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Temps de lecture estimé : 27 mn
14/08/25
Résumé:  L’histoire qui nous intéresse aujourd’hui se déroule dans une banlieue calme. Le paysage environnant est composé de pavillons et de quelques résidences proprettes. L’action se déroulera au 17, rue des Myosotis, dans un immeuble de trois étages.
Critères:  #humour #chronique #personnages
Auteur : Laetitia            Envoi mini-message
17 rue des Myosotis

Chapitre 1 – Juliette Lemarque descend ses poubelles.



Au 17 de la rue des Myosotis, charmante résidence fleurie, tout le monde connaissait Juliette Lemarque. Ou du moins, tout le monde croyait la connaître.


Elle habitait au deuxième étage, à gauche de l’ascenseur qui faisait un bruit de toux tuberculeuse chaque fois qu’on appuyait sur le bouton, dans un deux-pièces modeste, lumineux, aux murs crème, que personne n’avait jamais visité, pas même le facteur.


Juliette, 28 ans, travaillait dans une agence de communication digitale, en tant que Community Manager, ce que Mme Rosier du rez-de-chaussée appelait « l’internet louche ». Elle rentrait à 18 h 30, tous les soirs et ressortait rarement, sauf les jeudis où elle passait ses soirées à l’extérieur. Pourquoi les jeudis ? Mystère. Ce qui suffisait amplement à nourrir les plus folles rumeurs.

Elle portait souvent des talons (ce que les Latour appelaient « des sabots à vice »), des robes et des jupes cintrées, mais jamais vulgaires, parfois des pantalons. Et elle ne parlait à personne, sauf pour dire « Bonjour » avec une courtoisie chirurgicale. Le genre de bonjour qui vous donne l’impression d’être une feuille morte sous un talon Louboutin.


Ce matin-là, à 7 h 12, elle descendit les poubelles. Pas de maquillage. Un vieux jogging. Des baskets blanches. Pas de soutien-gorge.



Elle traversa la cour sans un mot, un sac-poubelle dans chaque main, le visage fermé, mais paisible. Elle croisa Zoé Lambert, l’étudiante du troisième, qui la salua. Juliette répondit d’un bref hochement de tête, mais avec un léger sourire, puis continua sa descente vers les bacs verts, sous le regard scrutateur de Mme Rosier, embusquée derrière un rideau en dentelle datant de l’ère Mitterrand.



Les commérages étaient nés ainsi, de ces petits gestes, de ces silences, de ces absences de preuves qui, dans cet immeuble, valaient toutes les preuves du monde.


Le fait que Juliette ait un nom aux consonances romanesques, un air mélancolique et aucun petit ami visible, n’arrangeait rien. On lui prêtait des amants, plusieurs amants : un livreur Uber Eats, un chirurgien esthétique, un homme marié de l’immeuble d’à côté, qui n’avait pas vu son sexe depuis 2009, vu son embonpoint.


Elle n’avait pourtant jamais fait de bruit, il n’y avait pas eu une plainte, pas une fête. Les seules notes audibles sortant de son appartement étaient les musiques classiques du dimanche matin, souvent du Debussy ou du Satie, ce qui, paradoxalement, renforçait l’idée qu’elle cachait quelque chose de très sale derrière tout ça, et parfois Shakira ou les Daft Punk.


Le summum fut atteint un jour de novembre, quand un voisin jura l’avoir vue sortir de l’immeuble à 3 h du matin, en robe noire et sans manteau. Personne ne l’avait vraiment vue. Mais tout le monde en avait entendu parler.


Juliette, elle, ne savait rien de tout cela. Ou faisait semblant. Elle se contentait d’exister, dans une calme indifférence, lisant Marguerite Duras dans son canapé gris, buvant du thé au jasmin, et jetant ses poubelles, après un tri sélectif comme d’autres vont à confesse.


Ce matin-là, donc, elle les descendit, croisa le regard méfiant de Mme Rosier, salua poliment, et remonta dans son appartement.


Sans bruit, sans trace, comme un chat, ou une espionne. Ou… une débauchée qui sait se faire oublier.




Chapitre 2 – Les voisins.



Il faut bien comprendre une chose sur l’immeuble du 17, rue des Myosotis, il ne s’y passait jamais rien. Et c’est précisément pour cela que tout y prenait des proportions extravagantes. Un colis non réclamé devenait une preuve de trafic, une ampoule grillée dans la cage d’escalier, une métaphore du déclin moral. Une voisine en jogging et sans soutien-gorge ? Du porno en plein jour.


Dans cet univers figé, les habitants n’attendaient pas la vérité, ils la fabriquaient eux-mêmes.


Simone Rosier, le guet-apens en pantoufle.

