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n° 23216Fiche technique11685 caractères11685
1987
Temps de lecture estimé : 8 mn
26/07/25
Résumé:  Activité ménagère.
Critères:  #réflexion #psychologie #philosophie #personnages
Auteur : Landeline-Rose Redinger            Envoi mini-message
Odor di femina suvi de Corps et âme

Odor di femina


J’ai trouvé dans les ouvrages de Jean-Claude Kaufmann, cette façon de traiter un sujet qui me semble depuis beau temps essentiel : le quotidien.

Le quotidien et les gestes minimes et élémentaires qu’on accomplit, comme ça l’air de ne pas y toucher, qui font notre vie avec tout l’équilibre qu’on lui doit.

Si une fois l’ordre des choses fait en mon petit domaine, je peux m’adonner à quelques passions, c’est aussi, un diktat de ma mère qui tenait pour elle cette assertion qu’elle-même tenait de sa mère : le travail commande.


J’en ai jusqu’alors peu parlé mais si parfois m’apparait la clarté, la lucidité de ma vie, qu’accompagne une petite déprime, alors oui l’appel de la Vanessa – une amie nommait ainsi son balai espagnol à frange ; je m’empare donc de ce petit pseudo qui ajoute une touche amicale à son utilisation – qui déjà s’impatiente, du chiffon microfibre qui se lamente, sans parler du fer à repasser qui me maudit tant j’use des services du pressing.


Voilà une façon de conjurer la chimie déployée dans les circonvolutions de mon cerveau et qui n’a de cesse de me rendre à la tristesse du monde à la vacuité de ma vie. Mais vous avez de ces instants, nous les avons tous, non ? Nos passions tristes. D’ici je vois déjà sur ma messagerie affluer les exhibitions fantasmatiques des hommes – car peu ou pas de femmes ne le font – ah oui je les vois déjà !


Jupette volante et fesses à l’air, chemisier bâillant sur le balancement de ma poitrine nue, qu’impose le geste ménager.

Ailleurs ce seront mes escarpins de 5 inches, là mes cuissardes sous le barré de dentelles micro qui voile ma cuisse, le porte-jarretelles, ah oui très bien messieurs, très bien, oui, mais non !


Je suis alors une ménagère que le bas de survêt’ informe et le tee-shirt relâché sont à mille lieues de la Bricole Girl de Chabat et ses fantasmes.


Sorry ! Ô so sorry !


Donc oui Kaufmann nous replace nous les femmes – car ainsi les rôles changent peu leur distribution – dans l’acte de ménage qui avec ses vertus plus que ses contraintes, peut une fois accompli, rendre à la sérénité, à la joie presque.


J’ai conscience de ce que le dépoussiérage et la montagne de linge qui s’empile, que le ravitaillement, les devoirs des gosses, j’ai conscience de la destruction et du désenchantement qui s’opèrent, de la vie monotone qu’elle engendre, mais voilà je n’ai pas choisi cette vie-là.


Je puis donc aborder cette régularité d’assainissement comme une forme libératoire qui me laisse alors la conscience du travail bien fait. Après, dans la propreté de ma petite propriété, pourront s’ouvrir à ma perspective, la vie littéraire, la flânerie, la visite des musées, la course au parc et la recherche du sexe.


Oh bien sûr on arguera que j’ai pour la souillure un goût particulier, voilà bien de la mesquinerie, et c’est bien mal me connaitre.

Vous qui plus que de m’avoir lu, m’avez rencontré et entreprise, vous le savez, oui vous savez que jusqu’à l’infime coulure de vos corps, je ne laisse pas une chance. Vous savez aussi que la douche ou le bain sont systématiques et consécutifs du don de mon corps. Seul l’air vicié par ma cigaretteafter sexe file vers l’entrebâillement de ma véranda. Voilà l’alanguissement que je m’autorise.

Je l’ai dit déjà, je crois, la nature polysémique du vocable salope que j’affectionne hautement dans le langage du lâcher-prise, ma mère lui donnait elle, une tournure de négligence relevant du peu de soin que l’on pouvait mettre à l’entretien de son espace de vie.

Salope au sens de saloper était sa façon d’entendre que l’on ne prêtât pas grand soin de garder propre ce qui de notre maison devait l’être.


