| n° 23239 | Fiche technique | 26615 caractères | 26615 4809 Temps de lecture estimé : 20 mn |
10/08/25 |
Résumé: Un rendez-vous après le travail. La femme se pointe. Elle est horrible. | ||||
Critères: #humour #société #rencontre #occasion fh | ||||
| Auteur : Delectatio Envoi mini-message | ||||
Il a accepté un « date », comme on dit de nos jours, avec une femme qui n’a pas sa langue dans sa poche. Depuis quelques semaines, ils communiquent, sur messagerie et sur chat. C’est vrai qu’elle lui a sorti quelques réflexions pour le moins surprenantes, un peu ras des pâquerettes. Mais elle semble plutôt sympa et pas farouche.
Un soir, au sortir du bureau, il attend, assis à la terrasse ensoleillée d’un café réputé, en plein centre-ville d’une cité bourgeoise.
Quand il la voit arriver, il n’en croit pas ses yeux, elle est tout sauf discrète. Vu son accoutrement, on dirait presque une prostituée. Et, son décolleté plongeant sur une poitrine mollassonne, constellée de grains de beauté, lui donne le look d’une allumeuse. Quant à ses propos, ils sont tout sauf respectables, avec des expressions de titi parisien et une abondance de mots grossiers. Elle déplace de l’air, rit grassement, sans aucun respect pour le voisinage. Il en a presque honte, quand il croise le regard ulcéré de leurs voisins de table.
C’est une madame sans gêne qui parcourt la carte en distillant ses commentaires et choisit intentionnellement le cocktail le plus cher. Elle plaisante à peine quand elle dit qu’elle aurait bien pris une ou deux coupes de champagne, pour fêter ça, comme elle dit. Elle vide sa boisson d’un trait et demande, l’instant d’après, si elle peut avoir autre chose. Elle hèle le serveur, avec sa voix qui porte, aux intonations de concierge. D’ailleurs, concierge, elle l’est peut-être vraiment, mais dans un immeuble modeste. Tout le monde sur la terrasse peut profiter de la conversation, tellement l’extravertie manque de retenue. Elle représente l’exubérance dans toute sa splendeur, et avec ce qu’elle a de moins folichon !
Elle n’a pas froid aux yeux. Tous les regards se tournent vers eux, il a honte et a hâte que cette comédie s’arrête.
La suite est à l’avenant, car elle demande bientôt un troisième verre. La rencontre s’éternise, il regarde sa montre.
Elle éclate d’un rire bien gras, en fait profiter tous les clients. Il n’en peut plus, se lève, va pisser, demande l’addition et remarque qu’elle est en train de parler à bâtons rompus avec le couple de la table d’à côté. Que leur raconte-t-elle ? Heureusement qu’ici, il ne connaît personne…
Il doit fermement l’arracher à son siège, la tirer par le bras. Elle bat des ailes avec ses paquets, lance un « au revoir » à la cantonade. Le serveur est vert, il leur décoche un regard incendiaire.
Voilà maintenant qu’il a la charge de porter les paquets, jusqu’à sa voiture.
Une vieille bagnole toute défoncée, garée à l’emporte-pièce.
Il se demande ce qu’il fait là, un nouveau message sur son portable…
Certes, il n’est pas bien clair, avec sa fausse ex-compagne. Mais, en quoi cela concerne-t-il cette follasse ? D’ailleurs, avec ses cernes et son visage de pochetronne, il n’en voudrait pour rien au monde.
Alors, comment se fait-il qu’il se retrouve assis dans la voiture, aux côtés de cette mégère, en route pour un lieu glauque ? Il peine à le croire.
Ils se retrouvent dans une cité austère d’une banlieue pourrie, du genre de celles que l’on évite. Dans le hall de l’immeuble, des jeunes à la mine patibulaire les dévisagent, avec une agressivité calculée, probablement des vendeurs de drogue. Inutile de dire que l’ascenseur est en panne et que la gouailleuse le charge de monter ses achats.
Troisième étage… Dans l’appartement, deux grosses adolescentes mal dégrossies, aussi mauvais genre que leur mère. L’une porte un gros anneau dans le nez, l’autre, des mèches rouge délavé. Elles ne disent même pas « bonjour ». Sympa l’ambiance, il ne sait pas où se mettre et se sent comme un éléphant dans un jeu de quilles.
