Cette petite histoire se déroule aux États-Unis d’Amérique, au début des années 60. J’ai testé avec ce texte une nouvelle façon de mettre en place un récit. Bonne lecture :)
Nouveau quartier
Bonjour à tous, je m’appelle Timothy, prénom qu’on abrège souvent en Tim. Il y a à peine un an, je suis arrivé dans ce quartier banlieusard d’une ville perdue nichée au cœur du continent américain, à la suite de la double promotion de mes parents, des universitaires qui avaient besoin de calme.
Entre Washington DC et ici, c’est… comment dire… pas du tout la même chose !
Cependant, la rue est animée par les chamailleries de Suzie Anderson et Kevin Lovell (qui ont tous les deux mon âge, et qui habitent en face de chez moi, l’un à côté de l’autre), et ce (les chamailleries), presque depuis le berceau. Comme on le dit plus vulgairement, ils se cherchent mutuellement des poux sur la tête, mais pas de la même façon. Kevin agit souvent comme un véritable gamin qu’il n’est plus depuis pas mal d’années, il en est resté au stade du pipi-caca-prout. Suzie est plus sophistiquée dans ses vacheries, ayant pour habitude de rendre au triple ce qu’on lui a fait en mal.
Il ne se passe pas un jour (ou quasiment) sans qu’il y ait une altercation dans l’air. On va dire que ça met de l’animation.
Les Anderson sont une famille très classique avec trois enfants : Peter, Suzie et Deborah, dans l’ordre croissant d’âge. Suzie est une jeune fille, Deborah est une jeune femme, c’est la grosse nuance entre ces deux sœurs qui se ressemblent beaucoup. Quant à Peter, c’est encore un gamin.
Chez les Lovell, c’est un peu plus simple : deux garçons, Andrew et Kevin, toujours dans l’ordre croissant d’âge. Mais les deux garçons sont très différents, le premier ressemble à sa mère et l’autre à son père. Le couple Lovell est assez… comment dire… curieux, bizarre, mais il est finalement l’un des plus stables du quartier.
Tandis que je suis venu rendre en face un presse-purée à manivelle (le dernier summum technologique du coin), la mère de Kevin est en train de m’expliquer à sa façon la situation :
- — Ces deux-là, c’est « je t’aime, moi non plus ».
- — Vous voulez dire par là qu’ils se détestent et qu’ils s’adorent en même temps ?
- — Hmm… oui, c’est ça… Tu dis carrément les choses, Tim…
- — Un chat est un chat, Madame Lovell… Mais ils se font plus de mal que de bien à se comporter de la sorte ! Peut-être sont-ils tous les deux masochistes…
Ma voisine d’en face se met à rire :
- — Tu n’y vas pas par le dos de la cuillère ! À ton âge, je ne savais même pas ce que c’était qu’un masochiste !
- — Je parie que bien des personnes de ce quartier ne savent pas non plus ce que c’est…
Elle devient soupçonneuse :
- — Et comment, toi, tu sais ça ?
- — Avec un père et une mère universitaires spécialisés tous les deux dans la littérature parfois un peu spéciale…
- — Un peu spéciale ? Hmm, c’est-à-dire ?
- — Les écrits mis à l’index par l’Église, souvent pour des raisons de divergence doctrinale.
Et parfois un peu plus que doctrinale, mais je préfère me taire afin de ne pas être pris pour un pervers qui en sait trop à son âge. La mère de Kevin hoche la tête :
- — J’aimerais bien que mon fils cause parfois un peu comme toi, ça me ferait des vacances. Idem pour mon mari.
- — Si je puis me permettre, Madame, vous et votre époux… vous… dissonez un peu.
- — Oh comme c’est bien dit, jeune homme ! Mon mari n’est pas une lumière, j’en suis parfaitement consciente, mais contrairement à beaucoup d’hommes du quartier, il est gentil et attentionné. En revanche, Kevin n’a pas hérité grand-chose de lui à ce sujet !
- — En tout cas, physiquement, il lui ressemble trait pour trait.
Elle s’exclame :
- — Ah ça, mon mari ne peut pas le renier ! Quand je vois Kevin, j’ai l’impression de revoir mon mari à l’âge où nous nous fréquentions. Enfin, on essayait de se fréquenter, car nous étions très surveillés à l’époque, et la guerre n’arrangeait rien.
- — Je suppose que tous les hommes valides étaient envoyés au front, soit dans le Pacifique ou soit en Europe.
- — Oui, tous les hommes valides. La guerre a besoin de chair à canon. Par bonheur, mon futur mari est revenu intact, mais j’ai bien vu qu’il avait changé. Avant qu’on se marie, il m’a dit qu’il avait vu des choses pas racontables, mais qu’il voulait que notre mariage réussisse en réaction à toutes ces horreurs. Je lui ai fait la promesse de ne pas baisser les bras trop vite ou pour un rien.
- — Et ça vous a bien réussi, Madame…
- — Je le crois aussi.
C’est bien la première fois que la mère de Kevin se confie de la sorte au jeune homme que je suis. Son couple fonctionne plutôt bien, même si j’ai parfois l’impression que c’est l’alliance de la carpe et du lapin… Mais s’ils sont heureux ainsi…
Suzie
Ce matin, je pars relever le courrier dans la boîte aux lettres, le petit drapeau m’indiquant qu’il y a quelque chose pour nous. Me voyant sortir de chez moi, Suzie traverse posément la rue dans ma direction. Je discute souvent avec elle. Une fois de plus, elle est en rogne envers son voisin (Kevin, bien sûr) :
- — Ah, mais quel abruti, mais quel abruti !
- — Qu’a-t-il fait, cette fois-ci ?
- — Tu sais pas quoi, Tim ? Cet idiot m’a dit que je vieillirai vieille fille !
- — Toi, vieille fille ? Il est aveugle, le Kevin !
Elle me regarde curieusement :
- — Comment ça ?
- — Je dis qu’il est aveugle : tu as plein de qualités, et tu es fort mignonne.
- — Waow ! C’est bien la première fois qu’on me fait tant de compliments !
Lettres en main, je réplique pragmatiquement :
- — Je parie que tu en aurais entendu davantage si tu ne passais pas tout ton temps à faire la guéguerre avec Kevin.
- — Tu insinues quoi par là ?
- — Cette guéguerre monopolise toute ton activité hors scolarité et te fait paraître plus agressive que tu ne l’es réellement.
Elle me scrute :
- — T’es en train de me dire que… que j’ai perdu des occasions ?