Que mon père rentrât de la chasse en bottes crottées dans le vestibule et déjà ma mère le voyant saloper ce qu’elle avait lustré l’accablait d’injures. Éparpiller sur une descente de lit chaussettes, bas ou petites culottes et j’étais une salope.

Mais qu’elle fut par quelque amant affublée de splendide salope n’était pas du même verbiage et prenait là les allures princières de la catin honorée.

Or, je ne puis nier cet héritage maternel ; encore une fois certains, beaucoup le savent, je n’ai jamais nourri de colère envers l’amant ou le bataillon des hommes pensant m’avilir en des petite, grosse ou belle salope, tant il me semble que le mot magnifie à la fois mon corps et son agitation dans les choses du sexe. Il gratifie mon esprit dans un vocabulaire dont peu usent dans l’espace social convenu.

Certains par excitation ou par colère automobilesque vous lanceront un « salope » en s’éclipsant illico ; mais voilà bien la limite haute du terme dans la sphère publique, qui m’enchante tant en d’autres lieux à d’autres moments.


J’ai de mes amies qui donnent à l’œuvre ménagère un rythme hebdomadaire ; d’autres vont parsemer les pièces d’un dépoussiérage sporadique sans pour autant se préoccuper de l’entièreté de leur lieu de vie. Certaines pour lesquelles ma considération est moindre, laisseront sans gêne la trace de leurs sous-vêtements, la marque de leurs talons-aiguilles sur un parquet de chêne ancien. Je ne suis pas fière de leurs agissements, pas plus que de leur façon d’arguer qu’elles emploient du petit personnel pour la tâche. Je la paie, ajoutent-elles. Oh ! oui pour cela je les renierai le jour venu.


Comprendre l’acte ménager fût-il de bassesse, c’est s’instruire du cycle de la vie matérielle pour mieux en apprécier les élévations de l’esprit.

C’est donc libéré du poids des exigences de l’astiquage, que douchée, je me vais dans mon patio ou ma véranda, quand le temps est plus frais, sécher mon corps sous le tissu éponge de mon peignoir – un dressing y est consacré, mes nuits d’Escort me laissent cette bonne-main.

J’aime savoir que d’un effort qui m’a tenu quelques heures, je ressors apaisée, fourbue parfois et que la chaleur d’un thé rooibos laissera sous le tissu une petite buée qui montera jusqu’à la gorge. Je resterais ainsi, un livre à la main, jusqu’à l’assèchement de mon corps.


Après il y aura le passage au marché de la rue de Vouillé où la tâche ménagère est tout autre. La confection des mets à venir, passera par l’étape inévitable des petits sous-entendus de l’épicier, du regard oblique du fromager dans le pan de ma robe provinciale, rituel immuable dans lequel chacun joue sa présence au monde, là où s’étale le désir des hommes dans la bienséance et l’espoir.

Ainsi je déambule d’étal en étal, remonte par le parc Georges Brassens, déguste un petit noir au Cent kilos, pour apaiser mes bras du poids de cet avitaillement culinaire et m’en retourne en mon impasse Santos, en la demeure qui sent la propreté comme une odor di femina.




Corps et âme


Je n’ai jamais souhaité substituer les besoins cérébraux à ceux du corps. M’élever dans l’intellect et la culture autant que préserver la tonicité du corps, est une ligne à suivre.

Si certains répriment par trop les élans charnels, c’est que possiblement le poids d’une prude éducation est encore à l’œuvre. Ou l’inversement des pôles se produit.


J’ai relaté déjà comment j’observais ma mère et l’application presque artistique, qu’elle mettait à conjuguer le facteur temps et celui de la limite de rétention éjaculatoire d’une verge pour qui elle offrait ses lèvres ourlées de carmin. Tout alors de ces anatomies devenait une forme harmonieuse et sans discordance dans la réalité classique du salon où elle se donnait. Mais aussi savait-elle, sans m’y encourager verbalement, instiller en moi une forme de passeport pour l’avenir.

Si j’apprenais d’un précepteur, le gai savoir et l’art sous toutes ses formes, déjà je comprenais que la littérature recelait une autre science que celle proustienne des belles lettres.