La table est vite mise. Elles ouvrent une boîte de raviolis, un morceau de pain, une bouteille de vin « bon marché », de la piquette bien sûr, mais la plus jeune s’en sert une bonne rasade. Jean-Marc « de la haute », comme elles l’appellent, ne fait pas long feu sous le déluge de leurs sarcasmes, les trois femmes se gaussent de lui, sans aucun respect pour leur invité. Et, quand son téléphone se met à vibrer :
Les voici qui rigolent de plus belle.
Par la suite, deux loufiats arrivent. L’un d’entre eux agrippe la plus grande par les fesses et lui roule un patin avec sa langue baveuse. La mère a l’air de trouver ça très bien.
Et, tout ce beau monde se retrouve à table, à siroter et à beugler. Jean-Marc n’en peut plus, il n’est assurément pas à sa place.
D’ailleurs, comment va-t-il rentrer chez lui ? À pied, à travers la cité ? Rien que d’y penser, le malaise grandit en lui. Faut vraiment qu’il soit con pour être tombé dans ce traquenard. Il ne peut compter que sur cette Myriam et sur son bon vouloir. Dans l’état d’alcoolisation où elle se trouve, c’est tout sauf raisonnable.
La voici d’ailleurs en train de draguer, de façon à peine voilée, avec l’autre loufiat, celui qui a des bagouses et des breloques.
Son correspondant jette un regard méprisant à ce monsieur « bien sous tous rapports » qui n’a pas dit un mot depuis qu’il est arrivé. Prétexte à rigoler un bon coup en se moquant de sa bobine.
Une longue soirée à entendre leurs conneries et leurs propos à l’emporte-pièce. Puis tout ce beau monde quitte soudain la pièce et il se retrouve d’un coup seul avec Myriam.
La voici qui l’entraîne dans sa chambre où règne un joyeux bordel, des fringues traînent un peu partout, propres ou sales, on ne sait pas trop. Le lit est défait, en vrac. Elle se trémousse et retire sans hésiter sa culotte qu’elle lui tend comme un présent.
Il est horrifié et complètement stressé.
Justement non, il n’éprouve aucun désir pour cette femme bas de gamme et ne sait pas comment sortir de cette impasse. Alors, il essaie de la contenter comme il peut avec ses doigts, avec ses lèvres, avec sa langue, histoire qu’elle soit à moitié satisfaite, pour avoir l’air moins con. Mais, c’est un véritable fiasco.
Rien à faire, il est aux abonnés absents. Elle se lève pour vomir, puis vient se recoucher et s’endort comme une masse. Et, lui, il reste là, comme un con à broyer du noir. « Bon Dieu, qu’est-il venu faire dans cette galère ? » Et, Virginie qui se demande où il est passé et qui l’inonde de messages incendiaires.
Il lui faudra attendre le matin que madame émerge, qu’elle s’étire comme une grosse chatte bouffie, affublée d’une sérieuse gueule de bois. Elle boit son café en bougonnant, lâche un pet tonitruant, qu’elle commente avec des mots vulgaires.
Il lui faut batailler ferme pour qu’elle se décide enfin à le ramener en ville. Vu l’heure qu’il est, il va être en retard au bureau et arriver dans un sale état… Tout le monde va se demander ce qu’il a bien pu faire de sa nuit.
C’est fini, il est enfin libre, quel soulagement !
Je l’ai rencontré sur une appli, un truc pour les gens « sérieux », soi-disant. Lui, c’est Jean-Marc, un prénom de type bien élevé. Costume-cravate sur sa photo, lunettes fines et sourire pincé. Il avait l’air propret, rangé, un peu tristoune. J’me suis dit, « tiens, ça va m’changer des bourrins d’ici ».
Il m’attendait à une terrasse, bien droit sur sa chaise, les jambes croisées comme s’il avait un balai dans le fondement. Moi, j’arrive comme j’suis. J’avais mis ma tenue préférée : un bon vieux top décolleté – ben quoi, faut bien respirer, jupe moulante, talons qui claquent. C’est pas tous les jours qu’on a rencard avec un bonhomme de la ville. J’avais même pris le temps de m’maquiller, un trait noir sur les yeux, un peu de rouge à lèvres. J’ai mes atouts, j’les cache pas, et j’vois pas trop pourquoi j’devrais.
Il m’a regardée comme si j’étais une bête de foire. Genre, il regrettait déjà. Mais il a pas osé le dire, hein. J’ai fait comme si de rien n’était, j’me suis assise en face de lui, j’ai souri.