- — On peut le voir comme ça, Suzie. Mais entre nous, des garçons qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, ils n’en valent pas la peine.
- — T’es toujours aussi direct, toi !
Non, je ne suis pas vraiment direct, sinon j’aurais sans doute dit autre chose. Suzie m’évite de répondre en reprenant aussitôt la parole :
- — Mais t’as raison, Tim. S’ils ne sont pas capables de voir qui je suis vraiment…
- — Comme Kevin, surtout lui…
- — Kevin, c’est autre chose… On dirait qu’avec moi, il est resté un gamin de cinq ans.
Tout en regardant qui nous a envoyé du courrier, je confirme :
- — C’est visiblement le cas. Il n’arrive pas à voir que vous avez tous les deux une dizaine d’années en plus.
- — Une douzaine, même ! Il m’énerve, il m’énerve et il m’énerve ! Qu’est-ce que je peux inventer pour lui clouer le bec ?
J’entends distinctement les rouages de mon cerveau se mettre en action afin de proposer une solution à cette question. D’un ton que j’essaye d’être le plus neutre possible, je propose placidement à ma voisine :
- — Eh bien… sortons ensemble sous son nez, toi et moi.
- — Sortir, toi et moi !?
- — Pour de faux, rien que pour lui démontrer que tu ne finiras pas vieille fille.
Suzie pose son index contre son menton, sous sa lèvre :
- — Eh, c’est pas con, ça ! Ça lui en boucherait un coin !
Puis elle se ravise partiellement en me regardant fixement :
- — Mais… mais pour de faux, n’est-ce pas ?
Je réponds de façon ambiguë :
- — Je n’ai jamais forcé une jeune fille à faire quelque chose qu’elle ne voulait pas faire.
- — Et… tu serais d’accord pour jouer le jeu ?
- — Bien sûr ! Parce que tu le vaux bien, Suzie !
Elle se met à rire :
- — Pas mal, cette accroche ! Faudrait que tu la fasses breveter, Tim ! Bon, soyons plus sérieux : si j’ai bien compris, tu acceptes d’être mon petit ami pour de faux afin d’en mettre plein la vue à cet idiot de Kevin ?
- — Et passer un peu de temps avec toi. Je te propose un grand classique : un ciné puis un fast-food.
- — On irait voir quoi, au ciné ?
Je me défausse en proposant :
- — Tu feras ton choix.
- — Même si je choisis un film à l’eau de rose ?
- — Je sais que tu ne choisiras pas ce genre de film…
- — Tu en es bien certain, Tim !
C’est à mon tour de regarder fixement cette jeune fille qui me plaît, mais que je ne savais pas comment aborder, vu sa fixette sur son voisin :
- — Je ne te connais que depuis un an à peine, mais je pense que j’en sais plus sur toi que « qui tu sais ». Je viens te chercher quand ?
- — Je crois que t’as raison, tu dois mieux me connaître que « qui je sais ». Ça te convient, demain en milieu d’après-midi ?
- — Pas de souci. Je viens te chercher chez toi, je suppose ?
- — Bien sûr que oui ! Comme ça, « qui je sais » et « qui tu sais » nous verra !
L’adage latin dit « audaces fortuna juvat » (la fortune sourit aux audacieux), comme le disent doctement mes parents qui connaissent par cœur la liste de tous les Papes et de tous les empereurs romains, mais qui sont incapables de citer un tiers des États des USA !
Mais c’est bien la première fois de ma brève existence pourtant assez mouvementée que je décroche un rendez-vous avec une jeune fille de cette façon !
Au ciné
Comme convenu, assez fébrile, je viens chercher Suzie chez elle à l’heure convenue hier. J’ai droit à une petite surprise quand la porte s’ouvre :
- — Waah, très joli !
- — Ah, ça fait plaisir à entendre ! Ça te plaît ?
- — Cette robe d’été te va à merveille ! Je vais regretter de ne pas avoir eu plus tôt l’idée d’être ton faux petit ami !
Suzie rosit légèrement. Spontanément, elle capture mon bras (je n’en demandais pas tant) :
- — Au lieu de dire des grosses bêtises, allons au ciné, mon cher !
Puis elle ajoute à voix basse :
- — Le crétin de service nous observe !
Empruntant la voiture de ma mère qui est l’une des rares femmes du coin à posséder son permis (ce qui peut paraître paradoxal, sachant son enfermement dans les siècles lointains), nous arrivons bien vite sur le parking du cinéma local, celui-ci disposant de plusieurs salles.
En regardant les affiches, Suzie s’exclame :
- — Eh, ils ont « Lawrence d’Arabie » !
- — Tu veux aller le voir ? Pas de souci.
- — Pas de regret pour ce truc pour garçons, ce « James Bond » qui passe en même temps ?
Je montre du doigt une partie de l’affiche écrite en tout petit :
- — On va dire que Lawrence est plus… culturel… et en plus, il dure plus longtemps.
- — Ah oui, un bon trois heures…
- — N’oublie pas de faire ce que tu as à faire avant d’entrer dans la salle.
Elle est perplexe, je développe :
- — En clair, aller te soulager.
- — Ce ne sont pas des choses qui se disent, Tim !
- — Et pourquoi donc ?
Elle reste momentanément interdite, mais ça ne dure pas bien longtemps. Un peu embrouillée, elle rétorque en faisant de grands gestes :
- — Ben… parce que c’est comme ça ! Ça ne se dit pas ! Quoique… c’est pourtant quelque chose de naturel. Dieu nous a tous fait ainsi.
- — Tu vois, j’ai même Dieu de mon côté !
Elle se contente de rire. Au guichet, j’achète deux billets, puis un peu plus loin, un pot de pop-corn avec deux boissons. Ensuite, les mains assez occupées, nous nous installons dans la bonne salle de spectacle.
Au Wimpy
Soyons honnêtes, durant la projection, il ne s’est pas passé grand-chose entre Suzie et moi. De plus, malgré sa longueur, le film était prenant. Lors de certains passages assez épiques, par deux fois, Suzie a pris spontanément ma main pour la serrer bien fort en fonction des péripéties qui se jouaient sur le grand écran. La seconde fois, j’avoue que j’ai gardé sa main un peu plus longtemps que nécessaire…
Mais elle n’a rien dit.
Une fois dehors, au soleil, je propose qu’on aille à pied jusqu’au Wimpy.
- — Bonne idée ! a-t-elle dit.