Elle habitait au rez-de-chaussée. 69 ans, veuve depuis dix ans, son mari est mort d’un arrêt cardiaque en écoutant sa femme réciter une liste de courses, en bigoudis et robe de chambre. Il venait tout juste de lui dire :



Le passe-temps principal de Mme Rosier ? Espionner ses voisins à travers son rideau en dentelle, un œilleton de vieille dame paranoïaque, comme arme. Elle tenait un carnet noir dans lequel elle notait tout ce qu’elle voyait, heures, noms, vêtements suspects. Elle appelait ça « la chronique du désordre moderne ». Et surtout « ça peut servir un jour ».

Elle était convaincue que Juliette faisait partie d’un réseau de prostitution de luxe. Elle n’avait aucune preuve, mais son sixième sens lui disait. Celui qui se déclenchait à chaque fois qu’une jeune femme ne sourit pas en retour d’un « Bonjour » bien intentionné.

Le seul plaisir que s’accordait Mme Rosier c’était une petite Suze-Cassis en regardant Questions pour un champion. Elle aimait bien l’animateur, bien mieux que « tous ces clampins de la télé », « un scandale avec tout ce qu’on paye comme redevance », « les pourris ».


Laura et Nathan Latour, le couple modèle qui grince.

Appartement du 2e gauche, mais aussi du troisième gauche. Ils ont acheté au-dessus et ont transformé le tout en duplex. Trentenaires, deux enfants, Gaspard 7 ans et Léopoldine, 4 ans. Ils se donnaient une image de famille stable : poussette, épicerie bio, voiture électrique, vélos électriques, abattant de toilettes en bambou. Mais derrière la façade « branchés/bruncheurs » qu’ils essayaient de se donner, ils étaient en fait un couple bien bourgeois.

Mais ils ne se parlaient plus vraiment. Ils se reniflaient vaguement le matin, se toléraient à midi, et s’ignoraient le soir.

Nathan Latour était cadre dans une société d’assurances. Au siège, précisait-il toujours.


Laura Latour, ancienne étudiante en psycho, avait un talent rare, faire des jugements moraux tout en se disant « ouverte d’esprit ». Elle ne travaillait pas, déclarant avoir privilégié sa famille et l’éducation de ses enfants.

Elle trouvait Juliette « vraiment pas féministe ». Traduction : trop jolie pour être innocente. Elle pensait que « le corps est politique », mais son mari n’avait pas touché le sien depuis trois mois (peut-être est-ce une relation de cause à effet).

Laura avait de sérieux doutes sur la fidélité de son mari. Elle le soupçonnait d’avoir une relation, mais sans preuves, avec une certaine Séverine, une de ses collègues de travail. Pour sa part, elle l’a trompé deux fois Nathan. Une relation d’un mois et demi avec son prof de Zumba et, une fois, une pulsion incontrôlable avec un livreur Amazon.


Quant à Nathan Latour, fidèle jusqu’à présent, il prétendait ne pas remarquer Juliette, mais il avait liké, en cachette, toutes les publications Instagram d’une actrice porno US, qui lui ressemblait vaguement. Même s’il préférait, lors de ses explorations de cette partie du Net, les catégories « Trans » ou « travestis ». Il connaissait le nom de toutes les pornstars du genre, notamment celles bien « montées ».


Raymond Gravier – le concupiscent en retraite.


Premier étage, appartement d’en face. Retraité de la SNCF. 71 ans, mais l’œil luisant comme un ado devant un film interdit aux moins de 18 ans.

Il se disait « humaniste ». En réalité, il était obsédé par les jambes de Juliette, les jupes de Juliette, les fesses de Juliette, les seins de Juliette, l’ombre de Juliette dans l’ascenseur.

Il parlait d’elle avec un mélange d’admiration sale et de suspicion poétique.



Il avait même écrit un poème intitulé « Le Mystère du troisième étage » qu’il lisait parfois à son ficus, en slip. Parce que Raymond écrivait. Des poèmes, mais aussi des nouvelles érotiques, qu’il publiait sur un site appelé Songes Humides. Son ordinateur comportait un fichier « Juliette », où il classait ses œuvres publiées. On y trouvait notamment, « Juliette se fait prendre dans l’ascenseur », « Les culottes de Juliette », « Les fantasmes de Juliette », « Les plaisirs interdits de Juliette ».


Zoé Lambert – l’artiste qui voit clair.


Studio du troisième droite. Zoé était la seule à ne pas réellement ragoter sur Juliette. Parce qu’elle avait déjà vu bien pire, bien mieux, et qu’elle s’en foutait.


Étudiante en art graphique, 20 ans, look gothique-punk, cheveux roses comme un avertissement de sécurité, elle vivait dans un petit deux-pièces appartenant à ses parents (pour faire un placement !), avec ses pinceaux, ses colocs temporaires, et une collection d’objets absurdes (un cendrier en forme de phallus, un miroir en forme de seins).

Elle observait Juliette avec curiosité, la trouvait « trop bien pour ce trou à ragots ».