J’ai pris le cocktail le plus sympa sur la carte. Pas pour emmerder ce radin, mais parce que j’avais envie de me faire plaisir. J’lui ai dit, en rigolant, que j’aurais bien pris une coupe de champ’. Il a pas répondu, le gars. Faut détendre l’atmosphère, non ? J’ai trinqué toute seule, et lui, il me regardait comme si j’étais en train de commettre un crime. J’ai bu d’un trait, j’avais la gorge sèche. Puis j’ai hélé le serveur ; il était au bout de la terrasse, j’allais pas me lever non plus !
J’ai essayé d’le faire rire, de détendre l’ambiance. Mais ce type-là, il souriait pas, ou alors, il souriait du bout des lèvres, comme s’il avait peur qu’on le voie. J’ai sorti deux-trois blagues un peu crues, oui, j’parle comme j’parle. Et alors ? On est au café, pas chez les curés.
Il se liquéfiait à vue d’œil. Un moment, j’lui ai balancé :
Ben oui, j’l’ai dit. C’était pour rigoler, hein. Mais il a rougi comme une tomate et regardé autour de lui, l’air paniqué. Faut croire qu’il supporte pas qu’une femme dise ce qu’elle pense.
Bref, il s’est levé pour aller faire un petit pissou. Et moi, j’ai papoté avec le couple d’à côté, ils avaient l’air sympas, surtout le vieux qui plongeait ses yeux dans mon giron, à mater la marchandise. J’sais pas, j’ai le contact facile. Quand l’autre abruti est revenu, il a payé, et là, j’ai bien vu qu’il en pouvait plus. Il voulait plus rester. C’est le genre à avoir des oursins dans les poches, et trois francs, six sous, ça l’avait déjà gonflé.
On s’est levés, j’avais mes paquets. Normal, après un rencard à la sécu, j’étais passée faire deux-trois emplettes. Il les a portés sans rien dire. J’lui ai montré ma tire, une vieille Clio toute rouillée que j’ai depuis des années. Pas une voiture de ministre, mais l’principal, c’est qu’elle roule.
Il a rien répondu, il a même pas tilté. Il a reçu un autre message, j’ai senti son portable vibrer. J’lui ai dit en rigolant :
Il faisait une drôle de tête, comme un môme pris en faute. Franchement, c’était touchant, la façon dont il avait l’air perdu.
Pourtant, il est quand même monté dans ma caisse. J’ai même pas eu besoin d’insister.
Chez moi, c’est pas Versailles, c’est vrai. Une cité pas fameuse, troisième étage sans ascenseur, l’immeuble a connu des jours meilleurs. Mais c’est chez moi. Mes filles étaient là. Deux ados, pas faciles tous les jours, mais ce sont mes gamines, et j’en suis fière.
Ça a marché. Elles se sont esclaffées, on aurait dit des oies. Lui, il savait plus où se mettre.
On a mangé ce qu’y avait : une boîte de raviolis, du pain, une bouteille de jaja. Pas besoin de tralala pour passer un bon moment. Mais lui, il touchait à rien, le petit doigt en l’air. Comme si notre bouffe allait le contaminer. Il disait pas un mot, tirait presque la tronche. On a essayé de le dérider un peu, mais il avait décidé de bouder.
Quand son téléphone a vibré à nouveau, j’lui ai demandé :
Et, là, on a explosé de rire, toutes les trois.
Pas pour être méchantes, mais parce que ce type-là, avec ses manières, son air offusqué, son mépris caché sous des sourires polis, ben… il faisait pitié. Et en même temps, j’crois qu’il était curieux de voir ce que ça fait de sortir de sa petite cage dorée.
Mais bon, à la fin, j’ai bien senti qu’il allait pas revenir. Tant pis. Moi, je m’étais bien marrée.
Franchement, la soirée partait pas si mal, jusqu’à ce que mes deux zigotos de potes débarquent. J’les avais prévenus, « Passez si vous voulez, j’ai un invité de marque ». J’avais dit ça en rigolant, mais eux, direct, ils ont pris ça au pied de la lettre. Y en a un qui saute sur ma grande, la chope par les fesses, comme s’il l’avait achetée au marché, et lui roule un patin d’école, plein de bave et de dents en or. La môme glousse, forcément. Et moi j’rigole, parce que bon, faut bien vivre un peu, non ?
Faut dire qu’à ce stade-là, le pinard, c’est notre seul carburant. On s’est tous installés autour de la table, comme des rois, à beugler, à siroter, à raconter des conneries. Et lui ? Le Jean-Marc ? Planté là comme un cierge à un enterrement, blanc comme un lavabo, la bouche pincée, l’œil qui regarde autour, comme s’il allait se faire braquer à chaque coin de mur.
