Je ne sais pas si tous les épisodes de ce récit respectent la concordance des temps. Mais vous comprendrez en lisant pourquoi mon écriture a été perturbée. Après tout, il y a des choses plus importantes que la concordance des temps, non ?
Pendant des semaines, j’ai été très en colère. Il m’était impossible de lui adresser la parole. Finalement, j’ai dû me résoudre à passer outre, à accepter l’idée qu’elle n’était pas responsable de la situation et je suis revenu la voir. Mais j’ai pris des résolutions.
- — A partir de maintenant, ai-je dit dès ce premier jour, je ne te cacherai plus rien. C’est fini toutes ces histoires. Ta jalousie n’a plus lieu d’être, n’est-ce pas ? Nous avons tellement de souvenirs en commun que je suis incapable de faire le tri. Je dois bien vivre avec, que je le veuille ou non. Aussi, je suis venu te raconter tout ce qui s’est passé, ce que tu as découvert et ce que tu as ignoré. Je ne pense pas que cela puisse te faire du mal et moi, j’ai besoin de ça pour cesser de ruminer remords et regrets.
Ivy, ma femme n’a pas répondu. Elle est morte il y a cent quatre jours d’un cancer métastasé partout. Elle avait soixante-deux ans, comme moi. C’était un sacré coup de canif dans le contrat. Il était prévu depuis le début que je devais mourir le premier.
Mes débuts au cimetière ont été très fatigants, le stress, la station debout sous un soleil de plomb, tout a concouru à m’épuiser. Pourtant, la nuit qui a suivi, j’ai très mal dormi. J’ai réfléchi à tout ce que j’avais à raconter à ma femme et vous le savez bien, quand on pense trop, on ne dort pas. Le lendemain, je suis donc retourné au cimetière avec une chaise, une petite chaise en paille peinte à la mode mexicaine. Je l’ai choisie parce qu’elle n’était pas lourde et aussi parce qu’elle appartenait à la grand-mère de ma femme. C’est elle, ma femme pas la grand-mère, qui l’a repeinte et c’est elle aussi qui s’asseyait toujours dessus quand nous prenions nos repas. C’est de cela que j’ai parlé en premier, une fois assis sur la petite chaise mexicaine devant la tombe.
- — Depuis que tu n’es plus là, je n’ai pas fait un seul repas correct. À l’hôpital, tu m’as fait promettre de continuer à cuisiner pour manger sain, comme nous l’avons toujours fait. J’ai promis parce qu’on ne peut pas dire non à une mourante mais je m’en fous de ma promesse. Pour ce que ça t’a servi de manger des légumes et des fruits tous les jours. Alors je me nourris de chips, de camembert et de Snickers glacés. Quand j’en aurai assez de ce régime, on verra. Il y a tout de même quelques recettes que tu m’as apprises que je voudrais refaire. Et puis quand les enfants viennent à la maison, je suis bien obligé de faire semblant que je sais m’occuper de moi-même. Tu sais que je n’ai jamais vécu seul, c’est une grande première pour moi. Je suis passé directement de chez mes parents à la colocation, avant de m’installer avec toi. Eh bien, je dirais que ce n’est pas si mal. J’ai du temps pour penser, tu vois ? Penser à nous, en fait. C’est mon principal sujet d’introspection, toi et moi, ce que nous avons accompli ensemble, ce que nous n’avons pas fait, ce genre de choses.
À ce moment-là, je me suis tu car une dame passait derrière moi, marchant lentement sur le gravier de l’allée, une veuve probablement car elle était vêtue toute en noir. Quand elle se fut éloignée, je repris mon monologue. J’avais vraiment l’impression que ma femme m’écoutait. Elle semblait si attentive, observant un rouge-gorge dans les arbustes derrière moi. Jusque-là, elle ne m’avait pas interrompu une seule fois, ce qui n’arrivait pas si fréquemment avant.
- — Commençons par le commencement, n’est-ce pas ? Nous avons passé presque un demi-siècle ensemble, ma chérie et je dois t’avouer qu’au début de notre histoire, ce n’était pas du tout mon projet. J’imaginais autre chose que cette vie de couple banale que nous avons eue. J’aurais voulu quelque chose de plus flamboyant, de l’aventure, des femmes fatales. Durant toute notre vie, j’ai eu l’impression que tu me brimais, que tu m’empêchais de m’épanouir, que tu étais responsable de ma banalité. C’était injuste, je sais et un jour, tu me l’as dit et cela m’a mis en colère. Pourtant, tu avais raison. Je suis le seul responsable de la vie que j’ai menée et si j’ai passé quarante ans à tes côtés, c’est parce que je l’ai choisi. C’est un constat un peu rude à accepter mais en même temps, cela me rassure. Si tu n’avais pas existé, il y en aurait eu une autre et j’aurais passé le même genre d’existence que la nôtre. D’ailleurs, maintenant que tu es morte, j’ai encore des années devant moi pour vivre toutes ces aventures que j’ai imaginées et je me contente de manger des chips en regardant les matchs de rugby à la télévision.
J’ai fait une pause. Peut-être que finalement, ma femme avait quelque chose à dire, peut-être que toutes ces croyances sur la communication avec les esprits des disparus n’étaient pas si stupides, après tout, mais je n’ai entendu que le bruit du vent dans les cyprès. Alors j’ai continué.
- — Au début, quand je me suis rendu compte que tu étais amoureuse de moi, ce n’était pas réciproque. Je t’ai vraiment aimée, tu sais, de toute mon âme mais je n’étais pas amoureux comme j’ai pu l’être d’autres filles à cette époque parce que leur beauté était émouvante, leur regard me filait des frissons et observer leur bouche suffisait à me faire bander. Pour en revenir à toi, j’ai juste voulu coucher avec toi avant de passer à la suite, sauf qu’il n’y a pas eu de suite et que j’en suis encore étonné.
La chaise a craqué bizarrement et j’ai eu peur de tomber sur la tombe. Peut-être que ma femme était en colère, je ne sais pas. Mais le silence est revenu et je me suis juste redressé un peu avant de poursuivre.