Zoé était la seule qui avait un doute sincère :



Mais personne ne l’écoutait. Elle était coiffée avec un pétard, portait des Doc Martens, des jupes ras des fesses, des bas résille et fume du CBD, alors bon…

Mais il y avait une chose que Zoé ne disait pas. Ce n’était pas seulement de la sympathie ou de la solidarité sororale qu’elle ressentait pour Juliette. Elle avait le béguin pour elle.

D’un amour timide, invisible, enfoui sous des couches de sarcasme et de féminisme punk, elle la regardait en cachette, comme on lit un poème qu’on n’ose pas réciter.

Quand Juliette passait devant elle, parfum discret et pas un regard de trop, Zoé se sentait à la fois stupide et vivante. Elle n’avait jamais osé lui parler plus de deux minutes. Elle ne savait même pas si Juliette aimait les femmes. Mais dans ses rêves (rarement chastes), elle l’embrassait contre la porte du local à poubelles. Et elle se réveillait, le cœur battant, avec l’impression étrange que Juliette savait. Et qu’elle la laissait faire.


Aurélien Framart – le solitaire numérique.


Premier étage droite. Célibataire, programmateur informatique, geek de 27 ans, ancien champion régional de Rubik’s cube, il vivait seul avec son PC, sa PlayStation et ses névroses sociales.

Il n’aimait pas son métier, du moins, il n’aimait pas sa boîte et ses collègues. Son deux-pièces était son univers, décoré avec des figurines de Star Wars. Aurélien possédait cinq éditions (dont une rare collector) du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Hormis quand il surfait sur le net, il se consacrait à « l’œuvre de sa vie », la création d’un jeu vidéo. Après deux ans d’hésitations, il avait choisi un environnement, mélange de space-opéra et de culture manga, avec des héroïnes badasses en combinaisons moulantes et avec de grosses poitrines, dont les tétons pointent sous leurs costumes. Et franchement, vous savez quoi ? C’est pas évident à coder les tétons qui pointent.

Il voyait Juliette comme un personnage de série, mystérieuse, inaccessible, parfaite.

Il lui avait déjà écrit cinq mails, sans jamais cliquer sur « Envoyer ». Des poèmes, des confessions, des fantasmes flous, où elle apparaissait tantôt en bibliothécaire, tantôt en infirmière coquine.

Il ne parlait jamais d’elle en public. Mais il connaissait par cœur les horaires de ses livraisons.



Tous les voisins, à leur manière, parlaient de Juliette plus qu’ils ne vivaient leur propre vie.

Et dans ce petit théâtre poussiéreux, chacun jouait son rôle avec passion. Les jaloux, les frustrés, les hypocrites, les voyeurs, les bien-pensants.

Juliette ? Elle n’avait jamais rien dit. Jamais rien confirmé. Jamais rien nié. Et c’est bien là le plus insupportable pour ses voisins, qu’elle continue à exister en dehors de leur contrôle.




Chapitre 3 – Juliette vue de l’intérieur



Juliette Lemarque vivait seule, dans un deux-pièces propre, rangé, baigné d’une lumière douce qui aurait fait croire à une photo de magazine de déco, si on aimait les choses simples et silencieuses. Pas de miroir doré, pas de velours rouge, pas de menottes accrochées au radiateur comme le soupçonnait Nathan Latour.


Une bougie à la vanille sur une étagère, une bibliothèque bien remplie, des coussins gris et taupes, un plaid à carreaux. Et un chat obèse, nommé Roméo1, qui dormait 22 heures sur 24 sans aucun état d’âme. La 23e heure, il la partageait entre sa toilette et manger et la dernière heure était consacrée à se faire caresser par Juliette.

Juliette aimait le calme, le thé noir, la littérature moderne et ne pas être dérangée.


Elle avait eu des amants, oui. Des histoires sans grand éclat, parfois un peu fades. Rien d’orgiaque, rien de scandaleux. Sauf peut-être une fois, avec un serveur latino, dans les toilettes d’un bar à vin. Mais c’était un 31 décembre. On ne peut pas juger les gens sur un 31 décembre.


Le reste du temps ? Elle lisait. Elle écrivait parfois des fragments de souvenirs qu’elle n’osait appeler « journal ». Elle avait un abonnement au club de gym du quartier. Elle faisait du yoga mal coordonné, et regardait des documentaires sur les oiseaux marins.


Chaque jeudi soir, elle sortait. C’était son seul rituel. Elle s’habillait bien, se maquillait un peu, mettait des talons, noirs, simples, efficaces. Et elle allait… quelque part. Aucun des voisins n’avait réussi à savoir où.

Ce soir-là, en rentrant chez elle, elle s’était arrêtée devant son miroir. Elle s’était regardée longuement, comme pour vérifier quelque chose. Quelque chose d’indéfinissable. Une tension. Une possibilité. Puis elle avait souri, un sourire rare, discret, presque complice.


Dans son téléphone, il y avait un dossier caché. Protégé par un mot de passe.

À l’intérieur, des photos, des vidéos. Rien de franchement vulgaire. Mais rien d’innocent non plus. Des fragments d’elle-même qu’elle n’offrait à personne. Ou presque personne.


