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n° 23196Fiche technique15084 caractères15084
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Temps de lecture estimé : 11 mn
15/07/25
Résumé:  Une jeune femme, Marianne, qui perd définitivement l’usage de son corps. Et qui, malgré la jalousie, consent à ce que son mari trouve un peu de réconfort dans les bras d’une autre. Définitif ? Sans doute. Jusqu’à ce protocole expérimental…
Critères:  #psychologie #drame #sciencefiction #romantisme #consolation #regret #nostalgie #couplea3 ffh amour
Auteur : Hidden Side      
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Il fait chaud ce soir. Une chaleur moite qui plaque le drap sur son corps, telle une nappe oubliée. Cette touffeur se communique à ses membres, une sensation que sa peau, après tant d’années d’absence, découvre à nouveau.


Marianne ne dort pas. Depuis plusieurs nuits, elle se réveille en sursaut et ne se rendort plus vraiment. Contrairement à ses cauchemars récurrents, son corps est toujours bien là. Il se rappelle à elle par fragments, revenant à la vie avec lenteur. Parfois une crampe dans le mollet ou un picotement dans la paume. Ou encore un battement étrange, entre les cuisses, comme un souvenir biologique mal recousu.


Ce soir, ce n’est pourtant pas son propre corps qui l’empêche de dormir. C’est celui des autres, en action. Dans la chambre d’à côté, ils font l’amour.


Elle entend les soupirs étouffés, les frottements du matelas et, bien sûr, cet ébranlement irrégulier de la tête de lit contre le mur. Et aussi, l’horripilant silence entre deux vagues, comme un souffle suspendu juste avant qu’il ne s’abandonne. Marc… Avec Juliette.


Elle ferme les yeux, pose ses doigts sur ses tempes. Inspire. Expire. Tente d’oublier. Mais comment oublier, quand tout en elle recommence à ressentir ? Le mur est fin. Elle n’a jamais voulu qu’on isole les pièces. C’était sa maison, sa chambre. Avec, de l’autre côté, la chambre d’amis. Aujourd’hui, celle de Juliette. Installée « provisoirement », depuis six mois. Bien sûr. Provisoirement.


À l’inverse de l’état végétatif promis à Marianne pour le reste de sa vie. Jusqu’à ce que, à la dernière minute, elle soit incluse dans un tout nouveau protocole. Complètement expérimental, lui avait-on dit. Mais elle a accepté quand même. Ils voulaient quelqu’un de bien fracassé, une tétraplégique. Ça avait été sa chance… Ironie mordante.


Elle repense au premier frémissement, à l’hôpital. Une aiguille invisible qui courait le long de sa colonne, comme un serpent électrique. La main du docteur Fischer, qui se voulait rassurante sur son épaule encore insensible.



C’était le sixième cycle d’injection. Isomorphic Labs avait prévenu : pas de miracle instantané. Seulement une reconstruction lente et hasardeuse. Comme un immeuble en ruine dont on tente de reformer le souvenir, étage par étage, nerf par nerf. Pour elle, il s’agissait d’un espoir fou, qu’importe comment on l’appelle ! Dans un premier temps, elle avait senti sa nuque et une partie du dos, puis, quelques jours plus tard, ses doigts avaient commencé à bouger, ainsi que ses bras. Ensuite, elle avait retrouvé des sensations dans les hanches, les jambes, puis… tout le reste.


Son autonomie lui a été rendue morceau par morceau, tout comme sa fierté. D’abord la sonde, retirée. Ensuite, le pénible réapprentissage de la marche. Puis elle n’a plus eu besoin d’aide pour se lever ni se mouvoir, ou refaire les gestes du quotidien. Péniblement, bien sûr. Comme une personne recouvrant la liberté, après des années à avoir été séparée de son propre corps.


Et pourtant, ce soir, elle est là, allongée et immobile, à écouter son mari en aimer une autre. Une autre qu’elle avait approuvée, bénie presque, dans l’enfer des journées à l’hôpital, quand elle n’était plus que bave et silence, fantôme de peau blanche avec ses grands yeux ouverts sur le vide.


