| n° 23237 | Fiche technique | 37163 caractères | 37163 6052 Temps de lecture estimé : 25 mn |
09/08/25 |
| Présentation: Une histoire d’amour improbable. Comme le sont souvent les plus belles. Mais avant de trouver l’autre, ne faut-il d’abord pas se trouver soi-même ? | ||||
Résumé: Flore rompt avec une vie toute tracée. Sur sa route : la liberté, les épreuves, le désir, l’attachement... et ce vertige : peut-on aimer sans renoncer ? Une romance... mais pas seulement. | ||||
Critères: #psychologie #aventure #initiatique #romantisme #rencontre #lesbienne ff amour | ||||
| Auteur : Maryse Envoi mini-message | ||||
Va1
L’émancipation
Plus d’hésitations. Elle allait partir. Maintenant. Sans plus tarder. Avant que le soleil ne décline.
Elle ne supportait plus cette ville close, ses remparts trop hauts qui empêchaient toute perspective et ses règles indérogeables. Elle en avait assez de cette existence toute tracée, de ces jours qui se répétaient, identiques. Routiniers. Sans surprise.
Elle voulait autre chose. Une respiration. Un renouveau. Une vie libre, à inventer. Vraiment sienne.
Son baluchon était prêt : des provisions, un morceau de savon, quelques herbes médicinales, du linge de rechange, un couteau, une outre d’eau.
Elle n’avait prévenu personne. Pas même ses parents adoptifs. Et pourtant, elle leur devait tant…
Ils l’avaient recueillie alors qu’elle n’était qu’un nourrisson abandonné au pied de la muraille. Ils lui avaient donné un nom, une vie, et tout leur savoir. Elle connaissait les vertus curatives des plantes, les infusions contre la fièvre, les baumes pour les plaies. Elle avait appris à soigner. À écouter. À soulager.
Mais aujourd’hui, c’était elle qu’il fallait sauver.
Rester, c’était renoncer à elle-même. Étouffer cette force qui battait en elle, prête à la propulser en avant.
Et ça, elle ne le pouvait pas.
Elle n’avait jamais manqué de rien. Ni de toit, ni de nourriture, ni d’affection.
Mais à mesure qu’elle grandissait, une sourde révolte avait germé en elle. Puis grandi. Jusqu’à devenir impossible à contenir.
Les garçons, eux, franchissaient les portes de la ville, s’exerçaient à l’arc ou à l’épée, partaient en patrouille, chassaient, revenaient tard. Ils choisissaient leur métier, leur destinée.
Les filles, elles, devaient rester. Se montrer raisonnables, se conformer. Et quand venait l’âge, épouser un homme et enfanter.
Un jour, elle avait compris : ici, la liberté n’était pas faite pour les femmes.
Mais ailleurs – elle en était certaine – un autre monde existait.
Un monde où les femmes ne se contentaient pas d’être les ombres des hommes, mais actrices de leur propre histoire.
Un monde de femmes libres.
Où ? Elle l’ignorait encore. Mais elle le sentait – au creux du ventre, dans chaque fibre de son corps. Et elle était bien décidée à le découvrir.
Une part d’elle savait qu’elle risquait gros.
Mais une autre, plus audacieuse, plus rebelle, lui murmurait sans relâche que sa place n’était pas ici. Pas enfermée. Pas à attendre qu’on lui dise qui devenir…
Elle tremblait lorsqu’elle quitta la maison. De peur, d’excitation, de tristesse aussi – de cette fièvre qui vous prend juste avant de rompre les attaches.
Elle traversa le quartier des artisans, puis remonta discrètement vers la porte nord. À cette heure-là, les gardes étaient moins nombreux. Elle avait étudié les tours de ronde pendant des semaines. Elle savait à quel moment passer. Arrivée près de la herse, elle ralentit.
L’ouverture était là, béante, presque trop facile. Le vent s’y engouffrait, apportant avec lui l’odeur de la lande et de l’humus, mêlée à celle des terres lointaines. Le parfum de la liberté. Gorgé de promesses. Elle s’arrêta une seconde.
Le doute surgit. L’assaillit. Elle pensa à ses parents adoptifs. À leur tendresse maladroite. À leur fierté quand elle préparait ses premiers remèdes. À la douceur de la maison, le soir, lorsqu’on fermait les volets.
Un frisson la traversa. Était-elle sur le point de commettre une folie ?
Mais une voix intérieure s’éleva, calme et tranchante : va…
Et soudain, tout fut clair. Ses doigts se resserrèrent sur son baluchon et elle s’élança.
Elle courait, sans fléchir, sourde aux ordres. Derrière elle, des bruits de bottes. Trop tard. Elle avait déjà franchi l’enceinte. Les murs. Ses murs….