Puis elle s’était couchée, avec Roméo roulé en boule au bout du lit.

Et dans la nuit, elle avait rêvé, d’un baiser au goût de vin rouge, d’un regard dans l’ascenseur, d’une voix familière qui murmurait :



Mais ce n’était pas tout à fait un rêve.

Avant de dormir, Juliette avait pris son téléphone. Ou plutôt, ce deuxième téléphone, rangé dans un tiroir, que personne ne connaissait. Elle l’avait déverrouillé d’un geste précis, familier. Et là, sur l’écran, une notification :

« Session privée acceptée – 22 h 45 – Hôte : XX-CC »

Elle posa les écouteurs, vérifia la porte, baissa la lumière. Roméo leva un œil, puis se rendormit.

Sur l’écran, une femme masquée apparut, élégante, mystérieuse, nue, ou presque.


Elle parlait peu, mais ses gestes étaient clairs. Juliette regarda.

Puis, doucement, sans hâte, comme on entre dans un bain tiède, elle glissa une main sous la couverture et sous sa nuisette.

Rien de brutal. Rien de sordide. Juste ce frisson familier qu’elle connaissait par cœur, cette montée douce, un territoire intime où personne ne la jugeait, pas même elle-même.

Quand ce fut fini, elle ferma les yeux. Son souffle revint lentement à la normale.


Et dans l’immeuble, tout était silencieux. Sauf peut-être au premier étage, où Aurélien venait de se connecter, lui aussi. Car Aurélien, féru en informatique, avait réussi à casser les codes Wi-Fi de Juliette. Pour le moment, il n’avait vu que quelques pages ouvertes sur son navigateur. Marmiton.com à la page des Carbonara (la vraie recette), le compte Facebook de Juliette, avec notamment une photo où trois filles en bikinis, dont Juliette, posaient devant une piscine d’hôtel avec le sous-titre « vacances de rêve en Italie ». Il avait failli liker la photo et s’était retenu au dernier moment, puis il l’avait copiée-collée et rangée dans son ordinateur. Ce soir-là, il n’avait eu que le temps furtivement de voir en gros plan le visage de cette femme qu’il ne connaissait pas (une chanteuse ? Une actrice ?), avant que la communication ne se coupe.




Chapitre 4 – La lettre



Le lendemain matin, à 7 h 47, dans la boîte aux lettres de Mme Rosier, fut déposée une enveloppe blanche, sans timbre, ni adresse, ni nom.

Juste une feuille A4 pliée en deux.


« Habitants du 17, rue des Myosotis,

Il est temps de voir la vérité en face. Votre voisine du 2e cache bien son jeu. Elle a des secrets. De ceux qu’on ne confesse ni au curé ni à un psy.

Mais bientôt, vous saurez. Le vernis va craquer. Préparez-vous. »

Signé :

Un œil qui voit tout.


Mme Rosier s’étrangla avec sa propre salive.



Dans la journée, les autres voisins, sauf Juliette, reçurent la même lettre.

Pas dans leur boîte, sous leur paillasson ou glissée dans un pot de fleurs, ou coincée dans l’essuie-glace de leur voiture. Et dans les étages, les rumeurs repartirent à toute vitesse.

Juliette ? Une perverse ? Une cam girl ? Une actrice X ? Une prédatrice ?


Pendant ce temps, Juliette buvait un thé au jasmin, les jambes croisées, en train de lire L’Attrape-Cœurs de JD Salinger, comme si de rien n’était.


Mais à 19 h 12, elle reçut une notification sur son téléphone :

« tentative d’intrusion sur le réseau hier soir. Vérifier que vos vidéos n’ont pas été piratées. Canal privé compromis. De nouveaux identifiants vous seront communiqués rapidement. Prudence. «


Elle referma le livre. Roméo leva la tête. Juliette ne sourit pas. Pas cette fois.




Chapitre 5 – Branle-bas de combat rue de Myosotis



Ce fut Zoé qui eut le mot juste ce matin-là, en voyant Laura Latour débarquer en pyjama à l’interphone, les cheveux en pétard, un exemplaire froissé de la lettre à la main :



Zoé avait beau réfléchir, elle ne voyait pas qui avait déposé cette lettre anonyme sous sa porte. Elle pensa à la vieille bique du rez-de-chaussée. Mais non, pas son style d’écriture, elle aurait rajouté un « petite traînée » ou un « catin » quelque part en parlant de Juliette. Plutôt la Latour, qui ne fait rien de ses journées. Ou Gravier ? Non, pas non plus le genre de Gravier. Lui, c’est un libidineux. Il passait son temps à mater le cul et les cuisses de Zoé, dès qu’elle mettait une mini-jupe (c’est-à-dire tous les jours).


Le mot se répandit comme une traînée de poudre. Non, pardon : comme une traînée tout court.


