| n° 23230 | Fiche technique | 12111 caractères | 12111 2086 Temps de lecture estimé : 9 mn |
04/08/25 |
Résumé: Un menu à la mesure de votre confession | ||||
Critères: #psychologie #nonérotique | ||||
| Auteur : Pitziputz Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Confessions assises |
Nous étions une dizaine. De vieux amis habitués à partager un repas autour de ce que nous aimions appeler notre « table pourrie », une table jonchée de reliefs de nourriture, entrée, plat dessert, de bouteilles de vin vides et à demi entamées, bref, une vraie table de débats enflammés. Alors que Jojo sortait fumer sa énième cigarette sur le balconnet, porte-fenêtre grande ouverte pour ne pas perdre une miette, Lucie demanda :
Nous poussâmes tous un cri ostensiblement moqueur qui voulait dire « tu radotes, ma vieille », parce que ce voyage toute seule était son plus haut fait d’armes dans une vie bien rangée et qu’elle nous le ressortait à toutes les sauces.
Elle avait un peu bu et quand Lucie buvait, le volume sonore général augmentait, mais pas là ; elle chuchota :
On se tut. Alors, dans un soupir, elle raconta cette histoire incroyable :
Je cherchais à atteindre une auberge dont on m’avait dit le plus grand bien en espérant pouvoir y coucher après dîner. Je m’imaginais me réveiller avec l’aube sur la campagne, boire un grand verre de lait sorti du pis avant une randonnée méditative dans les pâturages et les forêts.
Cependant, malgré mon GPS, je tournais en rond et, après plusieurs heures sans croiser âme qui vive, dans une pénombre de plus en plus insistante, je finissais quand même par repérer la silhouette d’une bâtisse. C’était une maison ordinaire, sans charme particulier. Un corps de ferme rafistolé. Heureusement qu’il y avait de la lumière derrière une fenêtre parce qu’elle aurait aussi bien pu être abandonnée.
Je poussais la porte.
- — Bonsoir, pardonnez mon intrusion, je suis perdue, je cherche l’Auberge des Pensées. Sauriez-vous m’indiquer où elle se trouve ? Pour une raison que je ne m’explique pas, mon GPS me fait tourner en rond et en bourrique.
La femme qui m’avait ouvert devait être âgée d’une quarantaine d’années.
- — Bienvenue chez nous. Mon nom est Hilda et votre GPS vous a amenée exactement au bon endroit.
Je poussais un soupir de soulagement.
- — Vous reste-t-il une chambre et une table pour dîner ?
- — Tout peut s’arranger. Quel genre de dîner souhaitez-vous ?
Je trouvais la question un peu étrange. Un dîner avec de la nourriture, si possible comestible, si possible goûtue aussi et qui rassasie.
- — Que proposez-vous ?
- — Nous avons une carte avec des mets de la région et des produits frais ou alors, le menu sur mesure. Un repas fait pour vous et uniquement pour vous, un repas qui parle à votre estomac autant qu’à votre âme.
Je me demandais qui pouvait refuser une pareille proposition. Hilda satisfaite m’entourait de toutes les prévenances. L’intérieur de l’Auberge était beaucoup plus avenant que son architecture. Dans l’entrée, une table de ferme sur la gauche faisait office de réception. La pièce se prolongeait ensuite vers un salon hétéroclite et chaleureux. Un feu de cheminée illuminait le lieu plongé dans une pénombre réconfortante. Je me demandais si j’étais la seule cliente.
- — Non, vous ne l’êtes pas, répondit Hilda à ma question muette. Vous verrez les autres dans la salle de restaurant. Nous aimons au contraire la convivialité.
La chambrette était sobre et propre. Un grand lit en bois occupait l’essentiel de l’espace. Après une douche et quelques messages que je ne pouvais envoyer faute de réseau, je rejoignais la salle à manger où Hilda m’accueillait une serviette humide et chaude à la main à la façon oshibori. Le ton était donné.
Après quelques amabilités, elle me désigna un banc d’église à la laque polie, appuyé contre un des murs de la salle. Il faisait un peu moins de deux mètres. Un coussin mauve rose avait sans aucun doute accueilli des générations de fesses plus ou moins rebondies ou anguleuses à en croire les creux plus élimés à certains endroits.
Mon hôtesse m’invita à m’asseoir.
- — Notre carte !
Je la regardais sans doute de la manière la plus bête qu’il m’était donné d’avoir.
