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n° 23220Fiche technique10119 caractères10119
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Temps de lecture estimé : 7 mn
29/07/25
Présentation:  Texte fantastique en hommage à HP Lovecraft.
Résumé:  Un tueur à gages poursuit sa « cible » dans le métro parisien.
Critères:  #fanfiction #horreur #fantastique
Auteur : Brodsky      Envoi mini-message
L'escalator

« On ne descend ainsi que dans les hallucinations ou le délire. Cet escalier n’en finissait pas. On se serait cru dans un puits hideux et la torche que je tenais au-dessus de ma tête ne pouvait éclairer les profondeurs insondables où je m’enfonçais. »

H. P Lovecraft – La cité sans nom


J’ai longtemps hésité à coucher sur papier le récit de mon effroyable expérience. Je n’écris pas ceci pour avertir l’humanité, ni même pour témoigner, j’ai bien compris que cela était inutile. Personne ne croit à mon histoire. Et de fait, elle est incroyable… Je me demande parfois si je possède encore toutes mes facultés mentales. Ce que j’ai vécu, ou rêvé, peu importe après tout, m’a laissé dans un état psychique totalement altéré. J’ai peur désormais. Peur du noir, peur du bruit, peur de la lumière, peur de regarder le ciel, peur d’être suivi, peur d’être à nouveau agrippé par cette « chose », peur d’être dévoré. Et surtout, j’ai désormais la phobie des escaliers…


La peur ne faisait pourtant pas partie des sensations qui m’accompagnaient habituellement dans ma profession de tueur à gages. Oh, je sais que prétendre que cette activité est une « profession » fait sursauter bien des gens, et pourtant… Depuis que l’homme existe, l’assassinat a toujours été un commerce. Chaque état, chaque gouvernement, a eu ses tueurs, ses exécuteurs, ses spadassins. La branche « action » des services secrets de tous les pays n’est rien d’autre qu’une armée d’assassins payés par l’état ; des fonctionnaires en quelque sorte. Je faisais partie de cette confrérie occulte avant la suppression de la DGSE et ma mise à la retraite anticipée. Je me suis alors tourné vers le privé… C’est peu dire aujourd’hui que les firmes internationales ont acquis un pouvoir parfois bien supérieur à celui des états. Avec les mêmes fonctionnements dans bien des cas… Je travaillais donc en free-lance, vendant mon savoir-faire aux plus offrants. Et ce savoir-faire était immense…


Ce soir-là, j’avais pris la cible en chasse alors qu’elle sortait d’un cinéma parisien. Nous étions au mois de novembre, il faisait froid, il pleuvait et les gens sortant de la séance se dépêchaient de rejoindre leur station de métro sans faire attention à qui que ce soit. L’homme que je suivais n’était pas accompagné et se dirigeait vers la station Charles de Gaulle afin de rentrer dans sa banlieue en RER. Le plan était simple : j’allais le suivre sans me faire remarquer jusqu’à ce qu’il rejoigne le quai de la gare souterraine. À cette heure tardive, les couloirs étaient peu fréquentés, et les usagers marchaient vite, les lieux étant propices à toutes sortes de mauvaises rencontres. J’avais prévu de l’exécuter dans un de ces couloirs déserts, via la méthode du parapluie bulgare de mes anciens confrères du KGB.

Un tueur professionnel est comme un joueur d’échecs qui apprend à maîtriser ses ouvertures afin de s’adapter à chaque situation. Aux échecs, on parle d’ouvertures anglaises, italiennes ou espagnoles. Dans ma partie, on parlera de parapluie bulgare, d’étreinte corse, de valse viennoise ou de coup de Marseille. Il existe sans doute autant de façons d’envoyer « ad Patres » un pauvre bougre que de commencer une partie d’échecs. Le parapluie bulgare avait été utilisé pendant la Guerre Froide. Doté d’un dispositif à air comprimé, ledit parapluie projetait dans le corps de la victime un projectile sous forme de bille contenant de la ricine. Une méthode qui me permettrait d’agir discrètement sans être repéré par les badauds ou les caméras qui pullulaient désormais dans les couloirs du RER et du métro. À condition, bien sûr, de remplacer la ricine par un poison plus violent, qui n’attendrait pas le lendemain pour agir. Ma cible devait mourir dans un délai d’une à deux minutes après la « piqûre ».


L’homme avait plusieurs mètres d’avance et marchait rapidement afin de se mettre au plus vite à l’abri des fines gouttelettes qui ne cessaient de tomber. Il s’engouffra dans la station, passa les portiques et continua dans les couloirs. Je le suivais sans précipitation. L’idée était d’arriver sur le quai quelques secondes après lui, de lui tirer discrètement dessus en faisant semblant de manier mon parapluie, puis de monter dans la rame qui passerait tandis que le poison serait en train de l’anéantir.

Alors que je marchais dans les couloirs, je perçus que l’éclairage vacillait de façon anormale. Les néons émettaient une lueur verdâtre totalement inhabituelle. Mais je n’eus pas le temps d’étudier la question en profondeur, la cible ayant déjà rejoint l’escalator. Je pressai le pas…


En posant le pied sur la première marche mobile, je ressentis une vibration subtile qui se propagea le long de ma colonne vertébrale. L’air devint subitement plus dense, plus humide, chargé d’effluves marins et d’une odeur âcre de décomposition que je ne pouvais associer à aucune substance connue. À mesure que l’escalator descendait, j’eus l’impression fugace que nous nous dirigions non pas vers les quais de la station, mais dans les entrailles de la Terre. Jamais auparavant je n’avais remarqué à quel point l’escalier mécanique s’enfonçait profondément dans une obscurité qui semblait aspirer la faible lumière environnante. Curieusement, aucun autre voyageur ne semblait nous accompagner. Nous semblions, la cible et moi, être les deux seuls à nous rendre à cet endroit.