Fallait voir sa gueule pendant la soirée. Il était complètement paumé, le pauvre. Savait plus quoi faire, ni comment repartir. Moi, je voyais bien qu’il pigeait pas ce monde-là. Il devait se demander comment il allait rentrer chez lui. À pied, peut-être ? Avec sa mallette et ses chaussures en cuir dans la cité ? J’en riais presque. Et lui, il devait s’en vouloir d’être tombé chez une sorcière du 93.
Et puis bon, j’avoue, j’étais gaie, un peu pompette. J’ai commencé à taquiner mon pote Malik, celui qui a toujours trop de chaînes en toc et des bagouses de mafieux.
Et on a ri. Un bon rire franc, un peu méchant, peut-être. Mais bon, le bourgeois, il bougeait même pas. Le genre à se crisper dès qu’on dit « bite ».
Après, ça a chanté, ça a gueulé, mes filles ont mis de la musique débile, tout le monde était allumé. Puis à un moment, ça s’est vidé d’un coup, y en a qui sont sortis fumer, d’autres partis tout court.
Là, j’me suis retrouvée seule avec le coincé.
Il était là pour ça, fallait bien conclure quand même ! Et moi, j’suis directe, j’fais pas de manières. J’lui prends la main, j’l’emmène dans ma piaule. Oui, c’est le bordel. J’suis pas une princesse. Y a des fringues partout, propres, sales, j’fais pas la différence à 1h du mat’ avec cinq ou six verres dans le pif. Le lit ? En vrac. Et alors ?
J’lui retire ma culotte, j’la lui tends.
Mais lui, il tire une tronche pas possible. Il a l’air horrifié, genre il vient de découvrir que j’étais un ogre. Moi j’essaie de lui filer un peu de plaisir, d’m’chauffer. J’suis pas timide, j’attends pas qu’on me demande la permission avec des mots doux. Mais lui, c’est comme s’il regardait un reportage animalier. Rien. Nada. Son asticot tombe dans ses chaussettes.
Mais non. Le mec est en mode panne complète. Alors, il tente deux, trois trucs, histoire de pas perdre la face. Avec ses doigts, avec sa bouche, mais c’est triste comme un jour de pluie. J’vois bien qu’il veut que j’m’en contente. C’est pas la mer à boire non plus, mais franchement, j’ai pas signé pour ça.
Alors, j’lui dis :
Rien à faire, j’me suis un peu emballée. J’croyais peut-être que, s’il laissait tomber ses barrières, y aurait une vraie baise, un peu d’corps, de sueur. Mais non, le gars est resté fermé comme une huître. Pire : une huître morte
À force de le pomper, j’commence à avoir la gerbe, j’supporte pas les mecs qui se parfument le manche. J’me lève, j’vais dégueuler dans les chiottes. Quand je reviens, j’balance deux-trois vannes bien grasses, histoire de, puis j’me jette dans le plumard et j’m’endors direct. Marre de ce sketch.
Et lui ? Ben il reste là. Figé sur mon lit, comme un con. Il doit se dire que sa bourgeoise, la Virginie bonne sœur, elle doit être en train de lui écrire des paragraphes entiers de reproches. Il doit se sentir très seul dans sa chemise repassée.
Le matin arrive. J’émerge, avec le crâne en miettes et la bouche pâteuse, j’me sens comme une loque. J’reste dans le lit un moment, à fixer le plafond, les bras en croix, à me demander c’qu’il fout là, ce Jean-Marc. Un type comme ça, franchement… j’aurais dû le sentir venir. Rien qu’à sa montre, j’aurais dû me douter que ça matcherait pas.
J’grogne, j’me fais un café bien serré, j’dis pas un mot.
Lui, il est toujours là, l’air de vouloir disparaître. Il me supplie presque de m’occuper de sa bobine.
J’finis par avoir pitié, j’l’embarque dans la bagnole, direction la ville. Pas un mot, mais tant mieux. Pas envie qu’il me fasse la morale, avec ses yeux tristes et son costume froissé. Il va être à la bourre, j’le sais. Et ça m’fait ni chaud ni froid.
Au moment de le larguer, j’lui balance, cash :
Et j’démarre, sans même regarder s’il claque la portière.
Et maintenant ? Bah, j’suis là, en train de boire un café dégueulasse dans ma cuisine, avec les mômes qui font du bruit dans le salon, et je pense encore à lui. J’me dis pas que j’l’aimais. Mais j’me demande… s’il avait pas eu autant peur de moi, si j’avais pas été aussi brutale… Peut-être que ça aurait pu être différent.