- — Votre carte ? C’est un jeu, un rébus c’est ça ? Je dois trouver des indices ?
- — Ce banc, si vous acceptez de vous y asseoir, révélera votre personnalité et permettra au Chef de vous préparer un repas unique, d’une délicatesse que vous seule saurez apprécier. Des mets sur mesure.
J’étais un peu réticente. Je lui avais déjà transmis que j’étais intolérante au gluten et aux sucres raffinés, mais elle me parlait d’autre chose manifestement. Elle me voulait à confesse.
- — Ne vous inquiétez pas, vos secrets seront saufs. Ce sera une expérience solitaire et même le Chef ne vous écoutera pas ; il vous entendra.
J’essayais de débusquer le subterfuge tout en me disant que c’était l’idée la plus loufoque et la plus géniale qu’il m’avait été donné de voir. Je choisissais de jouer le jeu.
Je m’asseyais.
Au début, je ne sentais rien d’autre que la dureté du bois à travers ce coussin qui avait perdu son rembourrage au fil du temps. Puis, dans un état second, je m’entendis, intérieurement, extérieurement, je n’aurais su le dire :
« Je suis en quête de sensations fortes, parce que ma vie n’est que platitudes. Je me passionne pour le thé et les chocolats grands crus pour ne pas me souvenir qu’aucun amant de m’a enlacée depuis cette fugace étreinte avec mon professeur d’art dramatique, alors que je n’avais que dix-sept ans. Je suis tombée amoureuse de cet homme, mais après m’avoir déniaisée de la manière la plus tendre qui soit, il s’est désintéressé, sans même un regard de connivence ».
J’étais un peu désemparée, incertaine de ce qui était en train de m’arriver. Hilda s’était écartée, par pudeur, mais je savais qu’elle prenait la commande.
« Je me comparais aux autres filles du cours. Elles étaient plus jolies et mieux foutues, plus douées aussi. Lorsqu’il m’avait prise sur les genoux pour montrer une scène devant toute la classe, j’avais senti un frisson me remonter l’échine. Je savais qu’il l’avait senti lui aussi ».
Je voulais me lever, quitter ce banc. La suite, je ne l’avais racontée à personne, pas même à moi.
C’était trop. Tant pis pour le dessert.
Impossible ! Je devais aller au bout.
« Après le cours, le professeur m’a demandé de rester. J’étais stupidement debout face à lui, le cœur battant sans rien dire, tandis qu’il vaquait à ses occupations. Puis, sans marquer de différence avec son activité d’avant, il m’a prise dans ses bras et m’a embrassée avec sa langue, un baiser très doux et très délicieux ».
Il me fallait arrêter la machine à remonter le temps. Le souvenir de ses mains nourrissait déjà si souvent mes fantasmes et ma mélancolie.
« Je ne dis rien et me suis laissé faire. J’aurais pu partir, mais cette étreinte je l’avais attendue confusément. Je n’étais pas la plus jolie, mais c’est moi qu’il avait choisie. Je n’ai jamais raconté cette histoire parce que d’autres l’auraient mal interprétée. Je sais avoir été abusée, pas par l’acte auquel j’avais pleinement participé, mais par l’indifférence dont il m’avait gratifiée par la suite, par l’absence de retenue quand je l’avais vu échanger ce même regard de tendresse avec une autre de ses élèves, comme si je ne pouvais rien ressentir ».
J’ouvrais les yeux. Il ne me restait plus qu’à commander le vin.
- — Si vous me faites confiance, je vous servirai ce qui ira le mieux avec votre repas, me disait Hilda.
Au point où j’en étais…
- — Vous pouvez aller vous détendre si vous le souhaitez. Le dîner sera servi dans trente minutes. Vous partagerez votre table avec Gustave, l’un de nos bons clients.
Trente minutes plus tard, j’étais attablée à côté d’un homme éteint, plongé dans ses pensées jusqu’au moment où Hilda nous apportait les amuse-bouche. Mon voisin s’illuminait soudain, reprenant vie, une goutte de salive sur le coin de la bouche. Il entamait même une conversation charmante que j’appréciais tout au long du repas.
