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Temps de lecture estimé : 10 mn
09/08/25
Résumé:  Chaque bouchée réveille un frisson que vous pensiez oublié.
Critères:  #humour #réflexion #psychologie #érotisme #volupté #confession #nostalgie #personnages #magasin #masturbation #fellation #jeuxérotisés
Auteur : L'artiste  (L’artiste)      Envoi mini-message
Le Confit des Cœurs

L’arrière-goût des âmes



L’épicerie fine Le Confit des Cœurs n’avait pas de néons criards ni de musiques d’ambiance sucrées à l’anis artificiel. Juste une petite clochette suspendue à la porte – discrète, un peu fêlée – qui sonnait comme un soupir poli.


Les murs sentaient la confiture chaude et l’ennui. On y venait sans trop savoir pourquoi. Pas de pub, pas d’enseigne tape-à-l’œil. Un simple rideau à carreaux rouges masquait la réserve, et une écriture manuelle, sur l’ardoise : Produits rares et souvenirs persistants.


Derrière le comptoir trônait Louise. Pas Louise-la-bavarde ni Louise-la-commère. Plutôt Louise-la-trop-silencieuse. La quarantaine précise, cheveux retenus dans un foulard à motif cerise, tablier noué serré sur une silhouette qui avait connu des orages, mais tenait encore debout, comme les bonnes étagères.


Elle ne parlait que si nécessaire. Et jamais pour rien.


Les clients du coin disaient qu’elle avait un don : elle vous tendait un pot de confiture ou un sachet de noix caramélisées, et vous ressortiez avec le cœur en vrac. Un vieil instituteur en avait pleuré dans sa 2CV après avoir goûté sa terrine de figues. Une infirmière, pourtant réputée coriace, avait laissé échapper un gémissement trouble en mordant dans un biscuit au thym citronné.


Certains pensaient à une allergie. D’autres à une coïncidence. Mais Louise, elle, savait.


Elle notait tout. Après chaque vente. Dans un carnet à la couverture graisseuse, entre les recettes, les horaires et les noms d’oiseaux griffonnés à la hâte. Elle notait les réactions. Le type d’émotion. Parfois même une phrase volée.


Tapenade noire = premier baiser sous la pluie.


Amandes au miel = souvenir masturbatoire non assumé. Femme, 60 ans. Belle énergie.


Elle ne jugeait pas. Elle classait.


Le samedi matin, la boutique se remplissait de murmures. Des bruits de corps éveillés, de papilles surprises, de mémoires qui remontent à la surface comme du lait trop longtemps laissé au bord du feu. Et Louise, au milieu, distribuant ses bocaux comme d’autres des ordonnances interdites.


Une fois, un homme entra. Grand, discret, regard de vin rouge. Il acheta un petit pot de gelée de coing au poivre rose, un produit qu’elle ne vendait quasiment jamais. Il sortit. Revint une heure plus tard. Il la regarda, les yeux tremblants :



Elle haussa les épaules.



Il n’a rien dit d’autre. Mais il est revenu chaque jeudi depuis.


Louise ne cherchait pas à comprendre. Elle ouvrait des trappes. Elle réchauffait des secrets. Et quand le dernier client partait, elle refermait la porte, attrapait son carnet, et notait.


Aujourd’hui, 16 h 43. Madeleine à la lavande. Femme. Lèche son doigt. Ferme les yeux. Soupir aigu. Probable souvenir sexuel. Niveau 4. Belle rougeur.


Puis elle s’asseyait, seule, entre les bocaux. Et goûtait parfois un peu. Pour vérifier. Mais rien, jamais, ne lui faisait l’effet d’avant. De lui.


Mais ça… c’est une autre cuvée.




Les émois en bocaux



La chaleur était retombée comme un soufflé trop fier. Septembre s’était glissé dans les interstices de la boutique avec ses promesses feutrées : soirées plus longues, pulls légers, et clients moins pressés.


Louise avait sorti ses pots d’automne : crème de châtaigne au rhum brun, poires pochées au piment doux, oignons confits à la badiane. Elle aimait cette saison où les gens, un peu cabossés par l’été, revenaient chercher du réconfort.


Un matin, Étienne est revenu. Toujours à la même heure. Toujours les mains dans les poches. Toujours ce regard fatigué qui semblait contenir un reste de jeunesse, mal digéré.


Il ne disait pas grand-chose, commandait presque par réflexe :



Louise notait intérieurement : « Routine parfumée. Homme prudent. Dos tendu, voix douce. Désir enterré ? »


Mais ce jour-là, il ajouta :



Elle releva les yeux. Il rougissait légèrement. Elle sortit un pot du fond de l’étagère. Rhubarbe poivrée au clou de girofle. Une préparation rare. Un peu trop osée pour le coin.