Juliette était douce et ne lui a jamais menti. Elle venait même parfois la visiter dans le service, lui apportant des fleurs. Elle lui nouait une tresse, avec ses mains chaudes et son babil rassurant.

Un jour, elle l’a embrassée. Ce n’était pas sur le front, ni sur la joue.

Un vrai baiser. Sur la bouche. Qui a duré… longtemps.


Marianne n’avait pas réagi. Pas vraiment. À cette époque, elle était parfois sous sédation, mais ce n’était pourtant pas une hallucination due aux drogues. Passé l’étonnement, elle avait ressenti comme une sorte de secousse érotique.


Et ce soir, tandis que son corps se rappelle à elle, ce souvenir remonte comme un spasme dans son bas-ventre.


Elle est dans cette chambre, seule.

Et eux, ils sont deux.


Des mois en arrière, comme chaque soir, Marc s’était assis au bord du lit. Il ne disait pas grand-chose. En fait, depuis quelques semaines, leurs silences avaient pris plus de place que leurs mots. Il lui caressait doucement l’avant-bras, même si elle ne sentait rien, ou presque rien. Un filet de conscience remontait parfois le long de son cou, comme une veine de lumière.


Ce soir-là, il avait des cernes sombres et il portait une chemise qu’elle ne lui connaissait pas. Dans ses yeux, une étrange gravité trahissait quelque chose de trop longtemps contenu.



Elle n’avait pas répondu. Sa bouche peinait encore à former les mots. À la place, elle avait cligné des paupières. Oui. Un peu.

Il avait hoché la tête, les doigts toujours posés sur sa peau presque morte.


Il était resté ainsi un long moment. Puis, d’une voix étranglée, il avait ajouté :



Marianne n’avait pas bronché. Elle écoutait, chaque mot s’enfonçant en elle comme un clou dans le bois tendre.


Il avait continué :



Il avait détourné le regard. Un long silence.


Alors, dans un effort douloureux, Marianne avait tourné la tête vers lui, très lentement, inspirant deux fois avant de murmurer d’une voix cassée, mais pleine de dignité :



Surpris, il avait relevé les yeux avant qu’elle ne reprenne, plus bas encore :



Il s’était effondré contre elle, l’étreignant comme on s’accroche à la main d’une mourante.

Elle avait senti une larme chaude rouler sur sa clavicule, puis une autre. Ce n’était pas les siennes. Elle, elle ne pouvait pas pleurer.

Pas encore.


Ce soir, ses larmes coulent librement. Pas très loin d’elle, deux amants célèbrent la chair. Quand elle a poussé son mari dans les bras de Juliette, son corps l’avait abandonné. Elle pensait ne plus jamais rien pouvoir apporter à Marc.


Alors, comment leur reprocher quoi que ce soit ? Et pourquoi vouloir s’immiscer dans leur histoire ?


Peut-être parce que c’est toujours son mari. Et qu’une chaleur dans le ventre lui rappelle un manque qu’elle ne croyait plus jamais ressentir.


Un râle plus fort que les autres a transpercé la cloison. Excitation. Image de deux corps enlacés, luttant pour atteindre le plaisir.


Elle pourrait sans doute… se toucher ? Elle l’a déjà fait, deux ou trois fois. Plus pour se rassurer sur le fait que « ça revenait » que par réelle envie. Mais ce soir, ce n’est pas ça qu’elle désire.


Elle ne sait pas encore qu’elle va se lever, que, mues par une volonté propre, ses cuisses trop fluettes ont basculé d’elles-mêmes hors du lit. Un grincement et elle est debout. Pas vraiment stable, mais debout. Si ça, c’est pas un miracle, Dr Fischer…


Une lumière ténue de garde-malade lui permet de s’orienter dans la chambre. À droite du lit, son déambulateur. Une aide pour femme de quatre-vingts ans, alors que Marianne n’en a que trente-quatre. Une fierté oubliée, une impatience soudaine la pousse à ignorer son traîne-misère chromé. Injection après injection, l’infirmité recule. Dans quelques mois, peut-être même avant, elle sera en capacité de décider pour elle-même.