- — Te quitter n’était pas simple. Tu étais très amoureuse et tu acceptais tout ce que je te demandais. Sexuellement, c’était le paradis. À l’époque, je ne pensais jamais que tu étais belle. Pourtant, quand je regarde les vieilles photos en noir et blanc que nous tirions nous-même dans la salle de bains, je suis impressionné par la splendide jeune femme que tu as été. Tu avais une bouche et des seins extraordinaires. Je voulais te quitter mais quand tu enlevais tes lunettes et que tu me fixais avec tes yeux humides, je perdais tout courage et je recommençais à jouer avec ton corps. J’ai eu une idée géniale, pourtant. Je venais de lire Sur la route de Kerouac et je rêvais d’aventure. Je t’ai dit que j’allais partir loin, peut-être pour toujours. Mais toi, sans hésiter, tu m’as répondu que tu partais avec moi. C’est ainsi que nous avons passé le plus beau printemps de notre vie en autostop entre l’Italie et la Grèce. Cela a d’ailleurs cimenté notre couple, je crois. Après avoir vécu ça, on ne pouvait plus se séparer.
C’était frustrant. Pour une fois que j’abordais ces sujets intimes, j’étais seul, ou alors il fallait imaginer ses réponses. Je pouvais très bien le faire car je la connaissais parfaitement. Mais ce n’était pas du jeu. Et je savais bien qu’on ne connait jamais le cœur intime des personnes. Ivy avait su me surprendre si souvent.
- — Je ne sais pas si tu te souviens mais un an ou deux après notre voyage initiatique, nous nous disputions si souvent et si violemment à propos de la vie quotidienne que nous avons décidé d’un commun accord de nous séparer quelques semaines pour vérifier que nous avions toujours envie de vivre ensemble. Je suis allé dormir chez mon ami Christian. Pendant ces quelques jours, j’ai d’abord ressenti une impression de liberté incroyable. J’ai écrit une centaine de pages d’un roman que j’avais en tête depuis un moment. Avec Christian, nous sortions tous les soirs dans des bars. On écoutait de la musique à fond et on fumait des joints. Un soir, mon regard a croisé celui d’une jeune femme et quelque chose s’est passé, comme si on se reconnaissait. Je la trouvais plus jolie que toi parce qu’elle était plus mince. Nous étions dans deux groupes séparés et rien ne s’est passé mais j’ai compris que si je te quittais, je pourrais retrouver quelqu’un facilement. Le soir suivant, à un concert, c’est une autre fille qui s’est mise à danser tout contre moi en me lançant des regards interrogateurs. Puis il y a eu un moment de folie, avec le chanteur qui s’était jeté dans le public et nous nous sommes perdus de vue. J’en avais la tête qui tournait. J’avais hâte que cette pause prenne fin pour te dire que notre séparation était définitive.
Le soir tombait et l’obscurité gagnait le cimetière. J’ai dit au revoir à Ivy et je suis rentré à la maison. J’avais laissé la chaise en place car je savais que j’allais retourner jour après jour devant sa tombe et je n’allais quand même pas traverser le village en portant ma chaise tous les jours.
- — Tu sais, hier, ai-je commencé le lendemain, tôt le matin, alors qu’une brume sournoise trainait entre les croix, je te parlais de notre première séparation. Je suis arrivé au rendez-vous en comptant bien la rendre définitive. Je me souviens parfaitement de cet instant où je t’ai vue qui m’attendait à la terrasse de notre café habituel. Tu étais fraiche et désirable et cela m’a déstabilisé. Je pense que tu avais fait exprès d’avoir ce superbe décolleté, n’est-ce pas ?
J’aurais bien aimé qu’elle avoue. J’ai regardé autour de moi ; le soleil commençait à disperser la brume et les oiseaux ne respectaient pas les morts avec leurs pépiements incessants.
- — Bon, tu n’as pas tourné autour du pot. Tu as dit que je t’avais énormément manqué, que tu préférais mourir que de me perdre et tu m’as entraîné à l’appartement pour me baiser délicieusement. Je me suis retrouvé à nouveau piégé, en couple. Mon roman a fini au fond d’un placard et nous avons commencé à faire des projets d’avenir. J’ai fini par me convaincre que la liberté que j’avais entrevue était une illusion d’optique, que des milliers de femmes ne suffiraient pas à rassasier mon désir et que si je devais rendre une seule femme heureuse dans ma vie, ce serait déjà pas mal. Je ne sais pas si je t’ai rendue heureuse. Je ne crois pas que je t’ai rendue heureuse. Si c’est le cas, tu pourrais te manifester d’une manière ou d’une autre, non ? C’est important pour moi.
Un lézard a couru sur la tombe. Je ne crois pas que c’était vraiment un signe ou alors je n’ai pas su l’interpréter. J’aurais bien aimé à cet instant avoir les gros nichons d’Ivy, même mous comme ils étaient à la fin, pour y cacher mon visage. J’avais les larmes aux yeux et je me sentais ridicule. Heureusement, j’étais seul dans le cimetière. Pourtant, dans le silence qui a suivi, j’ai entendu quelqu’un pleurer. Est-ce que c’était cela le signe ? Je me suis rappelé toutes les larmes que nous avons versées quand Ivy a su que je la trompais et je me suis demandé si j’avais encore quelque chose à confesser ou si elle savait déjà tout.