Ce que nous faisons peu après, tout en discutant du film que nous venons de voir. Chemin faisant, j’ai l’impression d’être surveillé, d’être espionné. Mais je ne vois personne qui serait susceptible de le faire. Dans le fast-food, nous nous installons un peu sur le côté, puis nous parlons du film que nous venons de voir. Comme d’habitude dans ce genre d’enseigne, la commande arrive vite.
Tout en continuant à discuter, nous mangeons. Visiblement, Suzie est animée, la sortie lui plaît vraiment, et elle ne s’en cache pas. De plus, elle est vraiment mignonne dans sa robe légère. Je sais que Suzie n’est pas moche, mais je sais aussi qu’elle n’est pas une spécialiste pour se mettre en valeur. Mais à quoi est due cette métamorphose ?
Peut-être a-t-elle demandé de l’aide à sa grande sœur Deborah, celle qui se mariera dans quelques mois. À bien y regarder, Suzie possède un très léger maquillage, pas grand-chose, mais bien appliqué. Je me demande alors combien de garçons ont pu sortir avec elle. Peu importe, c’est avec moi qu’elle est aujourd’hui !
Notre conversation est en train de prendre une tournure assez particulière : je suis en train de comparer l’épouse idéale à une abeille, une idée un peu saugrenue qui m’est venue à l’esprit, il y a quelques semaines.
- — Oui, une abeille, Suzie.
- — Et pourquoi une abeille ?
- — Je trouve que c’est mignon, une abeille, non ?
- — Si tu le dis… Moi, j’ai toujours peur qu’elle me pique.
- — Si tu es gentille avec elle, pourquoi elle te piquerait ?
Je n’avoue pas à Suzie le côté industrieux de cet insecte. Je ne suis pas un adepte de la femme au foyer en train d’élever la marmaille, mais je ne suis pas non plus partisan des princesses qui se la coulent douce, croyant que tout leur est dû. Non, les tâches doivent être équitablement réparties, même si certaines ne sont pas gratifiantes, comme faire la vaisselle. Ce n’est pas ça qui va tuer ma virilité. Mais je sais que pas mal d’hommes pensent le contraire.
Soudain Suzie s’exclame :
- — Eh !? Mais c’est Kevin !
- — Où ça ?
- — Derrière la vitrine, dans la rue ! Ce sombre crétin était en train de nous surveiller ! Il a vu que je l’avais vu. Hé hé, ça fonctionne ! Ah, j’vais pas finir vieille fille, espèce d’enfoiré de stupide Kevin !
Ça, c’est le cri du cœur ! Je préfère orienter la conversation autrement :
- — Puisqu’on parle de prénom, j’ai toujours été étonné que Suzie s’écrive avec un « ie » et non avec un « y ».
- — C’est le prénom de la grand-mère maternelle de mon père, elle était d’origine française.
- — Ah d’accord.
Sans lâcher son hamburger, ma fausse petite amie me regarde droit dans les yeux :
- — Je sais que t’as fait exprès de changer de conversation. Mais t’as raison, ce demeuré ne mérite pas que je gaspille de la salive pour lui.
- — Gaspille-la pour terminer ton hamburger…
- — En tout cas, il est bon ! Le milk-shake aussi.
- — Je suis parfaitement d’accord avec toi. Le plus amusant est que nous avons pris la même chose sans nous concerter.
Nous continuons à discuter, le courant passe vraiment bien entre nous, comme si tout était évident. Mais je sais au fond de moi que les bases sont spécieuses, faussées. Je ne fais que jouer un petit rôle dans le long antagonisme entre Suzie et Kevin.
Mais j’essaye de ne pas trop y penser, je préfère de profiter du moment…
« Carpe diem », diraient mes érudits de parents.
De retour
Il commence à se faire un peu tard. Il ne faudrait pas que ma fausse petite amie ait des soucis avec sa famille, même si je m’entends assez bien avec ses parents. Sur le chemin du retour, dans la voiture, je demande :
- — Au fait, ils ont dit quoi, tes parents, à propos de notre sortie ?
- — Ma mère était un peu inquiète quand je lui ai annoncé que je sortais avec un garçon. Elle a été étonnée quand j’ai dit que c’était toi qui allais m’accompagner, mais j’ai bien vu qu’elle était soulagée. Quant à mon père, il a carrément dit que ça me changerait les idées, surtout quand il a su que c’était justement toi. Il te prend pour un garçon sérieux, très sérieux.
- — C’est flatteur, tout ça !
Elle me jette un petit regard en coin :
- — Ne va pas trop vite en besogne, j’ai dit que c’était une sortie entre copain-copine, en tout bien et tout honneur.
- — Et ils t’ont crue ?
- — Hmm… je ne sais pas… En tout cas, Deborah m’a carrément poussée dans tes bras !
- — Toujours écouter sa grande sœur !
Je raccompagne Suzie jusqu’au seuil de sa porte. Sa maison est un peu plus renfoncée que celle de Kevin, juste à côté, séparée par une palissade en bois blanc et deux bandes de terrain. À ce propos, toutes les maisons du voisinage semblent avoir été faites selon le même moule, y compris la mienne.
Tandis que nous sommes debout, face à face, sous l’auvent, Suzie demande en catimini :
- — Il nous surveille ?
- — Oui, il se cache. Enfin, il essaye, mais il a oublié qu’on voit parfaitement son ombre sur le rideau derrière lequel il se cache pour nous espionner.
- — Ah ça, c’est tout Kevin ! C’est pour cette raison que, la plupart du temps, il n’arrivait pas à ses fins !
Intrigué par cette dernière phrase, je demande :
- — À quelles fins ?
- — Genre : me balancer une boule de neige ou me lancer des crapauds.
- — Charmant…
Suzie a un petit geste de dédain :
- — C’est comme ça qu’il veut se faire remarquer de moi…
- — Ce n’est pas très… diplomatique.
- — Ah, si je compare avec toi, c’est le jour et la nuit !
- — Merci, Suzie.
Elle sourit :
- — Pas de quoi, Tim. Puisque cet idiot nous observe, j’ai envie de le faire bisquer un peu plus. T’as une idée ?
- — Eh bien, faisons semblant de nous embrasser. En réalité, c’est ton menton que je viserai, mais d’où il est, il ne verra pas la différence.
À la suite de cette proposition de ma part, Suzie est un peu fébrile :
- — Que… que mon menton, pas ailleurs… OK ?
- — Promis, Suzie.
Puis, affichant un large sourire, j’ajoute :
- — Sauf si tu souhaites aller plus loin, bien sûr.
- — Gros idiot !