Elle filait sur le sentier, les poumons en feu, les jambes tétanisées, son cœur battant à tout rompre. Chaque foulée l’éloignait un peu plus de l’enfermement. La rapprochait un peu plus d’elle-même.
Sans un regard en arrière, les yeux rivés sur l’horizon, elle s’ouvrait à ce nouveau monde qui lui avait été trop longtemps interdit.
Quand enfin elle s’écroula sur une butte herbeuse, hors d’haleine – hors d’atteinte – le ciel était devenu mauve lavande. Elle sentit sous elle la terre vibrer de vie – loin des pavés, loin des contraintes.
Elle rit. D’abord silencieusement, puis de plus en plus fortement…
Un rire franc, clair, cristallin jaillissait d’elle, irrépressible. Plein de soulagement, de vertige. Fier de ce premier pas franchi.
Elle riait parce qu’elle l’avait fait. Elle avait quitté la ville. Elle avait brisé les non-dits, conquis sa liberté.
Et maintenant, tout était à inventer, tout lui devenait possible.
La fin des illusions
Au crépuscule, son euphorie se mua en inquiétude. La lumière virait au cuivre. Les collines se noyaient dans l’ombre, et le chemin s’y perdait. C’était la première fois qu’elle passerait la nuit seule. Et dehors, de surcroît.
Il lui fallait un abri. Et vite.
Soudain, elle s’immobilisa, brusquement alarmée, tous les sens aux aguets. Elle percevait un changement. Subtil. Indéfinissable. Un déplacement dans l’air. Une trépidation imperceptible.
Un pressentiment. Venu des tréfonds de son instinct.
Tout s’était tu. Tout s’était figé.
Plus un pépiement d’oiseaux. Plus un crissement de grillons.
Tout autour d’elle laissait filtrer quelque chose d’inquiétant. Presque menaçant.
Un frisson la parcourut.
Puis elle l’entendit : un martèlement étouffé… qui s’approchait. Des sabots, frappant le sol.
Elle recula d’un pas, les yeux écarquillés, les muscles tendus, prête à détaler.
Une silhouette émergea de la courbe du sentier.
Une femme – vêtue de cuir et de métal, juchée sur une monture d’ébène.
Un sabre court pendait à sa hanche, deux dagues à son ceinturon.
Son port était droit, son assurance coulée dans l’acier trempé.
Une guerrière.
Flore en eut le souffle coupé. Stupeur, méfiance, peur : tout se mêla pour la pétrifier.
La cavalière avançait au pas, calme et altière. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter.
Elle s’arrêta à un ou deux mètres d’elle. Son cheval s’ébroua, fit un pas de côté. Impassible, elle la détailla du regard.
La voix était grave, posée. Monocorde. Pas hostile, juste implacable.
Flore déglutit, incapable de répondre.
Elle se sentait nue. Exposée. À la merci de cette femme surgie de nulle part, aux intentions indéchiffrables.
L’inconnue descendit de cheval d’un mouvement fluide, sans la quitter des yeux. Elle s’approcha, tenant sa monture par les rênes. Pas de geste brusque. Rien d’agressif. Et pourtant, Flore recula d’un pas – puis d’un autre – jusqu’à heurter l’arbre dans son dos.
Elle se raidit, affolée.
La guerrière, à un pas d’elle, la dévisageait. La brise souleva une mèche sombre sur le front sévère. Des doigts rudes vinrent relever son menton, la forçant à soutenir le regard qui la transperçait.
Sous le coup, les mots jaillirent d’eux-mêmes. Précipités, spontanés, sans rien cacher. Comme pour gagner du temps. Ou conjurer la peur.
Elle parla sans retenue : la cité étouffante, les interdits, les jours identiques. Le feu intérieur. Son départ. Le besoin d’air, d’espace, d’un ailleurs où vivre autrement.
La guerrière l’écoutait sans l’interrompre. Son visage restait de marbre, mais quelque chose, dans l’inclinaison de sa tête ou la tension de sa mâchoire, laissait deviner qu’elle entendait chaque mot.
Quand elle se tut, un silence s’installa.
La guerrière lui tendit la main.
Flore resta figée. Ce geste inattendu la troublait presque autant que la rudesse précédente. Elle leva les yeux vers ce visage impassible. Le regard, toujours aussi perçant, ne la jugeait plus. Il semblait attendre.
Elle hésita, puis attrapa la paume offerte. Une poigne ferme, calleuse… et sincère.
Elle marqua une pause, puis ajouta :
Sans attendre de réponse, elle se détourna, entraînant son cheval par la bride.
Flore la regarda s’éloigner, interdite. Elle n’en revenait pas. L’étonnante guerrière l’acceptait à ses côtés.