- — Ensuite, nous nous sommes mis à travailler, nous avons eu des enfants et la vie n’a plus jamais été aussi amusante qu’au début. Est-ce que je regrette ces choix ? Non, Ivy. Je n’ai jamais regretté d’avoir des enfants avec toi. Je les ai aimés de toute mon âme, je les aime toujours et je reste persuadé que tu étais une mère géniale, exigeante pour son conjoint mais géniale. Nous avons passé des vacances merveilleuses tous les quatre et le quotidien a glissé comme une savonnette, au milieu des éclats de rires et des moments de fierté à chaque réussite de l’un ou de l’autre. Mais je ne vais pas te parler de nos gosses. Eux, je peux encore les voir et leur parler ; ils ne m’ont pas laissé tomber. Si je suis là sur ta petite chaise mexicaine, c’est pour te parler de nous deux et même précisément de notre vie sexuelle, Ivy. Et tu ne peux pas nier que la maternité a changé beaucoup de choses entre nous. Après la naissance des enfants, tu n’avais plus tellement envie de batifoler, n’est-ce pas ? Il fallait que je réclame, que je supplie pour que tu daignes m’autoriser à te faire l’amour. Nous n’en avons jamais vraiment parlé et je crois que là, c’est le moment. Vas-y, lâche-toi et dis-moi comment tu as vécu cette période.
Je m’échauffais en parlant et ma femme n’en avait rien à foutre. Le soleil me tapait fort sur le crâne alors qu’elle était tranquille au frais sous la terre. Et elle n’avait pas l’intention de participer à la discussion. J’allais devoir assurer le débat contradictoire tout seul. Mais j’avais vraiment trop chaud alors j’ai laissé tomber et je lui ai donné rendez-vous pour le lendemain.
Quand je suis revenu, la matinée était bien avancée parce que j’avais mal dormi avant de finir par sombrer au matin dans un sommeil sans rêves. J’arrivais avec un parasol pour échapper au coup de soleil et des chips, du saucisson de du fromage. Je comptais bien passer la journée à raconter toutes mes maîtresses à ma femme. Mais quand je me suis retrouvé devant la tombe, j’ai tout de suite vu que quelque chose n’allait pas. La chaise mexicaine avait disparu. Qui pouvait bien voler une vieille chaise en mauvais état dans un cimetière ? Ivy y était-elle pour quelque chose ?
J’ai erré dans les allées en pensant à une farce de mauvais goût. Mon village étant installé à flanc de colline – on dit « village perché » par ici – toutes les rues sont en pente et le cimetière qui est installé en haut du village n’échappe pas à la règle. Si bien que de la tombe d’Ivy installée à côté de celle de sa mère tout en bas, une bonne moitié des tombes échappent à notre vue. J’ai donc grimpé jusqu’en haut pour finir par découvrir ma chaise occupée. Une femme à chignon et robe noire était assise dessus et elle pleurait doucement, le visage dans les mains. Comme elle me tournait le dos, elle ne s’était pas aperçu de ma présence et je décidai de ne pas la déranger. Je suis retourné jusqu’à ma femme, j’ai installé le parasol et je me suis assis dans l’herbe.
- — Tu te rends compte, une femme t’a piqué ta chaise, sous tes yeux et tu n’as rien dit. Je croyais que tu y tenais mais j’ai l’impression que depuis ton décès, plus rien n’a d’importance pour toi.
Je lui ai laissé le temps de s’exprimer, sans vraiment y croire maintenant et j’ai tenté d’écouter pleurer la voleuse de chaise mais d’ici, je n’entendais rien.
- — Revenons à notre vie sexuelle, ai-je repris en ouvrant le paquet de chips. Tu étais fatiguée par le travail, les courses, le ménage, même si je faisais ma part et tu ne voulais surtout pas que les enfants nous entendent. Voilà, hein, il me semble que j’ai résumé ton point de vue sur notre quasi absence de rapports à cette époque. Il y avait eu aussi cette épisiotomie qui avait changé tes perceptions quand je te pénétrais. Certainement, si j’avais eu une bite plus grosse, tu te serais lassée moins vite. Tu ne l’as jamais dit mais cela flottait certains soirs entre nous et c’était assez insécurisant. Est-ce que tu peux le comprendre ?
J’avais l’impression de faire un bruit indécent en croquant mes chips dans le calme du lieu. Aussi, j’ai préféré me couper un morceau de fromage et de pain. Pendant que je mâchais, j’imaginais Ivy furieuse par ce que je venais de dire. J’essayais de la provoquer mais en vain.
- — Par la suite, quand j’ai eu des maîtresses, j’ai été rassuré sur mes capacités à faire jouir une femme. Avec toi, je finissais par croire que j’étais le pire des amants, la caricature du mâle sans égards qui ne pense qu’à sa satisfaction. J’ai découvert en te trompant que mon plaisir ne peut naître que du plaisir de ma partenaire. Je ne veux pas dire que tu en étais responsable, ma chérie, juste que notre relation était devenue une impasse. La première fois, c’est elle qui m’a dragué, si on peut dire. Je n’étais pas encore cet homme qui regarde les femmes comme des coups potentiels. Je t’avais choisie même si je n’avais pas vraiment l’impression d’avoir effectué un choix conscient, juste d’avoir été porté par la vie.
À ce moment-là, je m’attendais vraiment à ce qu’il se passe quelque chose, je ne sais pas quoi, un coup de tonnerre par exemple. Mais le ciel était sans nuage. Au-dessus de ma tête, il n’y avait que les martinets qui se poursuivaient en criant leur joie d’être en l’air.
- — C’était une collègue, comme presque toutes celles qui ont suivi. Je travaillais dans une grande entreprise et les effectifs du siège social étaient très féminisés. Elle m’a proposé un jour qu’on échappe au self qui servait toujours la même chose et nous avons déjeuné dans un petit restaurant sympathique. Nous avons passé un bon moment et c’est devenu un rituel ; tous les vendredis, nous déjeunions ensemble. Elle riait à mes blagues et m’écoutait parler avec une attention qui me faisait de l’effet. Toi, tu es toujours toi-même. Tu n’as jamais fait semblant de m’admirer ou quoi que ce soit et je dois reconnaître que j’ai toujours apprécié cela chez toi. Pourtant, c’était bien agréable d’être l’objet de l’attention de cette femme aux grands yeux clairs fixés sur moi. Elle était bien plus belle que toi avec tes petits yeux marrons cachés derrière tes lunettes. Mais j’ai été très surpris quand elle m’a proposé qu’on passe une soirée ensemble chez elle, je ne m’y attendais pas. Elle s’en fichait que je sois marié ; elle ne voulait pas m’épouser, a-t-elle dit en riant. Alors j’ai inventé une soirée avec un vieux copain et bien sûr, nous avons fait l’amour. Outre les grands yeux, elle n’avait presque pas de seins. Je trouvais ça incroyablement excitant, même si au bout du compte, je préfère largement tes magnifiques lolos. Cela a duré quelques mois avant qu’elle m’annonce avoir rencontré un célibataire par un site de rencontres. Mais je t’avais trompée et tu n’y avais vu que du feu. Avec cette femme, nous n’avions que le sexe en commun et elle en voulait toujours plus, comme si j’étais un amant exceptionnel. C’est comme ça que ça a commencé, tu vois.
