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n° 23250Fiche technique30664 caractères30664
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Temps de lecture estimé : 20 mn
20/08/25
Résumé:  Dans un avenir lointain, la capitaine Erma Klimt, vétérane de la flotte terrienne, est contrainte de fuir une escarmouche contre les Draakshs, une espèce extraterrestre belliqueuse. Son chasseur interstellaire, endommagé, s’écrase sur une planète inconnue
Critères:  #aventure #sciencefiction #volupté
Auteur : Laetitia            Envoi mini-message
Planète intime

L’affrontement avait débuté depuis plus d’une heure. Les chasseurs F-9R de la troisième flotte de l’Alliance affrontaient ceux des Draakshs, quelque part aux confins de la galaxie Andromède et proche de Pégase. Là, s’étend une zone de l’univers quasi inexplorée, où seules quelques étoiles naines brillent.


La cheffe d’escadrille Erma Klimt lança un appel.



C’est à ce moment-là qu’un rayon laser parti d’un vaisseau draaksh a touché l’arrière du chasseur d’Erma.



L’alarme hurlait, un cri synthétique déchirait l’habitacle du chasseur. Des éclairs d’énergie plasma zébraient l’espace, et les voyants clignotaient en rouge. Erma Klimt serra les dents, sa main crispée sur le manche de pilotage.



L’atmosphère de la planète P-321 avala l’engin dans une gerbe de flammes dorées. Erma réussit à stabiliser son appareil et à se poser sur un terrain découvert. Le choc fut toutefois violent. À peine le chasseur à l’arrêt, elle perdit connaissance.


Quand elle revint à elle, le cockpit fendu laissait filtrer une lumière bleue, surnaturelle. Une chaleur étrange pulsait dans l’air. Le silence était total. On pouvait même dire que le silence avait une densité presque liquide.


À une centaine de mètres s’élevait une forêt dense qui l’encerclait. Les arbres et la végétation étaient colorés d’un dégradé de violet, de bleu ou d’or.



Erma se hissa hors du cockpit éventré. Sa combinaison de vol était déchirée à l’épaule. Elle ôta son casque. L’air était lourd, tiède, saturé d’odeurs sucrées qu’elle n’identifiait pas. Le sol, spongieux et d’un mauve presque fluorescent, s’étendait sous ses bottes. Autour, une forêt de tiges translucides s’élevait comme des colonnes d’orgues vivants, vibrant doucement à une brise qu’elle ne sentait pas.

Son cœur battait vite, trop vite. Était-ce la chute ? L’atmosphère ? L’adrénaline ? Ou autre chose ?


Elle arracha son gant droit, posa la main sur une feuille charnue, presque gélatineuse, qui palpitait au moindre contact. Une pulsation chaude remonta le long de son bras. Une décharge électrique, non, pas électrique… même pas une décharge, une caresse plutôt, presque… sensuelle.


Erma recula brusquement, haletante. Ses tempes pulsaient. Dans l’air, une fine poussière dorée flottait, émanant de la plante. Des spores ? Du pollen ? L’un d’eux se posa sur ses lèvres. Un goût… familier. Intime. Un frisson la traversa de la nuque au creux du dos.



Elle se sentit soudain observée, comme si la forêt elle-même suivait le moindre de ses gestes. Un souvenir s’imposa à elle sans prévenir. Une nuit sur Jupiter-6, un amant de passage, une chambre trop chaude, leurs souffles emmêlés, l’homme sur elle… L’image s’évanouit aussi vite qu’elle était venue, mais la sensation persistait, moite, tenace.

Erma ferma les yeux un instant. Sa poitrine se soulevait par saccades. Il n’y avait rien ici, et pourtant, tout l’observait, la caressait, l’attirait. Elle s’obligea à se ressaisir, à reculer de quelques pas. Mais même en s’éloignant, elle sentait que la planète l’avait touchée. Elle ne savait pas encore ce que cela signifiait. Mais quelque chose… un processus venait de commencer.


