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Temps de lecture estimé : 10 mn
08/07/25
Résumé:  Bienvenue dans l’ère de l’Humain 2.0, où la perfection génétique a effacé la beauté des imperfections... et l’amour.
Critères:  #psychologie #drame #sciencefiction #dystopie
Auteur : reveurlejour      Envoi mini-message

Série : Plus jamais enceinte

Chapitre 01
Mon corps, leur produit 

Je m’appelle Mélanie, et je n’ai pas toujours été en colère.


Il fut un temps où j’y croyais. C’était tellement vrai que j’en oubliais presque de douter. Je me réveillais traversée par cette ébullition dans le ventre, comme si cette attraction était de mon ressort. On me disait : « Il faut perpétuer l’espèce ». Et je les croyais. Je sortais du lit à la quatrième vitesse, encore prise dans le rêve, ou plutôt dans la mémoire d’un rêve. Cette tension dans mon bas-ventre, elle n’était pas que physique. C’était un écho.


Je fermais les yeux, et Rémi me revenait. Fort, fort, fort. Et j’aimais ça. On n’avait pas encore été séparés.


À cette époque, les rapports étaient encore synonymes de plaisir. On faisait l’amour avant de penser à se reproduire. Ou plutôt, on jouissait d’abord, et la reproduction venait après, parfois, si on avait de la chance.


Puis RM Corp est arrivée. Avec ses promesses et ses innovations. Ils ont mis tous leurs génies sur le coup. À coups de CRISPR-Cas9, ils ont commencé à composer l’humain parfait. Enfin, parfait selon leurs besoins. On nous a promis l’égalité : plus besoin que je porte le bébé. Une avancée incroyable, nous disait-on. Rémi et moi, on y a cru.


Le package venait même avec l’Uterusio3000, une super couveuse qui prenait soin de tout. Plus de contractions, plus de fausses couches, plus de douleurs. Juste un embryon bien au chaud, calibré, surveillé, optimisé. C’était un doux rêve. On pensait à l’épanouissement du couple, à la liberté retrouvée. Mais on a oublié un détail : RM Corp ne faisait rien pour l’amour ou le progrès. Ce qu’ils voulaient, c’étaient les sous.


Très vite, ils ont accaparé nos gamètes. Finies les belles promesses de parentalité partagée. On a commencé à rêver d’enfants aux yeux bleus, au QI de 160, à la peau d’une perfection chirurgicale. Et ils ont nourri ce rêve, cultivé notre obsession individualiste. On s’est précipités, contents de payer pour nos propres chaînes. Ils ont décidé de créer l’Humain 2.0, et nous, pauvres péquenots, on est restés avec nos rêves de pavillon, de bonheur simple, de gamins qui nous ressemblent.


Au début, toutes les strates sociales étaient contentes. Tout le monde y trouvait son compte. Fini les listes d’attentes au CECOS et aux conseils départementaux. C’était maintenant l’heure de la parentalité à la carte. Une révolution. La seule contrepartie ? Les laisser améliorer un peu notre espèce. Juste un peu. Une génération plus performante. Le CAC40 applaudissait, les parents rêvaient.


Puis, ils sont devenus indispensables. L’ambition d’amélioration s’est transformée en monstre. Petit à petit, ils ont pris le monopole de la reproduction humaine. Les bébés nés naturellement étaient considérés comme des erreurs, des handicaps ambulants. Les regards changeaient, les murmures se faisaient lourds : « Pourquoi l’avoir fait comme ça ? Vous n’aviez pas les moyens ? » Et la libido ? Qu’en ont-ils fait ?


Ils l’ont anesthésiée. Distribué des pilules pour l’arrêter. « Pas besoin de distraction hormonale », disaient-ils. Soit ça, soit donner nos gamètes lors de séminaires à l’ambiance aseptisée, où des vibroprélèveurs avaient remplacé les verges de nos amants.


L’amour est devenu procédure. Le sexe, prélèvement. Mon corps, une ressource. Je me revois encore dans la salle blanche, ce n’était pas de mon plein gré. C’était… administratif. Rémy n’était plus là. Pas besoin. On me disait que j’étais utile, que je participais à l’avenir. Que je devrais être fière. Mais j’avais juste envie de pleurer. De crier. De jouir, peut-être, juste une dernière fois, vraiment. Avec quelqu’un. Avec lui.


Je n’ai pas revu Rémy depuis longtemps. Lui aussi, il a disparu dans le grand système. Peut-être qu’il a cédé. Peut-être qu’il a résisté. Je ne sais pas. Il me manque. Pas seulement lui, mais ce que nous étions. Ce que nous aurions pu être. Ce que l’amour signifiait avant que tout soit optimisé, contrôlé, monétisé.


Aujourd’hui, je vais au centre donner mes ovules. C’est devenu ma routine. Je fais partie du programme. On sélectionne, on brasse les génomes entre plusieurs hommes et femmes, on compose l’humain en laboratoire. Pas d’accident. Pas de surprise. Pas de plaisir.