Mais bon, c’est comme ça. Jean-Marc, il est retourné dans son monde, moi dans l’mien. Deux mondes qui se croisent une fois, par accident, puis qui s’oublient. Enfin… presque.
Silence radio, après cette nuit désastreuse.
Lui n’ose pas envoyer de message. Elle non plus. Trop fiers, trop meurtris, trop conscients qu’ils ont frôlé quelque chose de ridicule, peut-être même de pathétique.
Mais les jours passent… et il y a ce truc qui reste en suspens : une curiosité, un regret, une envie, ou peut-être juste un manque.
Et puis, un matin :
- — Salut, ça va ?
C’est Myriam. Il en reste coi. Elle avait juré qu’elle ne voulait plus jamais entendre parler de lui. Mais la voir réapparaître… ça lui fait quelque chose.
Il répond du tac au tac, un peu sur la défensive :
- — J’croyais qu’tu voulais plus entendre parler de moi et de mon 4 sur 20 !
Elle tape vite, comme toujours :
- — C’est plutôt toi, t’aimes pas les pauvres !
Il rit. Elle a ce don, même par écrit. L’humour frontal, l’audace sans vernis. C’est maladroit, mais ça touche.
Et malgré lui, il répond encore. Puis encore.
Une heure plus tard, ils en sont à comparer les raviolis en boîte et les cuvées de Lidl.
Une demi-journée plus tard, elle écrit :
- — J’pense que chaque homme a droit à une seconde chance. Même les coincés du cul.
Et lui, il pense à ses seins, ceux qu’il avait jugés « mollassons » mais qui, maintenant, hantent ses pensées avec leurs grains de beauté et leur naturel désarmant.
La discussion continue. Deux jours d’échanges.
Elle lui demande :
- — Alors, t’as quitté ta sorcière ? La jalouse bourgeoise ?
Il hésite, puis finit par avouer :
- — Le torchon brûle, mais c’est pas de ta faute.
Puis lui vient cette phrase, presque tombée du ciel :
- — Ça te dirait de partir tous les deux en week-end ?
Elle relit ça trois fois. Elle pense à une blague. Mais non, il est sérieux. Il insiste.
- — En bord de mer.
Elle ne dit rien tout de suite. Elle a les doigts tremblants sur le clavier. Personne ne lui a jamais proposé ça. Elle n’a jamais vu la mer, pas en vrai. Elle imagine déjà les mouettes, les vagues, l’odeur du sel. Elle se sent comme une gamine.
- — T’es sérieux ?
- — Oui.
- — Même après le 4 sur 20 ?
- — Je le méritais, mais je suis prêt à repasser l’examen.
Elle éclate de rire, toute seule dans sa cuisine. Un rire qui vient de loin, celui qu’elle n’a pas connu depuis perpète.
Elle dit « oui ». Elle ne comprend pas trop pourquoi elle dit « oui ».
De son côté, Jean-Marc regarde son téléphone en se demandant ce qu’il est en train de faire. Il est peut-être fou. Cette femme est ingérable, elle parle fort, boit trop, rit comme une charretière, elle n’a aucune tenue. Elle est même moche. Oui, franchement moche.
Mais il pense aussi à la sincérité de ses regards, à ses plaisanteries douteuses qui ont plus de cœur que mille sourires polis, à cette soirée bancale où, malgré la gêne, il ne s’est jamais senti aussi vivant.
Et comme Virginie ne parle plus que par reproches et regards glacés… alors pourquoi pas ? Pourquoi pas Myriam ?
Il l’attend devant chez elle, un peu tendu. Elle est en retard, évidemment. Et puis elle arrive, tirée à quatre épingles dans un tailleur rose bonbon trop cintré, perchée sur des talons qui jurent avec le trottoir de banlieue. Un sac plastique Carrefour à la main.
Il se mord l’intérieur de la joue. Elle a fait un effort. Il le voit.
Il descend de voiture, lui ouvre la portière, lui adresse un petit sourire. Elle rit comme une gosse.
Il soupire intérieurement. Mais il sourit. Parce que malgré tout… ça le touche.
Il a mis une chemise, le coincé. Une vraie. Blanche, repassée. Il sent bon. Elle n’ose pas lui dire qu’elle a piqué du parfum au Monoprix juste avant de partir. Mais elle est émue.
Et puis il lui a ouvert la portière. Comme dans les films.