Je présente mon dos à la fenêtre d’où nous observe son voisin d’enfance, puis, avec une lenteur calculée, je me penche sur ma fausse petite amie qui tremble un peu. Elle est rassurée quand mes lèvres viennent se poser sur son menton. Pour Kevin, l’illusion doit être parfaite.
Dommage que je n’aie pas pu viser un peu plus haut, mais je m’en contenterai. Nous avons pu aller au ciné, puis au Wimpy, nous avons bien discuté, c’est déjà pas mal.
Brisant le charme, Suzie dit soudain :
- — Ah, il ne regarde plus, je ne vois plus son ombre.
Avec regret, je me redresse :
- — Il a eu sa dose, je suppose…
- — Bien fait pour lui !
Elle me regarde durant quelques secondes, puis elle rompt le silence :
- — Merci de t’être prêté à ce petit jeu, Timothy… et merci de ne pas en avoir profité…
- — Tout le plaisir fut pour moi.
- — Ça t’a quand même coûté un ciné et un Wimpy… Tu me diras combien je te dois.
- — Tu ne me dois rien, Suzie.
- — Ah si, quand même !
Je me penche sur elle, pour l’embrasser furtivement et délicatement sur ses lèvres rosées. Quand je me redresse, je lui dis :
- — Voilà, comme ça, tu es quitte…
- — Euh…
Momentanément, elle ne sait plus quoi dire. Momentanément, car ensuite, elle lâche d’une voix qu’elle essaye d’être ferme et amusée :
- — Tu sais que tu es tout rouge, Tim ?
- — Je peux dire la même chose de toi, Suzie.
- — Je… je crois que je vais rentrer, maintenant…
- — Bonne soirée, Suzie.
- — Oui, bonne soirée, Timothy.
Sans rien dire, elle ouvre la porte, elle entre à l’intérieur, mais quand elle referme, je constate qu’elle me regarde à travers l’entrebâillement durant quelques secondes avant de refermer. Je crois avoir distingué un petit sourire sur ses lèvres que j’ai embrassées.
Pour ma part, tandis que je traverse lentement la rue, je me demande franchement si j’en ai fait trop ou pas assez. J’espère simplement que ça ne va pas m’empêcher de dormir.
Kevin
Le lendemain, ça ne loupe pas, Kevin m’aborde directement :
- — Eh, Tim, t’es sorti avec cette peste de Suzie ?
- — On dirait bien que oui.
- — Qu’est-ce que tu lui trouves, à cette chipie ? Elle est complètement intéressante !
- — À chacun ses goûts, Kevin.
- — Dans ce cas, t’as pas de goût, Timothy !
- — Qu’est-ce que ça peut te faire que je sorte avec Suzie, si tu la trouves sans intérêt ?
On dirait que je viens de marquer un gros point, car il a du mal à trouver une riposte :
- — Ben, c’est que… tu… je… je m’inquiète pour toi, voilà !
- — C’est très gentil de ta part, Kevin, mais je pense que je suis assez grand pour savoir ce que je fais.
- — Non, t’es trop jeune, tu vas te faire avoir par cette chipie !
Kevin n’a jamais été très fortiche en logique pure et dure. À moitié amusé, je rétorque :
- — Je te rappelle que nous avons le même âge, toi et moi. Donc, si je suis trop jeune, toi aussi.
- — Oui, mais moi, je connais Suzie depuis plus longtemps que toi !
- — Je ne le nie pas, mais, comme tu es un bon garçon qui déteste les filles, ta voisine est devenue pour toi l’archétype de la gent féminine à honnir.
Je reconnais avoir volontairement formulé ma réponse ainsi. Assez hésitant quant à la suite à donner, il s’étonne :
- — L’arkéquoi ?
- — Le symbole. Tu as tout focalisé sur Suzie.
- — Focalisé, t’as de ces expressions !
Je me moque ouvertement :
- — Excuse-moi d’avoir lu autre chose que des comics avec des super-héros dans chaque case, Kevin… Et puis, avec mes parents qui sont tous les deux dans la littérature, je suis aux premières loges pour le vocabulaire.
- — T’as pas dû rigoler tous les jours, toi !
- — J’ai peut-être eu droit aux grands auteurs classiques, mais j’ai toujours pu regarder la télé sans trop de contraintes, donc je ne vais pas me plaindre.
Mains dans les poches, il ricane :
- — Le meilleur des deux mondes ?
- — Là, tu m’étonnes, Kevin ! C’est de haute volée, comme réponse !
- — Mon grand-père dit souvent ça… Bon, revenons à Suzie : tu vas vraiment sortir avec elle ?
Grammaticalement, je lui fais remarquer un point de détail important :
- — Je sors déjà avec elle.
- — Bon OK. Et tu vas continuer ?
- — Tu as des objections ? Tu avais des vues sur Suzie ?
Il se récria aussitôt, peut-être un peu trop vite et trop ostensiblement pour être honnête :
- — Ah non ! Sortir avec Suzie ? Autant embrasser mille crapauds !!!
En ce qui concerne les filles, c’est chacun pour soi, et ce, depuis la nuit des temps. Si j’ai une chance, je ne vais certainement pas la laisser passer. Sa réponse me convient très bien, même si je pense qu’il me ment. Je souris :
- — Dans ce cas, nous sommes d’accord. Comme Suzie n’est rien pour toi, sauf d’être éventuellement ton souffre-douleur depuis bien des années, tout va bien, nous ne nous marchons pas sur les pieds, n’est-ce pas, Kevin ?
- — Mon souffre-douleur, c’est vite dit ! J’en ai bavé avec elle !
- — Elle te rendait la monnaie de ta pièce… Allez, bye Kevin.
- — Oui, c’est ça, bye !
Puis nous nous quittons, chacun allant dans sa direction.
Un midi sur le fil
À l’heure du midi, je croise Suzie. Je lui explique que son voisin d’enfance a voulu avoir des explications. Je lui relate notre conversation, mais de façon plus soft. Quand j’en ai terminé, Suzie fronce des sourcils :
- — Il a dit que j’étais une chipie inintéressante ? Complètement inintéressante ? C’est bien ça ?
- — Oui, texto.
- — Quelque chose me dit qu’il en a dit plus que ça…
- — C’est un résumé, je te conseille de t’en contenter.
Faisant une furtive grimace, elle dit :
- — Donc, il en a dit plus.
- — Ne te torture pas avec ça, il n’en vaut pas la peine, Suzie.