Soulagée, elle ramassa son baluchon, tombé dans la panique, le serra un instant dans ses bras, puis lui emboîta le pas.
Devant elle, la guerrière avançait avec aisance et assurance. Elle semblait faire corps avec le paysage. Ni crainte ni hésitation.
Elle ne ressemblait en rien aux femmes que Flore avait connues : ni effacée ni dévouée. Dara ne demandait la permission à personne. Elle commandait à l’instant. Inébranlable.
Flore la suivait.
La nuit était tombée. Elle ne savait plus depuis combien de temps elle marchait. Ses jambes étaient lourdes, ses pieds meurtris. À chaque pas, ses muscles la suppliaient de s’arrêter.
Mais Dara, inflexible, avançait. Sans ralentir. Sans se retourner. Comme si elle n’existait pas.
La désillusion s’infiltrait peu à peu dans ses pensées. Elle avait quitté la ville le cœur brûlant d’espérance, rêvant d’épopée. Elle ne trouvait que la peur, la fatigue, l’indifférence.
Devant elle, la guerrière, silhouette sombre aux contours dansants, ne ralentissait pas.
Elle s’accrochait, harassée, le souffle court, l’esprit engourdi. Comme perdue dans un brouillard de lassitude, de plus en plus dense.
Elles atteignirent enfin une rivière. Le clapotement de l’eau, régulier, presque doux, rompit la tension. Dara dessella son cheval, le fit boire, puis l’entrava à un arbre. Toujours sans un mot, elle alluma un petit feu.
L’air était frais, chargé d’odeurs douces : celles de la mousse et des fougères, de la terre humide, et d’autres, toutes aussi prononcées, qu’elle ne reconnut pas.
Assise, elle tendit lentement les mains vers le foyer. Elle cherchait un peu de chaleur – un peu de réconfort. Son corps entier la lançait douloureusement. Chaque muscle semblait protester. Les flammes orangées dansaient doucement, projetant sur leurs visages des reflets mouvants.
Dara sortit de ses fontes de la viande séchée, du fromage, quelques noix. Elles mangèrent sans échanger un mot. Elle avalait chaque bouchée comme s’il s’agissait d’un festin.
Le silence dura jusqu’à ce que Dara, d’un ton neutre, lâche :
Flore baissa les yeux. La voix ne portait aucun blâme, pourtant, elle lui glaça le cœur : elle n’était qu’un fardeau. Inexpérimentée, lente et inutile.
Sans plus attendre, Dara se leva et se dirigea vers la rivière. D’un geste fluide, elle défit son baudrier qu’elle posa sur un rocher, ses armes bien en vue. Puis elle retira ses bottines, ses chausses, sa chemise de corps.
Flore détourna le regard, troublée. Entre gêne et fascination. Rien, chez cette femme, ne semblait avoir prise : ni la fatigue, ni la peur, ni même la pudeur. Elle incarnait la liberté totale.
Une fois l’eau à mi-cuisses, Dara se tourna et lui lança :
La nudité sous le clair de lune la frappa de plein fouet.
Une guerrière, oui – mais aussi une femme. Un corps athlétique, harmonieusement sculpté. La force n’ôtait rien à la douceur des courbes, à la sensualité des formes.
Une beauté… brute. Sans aucun artifice.
Un éclat de rire clair et franc éclata dans la nuit. Pour la première fois, Dara paraissait humaine. Incarnée. Presque accessible.
Flore se sentit piquée.
Un silence.
Dara hocha lentement la tête.
Cette phrase resta en suspens, lourde de sens.
Puis la guerrière ajouta, d’une voix plus douce :
Flore resta interdite. C’était la première fois qu’on lui posait une telle question. Jamais on ne l’avait invitée à décider de son avenir. Elle n’avait fait que suivre les règles… jusqu’à aujourd’hui. Déstabilisée, elle resta muette.
Dara mit fin à l’échange en s’aspergeant le visage d’eau. Flore, troublée, détourna les yeux. Mais son regard y revint malgré elle – sur les épaules galbées, la courbe des seins, le ventre plat, les cuisses fuselées.
Une émotion confuse l’envahit, sans raison apparente.
Elle baissa la tête, se sentant coupable de son trouble déroutant et infondé. Elle se força à penser au mythe des Amazones – pour chasser l’image obsédante de ce corps nu. Des femmes libres, vivant sans mari, sans maître. Des combattantes légendaires. Leur seule existence défiait le monde.
Elle frissonna, puis se glissa dans la rivière. Le froid la ramena à elle.
Plus tard, de retour au bivouac, Dara déroula deux couvertures. Elle s’allongea sans un mot, dos tourné. Flore l’imita, transie, incapable de trouver le sommeil. Ses muscles endoloris la faisaient souffrir. Le sol était dur. La nuit, impitoyable.