C’est le moment qu’a choisi la dame en noir pour me ramener ma chaise, enfin celle de ma femme, enfin celle de sa grand-mère. Elle avait une petite robe noire qui lui allait bien et cachait ses yeux derrière des lunettes de soleil. J’étais un peu gêné car je ne savais pas ce qu’elle avait entendu en s’approchant. De son côté, elle était gênée aussi car elle avait cru la chaise abandonnée. Nous bredouillâmes donc quelques paroles inutiles en regardant ailleurs et je me retrouvais à nouveau seul. Mais je n’avais pas envie de poursuivre. La jalousie structurelle d’Ivy aurait dû fonctionner. Dans une situation pareille, elle aurait sûrement dénigré cette inconnue, trouvant quelque chose à lui reprocher. Son silence me fit me sentir vraiment seul. Je parlais comme un dingue devant sa tombe et je n’avais pas envie de poursuivre.
Le lendemain pourtant, j’étais là, fidèle au poste avec un pot de nemesias rouges dans les mains. Ivy adorait les fleurs et nous ruinait en achats à chaque printemps. Je voulais lui montrer que malgré son décès, je restais coopératif. La chaise m’attendait, sagement.
- — Ensuite, il y en a eu d’autres, ai-je repris. J’avais pris goût à ces séances d’adultère. La suivante avait dix à quinze ans de plus que nous. C’était une femme un peu bizarre, un peu allumée. Elle a attiré mon attention parce qu’elle portait tout le temps des robes longues boutonnées par devant. Une fois que je me suis imaginé en train de défaire ces boutons un par un, je n’ai plus réussi à penser à autre chose avant de l’avoir fait. Quand je l’embrassais, elle avait un goût étrange, un peu désagréable. Je travaillais à cette époque-là aux archives, dans un local en sous-sol. Elle m’y rejoignait et je l’asseyais sur mes genoux, glissait mes mains sous ses vêtements pendant qu’elle me parlait d’elle, de sa vie, de sa fille, de ses ex et de ses difficultés au travail. Je ne l’écoutais pas, préférant déboutonner sa robe et pincer ses gros tétons. Si tu l’avais vue, tu n’aurais jamais compris ce que je lui trouvais mais c’est justement ça qui m’excitait, sa mollesse, sa passivité. Tu comprends, c’est vrai pour celle-ci et aussi pour les autres, j’étais sûr de ne jamais tomber amoureux. Il y avait chez chacune d’elle quelque chose de rédhibitoire qui rendait impossible une histoire d’amour. Quand elles finissaient par le comprendre, la liaison se terminait naturellement et j’étais soulagé de ne plus en être encombré.
Le gravier grince ; la veuve en noir passe derrière moi discrètement ; je m’interromps le temps qu’elle s’éloigne.
- — Il y en a eu douze en tout. Ce n’est pas beaucoup, finalement, pendant une dizaine d’années, entre nos quarante et nos cinquante ans. Si tu n’avais rien découvert, cela aurait certainement continué un peu mais pas tant que ça puisque mon départ à la retraite aurait de toute façon sonné la fin de ces amours éphémères. Cette débauche sexuelle était complètement liée à mon travail et le plus souvent, je me suis envoyé en l’air à l’heure du déjeuner. J’étais là pour emmener les enfants au judo, faire la vaisselle et nous avons toujours passé nos vacances ensemble. Bref, tout ça pour te dire que tu peux légitimement t’indigner mais qu’il y a certainement pire comme tromperies. D’ailleurs, j’aimerais bien que tu t’indignes un peu, un signe pour me dire que tu es là. S’il te plaît.
Un silence qui en dit long sur la vanité de ma tentative de résurrection par l’outrage, perturbé par une bande de moineaux indisciplinés. Qu’ont-ils à nous dire sur nos relations sociales ? Je les écoute mais n’entends ni réprobation ni complicité. L’humain n’a d’intérêt que par les miettes de chips qu’il abandonne au bord des tombes.
- — Elles non plus, je ne leur ai jamais menti, tu sais. J’ai dit à chacune, à un moment ou à un autre, qu’un lien si fort m’unissait à ma femme que je ne pouvais imaginer le rompre, quel que soit le plaisir que j’éprouvais avec elles. Pourtant, il va bien falloir que je t’en parle, à un certain moment, j’étais prêt à te quitter. Ce que je ressentais était si fort que je ne savais plus quoi faire. La vie est étrange : notre couple a été sauvé par le cancer d’une autre. Tout ça pour que toi, tu viennes me laisser en plan avec un autre cancer. Franchement, c’est ridicule. Si tu savais que tu allais mourir, pourquoi as-tu tout fait pour me garder près de toi ?
Cette fois-là, j’avais vraiment frappé fort et j’ai peut-être eu une réaction. De grosses gouttes d’orage se sont mises à tomber, d’abord éparses puis violentes et froides, si bien que je me suis mis à courir vers la sortie. Dans ma course, j’ai failli percuter la dame en noir qui trottinait devant moi. Évidemment, elle ne courait pas très vite avec ses chaussures à talon dans le gravier des allées. Je l’ai rattrapé en trois enjambées. Sa coiffure, sophistiquée la veille, s’était effondrée et l’eau ruisselait sur le verre de ses lunettes noires ; elle ne devait pas y voir grand-chose. J’ai hésité un instant à m’arrêter pour lui proposer mon aide mais je n’avais rien à lui offrir. J’étais sorti en tee-shirt. Alors j’ai filé sur le chemin.