Il l’ouvrit là, devant elle, plongea un doigt. Goûta. Frissonna. Et dans ce petit geste si simple, si nu, Louise sentit quelque chose frémir entre ses cuisses. Pas une envie. Pas encore. Une anticipation.



Il est reparti sans payer. Il avait oublié. Elle, elle l’avait noté. Et offert.


Le soir, seule dans la boutique, elle a ouvert un pot identique. L’odeur l’a cueillie au menton. Elle a plongé le doigt et a fermé les yeux. Soudain, un souvenir. Pas d’Étienne. D’un autre. Lui. Une dégustation au lit. Une confiture à la main. Une langue contre ses seins, puis entre ses jambes. Le bruit du bocal qui tombe, le sucre dans les draps, et ce rire qu’elle n’avait jamais réentendu depuis.


Elle a gémi. Pas fort. Juste assez pour se rappeler qu’elle était encore là. Puis s’est levée, fébrile. A attrapé son carnet, et a écrit :


Rhubarbe poivrée = souvenir sexuel identifié. Niveau 5. Frisson net. Lèvre mordue.


Elle n’avait pas noté ça depuis des années.


Le lendemain, elle décida de changer l’organisation. De proposer une dégustation à l’aveugle. Un pot mystère pour chaque client. Elle ne vendait plus que comme ça.


Un homme timide goûta de la gelée de lavande au vin rouge. Il murmura :



Louise hocha la tête, le regard fixe.


Gelée lavande = fellation sanctifiée. Niveau 4. Frissons aux poignets.


Une jeune femme mordit dans une pâte de coing au citron confit. Et ses yeux se remplirent de larmes.



Louise a souri pour la première fois depuis des mois. Elle sentait la boutique s’animer d’une chaleur nouvelle. Pas celle des fours. Celle des corps qui se réveillent au souvenir. Et elle, au milieu, n’était plus qu’une vendeuse. Elle devenait la sommelière du frisson.


Mais ce qu’elle ne savait pas encore, c’est que, bientôt, elle goûterait quelque chose… d’inédit. Et que ce goût-là la ferait chavirer.




Bouche-à-bouche



Depuis l’arrivée de la dégustation à l’aveugle, la boutique s’était muée en étrange confessionnal : plus personne ne venait acheter « par gourmandise », non. On venait goûter ce qu’on n’osait plus penser. Et parfois, ce qu’on croyait avoir oublié.


Un pot, une cuillère, un frisson. Les réactions étaient toujours silencieuses, mais elles parlaient plus fort que mille mots. Une cliente serrait la table du bout des doigts. Un vieil homme fermait les yeux à double tour. Une autre éclatait de rire, les joues pleines d’images.


Louise, elle, notait moins. Elle ressentait plus. Et chaque jour, elle attendait une présence.


Étienne.


Il revenait. Toujours plus tôt. Toujours plus seul. Puis il est resté. Juste pour discuter.



Il avait souri. Un de ces sourires qui naît doucement, et qui se pose sur les lèvres comme une cuillerée de miel trop chaud.



Elle le regarda. Et sans prévenir, elle sortit un petit pot, jamais encore proposé. Cerises macérées au balsamique vanillé. Un concentré de moiteur et de patience. Elle lui tendit une cuillère. Il approcha la bouche. Et ferma les yeux.


Il gémit. Discrètement. Mais un gémissement tout de même. Louise, elle, sentit ses tétons pointer sous la blouse. Elle n’avait pas prévu ça. Pas aujourd’hui. Pas avec lui.



Le silence qui suivit n’était pas gêné. Il était dense, comme un caramel qui accroche au fond d’une casserole.



Elle éclata de rire. Un vrai. Celui qu’on n’a pas entendu depuis une décennie. Puis elle s’approcha, prit une cerise entre deux doigts et la posa sur sa propre langue.



Il hésita. Avança.


Leurs bouches se sont rencontrées, cerise contre cerise, salive contre souvenir. C’était moelleux, chaud, un peu vinaigré, parfaitement déroutant.


Ils ne firent rien d’autre ce jour-là. Mais ils s’assirent, l’un à côté de l’autre, à goûter des pots interdits.


Ce soir-là, Louise écrivit dans son carnet, non plus une observation, mais une intention.


Demain, le sortir de lui-même. Et moi… arrêter de me lécher les doigts seule.




La recette oubliée



Il y avait des jours où Louise avait du mal à rester dans son corps. Comme si ses gestes étaient un peu trop doux pour l’époque. Ou trop chargés pour le présent.


Depuis ce baiser à la cerise, quelque chose avait bougé. Pas uniquement entre ses jambes. Pas que dans ses joues.


Étienne venait tous les deux jours. Il ne posait plus de questions. Il goûtait. Et il restait. Parfois il l’aidait à étiqueter les pots, en silence. Parfois, il ne faisait que l’observer. Comme s’il attendait une ébullition. Louise, elle, continuait à chercher. Pas une nouvelle recette. Non. Un arôme. Celui qui lui échappait depuis des années.