L’air vibrait, sans source apparente. Erma nota qu’il n’y avait pas un oiseau, pas un insecte. Seulement le chuintement lointain des vents, comme s’ils glissaient à travers des tuyaux organiques. Erma marcha lentement, main sur la crosse de l’arme de poing à sa ceinture, l’autre crispée sur son capteur portatif de terrain, qui lui permettait de rester en liaison avec Lira.


Chaque pas semblait provoquer une réaction. Sous ses bottes, le sol s’assouplissait, puis se raffermissait, comme s’il épousait ses mouvements. Une plante basse, en forme de spirale bleutée, se referma sur elle-même à son passage… avant de s’ouvrir lentement dans son dos, libérant un nuage d’effluves aux reflets opalescents.


Elle s’arrêta.


Son souffle se fit court. Son esprit dérivait.


Des sons… non, des voix, à la lisière de la perception. Pas articulées, mais émotionnelles. Des échos de souvenirs, de sensations. Elle sentit quelque chose effleurer son esprit. Pas une pensée étrangère, mais un frémissement de désir, comme si la planète lui demandait :


« Qu’est-ce qui te manque ? Qu’est-ce que tu veux vraiment ? »


Soudain, elle n’était plus seule.


Devant elle, dans un entrelacs de lianes mouvantes, une silhouette se forma. Floue d’abord, comme taillée dans de la lumière liquide. Puis plus précise. Une forme humanoïde, nue, d’une beauté irréelle, androgyne. Elle n’avait pas de traits fixes, mais elle évoquait pour Erma une fusion de visages passés. Des amants disparus. Des rêves. Des regrets. Les traits des visages changeaient, se succédaient. La chose, ou l’image s’approcha, sans bruit. Erma recula d’un pas, le cœur au bord de l’explosion. Mais une chaleur intense lui remonta le long des cuisses. Ce n’était pas du désir provoqué… c’était un appel intérieur. Comme si ce monde parlait sa langue intime, sans passer par les mots.



Mais la silhouette ne s’effaça pas. Au contraire, elle se pencha légèrement, tendant une main vers elle, sans la toucher. Dans l’air, une onde d’émotion se propagea lui insufflant des sentiments de douceur, soif, abandon.


Et une image fulgurante jaillit. Son propre corps nu, tendu contre une peau chaude, familière, un soupir dans la gorge, des mains dans les siennes, guidant le rythme… Elle vacilla, attrapa le tronc d’un arbre pour ne pas tomber.


La vision s’estompa. La silhouette disparut sans un bruit, fondue dans les feuillages. Mais l’écho restait en elle. Une brûlure douce, presque honteuse.


Elle n’avait jamais rien ressenti de tel.


La silhouette s’évapora, comme si elle n’avait jamais existé. Une hallucination, à coup sûr. Elle releva les yeux. Autour d’elle, la végétation semblait en attente. Comme si le monde guettait sa réaction. Comme s’il lui avait offert un fragment de vérité… et attendait qu’elle décide si elle était prête à aller plus loin.


Erma se remit en marche, mais ses jambes tremblaient. Une chaleur diffuse irradiait de son bas-ventre, remontait jusqu’à sa gorge. Tout son corps vibrait. Ce n’était pas une excitation brutale, c’était plus lent, plus profond, comme si ses nerfs s’étaient accordés à une musique inaudible jouée par la planète.


Un repli dans la végétation lui offrit un abri. Un bassin d’eau claire, au centre d’un cercle de tiges phosphorescentes. L’air y était tiède, presque humide. Des filaments souples flottaient à la surface, s’enroulant paresseusement au moindre souffle.



Son reflet dans l’eau vibra, se déforma. Ce n’était plus elle. Ou plutôt, une version d’elle-même plus jeune, plus libre, déliée, nue, regardant droit dans ses propres yeux avec une expression de désir calme, sans honte.


Une pulsation résonna autour d’elle. Comme un battement de cœur. Mais ce n’était pas le sien. Les tiges s’étaient rapprochées. Quelque chose frôla sa nuque. Léger. Une caresse. Puis une autre, le long de sa cuisse, nue là où la combinaison avait cédé. Ce n’étaient pas des mains.