Car c’était bien cela que tout le monde attendait, au fond, que Juliette soit une traînée, pour donner un sens à leurs indignations, leurs frustrations et leur libido à la dérive.

Simone Rosier fit ce qu’elle fait de mieux, organiser la surveillance passive-agressive. Elle dressa un plan d’observation à l’échelle de l’immeuble. Objectif ? Surveiller les allées et venues de Juliette, noter chaque détail suspect, et le comparer aux éléments qu’elle escomptait trouver sur des sites internet infâmes qu’elle fouilla. Pas complètement au fait des nouvelles technologies, elle eut du mal à s’y retrouver sur internet. Elle savait quand même que les trucs les plus louches se passent sur le « daquenette », ou le « taquenette », elle ne savait plus trop, mais elle avait vu un « Complément d’enquête » sur France 2, là-dessus. Elle avait appelé sa nièce de seize ans qui devait passer aux prochaines vacances scolaires pour lui faire une première initiation à Tor et aux codes du darknet.


Elle écrivit dans son carnet :


« 8 h 05. Juliette sort les ordures. Déhanchement suspect. »

Les Latour, eux, se prirent pour des détectives de thriller domestique.



Lui, l’œil allumé d’un feu nouveau (ou simplement en rut) :



Il proposa qu’ils regardent ensemble « pour enquêter ». Elle lui lança un regard noir.



Mais le soir même, ils fouillèrent vraiment ses poubelles. Nathan Lacour descendit discrètement et remonta avec le sac-poubelle.



Munis de gants en latex et de masque chirurgicaux datant de la période covid (modèle bec de canard), ils commencèrent leur fouille. Ils trouvèrent une boîte de médicaments vide, au nom compliqué.



Après recherches sur internet, il s’est avéré que c’était un produit vétérinaire pour l’urticaire des chats. Entre les boîtes vides du traiteur asiatique du coin de la rue (nouilles sautées et crevettes impériales annonça Nathan), un emballage de fruits secs bio (au moins elle mange bio, dit Laura, mais niveau recyclage, elle ne fait pas trop d’efforts, c’est pour la poubelle jaune ça), Nathan extirpa un tampon hygiénique utilisé, le tenant par le cordon, entre son index et son pouce (elle a eu ses règles, dit-il), enfin, Laura trouva un livre de philosophie féministe, déchiré et ayant perdu la moitié de ses pages. Nathan parla de contradiction. Laura parla de provocation politique.


Raymond Gravier fit une chose très simple : il imprima la lettre, la relut trois fois, puis verrouilla la porte de son appartement. Il passa l’après-midi en peignoir, à chercher « Juliette Lemarque » sur des sites plus ou moins légaux. Il ne trouva rien. Alors, il ouvrit un vieux dossier intitulé « inspirations », un sous-dossier intitulé « Juliette » et se mit à écrire. Pas des poèmes, non, trop personnel, mais des nouvelles. Il accoucha de trois œuvres, qu’il relut avec satisfaction :

« Juliette par-devant, Juliette par-derrière », « Soubrette Juliette » et « Le gangbang de Juliette ».


Il posta illico les trois nouvelles sur Songes Humides sous son pseudo habituel : Lucius. Il doutait que la troisième nouvelle soit acceptée, le comité éditorial du site refusant depuis peu les textes trop hard, voulant remonter un peu le niveau des publications et changer son image.



Il profita d’être connecté pour laisser une note et un avis sur le dernier récit d’un auteur-ennemi, VieuxBriscard01, qui un jour lui avait mis un 10/20, sans commentaire sur un épisode d’une autre série de Lucius, « Zoé au confessionnal ». Il écrivit sous le texte de VieuxBriscard01 qui s’appelait « Le mari de Sabrina devient candauliste », 08/20 – le style laisse toujours autant à désirer. Ampoulé et embrouillé. Relisez-vous, il reste quelques fautes résiduelles, et attention à la concordance des temps. Pour le fond, aucune originalité, lu déjà au moins 100 fois.


Zoé, elle, était agacée. Pas par Juliette, mais par tout ce petit monde qui, soudainement, croyait que les femmes devaient se justifier de ce qu’elles faisaient de leur corps, de leur sexualité, de leur intimité. Elle avait failli descendre frapper à la porte de Juliette. Lui dire qu’elle n’était pas seule. Qu’elle l’aimait bien. Qu’elle… Mais non. Elle remonta, fuma, puis ouvrit son carnet à dessin et commença un croquis, un nu, féminin, lisse, majestueux.


Et Juliette ? À 23 h 17, elle s’était douchée, avait mis son kimono en soir rouge avec des dessins japonisants dessus, et préparé une tisane. Elle s’assit à son bureau, alluma son second téléphone. L’écran afficha :

« Connexion sécurisée – Session acceptée ».