Tout lui semblait étranger, hostile, insurmontable… bien loin de ses illusions de départ.
Soudain, elle sentit une présence derrière elle. Des bras l’enlacèrent.
Le murmure, doux, presque tendre, lui effleura l’oreille. Elle se laissa faire. Ce contact inattendu la réchauffa tout entière. Elle y céda par besoin. Il dissipait la solitude. Apaisait l’inquiétude. Il la réconfortait. Alors, pourquoi s’en priver ? Elle ferma les yeux.
Vis…
Face au réel
Flore se réveilla lentement, les paupières encore alourdies de sommeil. Comme toujours, Dara était déjà levée. Elle s’entraînait un peu plus loin, seule.
Fascinée, Flore l’observa.
La guerrière, dans un enchaînement fluide, tournoya sur elle-même, bondit dans les airs, détendit sa jambe contre un ennemi invisible, puis se réceptionna avec souplesse. Sa main droite fendit l’air, puis la gauche. Une roulade, un arc de dos, une impulsion, puis elle se redressa, à nouveau prête à frapper.
De là où elle se trouvait, Flore la regardait, comme hypnotisée. Dara évoluait avec la grâce d’une danseuse et la sauvagerie d’un fauve. Chaque geste, rapide comme l’éclair, portait en lui la mort. C’était beau. Et terrible.
Pourtant, son visage restait paisible. Aucun signe d’effort. Aucun éclat de colère.
Sous la lumière diffuse de l’aube, sa peau prenait des reflets d’or. Une jeune femme à peine plus âgée qu’elle – mais extraordinairement dangereuse.
Ce matin-là, plus encore que les fois précédentes, elle comprit : ici, tout se gagnait. La survie. Le respect. Et peut-être un jour, une vraie place. Mais à quel prix ?
Lorsque le simulacre de combat prit fin, Dara revint vers elle, silencieuse. À peine essoufflée.
Après une brève collation, elles plièrent le camp et reprirent la route. Dara marchait en tête, tirant sa monture. Par moment, elle s’arrêtait, se retournait pour l’attendre.
À chaque fois, Flore se redressait, lissait ses vêtements, passait les doigts dans ses cheveux. Pourquoi ce besoin impérieux de paraître digne ? Ou belle ? Peut-être les deux. Elle ne pouvait pas s’en empêcher. Comme si, soudain, l’image qu’elle renvoyait comptait. Vraiment.
Soudain, un grondement sourd retentit. Le ciel se chargea de nuages noirs. Un premier éclair déchira l’horizon. L’air devint lourd, la lumière bascula. En un instant, l’atmosphère prit un tour menaçant.
À peine avait-elle fini sa phrase que les premières gouttes tombèrent, fines, glacées. Bientôt, ce fut un déluge.
Une poigne d’acier l’agrippa. Flore se sentit soulevée, projetée dans l’air. Elle retomba sur l’encolure du cheval, trempée.
Tandis qu’elle l’aidait à s’asseoir à l’avant de la selle, Flore crut tomber plusieurs fois. Elle ne se détendit qu’en sentant un bras ferme lui enlacer la taille.
Le cheval accéléra.
La pluie fouettait leurs visages. Autour d’elles, le monde n’était plus qu’eau, fureur et grondements. Mais Flore, bien que frigorifiée, se sentait étrangement vivante. Agrippée au pommeau de cuir, le dos plaqué contre Dara, elle s’abandonnait au galop effréné. L’inquiétude s’effaça, remplacée par une exaltation nouvelle. Elle avait l’impression de faire corps avec Dara et la monture. C’était grisant. C’était une renaissance.
Un éclair illumina soudain un pan rocheux abrupt et infranchissable, dressé devant elles.
La voix la ramena brutalement à la réalité. La course allait s’arrêter. Déjà ?
Une pointe de déception la traversa. Puis le froid reprit ses droits. Ses vêtements ruisselaient. Ses cheveux dégoulinaient. Elle grelottait.
Tout à coup, elle se vit à travers les yeux de la guerrière. Elle s’était laissé griser, riant et criant sans retenue pendant la course. Comme une gamine excitée. Elle baissa les yeux, contrariée. Pourquoi cette honte ? Depuis quand le regard des autres comptait-il autant ?
Le cheval s’y engouffra.
Le froid la mordit jusqu’aux os. Flore serra les mâchoires pour s’empêcher de claquer des dents. Déjà à terre, la guerrière lui tendait la main pour l’aider à descendre. Leurs doigts mouillés se touchèrent. Une brève décharge au point de contact.
Flore se dégagea vivement, le souffle court. Étrangement troublée.
Les prunelles acérées la fixaient. Calmes. Impénétrables… Bien trop proches.