Ainsi, jeune et sans l’éprouver, j’intégrais les manières du corps et sus très vite que la main autant que la bouche pouvaient se doter de facultés mécaniques laissant aux corps des hommes un plaisir mémoriel. À soi-même n’était pas exclu non plus.

Je saisis très tôt que le travail et la préservation d’un corps tonique passait par le plaisir et l’ouverture. Prendre autant qu’être prise concourait à la santé mentale et épidermique.

Le sport m’aida, jeune fille, à emmagasiner l’énergie, la littérature à stimuler les neurotransmetteurs et le tout se complétait par le goût du sexe qui faisait ma présence au monde.

Le sport. Voilà qui est resté dans ma nature et m’échapper de mon impasse par le parc Georges Brassens jusqu’ aux rives de la Seine, reste au même titre que la gastronomie, un besoin vital.

Parfois m’aventurant, munie de mon petit sac de traileuse, je me transporte en forêt de Fontainebleau où je crapahute avec une aisance qui me surprend. Sans doute un mouvement perpétuel anime-t-il durablement mon corps ; une sorte de courant sensuel comme un circuit fermé qui l’irrigue sans discontinuer.


Pour la joie littéraire, jeune, découvrir les livres érotiques me laissa quelques soirées heureuses, je fus pourtant autrement transportée lorsque sur les conseils de mon ami Louis-Camille, je découvris les livres de Philip Roth, entamés par Le complexe de Portnoy, qui s’ensuivit du reste de son œuvre au fil des ans.

Tromperie fut pour moi une manière de rencontrer presque physiquement l’écrivain lui-même. Quelque chose émanait de sa personne ; sa puissance de narration autant que son aisance à dire les choses du sexe, semblaient me transporter dans une sphère érotique, dont mon corps stimulé recelait une vitalité que je pouvais garder comme un durable paysage en mon souvenir.

Je puis dire tout comme je l’écris aux premières phrases de ce texte, que dissocier l’activité intellectuelle et corporelle n’est pas de ma nature. Pour autant, pourrais-je me reconnaitre une appartenance à lasapiosexualité, je ne le pense pas.

Je pourrais même penser que s’opère une sorte de contrechamp sauvage dans ma recherche des corps. Sans être juge de la capacité intellectuelle des uns et des autres, j’affectionne particulièrement la sauvagerie du vocabulaire et une forme d’animalité que je trouve hors de mes prestations d’escort haut-de-gamme.

Et de privilèges, ceux qui me veulent comme trophée esthétique d’une soirée mondaine, ceux-là n’ont pas la sueur d’une fin de journée d’un terrassier, d’un releveur de grumes, rien de leur salon n’a la rusticité électrisante d’un Algeco où trainent bottes boueuses et cottes huileuses.

Pas non plus la malaisance de ceux qui sortent le soir quand le monde ne les voit plus trimbaler leurs sacs à dos et leur crasseux duvets sur les trottoirs. Voilà ce qu’ils n’ont pas, voilà ce qui manque à leur vie, mais ils ne le savent pas.


Une éditrice et écrivaine stupide et réputée, taxait la banalité de mes écrits en relevant la souillure comme étant, selon cette péronnelle chic, battue et rebattue dans le thème bourgeois de l’érotisme. Elle rejeta illico tout de mes textes, sans même comprendre que la vie-même s’empare crument et véritablement de ces moments de pure délivrance du corps qui ne demande alors qu’à lisser et abolir les barrières sociales.

Je la laissai donc à ses aventures commerciales de cadres et d’héritiers halés et leur bolide sans capote.

Voyons mademoiselle où vivez-vous donc, lui répondis-je.


Bref, mon corps est un tout et si me voilà en terrasse un livre de Philip Roth devant mon café noir, pourquoi ne pas donner à voir dans le même temps l’aiguille balancée de mes escarpins, la lisière de mes bas et si peu qu’une brise y concourt, l’échancrure de ma gorge sous la dentelle noire fleurie, qu’affectionne tout particulièrement ma peau.

Conviendrez-vous avec moi que la vie est un tout et que cela nous est donné à toutes et tous. Non que je me fasse prosélyte de la littérature en même temps que du sexe, mais cela fait le sel de ma vie, le vôtre sera tout autre sans doute mais il sera.