Une image apparut. Une femme nue, toujours la même, elle était debout, la silhouette floue, un masque noir en dentelle sur les yeux. Juliette ne bougea pas. Elle regarda, longtemps. Ses doigts effleurèrent le clavier, puis s’arrêtèrent. Aucune parole, aucun geste, seulement cette tension dans l’air, cette promesse non dite. Et ce secret, lourd, fascinant, qui allait bientôt devenir trop grand pour tenir entre ces murs.




Chapitre 6 – La chaleur monte encore



Il ne faisait pas chaud, objectivement, mais quelque chose flottait dans l’air au 17 rue des Myosotis, comme un frisson nerveux, une fièvre muette. Comme si l’immeuble entier s’était transformé en Cocotte-Minute à libido et que Juliette Lemarque en était la flamme invisible.


Aurélien, le geek du premier, n’avait jamais eu d’ambitions voyeuristes. Bon, certes, il rêvait souvent de Juliette. Il avait aussi un peu piraté sa connexion internet.


Mais depuis la lettre et depuis l’image de cette femme à l’écran, qu’il n’était pas certain d’avoir soit rêvée soit vraiment vue, il ne pensait plus qu’à ça. Alors, ce soir-là, à 22 h 03, il monta. Lentement.


Il s’arrêta au deuxième, devant la porte de Juliette.

Aucune caméra, pas de micro, rien d’illégal, juste lui, un casque audio dans les oreilles et son téléphone tenu contre l’oreille. Il pourrait ainsi prétendre téléphoner, tout en espérant entendre… quelque chose. Une voix. Un gémissement. Une preuve.

Mais la porte de l’ascenseur s’ouvrit dans son dos.



Il bafouilla une excuse absurde, un appel perdu, le réseau. Puis il balbutia « je pensais être au premier », puis descendit en courant. Zoé resta seule devant la porte. Elle tendit la main, puis la retira.


Juliette ne l’avait pas entendue. Ou pire, Juliette l’avait entendue… et l’ignorait. Zoé sentit la colère monter. Mais ce n’était pas de la vraie colère. C’était autre chose. Un mélange de désir blessé, de frustration crue, de jalousie d’être laissée hors du jeu par Juliette, qui la regardait à peine. Elle monta chez elle et ouvrit une cannette de bière. Elle posta sur le groupe WhatsApp de l’immeuble (créé à l’origine pour les fuites d’eau par Laura Latour, où Juliette n’avait pas été invitée) :

« J’ai surpris un voisin en train d’espionner devant l’appartement du 2e, celui de qui vous savez. Comme quoi, la parano a bon dos. Il y a peut-être vraiment quelque chose à voir… ».


Message lu 16 fois en 12 minutes. La mèche était rallumée.



Raymond Gravier, tempête dans le salon


M. Gravier, lui, avait vu l’agitation par l’œilleton. Il n’entendait pas tout, mais il sentait. Et ce qu’il sentait, c’était que le mystère s’épaississait délicieusement.

Il s’installa dans son fauteuil en velours marron, en slip et peignoir, un verre de porto à la main, et mit un vieux CD d’opéra. Il s’imagina Juliette, nue sous sa robe, adossée au chambranle de sa porte, l’attendant, silencieuse. Il ferma les yeux. Le fauteuil grinça.


Les Latour, soudain possédés :


Dans l’appartement du 2e, Nathan et sa femme Laura ne s’étaient pas parlé depuis le dîner (soupe froide, conversation plus encore). Mais quand elle lut le message de Zoé, quelque chose se crispa en elle. Pas de la jalousie, pas de la peur, de l’excitation.



Nathan la regarda. Elle lui lança un regard qu’il ne lui connaissait plus. Et sans un mot, elle l’attrapa par le col et l’embrassa à pleine bouche.

Ils firent l’amour (enfin, non, ils baisèrent, plutôt) dans la cuisine, Nathan l’avait attrapée et assise sur le plan de travail entre la machine à café à dosettes et le micro-onde.

Il la prit avec une brutalité adolescente, comme si la tension dans l’immeuble était entrée en eux, les avait secoués, et qu’ils devaient la recracher sous forme de sexe.

Après, haletante, elle murmura :



Il ne répondit pas. Il n’avait jamais aimé sa femme autant qu’à cet instant. Il la descendit du plan de travail, la poussa ventre contre la table de la cuisine.



Il ne l’écouta pas.



Nathan sodomisait vigoureusement sa femme, l’imaginant avec un phallus de 25 cm et une poitrine 95C, comme Courtney White, sa pornstar trans préférée.


Et Juliette ?


Juliette était chez elle. Toujours aussi silencieuse, toujours aussi calme. Elle s’était levée, avait fermé ses volets, puis elle avait allumé son téléphone secret.

23 h 03 – Connexion sécurisée – Session acceptée – Canal 2 – XX-CC :

L’image apparut, montrant la même femme nue. Quatre autres femmes étaient assises dans des fauteuils, en cercle autour de la pièce. Mais ce soir-là, elle leva lentement la main.

Et désigna l’écran. Juliette ! Elle ! Le jour qu’elle attendait tant était arrivé.