- — Je vais finir par le croire…
Ça ressemble à un lapsus, cette réponse ! Suzie soupire longuement. Quand elle en a fini, je demande :
- — Et ton retour s’est bien passé ? Je veux dire par là que tes parents ne t’ont pas trop cuisinée ?
- — Eux, ça va. J’ai dit la stricte vérité : un film qui durait plus de trois heures et un Wimpy. En catimini, ma mère m’a glissé que j’avais une bonne tête… En revanche, ma grande sœur, houlà !
Je m’étonne :
- — C’est-à-dire ?
- — Que… tu avais parfois dépassé la ligne rouge… comme au ciné…
Je rectifie le tir :
- — Au ciné, c’est toi qui m’as capturé la main à chaque fois.
- — Oui, je sais, mais tu n’étais pas trop pressé de me la rendre… et puis…
- — Si tu fais allusion à la toute dernière minute qu’on s’est vu, devant ta porte, j’avoue que je suis fautif, mais je ne regrette rien, Suzie.
- — Je m’en doute, tu assumes…
Afin d’éviter un silence gênant entre nous, je rassemble mon courage :
- — Suzie, je souhaite sortir à nouveau demain avec toi, mais pour de vrai, cette fois-ci.
- — C’est-à-dire ?
- — Tu sais très bien ce que je veux dire. Mon offre d’hier n’était pas si… désintéressée… Ça fait déjà un certain temps que… que je craque pour toi…
Elle reste muette et figée durant quelques secondes. Un peu inquiet, je demande au bout d’un certain temps qui m’a paru longuet :
- — Suzie ? Tu es toujours avec moi ?
- — Oui, oui, je suis toujours là. Je suis même en face de toi.
- — Est-ce que je peux venir te chercher demain en milieu d’après-midi pour qu’on aille au ciné ?
- — Comme hier ?
- — Grosso modo, oui…
Indifférente aux gens qui nous croisent et dépassent, elle me regarde :
- — Mais pas que pour de faux, c’est ça ?
- — On ira à ton rythme, Suzie.
- — Tu as l’art de répondre sans répondre, Tim.
Je sens qu’il va falloir que je me mouille un peu plus :
- — Je ne tiens pas à te perdre en faisant un geste de trop.
- — Et pourquoi ?
- — Parce que je tiens à toi, Suzie. Je suppose que tu l’avais deviné.
- — Oui, j’avais deviné, mais… c’est mieux quand tu le dis franchement plutôt que quand tu me le fais deviner.
On dirait qu’on avance dans la bonne direction. Je fais remarquer :
- — Hmm, parfois, être trop franc peut être préjudiciable, tu sais…
- — Même si je te demande d’être franc avec moi ?
- — Si tu me le demandes, alors je serai franc avec toi. Mais je préférerais éviter de te blesser.
Une ombre d’étonnement s’affiche fugacement sur son mignon visage :
- — Je vois mal ce qui pourrait me blesser venant de ta part, Tim.
- — Je te remercie, mais je ne suis pas tout blanc…
- — Au moins, tu le reconnais, comme tu reconnais que tu ne veux pas me blesser.
- — C’est normal, puisque je t’aime.
C’est sorti tout seul, sans effort. Elle ouvre des grands yeux :
- — Eh bé… je… tu…
- — Tu m’as demandé d’être franc, Suzie.
- — Je commence à comprendre ce que tu voulais dire tout à l’heure, Tim…
Ma fausse petite amie et peut-être future vraie petite amie reprend contenance :
- — À moi d’être franche : je t’aime bien, Tim, je suis bien avec toi, mais…
- — Mais tu ne m’aimes pas tout court.
- — Voilà.
Je soupire abondamment :
- — Je sais très bien que tu préférerais que ce soit Kevin qui te tienne ce genre de propos.
- — Kevin ? T’es fou ou quoi ?
- — Non, je suis assez lucide. Idem pour la mère de Kevin. Vous vous tournez autour, attendant que l’autre fasse le premier pas, dans la peur de se faire refouler.
Effarée, elle semble tomber des nues :
- — Tu… tu rigoles ?
- — Hélas, non ! J’aurais préféré, Suzie. Oh oui ! Le pire dans l’histoire est que, si Kevin te faisait sa déclaration, emportée par des années d’habitude, tu l’enverrais bouler sur-le-champ. Même si après, tu essayerais de récupérer cette erreur.
Elle ne répond rien, elle se contente de grimacer. Je continue sur ma lancée :
- — Suzie, je veux bien tenter tout ce que je peux pour te conquérir, mais pas en pure perte, car je sais que, si je m’obstine trop longtemps avec toi et que je me fais finalement jeter, ça me fera épouvantablement mal. Je préfère que tu me dises carrément « non » maintenant que « non » dans six mois.
- — T’es vraiment franc, tu sais…
Je déballe mon ressenti :
- — Je suis ainsi. Je pense que j’ai actuellement une petite chance auprès de toi, même si je ne suis pas le premier dans ton cœur. Mais je suis incapable d’évaluer cette petite chance. Parfois je me dis que c’est du un pour trois, parfois je me dis que c’est du un pour cinquante. Je ne sais pas sur quel pied danser.
- — Tel que je te connais, tu as déjà pensé à une solution ou même plusieurs…
- — La raison pure et dure voudrait que je laisse tomber. Mais je ne veux pas avoir de regrets te concernant, je risque de m’en vouloir toute une vie si je passe à côté de toi sans avoir essayé.
Suzie s’exclame :
- — Toute une vie, t’y vas fort !
- — En tout cas, c’est ce que je ressens, là maintenant.
- — Je… je te crois, Tim.
Dans la vie, il faut savoir faire un grand pas en avant de temps à autre :
- — Suzie, je te propose un deal : sortons vraiment ensemble durant un mois, par exemple, et si au bout de ce délai, tu n’as pas changé d’avis, alors j’accepterais ma défaite.
- — Et il se passera quoi durant ce mois ?
- — Comme je te l’ai déjà dit, je ne suis pas du style à contraindre une femme.
- — Pas même coucher avec moi ?
- — Je mentirais si je te disais que je n’en ai pas envie. Mais je t’aime suffisamment pour éviter de te faire du mal.
Elle s’abîme dans ses pensées, puis elle lève la tête :
- — Un mois ?
- — C’est ce que j’ai dit.
- — D’accord, Tim, je te fais confiance…
Ah zut, j’aurais dû demander un peu plus, mais commençons avec ce que je viens d’obtenir.
