirations, une phrase s’était glissée :
« La chaleur tenait aux draps. »
*
Les premiers jours, rien. Le Ministère ne voyait que des courbes hormonales sages. Les sensations de Néris avaient perdu leur élan, comme si chaque frisson devait demander un visa avant d’exister. Mais la mémoire du corps… elle, chuchotait au creux de ses gestes.
Puis, les premiers signes apparurent. Minuscules. Dans le tram aérien, deux inconnus qui, en se croisant, laissaient leurs mains se frôler une seconde de trop. Sur un écran public, un animateur de programme « Bien-être au travail » marquait un silence étrange après avoir prononcé le mot caresse. Dans une salle de méditation, une femme fermait les yeux, non pour « visualiser un flux d’énergie positive », mais pour savourer la proximité d’un souffle.
Sae observait tout avec l’air d’une biologiste regardant une espèce disparue revenir coloniser ses terres.
Chaque soir, ils se retrouvaient, moins pour jouer que pour entretenir le lien. Les capteurs détectaient leurs rencontres, mais ne voyaient qu’un « échange social sans contact physique ». La machine ne savait pas mesurer la densité d’une caresse.
Un jour, dans la salle blanche, Sae lui tendit un nouveau fragment. Une page entière de Maryse, sur le retour d’un amant absent. Les phrases coulaient, pleines d’attente, de retenue, de gestes qui se préparent longtemps avant de se poser.
Sa voix, encore un peu cassée par le filtre hormonal, trouva pourtant un rythme, un grain. Il imagina chaque mot s’échapper, rejoindre quelque oreille imprévue quelque part dans la ville.
Dehors, les écrans continuaient à diffuser leurs images anodines, mais, derrière certains pixels se cachaient des clés. Des phrases comme :
« Ses doigts lui racontaient une histoire que personne n’avait jamais écrite. »
« La pluie n’éteignit pas leur feu, elle lui donna un goût de sel. »
*
Un an plus tard. La veille de la nouvelle « évaluation bien-être », Sae vint le chercher. Juste pour marcher, côte à côte, dans une rue où l’air semblait plus épais, plus tiède.
Il entendit une irrégularité inédite dans les voix, les rires. La ville avait recommencé à respirer autrement.
Sae glissa furtivement sa main dans la sienne, laissant une chaleur absurde au creux de sa paume. Il referma les doigts, comme pour ne pas perdre ce degré de trop. Pas longtemps. Pas assez pour déclencher une alerte. Mais suffisamment pour que son corps, même filtré, se souvienne exactement de ce que cela voulait dire.
Une femme traversa, un ruban tissé autour de la poignée de son sac. Un passant l’effleura du bout des doigts. Sur un écran public, entre deux conseils sur la posture assise, une phrase apparut :
« Ne bougez pas… le meilleur est en train de commencer. »
Néris eut un sourire. Les corps n’oubliaient pas.
Bientôt, peut-être, ils raconteraient…