Un matin, en fouillant dans un vieux carton de carnets graisseux, elle tomba sur une page arrachée. Sa propre écriture, plus nerveuse, plus jeune. Et une annotation en bas, d’un autre stylo, d’une autre main.


Confit du désir – recette no 27 (à ne pas vendre. À offrir ou à vivre.)

Ingrédients : figues noires, piment d’Espelette, zeste d’orange, une larme de muscat, un doigt. (Signé : J.)


J.

Elle sentit la lettre lui glisser dans le ventre comme un glaçon dans une culotte.


Julien. L’homme avec qui elle avait tout inventé. Et tout laissé. Ils avaient créé cette recette ensemble, un soir de canicule, sur un carrelage collant de désir et de sucre. Ils s’étaient léché les doigts, les paumes, puis les ventres, les reins, les peaux. Et il était parti comme les hommes trop doux qu’on n’arrive pas à croire.


Elle relut la recette. Tout était là. La chaleur. L’attente. La langue. Et le doigt.


Elle se mit à la refaire. Chaque geste tremblait un peu. Quand le pot fut prêt, elle le regarda comme un sexe entrouvert. Elle le scella. Puis un deuxième. Et un troisième. Mais un seul serait pour Étienne.


Le soir même, elle l’invita à rester après la fermeture. La boutique sentait la figue chaude et le muscat. Étienne, assis sur le tabouret, observait. Louise sortit un pot, une cuillère, deux verres de vin. Puis elle s’approcha, lui prit la main.



Elle trempa son doigt dans le pot. Le porta à ses lèvres. Ferma les yeux. Puis fit de même pour lui. Et là, comme un ressort qui se détend, il gémit. Fort. Comme si ce goût venait de lui ouvrir une brèche qu’aucune femme n’avait jamais trouvée.



Elle marqua une pause.



Ils ne se déshabillèrent pas tout de suite. Ils se caressèrent d’abord par les mots. Par les regards. Ce soir-là, Louise ne nota rien. Elle glissa juste une étiquette manuscrite sur un pot vide :


Recette oubliée. Confit d’entrejambe et de mémoire. Ne pas ranger trop loin.




Bocaux ouverts



Le lendemain matin, la clochette de la boutique sonna plus tôt que d’habitude. Louise était encore fermée. La porte était restée entrouverte.


Étienne était déjà là.


Il avait dormi chez elle. Pas dans son lit. Sur le tapis de la réserve, la tête posée contre sa cuisse nue. Il s’était assoupi en murmurant qu’il n’avait jamais été si rassasié sans toucher au plat principal.


Louise était restée éveillée. Elle l’avait regardé.

Son torse qui se soulevait comme un pain qui lève.

Sa main, ouverte, comme une assiette qui attend.

Et elle s’était dit qu’elle n’avait plus envie d’avoir peur.


Elle avait compris. Elle n’était plus qu’une marchande de souvenirs. Elle était devenue une semeuse de frissons. Une tartineuse de vérité.


Alors, elle décida de tout changer.


Elle accrocha une nouvelle pancarte, juste au-dessus de la caisse :


Ici, on ne vend pas des produits. On propose des prétextes.


Elle déplaça les étagères. Installa un banc près de la fenêtre. Et, dans un bocal vide, elle invita les clients à laisser leurs propres souvenirs gustatifs-érogènes. Anonymes. Intimes. Condensés de frissons.


Quelques extraits :


Gelée de rose = ma première amante. Odeur de cou.

Chutney mangue-moutarde : quand elle me mordait l’épaule juste avant de jouir.

Crème de marrons = quand j’ai enfin osé pleurer après l’amour.


Louise les lisait le soir, en silence. Étienne lisait par-dessus son épaule. Parfois, il s’émouvait. Parfois, il bandait. Parfois, les deux.


La nuit où ils s’aimèrent vraiment, il n’y eut ni pot ouvert ni vin versé. Juste leurs corps, lents, prudents, mais affamés. Elle le guida sur la table de la réserve, entre les caisses de chutneys. Il l’embrassa comme on goûte un plat interdit. Elle le caressa comme on lisse une pâte brisée, les doigts pleins de savoir-faire.


Ils firent l’amour en silence, si ce n’est les bruits humides, les souffles tremblés, et un couvercle de pot qui tomba au sol dans un petit cling ravi.


Après, elle nota dans un tout nouveau carnet :


Étienne. Niveau 6. Frisson total. Plus de mots. Plus de recette.


L’épicerie ne désemplit plus. Mais Louise s’en fichait. Elle n’avait plus besoin de vendre. Elle offrait. Et parfois, quand un client hésitait, elle posait une cuillère sur le comptoir et disait simplement :



Et sur la vitrine, désormais, une phrase calligraphiée :


Certains confits se mangent froids.

D’autres… doivent être léchés tièdes, à même la peau.




FIN