Juste un répit
Au début, je plane sur mon petit nuage. Mais lentement mais sûrement, la gravité reprend ses droits et mes pieds retouchent la terre ferme au bout de quelques jours. Car si Suzie joue assez bien le jeu, je sens qu’elle est souvent ailleurs.
De temps à autre, elle regarde furtivement si un certain Kevin ne serait pas dans le coin. Quand il est absent, elle reste sage. Quand il est présent, elle l’est un peu moins, ce qui me permet de l’embrasser et de la serrer dans mes bras, mais je sens bien qu’elle reste absente.
Et croyez-moi, c’est frustrant, même si j’en profite quand même un peu.
Je multiplie les sorties, les endroits, les attentions. Elle reconnaît elle-même que je suis gentil, adorable (d’après ses dires), mais elle est toujours absente, l’impression d’être avec un fantôme qui est là à côté de moi sans être là.
Ce qui n’arrange rien est la quasi-omniprésence de Kevin. Il n’est pas toujours en train de nous surveiller, il y a des exceptions, mais il rôde très souvent dans les parages. Et même quand il n’est pas là, je ressens sa présence virtuelle. Quelquefois, je me demande comment il fait pour réussir à nous retrouver. J’en viens à me demander si ce n’est pas Suzie qui le renseigne.
- — Mais comment fait-il pour savoir où on se trouve ?
- — Ah, je te jure que je ne lui ai rien dit pour aujourd’hui, Tim !
- — Pour aujourd’hui ? Parce que les autres jours, tu lui en as parlé ?
- — Oh, une seule fois, je voulais le narguer. Je ne pensais pas qu’il viendrait nous espionner !
Une seule fois ? J’ai des doutes, car, par deux fois, j’avais dit à Suzie qu’on irait à l’endroit A, et à la dernière minute, j’ai opté pour le B. Et là, curieusement, pas de Kevin dans les parages !
Néanmoins, j’offre le bénéfice du doute à Suzie, car je sais que Kevin ne déteste pas tout ce qui a trait à l’espionnage. En témoigne un gros entonnoir enfoncé à l’extrémité d’un tuyau d’arrosage placé dans un arbre proche de la chambre de ma fausse petite amie. Le tout de couleur verte pour que ça ne se remarque pas. Par amusement, j’ai hurlé un bon coup dans l’entonnoir avant de démonter le tout.
Depuis, je vérifie s’il n’y a rien d’étrange dans cet arbre ou ailleurs, car je pense que Kevin n’est pas du genre à baisser très rapidement les bras.
Tout n’est pas négatif dans l’histoire, puisque j’ai la bénédiction de la famille Anderson. Souhaitant me donner un coup de pouce, Deborah me conseille de temps à autre, me donnant diverses infos sur sa sœur :
- — Entre nous, Tim, je préfère un milliard de fois que ça soit toi que ce débile de Kevin !
- — Merci, mais c’est Suzie qui décide.
- — Bien que ce soit ma sœur, permets-moi de te dire qu’elle est parfois une sacrée connasse !
- — C’est bien la première fois que je t’entends parler comme ça !
- — Tout ça m’exaspère !
Puis elle me tapote dans le dos :
- — Mais j’espère sincèrement que tout ira bien pour toi. C’est tout le mal que je te souhaite…
- — Merci Deborah…
Mais finalement, jour après jour, la situation reste bloquée : Suzie apprécie ma compagnie, mais sans plus…
Dans un petit parc
Un peu déprimé, je suis dehors, dans le petit parc, assis sur un banc face au petit lac en forme de fève, en train de songer à ma relation bancale avec Suzie. Bon, je ne suis pas trop resté sur ma faim puisque j’ai pu l’embrasser plusieurs fois, j’ai pu aussi la caresser, la peloter, et même glisser une main sous son pull.
Mais j’aurais aimé un peu plus, beaucoup plus…
Soudain, je vois apparaître dans mon champ de vision Deborah qui revient sans doute de son boulot. Me voyant, elle se dirige droit sur moi. La grande sœur de l’élue de mon cœur s’assied posément à côté de moi, et sans prévenir ni dire « bonjour », elle balance hardiment :
- — Décidément, ma sœur est une sacrée idiote !
- — Tu y vas de bon cœur, Deborah ! Au fait, bonjour…
- — Ah oui, bonjour Tim. Excuse-moi, j’ai passé une mauvaise journée. Je maintiens : ma sœur est une idiote, une foutue idiote ! Tu veux le fond de ma pensée ?
- — Que ta sœur est une immense idiote ?
Se calmant un peu, elle sourit :
- — T’as toujours été flegmatique…
- — Oh tu sais, hurler et tempêter m’avanceraient à quoi ?
- — Ça te défoulerait, mon petit Tim, ça te ferait du bien. Perso, j’ai envie de taper sur ma sœur quand je vois tout ce gâchis… Faut dire que je me projette un peu sur elle…
- — Là, je ne comprends pas bien…
Elle me regarde d’un air assez attristé :
- — Je suis en train de me demander si je ne fais pas une connerie en épousant John.
- — Ah bon ? Pourtant, ça semble bien fonctionner entre vous deux…
- — Oui, c’est vrai, mais… enfin, j’ai presque l’impression de me transformer en une fleur qu’on met dans un vase…
- — Hmm, je vois ce que tu veux dire…
Toujours assise à côté de moi, elle regarde le petit lac qui scintille sous le soleil :
- — Tu comprends vite… Tu vois, j’aime bien m’amuser, jouer les fofolles de temps en temps, je veux vivre ma vie. Plus tard, je me rangerai, peut-être… Mais là, on me propose de me ranger dans un tiroir dans même pas quatre mois. Ça me fait peur.
- — Si tu ne te sens pas l’âme d’une martyre qu’on jette aux lions dans l’arène d’un cirque, annule ce mariage.
- — Eh, comme tu y vas ! Si je fais ça, ma réputation est ruinée jusqu’à la fin de ma vie ! On voit que tu ne connais pas la mentalité des gens d’ici ! Et qui voudra ensuite d’une femme perdue comme moi ?
Sans trop réfléchir, je réponds :
- — Un type comme moi qui ne reprochera pas le passé qu’a pu vivre sa fiancée ou sa femme avant de la connaître, car c’était avant, à une époque où elle et moi, nous ne nous connaissions pas.
- — Tiens, ça ne m’étonne pas de toi ! euh… par hasard, t’aurais des cousins un peu plus âgés qui te ressemblent ?
- — Hélas non… Je ne peux rien pour toi, ni en plus âgé, ni en plus jeune, je suis le seul exemplaire dans ma famille, aussi bien côté maternel que paternel.