Un frisson parcourut la jeune femme. Ce n’était plus une simple visio. C’était un échange, un jeu, ou un pacte.




Chapitre 7 – Réunion de crise



Lundi 20 h.


Dans la salle polyvalente du rez-de-chaussée (ancien local à poussettes), les habitants du 17 rue des Myosotis s’étaient réunis pour ce que Mme Rosier appela très sérieusement : « une réunion citoyenne d’urgence morale ».


Juliette, évidemment, n’avait pas été conviée. Officiellement pour ne pas la mettre mal à l’aise. Officieusement, parce que c’était un procès.

Il y avait une chaise vide au centre, comme un symbole. Un paquet de petits Lu ouvert circulait entre les participants. Et beaucoup, beaucoup d’hypocrisie.


La voix de crécelle de Mme Rosier couvrait les autres.



Les Latour en mode tribunal.


Nathan ouvrit le bal, les bras croisés, les tempes encore moites de la veille au soir.



Son regard parcourut l’assistance.



Sa femme enchaîna, plus véhémente :



Zoé, adossée au mur, mâchait son chewing-gum comme un acte de rébellion passive.



Un silence glacial s’installa. Nathan se tourna vers elle.



Zoé haussa les épaules.



Un bruit de toux étouffa une montée de tension collective.


Raymond Gravier, soudain philosophe :



Il lança un regard vers les Latour. Madame plissa les yeux. Monsieur détourna les siens.



Simone Rosier au bord de la crise mystique :



Elle avait déjà imprimé une capture floue d’un site pornographique, qu’elle fit circuler (impossible de dire si c’était Juliette ou une actrice russe).



Aurélien leva timidement la main :



Cinq regards le crucifièrent sur place.


La réunion dura deux heures. On évoqua la mise en place d’un comité de vigilance, une pétition, une caméra dans le hall.



Rien ne fut décidé, mais tout le monde ressortit plus convaincu que jamais que Juliette cachait quelque chose. Et que ce quelque chose était terriblement sale… et excitant.


Et Juliette ?


Elle rentra chez elle à 23 h 12, parfaitement maquillée, les cheveux attachés avec une épingle discrète, son sac en cuir noir à la main. Elle ferma la porte à double tour et alluma son téléphone.


Connexion sécurisée – Session active – Canal 4 – XX-CC :

L’écran s’ouvrit. Elles étaient cinq. Masquées, nues ou en tenues de cuir sobres, sans vulgarité, des silhouettes posées, presque cérémonieuses.


Au centre, une femme aux cheveux argentés, yeux noirs derrière un masque en résille fine.

Elle parla d’une voix grave, calme.



Un léger silence.



Une autre femme s’approcha de la caméra. Elle souffla, dans un murmure presque inaudible :



L’écran s’éteignit. Juliette resta un instant immobile, les yeux fixés sur le noir.


Roméo sauta sur la table, s’y coucha, indifférent.

Et Juliette sourit. Un sourire différent cette fois, un sourire d’acceptation, ou peut-être de reconnaissance.




Chapitre 8 – La cave



Il faisait frais dans la cave, une fraîcheur humide, légèrement métallique, qui sentait le béton, la poussière et les vieux souvenirs. Zoé hésita à entrer. Mais Laura Latour l’avait déjà tirée par le poignet, refermant derrière elles la lourde porte de métal.



Elle avait dit ça en murmurant, mais d’un ton qui ne souffrait aucune objection. Sa main tremblait légèrement. Son rouge à lèvres était mal mis. Ses seins haletaient sous sa chemise repassée. Laura plaqua Zoé contre le mur en bas de l’escalier et l’embrassa à pleine bouche.

Zoé ne savait plus si c’était le désir, la colère ou le chaos des derniers jours qui l’avait conduite là. Mais elle répondit à ce baiser volé avec une faim muette, animale.

Ses doigts glissèrent sur les hanches, sur le ventre d’une femme qu’elle avait longtemps méprisée.

Et qu’elle découvrait… vivante. Pas belle, pas douce, mais désespérément vivante.

Leurs corps se percutaient contre un mur nu, dans un silence effrayé. Les mots furent rares.

Les gestes, violents parfois. Laura passa sa main sous la mini-jupette de Zoé et la fit glisser entre ses cuisses. Zoé déboutonnait le chemisier de Laura.


Et quand elles ressortirent, les cheveux en bataille et le souffle court, elles se contentèrent d’un regard, sans promesse, sans avenir. Zoé savait que ce n’était pas de l’amour. Madame Latour, elle, n’avait pas l’air de vouloir savoir quoi que ce soit.




Chapitre 9 – Le club



Jeudi, 22 h 01.