Le futur est encore nébuleux. Mais il y a un an, il n’existait tout simplement pas.


Picotements dans la plante des pieds, papillons dans le ventre. Elle chausse ses mules vert d’eau et se dirige d’un pas incertain vers la porte, tremblante sous sa chemise de nuit empesée, la paume de la main appuyée contre le mur.


Un flash lui traverse l’esprit. Les douces lèvres de Juliette contre les siennes. Suivie du besoin de l’étreindre, d’être touchée par elle.


Mais qu’est-ce qui lui prend ? Le rouge de la honte enflamme ses joues. Elle n’a jamais fait « ça », n’en a même jamais eu l’envie.


Jusqu’à ce soir où…


La lumière était tamisée, comme toujours dans cette aile du centre. L’éclairage jaune dessinait des ombres douces sur les murs, comme si tout devait rester flou pour ne pas heurter les vivants osant s’aventurer dans ces lieux. Trop de douleur et de soins lourds, trop de veilles et pas assez de sommeil.


Juliette était avec elle ce soir-là. Marc avait eu un appel du service de nutrition ; il s’était éclipsé en s’excusant, nerveux. Avant de filer, il avait posé une main sur l’épaule de Marianne. Ce geste-là, elle le connaissait par cœur. Un automatisme aimant, plus une habitude qu’autre chose.


Juliette était restée.


Elle avait pris le gant humide, essoré doucement.



Marianne n’avait pas répondu, mais n’avait pas non plus détourné les yeux. Son regard était fixe, mais ouvert. C’était un oui.


Juliette s’était penchée vers elle, avait commencé à passer lentement le gant sur son front et ses tempes. Ses gestes avaient d’abord été mécaniques. Mais peu à peu, quelque chose avait changé. Sa main ralentissait. Ses doigts se faisaient plus précis, plus curieux.


Elle avait remonté les cheveux de Marianne, les nouant en un chignon improvisé, puis avait passé une main dans sa nuque. Un frisson. Peut-être involontaire, peut-être pas.



Sa voix ne tremblait pas. Ce n’était ni un compliment ni une consolation. Une constatation, simplement.


Marianne avait voulu répondre, mais ses lèvres restaient closes. Sa gorge s’était nouée.


Juliette s’était penchée encore. Tout près. Trop près.

Et soudain, ses lèvres s’étaient posées sur les siennes. Douces, fermes et insistantes. Un vrai baiser. Lent et consenti en silence.


Marianne n’avait pas bougé. Elle n’aurait pas pu, de toute façon.

Mais à l’intérieur, quelque chose avait vibré. Une onde sourde, remontée de la poitrine à la nuque, comme un battement de cœur déplacé.


Lorsqu’elles s’étaient séparées, Juliette avait murmuré :



Marianne, les yeux brillants, n’avait pas su quoi répondre. Mais elle n’avait jamais oublié cette passerelle onirique, soudain dressée entre elles deux.


Elle avance.


Le couloir est tiède, saturé de ce parfum de nuit domestique qui fait penser au bois chauffé et au linge propre. La maison dort, mais pas eux. Ni elle.


Chaque pas résonne à l’intérieur de son crâne, tandis qu’elle avance péniblement. Ses doigts rampent sur le mur, effleurent les cadres, la peinture un peu rugueuse. Elle sent tout. C’est ça le pire. Ou le miracle.


Une veilleuse éclaire faiblement le bout du couloir. Derrière elle, sa chambre. À gauche, celle où Juliette est venue rejoindre Marc. Cette même chambre qui, avant, était celle de leur couple.


Son cœur bat à tout va.


Un bruit mouillé, suivi d’un gémissement.

Puis le silence.

Puis à nouveau ce soupir étouffé, féminin.

Puis lui. Plus grave, tout en grognements contenus.


Elle reste figée devant la porte close, sa main contre le bois, tremblante et la tête baissée. Elle entend leur plaisir, à portée de souffle. Il est là, l’homme qu’elle aime encore, même s’il ne sait plus très bien comment la regarder. Et avec lui, la femme qui l’a remplacée, injustement parfaite.


Et elle, qui attend derrière cette cloison, en suspens.