Elle se met à rire :
- — Bref, il n’y a que toi qui puisses faire quelque chose pour moi, si je comprends bien ! Tu es sans doute le seul homme du secteur à penser ainsi, et en plus, tu es un produit d’importation de la côte Est.
- — Désolé de ne pas être né ici, en plein centre du continent !
Ses paumes sur le rebord du banc, Deborah soupire :
- — Au moins, t’as connu d’autres villes beaucoup plus animées, c’est déjà ça !
- — C’est vrai que, par rapport à Washington DC ou The Big Apple… mais quand c’est trop agité, ce n’est pas génial non plus, tu sais. Il faut un juste milieu.
Sans avertir, elle change de sujet :
- — Tu vas faire quoi pour ma sœur ?
- — Plus ça vient, plus mes chances se réduisent… Il y a une faible lueur, mais… j’y crois de moins en moins… Je commence à me faire une raison.
- — Toi au moins, tu peux faire demi-tour sans trop de dégâts !
J’incline le buste vers ma voisine :
- — C’est quand même curieux, la vie…
- — C’est-à-dire ?
- — Je cours après une fille qui m’aime bien, mais sans plus. Toi, tu as peur d’être placée dans un bocal pour le restant de tes jours.
- — Oui, et alors ?
Je pivote posément vers Deborah :
- — Il y a un an, quand je t’ai vue pour la première fois, je me suis dit que ton futur mari était décidément bien chanceux et que j’aimerais bien me dénicher un jour une femme comme toi.
Elle hausse les sourcils :
- — Tu… tu rigoles ?
- — Ai-je l’air de me tordre de rire par terre ? Je reconnais avoir été… impressionné par ta personne.
- — Ah ben ça alors ! Je ne m’en suis jamais douté !
- — Tu venais juste d’être fiancée, tu planais sur ton petit nuage. Et puis, en plus, à tes yeux, j’étais sans doute un jeunot, et je suis toujours un jeunot, en témoigne ta phrase sur mes cousins plus âgés.
Intriguée, Deborah penche un peu sa tête vers moi :
- — Attends, t’es quand même pas en train de me dire que ma sœur… qu’elle est un… euh… substitut ?
- — Non, ce n’est pas le cas ! Suzie, c’est plus récent, le temps de mieux la connaître. Mais comme j’incline visiblement pour un certain type de femme…
- — Eh bé ! Tu m’en apprends une bien bonne, toi ! Quoique… je peux t’avouer en retour un petit truc, Tim…
- — Je t’écoute…
Elle respire un grand coup :
- — Oui, c’est vrai, je t’ai pris pour un jeunot, bien que nous ayons quoi… même pas deux ans d’écart. Mais depuis l’épisode de ma sœur, j’ai commencé à mieux te connaître.
- — Je te remercie au passage des conseils et attentions que tu m’as prodigués, Deborah.
- — Si tu me coupes, je ne vais pas arriver au bout de ce que j’ai à te dire…
- — Excuse-moi.
La grande sœur se met à sourire :
- — Quelque part, c’est toi le fautif dans mon manque d’enthousiasme envers mon futur mari.
- — Moi !?
- — Oui, j’ai découvert que tu étais nettement plus intéressant que John, alors tu comprends, ça m’inquiète un tantinet…
Je dévisage posément ma voisine de banc :
- — Pour parler comme toi : ça, pour une bien bonne, c’en est une aussi !
- — N’est-ce pas ? Un partout, Tim !
- — Tu peux le dire ! Et qui te dit que je ne suis pas un homme partisan de mettre les femmes en bocal ?
Elle rit doucement :
- — Hihi, pas toi, Tim… C’est pas ton genre… Tu serais plutôt le genre de bonhomme qui incite sa femme à aller plus loin… Je parie que, si ton épouse voulait reprendre des études à trente ans ou quarante ans, tu la pousserais à franchir le pas.
- — Tu as raison… Je dirais même que ça me ferait plaisir qu’elle se lance là-dedans…
La voix de Deborah devient un peu plus dure :
- — L’écrasante majorité des hommes du coin ne me voient que comme une femme au foyer dont le rôle primordial est d’élever les enfants et de bien tenir sa maison. Sans oublier de préparer de bons petits plats.
- — Tu ferais une très belle femme au foyer, mais tu mérites mieux…
- — Merci du double compliment…
Je respire un grand coup, puis j’enchaîne tout en la regardant :
- — En tout cas, si tu décides de ne plus te marier, tu peux compter sur mon soutien, même s’il ne vaut pas grand-chose.
- — Merci d’avance, Tim. Ton soutien vaut plus que tu sembles le penser…
Puis nous devenons silencieux tous les deux.
Sept ans
Sept ans se sont écoulés, sept ans de réflexion diront certaines personnes influencées par un certain film. Après cette discussion avec sa grande sœur, j’ai très vite laissé tomber, pour Suzie, c’était une voie sans issue, ou pour parler comme les prédicateurs qui pullulent dans le coin : « une voix dans le désert ».
Moins d’un mois après ma conversation avec Deborah, j’ai changé d’endroit pour mieux continuer ma vie ailleurs. Je suis parti sur la côte Ouest, pas loin de Los Angeles, bénéficiant d’une opportunité pour travailler dans un secteur prometteur : les machines automatiques, avec des tas de cadrans à aiguilles et de boutons qui clignotent.
Malgré mon éloignement, je reviens assez souvent voir dans la ville où habitent toujours mes parents, Suzie, Kevin et leurs familles. Merci les avions. Et quand je reviens, je suis accompagné par ma femme. Eh oui, je me suis rangé. Nous n’avons pas encore d’enfant, mais nous commençons à y songer sérieusement. Même si on nous le reproche en termes voilés, nous avons préféré profiter de la vie avant.
Je reviens en arrière, sept ans en arrière.
Quatre jours après l’épisode du parc, je rencontre à nouveau Deborah. Pour être honnête, je me suis arrangé à croiser son chemin :
- — Bonjour, Deborah. Aurais-tu cinq minutes, plutôt dix, à me consacrer ?
- — Oh toi, tu as pris ta décision concernant ma sœur.
- — Oui, tu as bien deviné, je lui ai annoncé la couleur, il y a à peine une demi-heure.
- — Et elle l’a pris comment ?
- — Plutôt bien, on va dire. J’ai pris la décision à sa place. Mais je ne suis pas certain que ça va faire avancer quoi que ce soit avec Kevin. À mon avis, dans dix ans, ils n’auront pas avancé d’un iota.