C’étaient des fibres chaudes, vivantes, qui effleuraient sans insister, comme si elles lui demandaient permission.


Malgré elle, Erma ferma les yeux. Des souvenirs affluèrent. Une chambre rouge sur la colonie d’Amdris. Une langue sur sa peau. Un souffle chaud contre son oreille. Des mains patientes, habiles. Un plaisir lent, profond, une tension délicieuse dans le creux du ventre. Puis un autre souvenir, superposé : un baiser volé dans un vaisseau de formation. Une femme, un uniforme froissé, des rires étouffés… Elle se souvint pendant sa période de formation de pilote. Son petit ami de l’époque, Julius, son fantasme jamais réalisé. Un plan à trois avec une autre aspirante, Ingrid. À l’époque, elle en avait rêvé.


La planète, comprit-elle, ne créait rien. Elle se contentait de puiser. De montrer. Et elle montrait bien. Elle vit distinctement trois corps sur un lit, Ingrid, Julius et elle. Trois corps qui s’enlaçaient. Cette scène n’avait jamais eu lieu, mais elle y avait pensé quelques fois à ce moment-là. Depuis, elle avait oublié ce fantasme.


Les fibres glissèrent sous sa combinaison, caressant sa peau comme le ferait un amant attentif, ou une amante attentive. Sa respiration se hâta. Un filament effleura sa poitrine, décrivant une spirale exacte autour de son mamelon tendu. Une onde de plaisir éclata dans son ventre. Elle gémit, à demi consciente, entre honte et besoin.


Le monde s’était réduit à ces sensations : tiédeur, souffle, peau nue, souvenirs mêlés de fantasmes. La planète amplifiait tout. Elle devenait son désir. Et elle y répondait.


Elle n’avait pas besoin de plus. Elle n’avait pas besoin de mots. Son corps s’arqua sous les caresses, l’esprit emporté par un climax doux, enveloppant, comme une fusion lente dans quelque chose de plus vaste qu’elle.


Quand elle rouvrit les yeux, le bassin était vide d’images. L’eau dormait à nouveau. Les filaments s’étaient retirés.

Elle resta là, haletante, confuse, le regard flou, les membres lourds et étrangement apaisés. Ce n’était pas une attaque. Ce n’était pas un piège. C’était… une invitation. Et elle y avait répondu.


La chaleur s’était estompée, mais l’écho restait en elle, diffus et persistant. Erma s’assit au bord du bassin, le regard perdu dans l’eau. Elle aurait pu croire à un rêve fiévreux, une hallucination provoquée par un gaz inconnu… si son corps ne portait pas encore les traces tangibles de ce qui venait de se passer.


Ses jambes tremblaient. Sa peau frissonnait. Et son cœur… battait lentement, mais profondément, comme si quelque chose l’avait recalibré.


Elle passa les doigts sur son ventre. Il lui sembla sentir une trace invisible, une empreinte douce, comme si la planète l’avait effleurée de l’intérieur. Pas une agression, pas une intrusion, juste une caresse. Et entre ses jambes, les stigmates humides de l’excitation qui l’avait envahie.

En fait, c’était comme une communication. Elle avait été lue. Son intimité, ses souvenirs, ses failles, explorés non pas pour la détruire, mais pour la connaître, la comprendre.

C’était cela, se dit-elle. Ce monde, ou ce qui l’habitait ne cherchaient pas à nuire. Il ressentait et il répondait. Il apprenait à travers elle. Il cherchait à comprendre ce qu’était un humain, pas par la logique, mais par la sensation, le désir, la mémoire.


Un grondement sourd retentit au loin. Pas une explosion, un séisme ? Ou un autre souffle ? La planète semblait respirer par cycles, comme une créature endormie qui tournait lentement dans son sommeil.


Erma se redressa. Elle devait quitter cette clairière. Récupérer ce qui restait de son matériel. Préparer un signal longue portée. Rester ici trop longtemps, c’était… céder.

Et pourtant, une part d’elle résistait à l’idée de partir.