Une nouvelle journée au cimetière. Il va falloir bientôt que j’aille faire des courses, que je parle à ma fille qui s’inquiète que je ne réponde pas au téléphone, que je recommence à marcher avec mes amis défenseurs des chemins communaux mais je veux en finir avec Ivy, savoir si oui ou non elle me pardonne ou me maudit, une fois qu’elle saura que j’en ai aimé une autre qu’elle.
- — C’était une collègue, comme les autres. Quand tu as découvert le fameux sms, tu m’as harcelé pour savoir qui c’était. Je t’ai répondu que tu ne la connaissais pas et pourtant, tu l’avais croisée quelquefois dans des soirées entre collègues. Olivia – c’est son prénom – était une très jolie femme, très féminine avec vernis, rouge à lèvres, colliers, tout le contraire de toi. Elle était petite, autour du mètre soixante, et bien faite. Mais elle ne faisait pas partie de la catégorie de femmes que je croyais pouvoir séduire. Nous avons travaillé plusieurs années ensemble sans qu’il ne se passe rien et puis, un jour, j’ai croisé son mari qui l’attendait sur le parking, un petit barbu mal habillé au volant d’une voiture de sport ridicule. J’ai ressenti que cette petite femme bien apprêtée devait bien manquer de confiance en elle pour avoir épousé ce type et je me suis mis à la désirer à cet instant.
Le ciel était couvert mais il ne se mettait pas à pleuvoir, comme je m’y attendais, ou comme je l’espérais. Il n’y avait aucun signe d’orage dans l’air et le petit lézard somnolait sur la pierre tombale. Il s’était habitué à moi, grand échalas presque immobile assis sur sa vieille chaise. Il s’était certainement aussi habitué à Ivy qui avait toujours aimé les petites bêtes et particulièrement les lézards.
- — Je ne savais pas trop comment m’y prendre alors l’affaire a traîné quelques semaines et les vacances arrivaient. Je me suis souvenu de la phrase de Felipe, dans Mafalda : « Suis-je un homme ou une souris ? » et à un moment où elle était seule dans son bureau, je me suis assis en face d’elle et je lui ai dit que ma vie avait cessé d’être un long fleuve tranquille parce que j’étais amoureux d’elle. Ce n’était pas vrai au moment où je l’ai dit, si tu veux savoir. La plupart des femmes ont besoin de sentiments pour en venir au sexe, je ne t’apprends rien. Tu vois, il n’y a pas qu’à toi que j’ai menti. Pour moi, elle n’était pas assez intelligente, pas assez iconoclaste, pas assez féministe pour que je puisse tomber amoureux d’elle. Si tu suis bien, tu comprendras que je liste là les qualités qui m’ont fait rester à tes côtés une vie entière. Bref, cela n’a pas fonctionné tout de suite. Elle m’a tenu un long discours pour me dire que dans les histoires d’adultère, il y avait toujours quelqu’un qui finissait par souffrir et entre souffrir et faire souffrir elle ne voulait pas choisir. Mais le lendemain, elle m’appelait au téléphone, alors que nous étions dans deux bureaux voisins, pour me dire qu’elle avait mal dormi et qu’elle voulait reparler de tout ça à la rentrée. Et dès le mois de septembre, nous nous sommes retrouvés au lit ensemble.
Avant de parler de sexe, je fais une nouvelle pause en dégustant une barre chocolatée. Comme je n’ai vu aucun signe de la veuve à talons aujourd’hui, je décide d’aller voir qui est enseveli là où elle pleurait. Tout le monde se connaît dans le village et je ne l’ai jamais vue. Je suis donc curieux de savoir qui elle pleure et puis l’absence de réaction d’Ivy me déprime. Personne en vue, je m’approche de la sépulture. Il s’agit d’un rejeton d’une vieille famille du coin. Il avait disparu de la circulation, fait fortune dans l’informatique et ne venait que très rarement dans le manoir familial à la sortie du village. Il me semblait l’avoir croisé une fois avec sa femme qui était une grosse dondon à l’air bovin, très différente de la pouliche à hauts talons. Retour à Ivy qui doit m’attendre.
- — La première fois avec Olivia, ce fut un éblouissement. Elle était très bien faite et elle considérait comme une mission de s’occuper de ma bite. Tu n’as jamais trop aimé ça, toi, n’est-ce pas ? Quand je me suis enfoncé en elle, j’ai ressenti instantanément la perfection du moment. J’avais l’impression d’avoir trouvé ma place dans le monde, ce pourquoi j’étais né. Je ne voulais rien d’autre que reproduire ce moment-là et c’est ce que nous avons fait pendant plusieurs années. Nous avions en général deux heures devant nous et nous baisions pendant plus d’une heure avant d’écouter battre nos cœurs dans le silence et d’échanger des confidences. C’est là que je suis vraiment tombé dans le piège de l’amour, quand j’ai commencé à la connaître intimement, je veux dire pas sa petite chatte plus étroite que la tienne mais ses pensées secrètes, ses désirs qu’elle n’avait jamais confiés à quelqu’un. Et aussi, j’ai trouvé une oreille attentive. Je lui ai offert le fond de mon âme et elle en a pris soin. Je pouvais tout dire parce que cela ne pouvait pas sortir de la chambre d’hôtel qui était notre univers, toujours la même chambre, dans le même hôtel, pendant des années, c’était un peu notre maison.
Je ne pouvais pas imaginer qu’Ivy résiste à un tel flot de méchanceté. La seule explication possible, celle que je refusais depuis cent six jours, était que ma femme avait vraiment disparu. Quand on se moque des croyants depuis cinquante ans comme c’était mon cas, c’est difficile de se mettre à croire parce que cela nous arrange. C’est pourtant ce que j’étais en train de faire, dans la panique générale qui m’avait saisi par les tripes. Pourtant, quoi qu’il en soit, je n’avais pas fini de vider mon sac et je comptais bien aller jusqu’au bout.