La voix chassa son trouble. Elle s’exécuta, en s’appliquant du mieux possible.
Le regard ne la quittait toujours pas. Elle croisa les bras sur sa poitrine, consciente de l’indécence de ses vêtements détrempés qui la moulaient comme une seconde peau.
Un éclair. Un coup de tonnerre. Le cheval s’ébroua.
Et sans attendre, l’Amazone disparut dans la nuit.
Le silence retomba. Le temps passait. Les minutes s’étiraient, pesantes. Le froid l’engourdissait.
Flore sentit son cœur se serrer. Était-ce la peur d’être seule ? L’inquiétude qu’un accident soit arrivé à sa protectrice ? Elle jetait des regards de plus en plus inquiets, de plus en plus fréquents, vers l’entrée de la caverne.
Toujours rien.
Ce n’était pas normal qu’elle tarde autant…
L’angoisse monta. Et si…
Un bruit. Des pas.
Son cœur bondit : ce ne pouvait être qu’elle !
Dara réapparut enfin, les bras chargés de bois humide. Flore poussa un soupir – de soulagement et de joie – puis se précipita à sa rencontre.
L’Amazone la regarda, un sourcil haussé.
La tension accumulée durant l’attente se dissipa d’un coup. Flore se mit à trembler rétrospectivement de peur. Sa voix resta, un instant, bloquée au fond de sa gorge. Elle acquiesça d’un signe de tête.
La guerrière l’observa, surprise, puis laissa tomber les branches qu’elle portait. Le fracas la fit sursauter. Elle se sentit ridicule… Pourquoi cette réaction si vive ? Cette fébrilité soudaine ?
Elle ne comprenait pas ce qui la perturbait autant. Et pourtant, c’était là. Comme un nœud – tendre et douloureux – dans son ventre. Inattendu. Incontrôlable.
Les flammes rougeoyaient à présent dans la grotte. Elles avaient dîné sommairement, et depuis, le silence s’éternisait. Lorsque leurs regards s’étaient croisés, un bref instant, Dara avait détourné les yeux. Depuis, elle aiguisait son sabre, imperturbable, sourde à ses tentatives d’échange.
Un fossé semblait s’être creusé entre elles. Flore ne savait comment le franchir. Finalement, elle s’allongea, lasse, en tournant le dos à la guerrière. Celle-ci, absorbée par le tranchant de sa lame, semblait l’avoir oubliée.
L’épreuve de la vie
Le froid la réveilla. Elle se recroquevilla, frissonnante. Le feu n’était plus qu’un tas de cendres. Devait-elle le rallumer ? Ou… rejoindre Dara ? Se blottir contre elle, comme elle l’avait déjà fait. Là, elle se sentait en sécurité. Mais oserait-elle sans y être invitée ? Et si Dara la repoussait ?
Un hennissement, suivi d’une ruade, la tira brusquement de son dilemme. Le cheval, affolé, martelait le sol de ses sabots.
Elle se figea. Le sang tout à coup glacé.
Dans l’obscurité, une forme tapie. Deux points rouges, comme deux braises. Un feulement long, rauque. Une panthère. Pétrifiée, elle rentra la tête dans les épaules. La bête bondit – elle n’avait plus qu’une fraction de seconde à vivre.
Une masse jaillit dans les airs, à la vitesse de l’éclair. Le choc claqua dans toute la caverne.
Dara et la panthère roulèrent au sol, dans un déchaînement de cris, de grondements et de gémissements. D’un bras, la guerrière maintenait la gueule de l’animal hors de portée, tandis que de l’autre elle frappait sans relâche, sa dague s’enfonçant dans le flanc du fauve. La bête, enragée, la lacérait de ses pattes arrière.
Terrorisée, Flore se recroquevilla. Elle se couvrit les oreilles, ferma les yeux. Ne plus voir. Ne plus entendre. Ne plus ressentir.
Puis le silence tomba. Brutal. Total.
Quand elle rouvrit les yeux, la panthère gisait, inerte, dans une mare de sang.
Dara, à genoux, haletait. Immobile.
Son souffle se coupa net. Les entailles, béantes, à vif, saignaient à flots. Elle bondit en avant.
Elle crut que son cœur allait éclater. Elle parlait. Lui répondait : elle était consciente. Mais pas question de se réjouir trop vite : la situation était grave.
Dara lui attrapa la main, comme pour vérifier qu’elle était bien là.
La douceur de ces mots l’émut profondément.
Flore sentit la panique grandir. La guerrière semblait de plus en plus faible. Elle délirait, peut-être. Il fallait agir. Immédiatement. Qui d’autre qu’elle pouvait prendre la situation en main ?