Ils n’avaient pas été si nombreux, ceux qui l’avaient touchée ainsi. Pas depuis des années, pas depuis que la guerre avait volé tout ce qu’elle avait connu de tendre. Et cette planète, sans forme, sans voix, l’avait réveillée en quelques minutes à des sensations qu’elle croyait mortes.

Elle se leva. Son corps obéissait, mais sa pensée flottait encore entre deux états. La sensation d’être à la fois elle-même et une autre.


Erma ressentit un étourdissement. Peut-être les effets de la pression atmosphérique que lui avait signalé Lira. Elle s’adossa à un arbre doré. Un nouvel étourdissement la saisit. Cette fois, elle se laissa glisser au pied de l’arbre. La mousse épousa la forme de ses fesses quand elles touchèrent le sol.


Les images l’assaillirent aussitôt. Elle avec des hommes, différents hommes. Certains avec qui elle avait couché, d’autres qu’elle avait connus sans avoir de relations avec eux. Les images tourbillonnaient dans sa tête, disparaissaient rapidement pour être remplacées par d’autres. Des visages inconnus, des mains qui se posent sur sa poitrine nue. Elle avec deux hommes, embrassant le premier, l’autre dans son dos, une femme maintenant qui la déshabillait. Erma ouvrit sa combinaison jusqu’en bas. Elle glissa sa main entre ses cuisses et s’allongea au sol. Elle eut le sentiment de ne faire qu’un avec l’humus. Une branche basse de l’arbre lui frôlait le ventre. Dans sa tête, les images s’accélèrent. Elle, toujours, prise dans différentes positions, avec différents partenaires. La jouissance arriva d’un seul coup. À bout de plusieurs secondes, elle se relâcha. Les images disparurent de son esprit aussitôt l’orgasme passé. Elle resta un moment allongée sans force, la main toujours entre ses cuisses, avant de se relever chancelante.


Erma se rhabilla et ramassa son capteur.



Elle aperçut alors un mouvement, dans les franges de la jungle. Une nouvelle silhouette avançait vers la lisière. Et cette fois, elle n’était pas lumineuse ni fluide. Ce n’était pas une illusion. La silhouette était humaine.

Erma posa instinctivement, sa main sur son arme.


La silhouette émergea lentement de la brume bleutée, apparemment, elle était masculine, haute, vêtue d’une combinaison de vol de la flotte terrienne, en partie fondue à la chaleur. Il s’arrêta à une dizaine de mètres d’elle, mains levées en signe de paix.


Puis il parla :



Sa voix était rauque, éraillée, mais familière. Elle plissa les yeux.



Adrian Voss !


Un nom qu’elle n’avait pas entendu depuis cinq ans. Un visage qu’elle avait effacé avec soin. Mais un souvenir qu’elle n’avait jamais su enterrer tout à fait.



Il hocha la tête. Un filet de sang coulait de sa tempe, mais ses yeux la fixaient avec une intensité qu’elle reconnut immédiatement.



Elle ne répondit pas tout de suite. Son esprit se battait contre deux fronts : la surprise de revoir Voss… et le frémissement subtil dans son bas-ventre, comme une onde laissée par la planète, qui réagissait déjà à leur proximité. Car elle le sentait, l’air avait changé, plus chaud, plus dense. Les feuilles autour d’eux frémissaient, bien qu’aucun vent ne soufflât. Les tiges phosphorescentes s’étaient éclairées d’un ton plus profond. Comme si la planète elle-même… cherchait et attendait quelque chose.

Adrian s’approcha, lentement.



Elle haussa les sourcils.



Il s’arrêta à un mètre d’elle. Elle répondit, presque en bafouillant :



Voss marqua un silence avant de répondre d’une voix plus basse :



Le temps sembla suspendu.


Ils se dévisagèrent, et dans ce regard flottaient des fragments du passé. Une nuit brève sur Titan, une main dans l’autre, un flirt poussé, une promesse non tenue, un adieu précipité dû à la guerre, une histoire inachevée, un vide laissé. Ils n’avaient pas été amants, mais Erma était toujours marquée par cette histoire, même si elle avait cherché à l’enterrer au plus profond de sa mémoire. Et la planète, sentant leur trouble, intensifiait ce souvenir.