La descente continuait ; le plafond de la station semblait s’élever, révélant une voûte d’une hauteur impossible, striée de formes architecturales qui défiaient toute logique euclidienne. Et je ne reconnaissais pas les lieux où nous allions. Saisi d’une inquiétude sourde, je me retournai et fus incapable de voir l’endroit d’où nous étions partis. Tout, là-haut, semblait être plongé dans les ténèbres. Je regardai à nouveau la cible… Étrangement, elle semblait ne s’inquiéter de rien. Le doute alors commença à s’insinuer en moi : étais-je en pleine possession de mes moyens ? Un bourdonnement grave emplissait maintenant mes oreilles, étouffant les bruits familiers du métro. Lorsque nous atteignîmes enfin le bas de l’escalator, ce ne fut pas les couloirs du RER que je découvris, mais un paysage de cauchemar qui s’étendait à perte de vue.


Les plafonds avaient disparu, laissant place à un ciel étrange d’une teinte violacée et maladive, traversé d’éclairs silencieux qui semblaient connecter des nuages aux formes tentaculaires. Face à moi s’étendait une cité cyclopéenne aux proportions gigantesques, dont l’architecture blasphématoire évoquait des civilisations antédiluviennes que nul esprit sain ne pouvait concevoir. Des bâtiments colossaux aux angles obtus et impossibles se dressaient vers le firmament tourmenté. Leurs surfaces étaient couvertes de bas-reliefs représentant des créatures dont la seule vue suffisait à provoquer une répulsion instinctive.

J’étais perdu au cœur de rues qui grouillaient d’entités que je ne peux qualifier d’humaines, bien que certaines en arborassent une grossière parodie. Leurs mouvements saccadés et leurs proportions aberrantes trahissaient une nature profondément étrangère au monde que je connaissais. Ma cible s’était fondue dans cette masse abominable et hideuse. Je l’avais perdu de vue. Au loin, par-delà des eaux stagnantes d’une baie putride, je distinguai une masse sombre et palpitante qui semblait s’étendre à l’infini, se soulevant et s’abaissant comme sous l’effet d’une respiration titanesque.


Ma raison vacilla devant ce spectacle inconcevable. Je tentai désespérément de faire demi-tour, mais l’escalier mécanique avait disparu, remplacé par un précipice vertigineux donnant sur un abîme sans fond. Un rire hystérique s’échappa de ma gorge, tandis que mes dernières bribes de santé mentale s’effilochaient comme un tissu usé.

C’est alors que j’aperçus la créature. Tapie dans l’ombre d’un monolithe proche, sa masse informe semblait composée de chairs putréfiées et de substances visqueuses indéfinissables. Ses yeux innombrables me fixaient avec une intelligence malveillante et dépassant l’entendement humain ! Elle se déplaça vers moi avec une fluidité obscène pour une entité de cette taille. Je hurlai, mais aucun son ne sortit de ma bouche. Mes membres tétanisés refusèrent de m’obéir lorsque les appendices visqueux du monstre s’enroulèrent autour de mes chevilles. La dernière image que ma conscience enregistra avant que je ne perde connaissance fut celle de sa gueule béante révélant un gouffre organique tapissé de plusieurs rangées de dents acérées. Une mélopée inhumaine résonnait dans mon crâne, scandant des syllabes ancestrales dont la prononciation même constituait un blasphème contre l’ordre naturel de l’univers. Dirigeant mon parapluie comme une arme dérisoire face à cette abomination, j’appuyais sur le bouton déclencheur censé propulser la bille empoisonnée…


Lorsque je repris connaissance, j’étais assis sur un des sièges en plastique blanc de la station du RER. Sur le quai d’en face, un sans-abris semblait me fixer d’un regard sournois et malveillant. Je mis quelques minutes à sortir de mon hébétude, puis je me précipitai comme un fou en direction de la sortie. Dehors, la pluie fraîche qui tombait sans discontinuer me fit l’effet d’une douche bienfaisante. Au bord de la folie, mais conscient d’être sauvé, je me mis à rire à gorge déployée et à danser sous la pluie devant les quelques Parisiens indifférents qui continuaient de rentrer chez eux. Mais cette euphorie ne dura pas…

J’ai entrevu ce qui se cache derrière le voile ténu de notre réalité, et je sais qu’un tel savoir ne peut rester sans conséquences. Combien de temps reste-t-il avant que ce monde n’infiltre progressivement notre dimension, laissant l’humanité en proie à ces créatures épouvantables, maléfiques et obscènes ? Une humanité qui ne veut rien voir, qui ne veut rien entendre, qui refuse d’écouter les avertissements des quelques malheureux qui, comme moi, ont eu le malheur de percevoir les ténèbres antédiluviennes prêtes à se répandre sur notre monde déjà condamné.

Et cette mélopée inhumaine qui continue de résonner dans mon crâne, comme un mantra maléfique… « Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah-nagl fhtagn ».