Elle ajouta du bois aux braises et attisa le feu, éclairant toute la caverne. Puis elle s’agenouilla près de Dara, qui grimaçait de douleur. Elle posa une main légère sur son bras, espérant par ce simple contact la soulager.
Elle inspecta les blessures : déchiquetées et sales. L’infection était imminente. Il fallait nettoyer puis recoudre.
Elle prit une grande inspiration. Ce n’était pas une inconnue qu’elle allait soigner. C’était Dara. Dara qui avait risqué sa vie pour sauver la sienne. Elle se sentit submergée. Et seule. Si seule. Mais ce n’était pas le moment de douter.
Elle se redressa, roula ses manches au-dessus des coudes. Elle aida la guerrière à se lever, la soutint jusqu’au feu, la fit asseoir sur une couverture. Le visage de celle-ci était livide. Son corps, brûlant.
Flore lui retira la chemise de corps déchirée et souillée avant de la jeter dans les flammes. Elle rinça les plaies une à une, puis les recousit avec une aiguille et du fil trouvés dans les fontes. Enfin, elle appliqua un baume préparé avec des plantes et mousses qu’elle avait emportées, avant de bander le torse avec des bandes découpées dans son linge de rechange.
Dara, les mâchoires serrées, ne poussa aucun cri.
Flore la recouvrit avec tendresse. Et lorsqu’elle vit les yeux de Dara se fermer, elle sentit ses nerfs se relâcher.
Une émotion sourde, imprévisible, la saisit à la gorge. Ses yeux la brûlaient. Elle aurait tout donné pour que Dara soit hors de danger. La savoir souffrante… ou pire… lui était insupportable.
Elle veilla toute la nuit. La fit boire. Vérifia les pansements. Raviva le feu. À chaque sursaut, chaque plainte, elle posait la main sur son épaule, la rassurant par un simple geste.
Ces mots, un peu hachés, inattendus, la traversèrent comme une brûlure douce. Elle n’en comprenait pas encore tout le sens. Mais ils vibraient déjà en elle, pleins de promesses.
Elle resta là, à la regarder sombrer dans le sommeil.
Elle l’aurait crue invincible. Inébranlable. Mais cette nuit, c’était elle qui l’avait soignée. Veillée. Soutenue.
Une responsabilité nouvelle, immense, qu’elle avait assumée sans faillir.
Une chaleur confuse lui montait à la poitrine. Fierté, soulagement… et autre chose. Un lien. Peut-être. Innommable.
Elle s’assit près du feu, ajouta une bûche, veilla encore un peu. Et quand Dara se mit à respirer plus profondément, plus paisiblement, elle sentit ses paupières s’alourdir.
Juste avant de sombrer à son tour, un mot simple, puissant, résonna en elle : Vis.
Deviens
Une place conquise
Lorsqu’elle se réveilla, la lumière du jour baignait la caverne. La couche de Dara était vide. Elle se redressa vivement, la boule au ventre, et balaya la grotte du regard. Nulle trace de la guerrière. Comment avait-elle pu s’endormir ainsi ? Elle s’en voulait d’avoir laissé Dara sans surveillance. En faute, elle se précipita dehors.
L’Amazone était là, debout, adossée à la paroi rocheuse, en plein soleil.
Dara tourna lentement la tête vers elle. Son regard, long et perçant, la traversa. Elle frissonna.
Flore sentit ses joues s’enflammer. Émotive, encore ? C’en devenait presque risible.
Avant qu’elle ait pu protester, Dara s’approchait déjà, faisant tournoyer les bras dans l’air. Ses yeux inspectèrent les bandages, restés propres. Cela la rassura.
Dara haussa les épaules, un sourire aux lèvres.
Le regard de Dara s’adoucit.
Son sourire, totalement inattendu sur ce visage d’ordinaire austère, frappa Flore de plein fouet. Elle baissa les yeux, troublée. Une sourde tendresse l’irradia. Son pouls s’accéléra. C’était plus fort qu’elle.
La journée passa sans encombre. Dara dormit la plupart du temps, se réveillant pour manger ou se laisser soigner. Flore, de son côté, se sentait à sa place. Elle n’était ni intimidée ni mal à l’aise quand elle passait ses bras autour de Dara pour refaire les pansements. Au contraire, cela lui procurait une étrange satisfaction. La guerrière, plus détendue, semblait rajeunie. Plus humaine. Elle se surprenait à la regarder sans se lasser.
À la tombée de la nuit, elles bavardèrent près du feu, dégustant une infusion de baies sauvages cueillies ensemble. Dara, plus loquace qu’à l’accoutumée, lui posa de nombreuses questions sur sa vie passée. Flore répondit avec plaisir, racontant quelques anecdotes qui déclenchèrent l’hilarité de son interlocutrice. Elle aimait ce moment de complicité. Entendre Dara rire. L’écouter évoquer sa vie d’amazone. La regarder en silence.