Je marche dans la rue, les yeux baissés, entourée de gens qui me ressemblent tous un peu trop. On est lisses, polis, calibrés. On ne se touche plus. On s’échange des regards neutres. On a désappris à désirer. On a désappris à aimer. C’est plus sûr comme ça, paraît-il.


Mais parfois, quand la nuit est trop silencieuse, je rêve encore de Rémy. De sa peau chaude. De nos rires. De son odeur. Je me rappelle que j’étais vivante. Je me rappelle que je saignais. Que j’avais mal. Que j’aimais. Et je me demande si, quelque part, il y a encore un endroit où l’on fait l’amour, vraiment. Où l’on enfante par amour, par accident, par folie.


Un endroit où l’on rit, où l’on pleure, où l’on se brise et où l’on se relève, ensemble. Un endroit où l’on est humains, pas produits. Je m’appelle Mélanie, et j’ai peur d’oublier que j’étais libre.


Cette nuit, j’ai encore fouillé dans mes affaires. J’ai retrouvé cette confession que j’avais écrite il y a si longtemps. Rémy ne l’avait jamais vue ; elle était prisonnière de mon journal intime. Je n’ai jamais osé l’envoyer à Rémy. Comment aurais-je pu ? Elle témoigne de notre naïveté, de nos espoirs aveugles. Mais aussi de notre amour, avant que tout bascule. Je la relis parfois, pour me souvenir de celle que j’étais.


Mon tendre amour chéri, je ne t’oublierai jamais.


2016, dernière année d’un règne raté. On nous avait vendu « Mon ennemi c’est la finance », mais j’ai l’impression que c’était nous qui avions été vendus. 2016, ça faisait trois ans que je fréquentais Rémy et deux ans que nous partagions notre logis. Et moi, la trentenaire, je ne voulais pas finir vieille fille, même avec un amant. Non, je voulais devenir maman, et cette fois-ci, ça devait être la bonne.


Plus le droit aux tâtonnements de ma jeunesse, plus le droit à ces petits copains qui défilaient sans savoir ce qu’ils voulaient. Et puis, je t’ai rencontré. Peut-être au bon moment. Dès le début, je me sentais bien avec toi. Ta franchise ! Là, on pouvait être sûr que tu ne me cacherais jamais rien. Puis, très vite, tu m’en as parlé. Tu disais que tu te posais la question de savoir si tu avais le syndrome d’Asperger. Et puis ces comportements étranges que tu masquais si souvent. Au moins là, tu avais eu confiance en moi. Je te promets que je t’accepterai toujours comme tu es.


Et puis, je t’ai parlé de ce désir de maternité. Et déjà, je sentais comme une réticence. Je voyais que tu avais peur. Tu n’as pas dit non, tu n’as pas été enthousiaste non plus. Et moi, je ressentais ces choses-là. Puis merde, tu savais que je voulais des enfants. Si tu n’en voulais pas, j’aurais préféré tout arrêter.


Merde, pourquoi j’avais dit ça… J’avais senti que je t’avais mis au pied du mur. Et puis merde, c’était ma vie, et moi, je voulais être maman. Vous comprenez ? MAMAN !


Et qu’est-ce que j’ai été conne. J’en ai parlé à ma mère. De l’autisme de Rémy. Je cherchais juste à ce qu’elle me rassure. Et là, elle m’a dit : « Attention, il paraît que ça se transmet, renseignez-vous bien avant de tenter. Et puis, je ne vous vois pas avec un gamin violent. Ni toi, ni Rémy. »


Je fus prise de panique. Et à partir de ce moment, ce fut la frénésie. Je me souviens des arbres généalogiques qu’on traçait. Tel cousin était bizarre, dans telle branche, une possible consanguinité. C’est fou, quand j’y pense… ou du moins, c’était fou, car nous n’imaginions même pas le degré de folie que nous allions atteindre… Nous nous initiions aux calculs bayésiens, ces probabilités qu’on calcule pour se rassurer et pouvoir répondre à cette foutue question : « Quelle est la probabilité que notre enfant soit autiste ? »


Et puis je me souviens de Léa, cette collègue, qui dans une conversation m’a glissé : « Ma seule hantise durant la grossesse, c’était l’autisme. Tu sais, eux, contrairement aux trisomiques, ils sont violents. » Les trisomiques, on les extermine. Ou du moins, on dépiste « l’anomalie » et on propose (conseille) aux parents d’arrêter la grossesse. Drôle de monde déjà.


Et mon ennemi, c’est la finance, disait-il. Oui, lui qui travailla d’arrache-pied durant son mandat à réduire les crédits des services publics. Ils nous ont vendu le choc de simplicité, nous avons eu un régime sec.


La première fois où nous sommes allés au CECOS pour demander conseil, au lieu de prendre le temps de nous rassurer, voire de nous dissuader ou de nous orienter vers le don de sperme, ils nous ont ri au nez. Ils nous ont fait comprendre qu’ils avaient des cas plus sérieux que le nôtre et qu’il fallait arrêter avec nos inquiétudes de « bobos ». Je me suis rendu compte des années après qu’ils avaient totalement raison mais qu’il ne fallait pas le dire comme ça.