Elle n’a pas prévu ça. Juste sortir, marcher, prouver qu’elle en était capable. Mais maintenant qu’elle est là, les jambes frémissantes, la peau électrisée… elle ne peut plus reculer. Elle a envie de chaleur, et de contact. D’une main se posant sur elle, ou même de plusieurs.


Elle ferme les yeux. Son front touche doucement le battant.

Une larme coule le long de sa joue. Elle l’essuie vite. Non, pas de pitié de leur part. Pas ce soir.

Puis, sans vraiment décider, elle frappe. Discrètement. Juste assez fort pour qu’ils l’entendent.


Un silence épais, suivi d’un froissement de draps. Des pas qui s’approchent. La porte s’ouvre.


Juliette est là. Nue sous un drap enroulé autour d’elle, la gorge encore rougie par l’amour. Elle ne dit rien. Juste un regard, direct et insondable.


Marianne murmure, presque honteuse :



Juliette s’écarte doucement. Et lui apparaît.


Son mari, nu. Appuyé contre le dossier du lit, il la regarde comme un revenant. Dans ses yeux, ce n’est pas juste de la confusion, c’est une faille qui s’ouvre. Et peut-être un amour resté debout, malgré tout.


Juliette ne bouge pas. Puis, en silence, elle lui tend la main.


Ils n’ont pas parlé ou si peu. Une main tendue, une porte entrouverte… Le reste n’était que regards : ceux qu’on baisse, ceux qui tremblent, mais ne cèdent pas. Elle s’est avancée en essayant de rester digne, même si son pas est mal assuré. Et maintenant, elle est là, debout au bord du lit, la peau frissonnante sous sa chemise de coton, le cœur battant dans le cou comme un tambour mal accordé.


Marc la regarde. Il est nu, encore vibrant d’un plaisir à peine dissipé. Juliette est à moitié allongée dans le lit, les cheveux en désordre. Sa nudité à peine voilée, un rien provocante, a tout de l’invitation flagrante. Elle ne dit pas un mot, mais son regard parle pour elle.


Marianne inspire profondément, avant de faire glisser sa chemise de nuit au-dessus de sa tête. Elle sent leurs yeux sur son ventre, ses seins. En réalité, sur tout son corps. Elle ressent comme des picotements, qui deviennent chaleur puis désir. S’appuyant sur le bord du lit, elle pose les genoux contre le matelas. Le tissu glisse le long de ses jambes, et elle s’allonge sans bruit au milieu de leurs deux souffles.


Marc pose une main sur sa cuisse, avec cette lenteur propre aux gestes que l’on croyait interdits. Juliette, dans son dos, vient se lover contre elle, lèvres entrouvertes contre l’arrondi de son épaule. Elles ne disent rien, ni l’une ni l’autre, mais leurs corps ont commencé à parler.


Marc embrasse le creux de ses côtes, Juliette effleure ses fesses. Marianne laisse échapper un soupir qu’elle ne s’était pas autorisé depuis des mois. Plus qu’un simple gémissement, c’est un « oui », un « enfin ! »


Avec une lenteur onirique, leurs trois corps se meuvent, cherchant le bon tempo pour exister ensemble. Un sein effleuré, une nuque embrassée, des mains qui s’égarent puis se pressent… Dans cette lenteur naît une forme d’accord. Une jubilation douce, simplement humaine : celle d’être là, dans la chaleur d’un lit qui n’appartient plus à personne et qui, ce soir, les accueille tous.


Quand Marc vient embrasser Marianne, il le fait comme on cherche un pardon. Quand Juliette se penche sur elle, elle le fait comme une promesse. Et quand Marianne tend le bras pour les réunir, c’est la preuve ultime qu’elle est revenue. Non seulement dans son corps, mais dans ce monde où l’on désire, où l’on ose dire je veux… et je peux.


Peut-être que cette nuit, le bonheur n’aura pas de forme nette, ni de lendemain assuré. Tout est encore très fragile. Mais à cet instant précis, entre une cuisse chaude et une main posée sur son ventre, Marianne sait une chose avec certitude : elle n’est plus seule.