Juliette se présenta devant un bâtiment dans une rue discrète, coincé entre une boutique de photocopies, fermée à cette heure, et un bureau de poste, fermé aussi. Aucun indice visible sur l’activité de l’endroit. Juste une plaque en cuivre avec les lettres XX-CC. Elle sonna et leva la tête vers la caméra de surveillance au-dessus de la porte, qui s’ouvrit au bout de quelques secondes. Une jeune femme dit à Juliette :



Juliette entra dans le vestiaire. Elle se déshabilla dans une cabine, enleva sa robe printanière et ses dessous et enfila une robe en cuir très courte en bas et un corset en haut avec des balconnets découvrant ses seins. Elle enfila des bas résille, et compléta sa tenue avec des stilettos à talon de quinze centimètres. Enfin elle passa autour de son cou un collier en cuir clouté avec un gros anneau devant. Elle sortit. La jeune femme de l’entrée lui fit retirer le bracelet rouge qu’elle avait passé au poignet et lui tendit le même, mais noir. L’hôtesse lui murmura seulement :



L’intérieur était feutré, des velours sombres, des parfums de musc, des lumières douces, quelques spots rouges, une musique techno en arrière-fond, lancinante, mais discrète.

Des femmes uniquement déambulaient. Certaines vêtues de robes échancrées, d’autres presque nues, avec élégance ou provocation. Rien de vulgaire. Tout était codé, maîtrisé.

Elle salua d’un regard quelques habituées. Car Juliette venait tous les jeudis, depuis des mois au club, le Club XX-CC, le chromosome féminin pour XX et Cuir et Chaînes pour CC.


Juliette s’installa au bar et commanda une vodka-glace à la barmaid qui ne portait que des bottes cuissardes et un mini-string en cuir. Elle porta son verre à ses lèvres. Une femme s’approcha et demanda à Juliette :



Une invitation ! Juliette vérifia l’heure. 23 h 30, elle avait une heure à tuer avant de monter au premier étage.



Rien ne se passait dans cette salle. C’était avant tout un lieu de détente et de discussion. Tout se passait en bas dans des salons aménagés.


Juliette se leva et suivit la femme vers le sous-sol. En bas de l’escalier, dans le couloir, une grande femme blonde, nue, la quarantaine, avait les deux mains appuyées sur le mur. Une petite brune en cuir la fessait. La blonde échangea un regard avec Juliette qui hocha légèrement la tête. C’était en fait sa directrice. Elles avaient été toutes les deux étonnées et gênées la première fois qu’elles s’étaient croisées au Club, et avaient choisi, d’un accord tacite, de faire comme si elle ne se connaissait pas ici et de ne jamais évoquer la situation au bureau.


À 00 h 25, Juliette remonta et se présenta près de l’escalier du 1er étage. On vérifia son bracelet, puis elle fut guidée dans une pièce privée. Une grande pièce silencieuse avec des canapés de cuir blanc. Cinq femmes masquées y étaient installées. Et au fond, dans un fauteuil du même cuir blanc qui tranchait avec le noir du cuir des tenues, la femme des visio-conférences, les cheveux argent, les yeux noirs, le masque résille. Elle se leva et s’approcha de Juliette, toucha son menton avec une lenteur étudiée.



Juliette hocha la tête. Ses yeux ne tremblaient pas.

Le rideau rouge se souleva. Et le jeu commença.




Chapitre 10 – Contrition douce



Dimanche après-midi suivant, salle polyvalente.

Il y avait la même chaise vide que d’habitude. Mais cette fois, personne n’y projeta Juliette.


La réunion commença doucement. Personne ne cria. Nathan regardait ses mains. Mme Rosier parlait lentement.



M. Gravier approuva d’un hochement de tête, Zoé ne dit rien, mais son regard croisa celui de Laura Latour. Il y a dans cet échange une reconnaissance impure, une brûlure commune.

Même Aurélien, le geek, admit :



Un à un, ils se désavouèrent, pas pour Juliette, mais pour eux-mêmes. Comme si ce microcosme avait eu un accès de fièvre, et qu’il retombait, honteux, transpirant.

Ils votèrent l’arrêt du « groupe de vigilance ». Ils rangèrent les biscuits. Ils s’évitèrent un peu du regard.


Nathan Latour remonta sans un mot. Et aussitôt, Laura Latour s’approcha de Zoé.

Un murmure. Un contact léger sur le bras. Une invitation qui n’est plus une surprise.



Plus tard dans la semaine :


Juliette descendit l’escalier à 21 h 40, en robe fluide, sac en bandoulière.


Mme Rosier remonta les marches.


Elle la croisa devant le local à poubelles. La vieille dame, sans même y penser, lui sourit.



Juliette s’arrête, surprise. Il y eut un silence suspendu.



Et elle sortit tranquillement.


Dans son sac, il y avait un string en cuir, la robe en cuir, un masque en dentelle, un collier de soumission. On était jeudi soir. Et Juliette allait au Club.


Et cette fois, elle savait qu’elle n’est plus seulement invitée. Elle était attendue. Mais ça, bien sûr, Madame Rosier n’en savait rien et ne l’imaginait même pas.





1. Et ce n’est pas un hasard si Juliette a appelé son chat Roméo.