Mon premier plat était une sorte de ragoût d’aubergine fondante, agrémenté d’épices que je ne reconnaissais pas. La saveur de cette première bouchée se répandait dans mes organes et m’atteignait comme une caresse. Le plat me laissait sur ma faim, car j’en aurais voulu plus, mais je n’avais pas le temps de me languir, car Hilda m’apportait déjà la suite, une salade faite de différents pousses, graines, fruits et petits légumes, le tout assaisonné d’une sauce juste citronnée, exactement ce dont j’avais besoin à ce moment précis du repas. Le plat principal m’enveloppait comme cette étreinte dont je m’étais si longtemps ennuyée. Un effiloché tendre et juteux, nappé d’un jus rouge et corsé, avec une note un peu ferreuse et acide comme des raisinets. Gustave était un compagnon délicieux et, lorsque la dernière bouchée d’un chocolat puissant fut engloutie, il me raccompagna à la porte de ma chambre.
Je me sentais légère comme une plume, débarrassée du souvenir qui me hantait et libre d’être.
Au matin, je repoussais le moment de sortir de mon lit. J’étais soudain une chrysalide, un nourrisson, un faon, un chaton.
L’idée de quitter cet endroit me semblait insupportable. J’en voulais plus, plus de repas, plus de confessions alimentaires.
Hilda me confirmait que la chambre était libre et pouvait m’être attribuée le temps qu’il me fallait.
- — Ici, on se ressource. C’est une quête de soi, une retraite par l’estomac.
- — Je pense rester quelques jours, m’aventurais-je.
Le soir venu, je m’asseyais à nouveau sur le coussin ramolli.
« Tu es trop grosse, me dit ma mère. Je pense qu’une petite cure de bouillon de légumes ne peut que te faire du bien. Quand elle était dans cette frénésie, il ne servait à rien de discuter. Je la regardais préparer des litres d’un breuvage insipide, sachant que je n’allais pas être autorisée à ingurgiter autre chose pendant un, deux, cinq ou dix jours suivant l’état de son anxiété.
À l’école, je me ruais sur les restes des riches goûters de mes camarades, en cachant mon forfait. Un jour, j’ai été prise sur le vif par quelques misérables miettes qui jonchaient le devant de mon pullover. J’avais écopé de trois jours de consommé supplémentaire comme châtiment. Depuis, je ne puis plus avaler un quelconque potage et je me bats toujours contre mon embonpoint ».
Ce soir-là, au dîner que je prenais à la même table que la veille, on me servit un bouillon intense, riche en strates de saveurs, comme une déconstruction.
- — Dites-moi Gustave, depuis combien de temps êtes-vous ici ? J’étais un peu interpellée par ses yeux écarquillés et cette goutte de salive que j’avais déjà remarqués le jour d’avant.
- — Je ne saurais vous le dire. Des semaines, des mois… Quand on aime, on ne compte pas !
- — Ne me dites pas que vous avez encore des aveux à faire.
- — Non, il faut d’ailleurs que j’en trouve un. Ce soir, j’étais à sec et je suis en sursis.
Hilda, qui nous servait, lui posait alors une assiette qui avait l’air quelconque. Il gémissait :
- — S’il vous plaît, une dernière fois. Je vous promets que j’ai encore des ressources.
La tenancière lui chuchotait à l’oreille et je le voyais se décomposer. Il pleurait, suppliait et se mettait même à genoux, mais rien n’y faisait.
Pas de confessions, pas de mets fins.
Il commençait à y avoir du grabuge. L’homme glapissait et je réalisais qu’aucun autre convive ne réagissait, chacun le nez plongé dans son assiette.
Je tâchais de m’interposer, de plaider en sa faveur, mais sans succès. C’était sans appel. Sans confession, pas de concessions.
Lorsque j’essayais encore, dans une ultime et vaine tentative de partager mon plat avec lui, Hilda me menaça de me retirer mon assiette, ce qui me plongea dans un abîme d’une tristesse infinie.
Et puis, je compris : cet endroit n’était pas une thérapie, mais un asservissement et un stupéfiant.
Je m’arrachais à mon siège et, tant que j’en avais encore la force, me propulsais littéralement à l’extérieur, m’éloignant de ce lieu aussi vite que je pouvais.
Lucie se tut.
Nous nous regardâmes, sans trop savoir quoi dire ou penser de ce récit.
De retour chez moi, je me mis à chercher « Auberge des pensées ». Un lieu et une adresse. Dix-huit sur vingt au Gault et Millau. Rien ne paraissait étrange sur le descriptif, mais je vis sur l’une des photos au fond de la salle, appuyé sur un mur pas tout à fait droit, un banc d’église au coussin un peu mauve et rose.