- — Ah ça, c’est certain.
Je me jette à l’eau :
- — J’ai un truc à te raconter, Deborah. Un Wimpy ou un Eat at Joe’s, ça te dit ?
Bien qu’un peu surprise, elle se met à rire :
- — Si tu payes, je ne dirais pas non. Mais bon, j’ai quand même les moyens.
- — Non, non, je te le paye…
Nous avons pris le bus. Peu après, nous sommes attablés au Wimpy, un endroit que j’ai assez souvent fréquenté avec Suzie ces derniers temps.
- — Et toi, Deborah, tu as réfléchi à ton mariage ?
- — Je me dis qu’avec John, ça sera moins pire qu’avec des tas d’autres bonhommes… mais franchement, je ne déborde pas de joie !
- — Je te comprends. De mon côté, ça bouge : grâce à mes parents, j’ai peut-être une bonne opportunité qui se dessine, mais à Los Angeles, dans les machines automatiques, qu’on appelle parfois « computers », mais si ça dépasse les simples calculs.
Elle ôte la paille de sa bouche pour s’exclamer :
- — The Big Orange ? Oh, c’est pas précisément la porte à côté ! Tant mieux pour toi. Et tu auras confirmation quand ?
- — Dans une semaine, je serai fixé. Au fait, mis à part mes parents, personne d’autre ne sait, pas même ta frangine. Je tenais à ce que tu sois la première avertie.
- — Quel honneur ! Et en quel honneur ?
J’affiche un sourire :
- — Pour te dire que tu pourras avoir un point de chute sur la Côte Ouest.
- — Tu n’es pas encore certain de ça, Tim. Mais merci beaucoup pour l’intention.
- — D’après mon père, c’est dans les 90 %…
- — Restent quand même 10 %…
- — Ne soyons pas pessimiste, Deborah.
Nous avons ensuite parlé de tout et de rien. Elle m’a confié quelques-uns de ses rêves et autres envies. Elle a envie de vivre, mais sans que ce soit fatalement des folies, juste être heureuse, sans caresser l’espoir souvent vain d’être actrice ou chanteuse, contrairement à bien des jeunes femmes de son âge. De mon côté, je lui explique ce que serait ma vie là-bas, à l’autre bout des USA, version Pacifique.
Une semaine plus tard, je croise à nouveau la grande sœur de Suzie. Elle devine tout de suite la raison qui m’amène vers elle :
- — Ah toi, tu as eu confirmation.
- — Exactement. C’est confirmé, je peux faire mes bagages.
Elle est visiblement contente pour moi :
- — Tant mieux pour toi, Tim. Allons dans le parc, tu me raconteras tout.
- — Au fait, Deborah, je maintiens ce que j’ai dit l’autre fois : tu as maintenant un point de chute.
- — Une chose à la fois, Tim…
Deux minutes plus tard, nous sommes assis sur le même banc du petit parc. Elle me demande fébrilement :
- — Alors, ça y est ? Tu es décidé à partir ? Vraiment de vraiment ?
- — Oui, ce genre d’opportunité se rencontre rarement.
- — Pas de regret ?
- — Ah ça, ça dépend de toi, Deborah…
Haussant les sourcils, la grande sœur s’étonne :
- — Comment ça de moi ? Pas de Suzie ?
- — Concernant Suzie, j’ai définitivement tourné la page, car j’ai compris que c’était sans issue. Non, il s’agit bien de toi, Deborah. J’ai… j’ai une demande un peu curieuse à formuler…
Assez intriguée, elle me demande :
- — Annonce la couleur.
- — Tu diras oui ou tu diras non, mais j’aimerais, si possible, que tu ne te fâches pas…
- — Houlà ! Qu’est-ce que tu as derrière la tête, toi ?
La regardant dans les yeux, je me rejette à l’eau :
- — Voilà, j’aimerais passer une journée complète avec toi, comme si nous sortions vraiment ensemble, en amoureux.
Complètement muette, elle me contemple avec des grands yeux ronds. Je précise :
- — Dans une autre ville, bien sûr ! Je ne tiens pas à ternir ta réputation.
- — Encore heureux ! Et pourquoi moi ?
- — Rappelle-toi ce que je t’ai avoué : que quand je t’ai vue pour la première fois, j’aurais bien aimé me dénicher une femme comme toi comme épouse.
Elle est abasourdie :
- — Eh bé ! Tu es à moitié fou, toi !
- — De toi, totalement. Mais jusqu’à présent, tu étais inaccessible.
- — Parce que tu penses que je le suis un peu plus maintenant ?
- — Qui ne risque rien n’a rien, ma très chère Deborah… Et comme je dois partir, j’aimerais emmener un peu de toi avec moi, emmener ton souvenir, ton parfum, ta douceur, plein de choses…
Je reconnais que je fais fort. Mais avant de me lancer, j’ai pesé le pour et le contre maintes fois avant de me décider. Et puis, comme je vais partir très loin, trop loin, autant essayer ce genre de folie. On ne vit qu’une seule fois, il me semble, et les bonnes opportunités sont finalement assez rares.
Ce moment très spécial sera sans doute gravé définitivement dans ma mémoire. Je sais que je me souviendrai aussi très bien du regard que me lance actuellement Deborah, un étrange mélange de sentiments, de sensations, mais je n’y lis pas de la peur ou de la crainte.
Et attendre sa réponse est une longue torture pour moi, même si ce ne sont que quelques secondes d’attente…
Une attente infernale !
Rien qu’un simple mot : oui ou non.
Sept ans, c’est à la fois si proche et si lointain.
Ah oui, j’oubliais : bien que sept années se soient écoulées, bien que Kevin ait pu croiser le chemin de diverses femmes (enfin) intéressantes, que Suzie en ait fait de même avec des hommes plutôt bien, ces deux-là continuent toujours à se tourner l’un autour de l’autre, tel un mouvement perpétuel, une ronde sans fin !
Une petite idée de la notion de grand gaspillage à cause d’une raison pas raisonnable…
Ou dit autrement de façon plus géométrique, deux droites parallèles s’aimaient, mais, hélas, jamais elles ne se rencontrèrent. Néanmoins, « jamais » est un bien grand mot, puisque je ne contemple la chose que sur une durée de sept ans.
Mais moi, entretemps, j’avais trouvé ma petite abeille, ma femme parfaite. Au fait, chez les anciens Hébreux, devinez comment on dit « abeille » …