Ces paroles m’ont choquée. Car, au-delà du traitement expéditif de notre dossier de demande de don de sperme, le manque d’écoute psychologique m’avait blessée. J’avais besoin qu’on me dise qu’il n’était pas dangereux de concevoir naturellement, que si notre enfant était dans le spectre autistique, cela allait être supportable et que cela nous apporterait beaucoup d’amour. Non, au lieu de cela, ils ont clôturé notre dossier et sont passés au suivant.


Mon ennemi, c’est la finance, disaient-ils… Rémy s’était senti très blessé et puis il avait envie de ne plus se sentir inutile. Il m’a surprise : il a trouvé, en fouillant sur le Net, cette clinique danoise. Il paraît que ce sont les meilleurs d’Europe. Rémy m’étonnait souvent par ses initiatives. Il a toujours été expert des recherches obscures sur Internet. Quand il avait un sujet en tête, il fouillait partout. Obsessionnel, je vous l’avais dit. Mais cette ténacité, ça me faisait craquer.


Je me souviens de cette nuit où, enlacés, nous avons fait l’amour. Il a pris le lead cette fois. Je me sentais rassurée et, clairement, je me suis dit : maintenant, j’ai une épaule sur laquelle compter. C’est lui qui prendra les décisions.


Deux mois plus tard, nous étions à Copenhague, dans la clinique du Dr Mikkel Sørensen. Il paraît que c’est une sommité dans son domaine. Nous étions là pour étudier toutes nos options. Dans la salle d’attente traînaient les catalogues du mois. Large choix de gamètes, disaient-ils. Et puis cette photo d’un homme sportif, la trentaine, de type européen, et puis un autre ayant la peau mate ; il paraît qu’il est artiste. Et cette brochure qui promet : « Choisissez votre géniteur. QI 120, artiste… » Tous ces critères rendaient fous. On se serait cru chez un éleveur, à la foire aux bêtes, à choisir le bon taureau pour féconder la vache de l’étable. Sauf que cette vache, c’était moi, et j’étais morte de peur.


Nous fûmes accueillis dans le bureau du Dr Mikkel Sørensen. Dès le début, on nous mit à l’aise. On nous proposa du café, du thé et, surtout, on écouta notre histoire. Le docteur était très avenant, bien propre sur lui, au sourire irréprochable. On aurait pu imaginer quelqu’un d’élégant, un costard-cravate ou une blouse bien serrée. Ce ne fut pas ça. Il avait l’allure d’un start-upper. La trentaine, chemise aux manches relevées et barbe de trois jours. Quelqu’un de rassurant, et c’est ce qu’il me fallait.


Rémy, comme à son habitude, alla à l’essentiel. Il expliqua notre démarche : la peur de la transmission de l’autisme, nous ne voulions pas jouer notre vie à la roulette russe. Et puis, Rémy montra qu’il était récalcitrant à accepter n’importe quelle semence. S’il devait renoncer à une procréation naturelle, il fallait que ce soit pour les bonnes raisons. C’était dit. À ce moment-là, je n’ai pas su si Rémy soutenait ou non notre projet. Peut-être était-il en train de se dégonfler. J’ai furtivement tourné ma tête vers lui pour qu’enfin il comprenne. Qu’on était ici pour procréer et que c’était devenu désormais l’essence de notre couple.


Le docteur Sørensen l’écouta, l’air calme, l’attitude compatissante. Il y avait dans son regard quelque chose d’apaisant, limite hypnotisant. Ces regards qui savent insidieusement trouver les mots. Il s’en dégageait quelque chose, un charisme, je pense. En tout cas, ça ne semblait pas faire effet sur Rémy. Jusqu’au moment où le docteur lui dit :



Rémy se figea quelques secondes. Je vis ses mains se crisper sur les accoudoirs de sa chaise. Il cligna des yeux plusieurs fois, comme s’il cherchait à déchiffrer un code caché dans les mots du docteur. Mais il ne comprit pas encore ce qu’il en était.


Le docteur se leva et prit un feutre, puis se mit à nous dessiner des schémas sur son tableau blanc.



Rémy était circonspect. Il dit bien au docteur qu’il savait que l’autisme, c’était lié à plusieurs gènes et que c’était compliqué à diagnostiquer. Le docteur lui expliqua que ce qu’ils proposaient était expérimental et qu’ils auraient l’honneur de le tester. Et que, comme c’était expérimental, le prix de la prise en charge allait être réduit de moitié. Je sentis que Rémy n’accrochait pas. Je le voyais se recroqueviller légèrement sur sa chaise, ses doigts tapotant nerveusement sur ses genoux – ce tic qu’il avait quand quelque chose le dérangeait profondément. Mais, comme une idiote, j’ai interrompu le docteur en lui demandant qu’on en discute tous les deux.



Il me regarda alors avec une expression que je n’oublierai jamais. Un mélange de surprise, de tristesse et peut-être même de trahison. Comme si je venais de lui dire qu’il n’était pas assez bien, lui, tel qu’il était. Et là, j’entendis cette hallucination fort dans ma tête : « Mon ennemi, c’est la finance ».