- — Cela a été une période très étrange pour moi, à la fois pleinement satisfaisante parce que je m’éclatais au lit avec Olivia et que je n’avais plus à subir tes refus offusqués quand je tentais de glisser une main sous tes vêtements., mais en même temps très culpabilisante. Parfois, nous inventions pour nos familles respectives une réunion en fin d’après-midi qui se prolongeait parfois jusqu’à vingt heures. Un des meilleurs moments de ma vie se situe là, quand nous avions fait l’amour, que la nuit tombait sur la ville. Nous étions nus, hors du temps, paisibles et satisfaits tandis que tout le monde courait à droite, à gauche pour faire les courses, aller chez le dentiste, préparer le repas. Tout le monde, c’est-à-dire toi ma chérie qui assumait plus que ta part pour que notre vie familiale continue de se dérouler du mieux possible. Voilà pourquoi je culpabilisais. Je ne te faisais plus l’amour, mais pour cela aucune culpabilité, je croyais même te rendre service.
Si on demande aux moineaux, c’était une soirée paisible. Mais j’étais épuisé et je n’arrivais à rien. Il me restait encore quelques aveux importants à faire mais je n’y croyais plus. J’avais envie de regarder la télé en mangeant des chips. Quand je le faisais, j’imaginais toujours Ivy derrière moi, appuyée contre l’encadrement de la porte, les bras croisés et son visage exprimant la désapprobation. Je ne me retournais surtout pas et l’illusion était presque parfaite. Dire que ma femme me manquait était un euphémisme. Un soir, j’avais tenté de me remettre à lire. J’avais pris au hasard Kafka sur le rivage dans la bibliothèque mais je n’étais pas allé très loin. Je pleurais comme une madeleine en pensant aux malheurs de Nakata.
Le beau temps est revenu. Je suis arrivé tard au cimetière parce que ce que j’avais à dire n’était pas facile. J’avais pris une douche, je m’étais rasé et j’avais mis une chemise propre. Puis j’avais fait un saut à l’épicerie pour acheter des légumes et des fruits. En marchant avec mes courses dans les rues du village, je sentais la satisfaction d’Ivy qui bien sûr me suivait pas à pas. Mais en entrant dans le cimetière, j’ai fait comme si je ne la connaissais pas. Je me suis promené, regardant les noms sur les tombes en évitant soigneusement la sienne. C’était mesquin, je le reconnais. Mais on a le droit d’être mesquin quand on souffre.
Je suis tombé sur la dame en noir par surprise. Je ne pensais pas à elle. J’ai contourné un mausolée de mauvais goût à l’angle de deux allées et je me suis retrouvé face à elle. Elle était installée sur la plaque de marbre de son disparu et elle pissait, accroupie, les yeux fermés. Je voyais sa culotte noire autour de ses chevilles, la touffe entre ses cuisses blanches et le jet puissant qui sortait d’elle. Je ne me suis pas attardé. J’ai plongé derrière le mausolée et je suis ressorti du cimetière. Ce n’était pas un jour pour des confidences délicates. L’image de cette femme se soulageant m’a poursuivi toute la journée. Je suis rentré chez moi avec l’idée que je pourrais me masturber en pensant à cette scène mais le silence de notre maison vide m’a coupé le sifflet. J’ai allumé la télé pour regarder un match de polo entre l’Inde et les Philippines.
Ce matin, ne voulant pas abandonner, je suis retourné au cimetière que j’ai fouillé de fond en comble avant d’être sûr d’être seul et de m’asseoir sur la chaise mexicaine.
- — Ma chérie, ma pire trahison est arrivée après que tu découvres ma liaison avec Olivia. Je ne vais pas te rappeler les jours et les nuits terribles que nous avons passé à nous déchirer. Depuis quelques semaines, je m’imaginais te quitter avec volupté. La seule chose peut-être qui m’avait fait hésiter était ce que m’avait dit Olivia un jour : « Si je quitte un jour mon mari, ce ne sera pas pour me remettre en couple. C’est trop contraignant et ça tue l’amour. » Mais j’espérais la faire changer d’avis. Pourtant, à l’instant où tu as trouvé le sms dans mon téléphone, j’ai su que je ne pourrais jamais t’abandonner. Ta douleur m’a détruit à l’intérieur. Je me sentais un moins que rien et je voulais faire tout ce qui était en mon pouvoir pour sauver ce qui pouvait l’être. Mais je n’imaginais pas la réaction d’Olivia. Quand je l’ai appelée pour lui dire que tu avais tout découvert et que c’était fini entre nous, elle l’a très mal pris. Elle a pleuré, elle m’a supplié, elle m’a menacé d’aller te voir pour te dire que tu n’avais pas le droit de me garder pour toi. Si bien que tu as cru que j’avais rompu alors que j’ai continué de la voir et de faire l’amour avec elle pendant près de deux ans. Je sais, je t’ai juré que c’était une histoire terminée et c’était un mensonge de plus.
À ce moment-là j’ai regardé la terre et le ciel mais rien n’a bougé. Où Ivy était-elle donc passée ? J’allais reprendre, donner des détails quand la dame en noir s’est avancée dans l’allée. Je me suis tu. Elle s’est arrêtée à mon niveau.
- — Vous êtes encore là, m’a-t-elle dit. C’est votre femme que vous venez voir ?
- — Oui, c’est elle. Elle m’a lâchement abandonné alors je viens lui faire des reproches. Vous aussi, vous venez tous les jours ?
- — Oh, moi… C’est une autre histoire. Mais je vous admire. Elle avait de la chance d’être aimée comme ça. Passez une bonne journée.
Et elle s’est éloignée sur les graviers qui tordaient ses talons. Je l’ai regardée s’éloigner avec plaisir jusqu’à ce qu’elle contourne le mausolée et disparaisse à ma vue. J’ai soupiré et je me suis retourné vers Ivy.