Il y eut un long silence, comme un appel.


Erma sentit la chaleur remonter le long de sa colonne. Adrian tendit la main, effleura son bras. Elle aurait dû la retirer. Au lieu de ça, elle ferma les yeux.

Un frisson la parcourut, parfaitement synchronisé avec celui d’Adrian.


Ce n’étaient plus seulement eux. C’était elle, la planète, qui s’immisçait, présente entre leurs peaux, à travers leurs souvenirs. Une caresse invisible s’insinua entre eux. Un désir ancien, ravivé et amplifié, décuplé, qui se mit à brûler doucement, presque tendrement.


Erma rouvrit les yeux.



Ils s’étaient installés dans un renfoncement de la falaise, abrité par des lianes épaisses et tièdes. Le sol, tapissé d’une mousse vivante, épousait leurs formes. Aucune menace immédiate, ils n’avaient vu aucun d’animal. La météo, ici, ne semblait pas être changeante, aucun orage ou tempête à l’horizon. Et pourtant, quelque chose en eux refusait de s’apaiser.


Ils parlaient peu. De temps à autre, Adrien lançait un regard vers elle, comme s’il attendait qu’elle brise le silence. Mais elle se contentait de vérifier son transmetteur, ses armes, sa respiration.

Il s’approcha d’un pas.



Elle hocha la tête.



Il s’accroupit à côté d’elle. Une distance infime séparait leurs genoux. Dans l’air flottait une odeur douce, entêtante, de bois humide et de peau chauffée. La même note olfactive que lors de son contact avec la plante.


Erma croisa les bras. Elle sentait ses sens s’exalter. Chaque battement de son cœur, chaque effleurement de tissu devenait une caresse amplifiée. Son souffle était stable, mais à l’intérieur, la tension s’enroulait comme un serpent.

Adrian reprit :



Sa voix était grave, presque vulnérable. Il poursuivit :



Elle ne répondit pas.


Mais l’image revint. Leur dernière soirée, trop courte, sa main dans la sienne, des doigts qu’elle n’avait pas oubliés. Ses lèvres contre les siennes aussi. Puis, aussitôt après, les interrompant, les sirènes d’alerte qui retentissaient, les rappelant chacun vers leurs unités et vers des missions qui n’avaient pas été achevées depuis ce jour. Elle s’en était voulu de s’en souvenir encore.


Et la planète le savait.


Le silence se chargea d’électricité. Une vibration, imperceptible, mais présente, émanait du sol, comme un second rythme cardiaque.


Elle tourna enfin la tête vers lui. Leurs regards se croisèrent. Son visage était plus marqué, mais ses yeux n’avaient pas changé. Elle lut en lui ce qu’elle sentait en elle, une lutte désespérée contre quelque chose d’irrationnel et d’inévitable.


Il tendit une main, hésita, la posa contre son avant-bras. Un frisson fulgurant les traversa ensemble. Ils reculèrent légèrement, surpris. Le contact avait libéré une onde invisible. Les lianes frémirent, la lumière ambiante se fit plus chaude. C’était comme si la planète avait ressenti leur trouble et l’avait accueilli.


Erma recula d’un pas. Adrien baissa les yeux, comme honteux. Mais l’élan était lancé.

Et ce fut elle qui revint vers lui. Leur baiser ne fut pas doux ni lent. Il fut intense, nécessaire, comme un effondrement de leur volonté, un abandon commun. Ils se saisirent avec une urgence contenue depuis des années. Les bouches se cherchèrent, haletantes, et la planète réagit. Les fibres du sol se mirent à pulser sous eux, comme une respiration intime.


Elle ne savait plus si elle embrassait Adrian ou le souvenir d’Adrian révélé par la planète. Mais à cet instant, cela n’avait plus d’importance.