Il rit, un peu jaune. Elle le voit, mais elle s’en fout. Elle est bien.
Elle s’est levée tôt. Elle a acheté des croissants. Il est surpris.
Elle lui tend le sachet, sans faire de commentaires. Elle porte un sweat beaucoup trop grand, ses cheveux sont en bataille. Mais elle a les yeux brillants.
Ils déjeunent sur la terrasse de leur petit hôtel, face à la mer. Il s’efforce de ne pas faire de remarques sur ses expressions fleuries. Elle fait des efforts pour parler doucement.
Et pour la première fois, il trouve ça agréable. Il n’a pas honte. Elle a même réussi à le faire rire avec une histoire de pigeon constipé.
Il la regarde sans froncer les sourcils. Il ne soupire pas quand elle parle. Il l’écoute. Elle s’en rend compte.
Elle a gardé son portable dans la poche, mais elle ne l’a pas touché. Il mérite ça. Elle aussi, elle mérite ça.
La mer est belle. Il lui explique le nom des bateaux. Il s’y connaît. Ça l’impressionne. Elle le dit pas trop fort, mais… elle le trouve sexy.
Ils se baladent sur la plage. Elle a mis un maillot léopard. Ce n’est pas franchement discret. Mais elle assume. Et c’est ça qui le déstabilise. Elle est à l’aise dans sa peau, comme peu de femmes qu’il a connues.
Elle court après les mouettes. Elle lui jette du sable. Il joue le jeu. Ils rient.
Il ne pensait pas dire ça un jour, mais… il passe un bon moment. Il se surprend à lui effleurer la main.
Il l’a laissée faire des selfies. Il a même souri sur deux d’entre eux. Il n’est pas si raide que ça. Et quand elle l’a éclaboussé, il ne s’est pas énervé.
Elle le regarde du coin de l’œil. Il a des jambes pas mal. Et, quand il rit, il est mignon. S’il arrêtait de se crisper, il serait même craquant.
Elle sent son cœur qui tape plus fort. Elle ne veut pas trop s’emballer. Mais elle est sur un petit nuage.
Il a réservé un restaurant. Pas gastronomique, mais joli. Vue mer, éclairage doux. Elle a mis une robe. Trop moulante, trop courte. Mais elle est… elle.
Il commande du vin. Elle fait attention. Elle boit lentement, elle tient bien sa fourchette. Il le remarque. Il apprécie ses efforts.
Elle parle de ses filles. De ses galères. Et soudain, elle en devient touchante. Il se rend compte qu’elle est courageuse. Et drôle. Et vive.
Il se sent bien. C’est rare.
Il est galant. Il lui sert son verre. Il lui pose des questions. Il écoute les réponses.
Elle se sent importante.
Elle rigole, bien sûr. Elle sort deux ou trois blagues graveleuses. Il lève les yeux au ciel, mais il sourit. Et ça la fait fondre.
Elle veut l’embrasser. Elle se retient… pour une fois.
Dans la chambre, il hésite. Elle a enlevé sa robe. Elle est nue, naturelle, sans complexe. Elle le regarde droit dans les yeux.
Et cette fois, quelque chose est différent. Il ne se sent pas torturé, il n’est pas stressé.
Il a envie d’elle, pas d’un fantasme, d’elle, de cette femme au corps imparfait.
Il la caresse avec tendresse. Elle gémit doucement. Il prend son temps. Il veut la respecter. Elle le comprend.
Et quand ils s’unissent enfin, ce n’est ni ridicule ni raté. C’est bien. C’est même… très beau.
Il est doux, il est attentionné, pas comme les autres.
Elle ne fait pas la folle. Elle ne surjoue pas. Elle se laisse aimer. Pour une fois, elle se sent vraiment femme. Pas un plan cul, pas une mère, pas une emmerdeuse, juste une femme dans les bras d’un homme qui la regarde comme si elle comptait.
Et elle jouit, vraiment, profondément, pour la première fois depuis bien longtemps. Une explosion, silencieuse, profonde, dévastatrice. « C’est vraiment un bon coup », ne peut-elle pas s’empêcher de penser.
Elle a envie de pleurer, tellement c’était bon. Elle rit à la place. Il rit aussi.
Ils prennent leur café, côte à côte, sans se parler, pas besoin. Myriam regarde la mer, Jean-Marc regarde Myriam.
Ils ne savent pas ce que l’avenir leur réserve. Mais pour une fois, ils sont heureux, ensemble, et c’est déjà beaucoup.