Son amie – car c’était ce qu’elle était devenue – avait pris une place considérable dans sa vie. Elle en prenait soudain conscience.
Était-ce de l’affection ? Sans doute. Mais ce n’était pas tout. La présence de Dara l’apaisait. Elle lui inspirait une confiance totale. Elle pouvait s’en remettre à elle les yeux fermés. Une idée simple, et qui pourtant la rendait heureuse.
Dara se rétablissait vite. Chaque matin, Flore lui prodiguait les soins. La guerrière se laissait faire avec une docilité surprenante. Son torse et ses membres étaient marqués de cicatrices, dont une plus longue sur la cuisse. Flore les observait avec respect. Des traces de courage. Quand elle lui demanda leurs origines, Dara haussa simplement les épaules, comme si cela n’avait aucune importance.
Flore remarqua que le regard de Dara avait changé. Quelque chose de plus doux s’y était glissé. Et cela la grisait. À chaque fois.
Leur complicité grandissait. L’Amazone lui enseignait les rudiments de la survie en pleine nature, et Flore partageait ses connaissances en plantes médicinales. Leurs conversations s’allongeaient chaque soir.
Flore se sentait bien. Libre. Vivante. Elle ne cherchait pas à comprendre davantage.
Elle tourna vivement la tête. À la lueur des braises, elle aperçut une fossette espiègle au coin des lèvres qui souriaient innocemment. Gênée, elle secoua la tête, les joues en feu.
Elle ne répondit pas. La remarque, dite avec une telle sincérité, l’avait prise de court. Et ce regard… si direct, si doux… lui transperça le cœur.
Elle étouffa un rire nerveux. Était-ce de la séduction ? Non, bien sûr que non. Juste un compliment. Un peu taquin, peut-être. Rien de plus… n’est-ce pas ?
Lorsque Dara se leva, une pointe de déception la traversa. Pourtant, c’était elle qui avait mis fin à leur échange. Elle la regarda se préparer pour la nuit, puis s’allonger, sa dague à portée de main. Avant de fermer les yeux, Dara lui lança un dernier sourire.
Une chaleur diffuse l’envahit. Impossible de trouver le sommeil. Finalement, elle se redressa sur un coude pour observer la silhouette endormie. Elle resta ainsi longtemps, veillant le souffle paisible.
Peut-être qu’un jour, elle aussi deviendrait une Amazone, libre et maîtresse de sa destinée, songea-t-elle avant que le sommeil ne l’emporte à son tour.
Le choix d’aimer
Une chaleur douce, réconfortante, l’enveloppait. Elle s’y lova davantage, cherchant à prolonger cet état d’abandon qui précède le réveil. Une image s’imposait à elle – un visage énergique, une chevelure sombre, un regard profond. Un rêve, sans doute. Mais un rêve qu’elle ne voulait pas quitter.
Elle se pelotonna davantage, enfouissant son visage contre une courbe accueillante. Sous sa joue, un battement régulier. Un cœur. Elle frissonna de bien-être et se laissa porter par la torpeur.
Un craquement – une bûche qui se consumait – la ramena doucement à elle.
Elle ouvrit les yeux.
Elle était blottie contre Dara.
Leurs souffles s’entremêlaient. Durant la nuit, elles s’étaient tournées l’une vers l’autre… et le reste s’était fait seul. Un éclair de panique la traversa. Elle tenta de se dégager, mais une main la retint.
La voix de Dara n’était qu’un souffle, mais il vibra partout en elle. Flore leva les yeux. Le visage si proche du sien irradiait une douceur presque irréelle. Il se pencha. Elle comprit.
Tout son corps en frémit. Un désir soudain. Une attente brûlante.
Elle avait déjà été embrassée. Entre filles, autrefois, à l’abri des regards. Des amourettes de jeunesse. Rien de comparable.
Ce baiser-là fut une déflagration.
Elle s’y abandonna, paupières closes, cœur battant, corps saisi. Ce n’était pas du simple désir. C’était autre chose : un vertige, un manque comblé, un élan irrépressible.
Elle passa ses bras autour du cou de Dara. Leur étreinte s’approfondit, l’aspirant dans une intensité inconnue. Et soudain, elle eut peur. Pas de Dara. D’elle-même. De ce qu’elle ressentait. De ce qu’elle s’apprêtait à accepter.
Elle rouvrit les yeux. Haletante. Recula.
Elles se fixèrent, l’une et l’autre chavirées.
La brûlure du baiser persistait sur ses lèvres. Ce que Dara avait éveillé en elle était trop fort, trop vrai. Et terrifiant. Elle, la fille qui se voulait libre, était prête à tout confier à cette femme farouche, et pourtant étonnamment tendre.