- — Tu vois, ai-je dit, la dame a dit que tu avais de la chance d’être aimée comme ça. Ivy, merde ! Tu dois comprendre ! La vérité est que je t’ai aimée toute ma vie, jamais un jour sans que je pense à la chance que j’avais de t’avoir rencontrée et même quand je pensais te quitter pour m’envoyer en l’air avec Olivia, je le pensais. Donc, la période qui a suivi a été particulièrement trouble. Tu voulais absolument baiser tout le temps. Notre fille avait justement profité de la période pour quitter le nid et s’installer avec ses copines. Je suppose que tu voulais me montrer que je n’avais pas besoin d’aller voir ailleurs. Tu m’attirais sous la douche, tu te promenais dans la cuisine en culotte et débardeur sans soutif jusqu’à ce que je te coince contre l’évier, c’était un vrai festival. Et sur le temps de midi, j’avais repris mes séances avec Olivia. Elle avait failli me perdre et elle était encore plus passionnée. Elle passait son temps à me sucer. Même si je ne le lui avais jamais dit, je crois qu’elle savait que tu n’aimais pas ça. C’était à la fois délicieux, très culpabilisant et épuisant. C’est à ce moment-là que j’ai arrêté le sport si tu t’en souviens. Je n’avais plus la force.
Du coin de l’œil, j’ai vu la dame en noir revenir dans notre allée. Le temps que je tourne la tête vers elle, elle s’est effondrée dans l’allée, comme une poupée de chiffon. Je me suis précipité pour la secourir. La pauvre chaise mexicaine en est tombée à la renverse. Elle était vivante (la dame pas la chaise) mais sans connaissance. Je ne sais pas, j’ai paniqué. Au lieu de prendre mon téléphone pour faire un numéro d’urgence, je l’ai prise dans mes bras et je l’ai ramenée devant la tombe d’Ivy. J’ai redressé la petite chaise du pied et je l’ai assise délicatement dessus. Alors elle a repris lentement ses esprits. Sans les lunettes noires, elle avait de très beaux yeux. Toutes les femmes qui ont une âme ont de très beaux yeux. Même Ivy qui a de petits yeux marrons avait de très beaux yeux quand je pouvais lire en elle en les regardant.
- — Merci, a-t-elle dit quand elle a pu ouvrir la bouche. Ce n’est rien, je crois, juste un étourdissement, le soleil je crois et aussi, je ne mange pas en ce moment, je n’ai pas d’appétit. C’est à cause de lui.
Elle a regardé un instant autour d’elle comme si elle ne comprenait pas où elle était, puis elle s’est mise à me raconter sa vie, sans que je lui pose aucune question.
- — Elle est bien là, votre femme, avec ce cyprès qui lui fait de l’ombre de temps en temps. Mon type à moi, il est en plein soleil. C’est bien fait, je le hais. Vous venez par amour et moi je viens par haine. J’essaye de lui gâcher sa mort. Nous avons vécu vingt ans ensemble, vingt ans. C’était mon patron au départ. C’est banal, hein ? Je travaillais au siège, à Paris et lui, il habitait assez loin, en Normandie avec sa femme et ses enfants. Il avait trois enfants. Moi, je n’en ai pas et maintenant, c’est trop tard. J’ai dépassé la date limite. J’ai été sa maîtresse pendant vingt ans. Il restait à Paris la semaine et il rentrait en Normandie le week-end. C’était pratique pour lui, vous comprenez ? Une putain dans chaque port. J’ai été amoureuse de lui au début, je ne dis pas. Il était drôle, il était fort et il me donnait l’impression d’être importante. Mais il n’a jamais parlé de quitter sa famille pour moi. J’ai attendu, attendu mais ce n’est jamais arrivé. Il habitait chez moi du lundi au vendredi, je lavais ses chemises et préparais ses repas et bien sûr, on faisait l’amour quand monsieur avait envie. Monsieur avait beaucoup envie. Quand il avait des dîners d’affaire, je faisais la potiche. Si vous saviez comme je me suis ennuyée pendant ces soirées interminables où ils parlaient économie en me mettant la main aux fesses ! Bref, au bout de quelques années, je lui ai dit que j’aimerais bien avoir une vie moi aussi, une famille, un avenir. Mais il m’a embobinée. Nous avons acheté un appartement ensemble, preuve selon lui de son engagement dans notre histoire. Pour le bébé, ce n’était jamais le bon moment mais il n’était pas contre. Vu notre différence d’âge, il était certain que je lui survivrais. Alors il m’a dit qu’il avait assuré mon avenir avec une méga assurance-vie. Une fois, j’ai tenté de le quitter mais il m’a menacée de ne plus trouver de boulot nulle part, qu’il ferait passer le mot chez tous ses copains. Je les connaissais, c’était ceux qui me tripotaient dans les dîners. Et voilà qu’il est mort. Pof, crise cardiaque, chez lui, en Normandie. Je l’ai appris trois jours plus tard par une collègue. Et c’est en contactant son notaire que j’ai appris que Monsieur était un salaud. Il n’y avait aucune assurance-vie et la moitié de mon appartement appartient à sa femme. J’ai gâché ma vie. Je suis une idiote. Hier, j’ai pissé sur sa tombe. Je vais devenir folle.
Elle était blanche comme les graviers de l’allée et de toute façon, je ne pouvais plus m’asseoir sur ma chaise qu’elle occupait. Je lui proposai donc de la raccompagner quelque part et j’appris qu’elle dormait dans sa voiture, une Golf, depuis le début de la semaine. Je l’invitai donc à venir boire et manger quelque chose à la maison. J’ai préparé des aubergines grillées au four, recouvertes de parmesan, une des meilleures recettes d’Ivy, accompagnées d’un vin bio local. Viviane, c’était son nom, dévora en me racontant qu’elle avait été virée de son boulot, les nouveaux administrateurs trouvant indécent son salaire, étant donné son peu de compétences. Elle restait là, allant jour après jour sur la tombe de son ancien amant, parce qu’elle ne savait pas quoi faire d’autre. J’ai eu pitié d’elle parce qu’elle semblait au bout du rouleau et je lui ai proposé de dormir à la maison. Je l’ai installée dans notre chambre. De toute façon, je ne peux plus y dormir depuis qu’Ivy est morte. J’insomnise dans la chambre d’amis.