Leur baiser s’était mué en embrasement. Sous leurs corps, le sol vivant réagissait, s’ondulait légèrement comme une peau accueillante. La mousse tiède s’insinuait entre les replis de leurs combinaisons, les désolidarisait presque avec tendresse, comme si la planète les dénudait elle-même, par curiosité, par offrande.


Erma ne luttait plus. Ses doigts parcouraient la nuque d’Adrian, son torse, sa peau encore marquée par la chute. Elle explorait ses muscles, cette chaleur, ce souffle familier. Autour d’eux, la lumière avait viré au cuivre. Des filaments translucides flottaient lentement dans l’air, semblables à des spores ou à des rubans de soie, frôlant leurs épaules, leurs hanches, comme des mains invisibles. Le plaisir n’était plus une montée maintenant, c’était une immersion. Leur peau frémissait au moindre contact, comme si chaque cellule ouvrait une porte. Adrian se pencha, mordilla doucement son cou. Elle gémit. Mais même ce gémissement n’était plus entièrement le sien, il résonna à travers les feuillages, tel un écho en montagne, repris comme un chœur discret, comme si le monde l’avait entendu et approuvé.

Erma sentit une chaleur croître au creux de son ventre, doux, mais irrépressible. Adrian la serrait contre lui, haletant, perdu dans la même transe. Ce n’était pas une jouissance conquise par la tension, mais une acceptation complète, presque mystique.

Chaque friction, chaque souffle, chaque mouvement semblaient chorégraphiés par le sol lui-même, qui se moulait à leurs gestes avec une fluidité organique. Ce n’était plus du sexe. C’était une fusion rituelle. Une offrande partagée à quelque chose d’ancien, de vivant, d’inconnu.


Et quand enfin leurs corps s’arc-boutèrent ensemble, portés par une vague douce, profonde, qui les traversa d’un seul élan, ce ne fut pas un cri, ni un spasme, mais un silence lourd, presque sacré.


La planète avait bu leur abandon. Et elle s’était tue.

Erma retomba lentement contre lui, la peau couverte de perles de lumière, le souffle entrecoupé de sanglots qu’elle ne comprenait pas tout à fait. Adrian caressait ses cheveux sans mot. Il avait les yeux ouverts, fixant la canopée mouvante.


Ils restèrent ainsi, nus, tremblants, tenus par quelque chose de plus vaste qu’eux.


Puis elle murmura, d’une voix rauque :



Ils s’endormirent. Quand Erma rouvrit les yeux, la lumière avait changé. Autour d’eux, la canopée semblait s’être refermée légèrement, comme pour préserver leur repos. Les filaments aériens s’étaient dispersés, mais l’atmosphère portait encore leur trace, une douceur vibrante, une tension en suspension. Ce monde ne l’avait pas quittée. Il la scrutait toujours. Elle s’assit lentement, son corps encore engourdi de l’union. Adrian la suivit du regard, sans bouger.



Il hocha la tête, silencieux. Leur lien n’était plus seulement charnel. C’était devenu une expérience partagée, entre eux et avec la planète elle-même, comme une mémoire vivante, comme si leurs actes avaient nourri quelque chose.

Erma chercha son combiné, réactiva les capteurs biologiques. Les données étaient incohérentes. Un rythme cardiaque élevé, mais stable, les neurotransmetteurs en ébullition, les niveaux de sérotonine et d’ocytocine hors norme. Comme si leur corps avait été recalibré.



Adrien observait le ciel.



Elle hésita.



Un long silence suivit.


Puis il souffla :



L’idée se ficha dans l’esprit d’Erma comme un éclat brûlant. Et à cet instant précis, un son monta du sol, doux, régulier, comme une pulsation profonde, comme un cœur qui bat, un signal. Ils se regardèrent. La planète les écoutait encore. Et elle avait peut-être répondu.


La pulsation résonnait dans leurs os. Une vibration ancienne, primordiale, presque hypnotique. Erma serra les poings, le regard fixé sur le sol mouvant.



Adrian fronça les sourcils.



Elle posa une main sur la mousse vivante.



Le poids de ses mots tomba entre eux, lourd, inquiet. La douceur de la planète se chargeait d’une autre énergie, plus obscure, insidieuse. Adrian regarda autour, comme pour s’assurer qu’ils étaient seuls.