Elle chercha une échappatoire. Des mots. Une excuse. Prétexter les blessures en cours de guérison, le moment mal choisi.
Mais rien ne vint.
Tout alla très vite. Peut-être s’était-elle avancée la première. Ou Dara. Ou les deux en même temps.
Leurs bouches se retrouvèrent. Leurs courbes s’épousèrent, naturellement.
Plus rien n’existait que cette étreinte. Ce souffle. Ce feu partagé.
Elle se fondait en Dara. Une harmonie. Une évidence. Quelque chose de total, d’absolu.
Leurs corps – elles tout entières – s’étaient trouvés. Plus rien d’autre n’existait. Un nouveau baiser. Plus intense, plus intime. Chargé de désir, débordant de promesses.
Flore frissonna. Les doigts de Dara caressèrent sa nuque, longèrent sa joue, puis descendirent avec lenteur jusqu’à la base de son cou. Sa peau se hérissa. Elle ferma les yeux. Tout s’effaçait.
D’un geste hésitant, mais décidé, elle effleura à son tour la hanche de Dara, la courbe de ses reins, la chaleur vivante sous la chemise retroussée. Sa main s’y attarda. Tremblante, puis plus assurée. Mue par un élan qu’elle ne contrôlait pas – mais auquel elle ne voulait plus résister.
Elles s’allongèrent, l’une contre l’autre. Leurs vêtements glissèrent.
Flore découvrit la douceur insoupçonnée de ce corps marqué par les combats. Chaque cicatrice semblait conter une histoire. Les yeux de Dara, clairs et brûlants, d’une intensité presque douloureuse, la regardaient sans détour. Et Flore, troublée, se sentit aimée. Entièrement. Irréversiblement.
Chaque contact devenait offrande : une paume, une lèvre, un soupir. Flore découvrait une manière d’aimer dont elle ne soupçonnait même pas l’existence.
Un abandon partagé. Une confiance nue. Une plénitude totale.
Elle se laissait caresser. Toucher. Explorer. Elle donnait en retour. De tout son cœur, de tout son corps.
Et quand leurs souffles se nouèrent dans un spasme partagé, elle sut qu’elle venait de franchir un seuil. Elle n’était plus la même.
Dans les bras de Dara, elle retrouva lentement son souffle. La tête nichée contre son épaule devenue familière, elle sentait encore vibrer en elle les ondes de la passion. Ni remords. Ni doutes. Juste une paix immense. Et cette pensée, claire, irréfutable : c’est là que je dois être.
Quand Dara se redressa, elle protesta dans un souffle.
La guerrière s’immobilisa. Ses yeux la cherchèrent. Il n’y avait plus en elle la moindre trace de dureté. Flore sentit son cœur se serrer. Une panique soudaine : et si elle la perdait ? C’était bien connu – une bête sauvage finit toujours par reprendre sa liberté. Et Dara avait longtemps vécu en panthère solitaire.
Une tension flottait dans l’air. Comme si Dara redoutait sa réponse. Elle inspira, puis ajouta d’une voix grave :
Flore sentit son cœur cogner fort.
Ces mots, d’une sincérité désarmante, la submergèrent. Elle aurait pu fuir. Se raisonner. Douter. Mais pourquoi ? Un avenir sans Dara lui paraissait plus effrayant encore.
Elle plongea son regard dans celui de la guerrière – ce regard intimidant, devenu presque suppliant.
Dara relâcha un souffle long, comme retenu depuis des jours. Elle l’attira contre elle dans une étreinte fébrile.
Elle rit doucement, passa les bras autour de son cou, et approcha son visage du sien.
Un grondement de désir précéda le baiser. Brûlant, impatient. Elle y répondit avec la même ardeur. Tout en Dara – sa fougue, sa force, sa douceur farouche – éveillait en elle un feu délicieux. Elle croisa ce regard, à nouveau incandescent : la panthère était revenue. Non pas pour la traquer… mais pour la posséder.
Elle n’avait plus peur.
Une autre aurait voulu apprivoiser le fauve. Pas elle. Elle se savait en totale sécurité, même entre ses griffes.
Elle était pleinement elle.
Elle se savait aimée.
Et c’était tout ce qui comptait.
Alors qu’elle se laissait happer par l’étreinte, un mot s’imposa en elle – peut-être sa propre pensée, peut-être un murmure de Dara :
Deviens…
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1. ↑ « Va, vis et deviens » est le titre d’un film lumineux qui a inspiré cette histoire. Le cheminement de Flore suit ce triptyque : elle s’arrache à une vie toute tracée (va), se confronte à la réalité brute et à l’inconnu (vis), puis choisit enfin son destin en toute conscience (deviens).