Le lendemain matin, comme elle dormait encore, je suis allé au cimetière, le pas lourd et l’esprit vide. L’épisode de la veille m’avait fait perdre le fil de mes confessions et je ne savais pas ce que j’allais dire à mon absente. Mais une fois assis sur la petite chaise, je me suis mis à raconter ma soirée avec ma voisine de cimetière.
- — Elle a dormi dans ton lit, Ivy. Tu sais, une fois quand tu étais malade, tu m’as dit que tu ne te faisais pas de soucis pour moi car je trouverais une autre femme dès que tu serais morte. Je t’ai répondu que c’était idiot, que j’étais las des relations avec les femmes, que tu étais la seule que je puisse supporter. Je le pensais et je le pense toujours. Je viens de passer quelques semaines seul et je m’en suis bien porté. Il n’y a que toi qui me manques. Alors oui, elle est dans ton lit mais pas moi. Mais finissons-en avec Olivia si tu veux bien. Je suppose que malgré ton mutisme obstiné, tu veux savoir ce qu’est devenue notre relation. Premièrement, ma chérie, après la crise du sms, je n’ai plus jamais imaginé te quitter pour elle ou pour qui que ce soit d’autre. J’ai continué à baiser Olivia, c’est vrai mais je savais que ma vie était avec toi. À un moment donné, je me suis rendu compte que j’aurais préféré mourir que de te perdre. L’idée que tu sois malheureuse m’était insupportable. Notre relation adultère a donc continué mais plus rien n’était pareil. Je n’avais plus à retenir des mots d’amour et elle, de son côté, savait que je ne l’avais pas choisie au moment crucial. Finalement, c’est la vie qui a décidé. On lui a diagnostiqué un cancer du sein et elle m’a dit qu’elle avait assez de son mari à réconforter en plus de combattre la maladie et qu’on ne se verrait plus. Nous avons continué à échanger des mails quelques temps, elle me donnait des nouvelles et puis nous avons déménagé et tout s’est terminé.
Je suis revenu à la maison plus tôt que d’habitude. Il était près de midi. Toutes mes habitudes étaient perturbées. Quand je suis entré dans la cuisine, mon invitée était là, vêtue du peignoir d’Ivy en train de cuisiner et cela m’a fait un choc. Oh, les deux femmes ne se ressemblaient pas du tout, ce n’est pas ça. Ivy était grande et toute ronde et cette petite bonne femme que j’avais recueillie nageait dans le peignoir qui trainait presque par terre. Mais c’était l’idée si étrange qu’une autre qu’Ivy s’installait dans ses affaires et dans sa cuisine. Cela me semblait impensable comme si un tsunami venait de se déverser sur le village.
Viviane s’est tournée vers moi et m’a souri.
- — J’ai trouvé des champignons, du poulet et de la crème dans le frigo, alors je prépare une tourte. Vous aimez ça, les tourtes ?
Est-ce que je pouvais dire que je n’aime pas les tourtes, mon péché mignon ? Est-ce que je pouvais dire que j’aime les tourtes sans trahir Ivy qui était la reine des tourtes ? J’ai bredouillé quelques mots inaudibles et cela a visiblement suffi à la petite dame car elle s’est remise à remuer ses champignons. J’ai eu envie de retourner voir Ivy pour lui raconter ça mais je me suis abstenu. Il fallait que je voie où tout cela allait nous mener avant d’alerter ma légitime.
La tourte était malheureusement très bonne et je me régalais quand Viviane m’a regardé dans les yeux et a posé une main sur la mienne.
- — Je dois vous remercier, Hugo. Je suis en train de reprendre goût à la vie et c’est grâce à vous. Vous êtes un homme comme on n’en fait plus. Je suis sûre que vous n’êtes pas du genre à tromper votre femme, vous au moins. Je voudrais faire quelque chose pour vous.
- — Cette tourte est délicieuse. C’est une manière parfaite de me remercier.
- — Je veux faire plus. Vous ne voudriez pas faire l’amour avec moi ? Ce serait une merveilleuse manière de tourner la page, non ?
Est-ce que je pouvais dire que je n’avais pas envie de faire l’amour avec elle alors que le peignoir s’ouvrait à moitié et que je voyais la ligne pure d’un petit nichon tout à fait comestible ? Est-ce que je pouvais trahir à nouveau ma femme alors que j’avais tout avoué et que nous étions plus ou moins à égalité ?
Nous nous sommes retrouvés dans le lit conjugal, Viviane et moi. C’était la première fois que j’y mettais les pieds depuis qu’Ivy était entrée à l’hôpital. Mais je n’arrivais pas à ressentir quelque chose parce que Viviane me suçait avec gourmandise et on voyait bien qu’elle avait beaucoup d’expérience. C’est à ce moment-là que c’est arrivé. La concordance des deux évènements ne laisse aucune place au hasard. À l’instant où je lâchais prise, éjaculant dans la bouche de ma nouvelle partenaire, grognant comme un homme des cavernes, à cet instant précis où je venais d’oublier d’avoir honte, où la vie dans ce qu’elle a de plus élémentaire s’épanouissait à travers moi, à cet instant précis, la terre décida de trembler. Le séisme secoua le village, jetant quelques tuiles dans les rues, ouvrant d’une secousse le portail du cimetière. Dans la chambre, l’armoire contenant encore les robes d’Ivy vibra, un carton de souvenirs posé au-dessus tomba lourdement sur le parquet, laissant échapper quelques photos de nous à vingt ans tandis que mon sperme giclait encore sur le visage de Viviane.
Heureux, soulagé, j’empoignais le petit sein de ma nouvelle compagne. Ivy était avec nous, elle ne perdait aucun de mes gestes. Notre histoire pouvait continuer.