Elle hocha la tête, luttant contre un vertige.



Un silence épais s’installa. Chacun pensait aux répercussions possibles de ces hypothèses. Puis un léger frémissement parcourut la forêt, plus vif que les simples ondulations précédentes. La planète semblait s’éveiller, prête à répandre ses racines, à s’infiltrer.

Erma se leva, la mâchoire serrée.



Adrian acquiesça, mais dans ses yeux brillait une ombre.



Elle tourna la tête vers lui, consciente que leur combat venait de commencer, à la fois contre l’inconnu, et contre ce que la planète avait semé en eux.



Le vent ne soufflait toujours pas. Mais la planète respirait.



Erma se tenait au bord de la falaise, le vent léger caressant ses cheveux encore humides. Sous ses pieds, la mousse vivante ondulait doucement, comme une respiration silencieuse. Le ciel nocturne déployait ses constellations familières, mais rien ne lui semblait plus sûr ni stable.

Derrière elle, Adrien finalisait la préparation du transmetteur, son visage marqué par la fatigue et la résolution. Chaque détail du protocole semblait dérisoire face à l’ampleur de ce qu’ils venaient de découvrir.

Ils avaient tenu à distance l’ennemi dans l’espace, survécu à la chute, puis cédé à cette force mystérieuse. Mais maintenant, ils savaient.


Mais ils étaient confrontés à un choix.

Envoyer l’alerte signifiait risquer la propagation. Ne rien dire, c’était permettre à cette « offrande » de se répandre, peut-être jusqu’à l’humanité tout entière, avec des conséquences inconnues. Sinon, ils étaient condamnés à rester ici.


La planète était vivante, consciente, et sa manière d’exister était une forme d’envahissement insidieux, lent, une invasion sous couvert de beauté, de désir, et d’oubli.

Erma ferma les yeux un instant, sentant encore la chaleur émaner de la terre, la douceur de l’air chargé de spores invisibles. Elle pensa aux mondes au-delà, à la flotte, aux millions d’âmes qui ignoraient ce danger.



Adrien posa une main sur son épaule.



Elle hocha la tête, consciente que leur lutte ne faisait que commencer. La frontière entre ennemi et allié venait de se brouiller. Elle prit une profonde inspiration et activa le transmetteur. Le signal s’éleva, porté par les ondes, traversant l’atmosphère et l’espace. Dans le silence qui suivit, la planète sembla retenir son souffle.

Erma regarda une dernière fois la mousse, vibrant encore sous ses pieds. Ils venaient d’ouvrir une porte.

Leur destin et celui de la galaxie venaient peut-être de basculer et le futur ne serait jamais plus le même.


Les étoiles brillaient au-dessus d’eux, immuables témoins d’un univers en perpétuel mouvement.


À une demi-année-lumière de là, la flotte humaine recevait le signal d’alerte. Les mots d’Erma et d’Adrian portaient la lourde vérité. Une nouvelle forme de vie, inconnue, mais douce et insidieuse, s’apprêtait à étendre son emprise.

Mais cette vie n’était pas une ennemie classique, brute et belliqueuse. C’était une présence qui fascinait autant qu’elle terrifiait, une conscience végétale capable de manipuler émotions et désirs, de s’infiltrer dans les âmes bien avant les corps.


Les scientifiques s’activaient déjà pour décrypter ce phénomène, tandis que les militaires se préparaient pour un affrontement qui ne serait ni simple ni prévisible.

Erma et Adrian, eux, longtemps en quarantaine après leur retour, repensaient souvent à cette clairière vivante, à la fusion sacrée qu’ils avaient partagée avec la planète. Ils savaient que cette expérience les avait changés à jamais, qu’ils portaient désormais en eux une part d’elle, fragile, mystérieuse, puissante.



Et quelque part, dans le silence de la galaxie, la planète attendait son heure, prête à écrire un nouveau chapitre. Un chapitre où la frontière entre conquête et symbiose serait redéfinie.