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Temps de lecture estimé : 42 mn
08/07/25
Résumé:  Un petit village en pierre, des oliviers, des cyprès, des lavandes et des montagnes bleues en arrière-plan. Mais malheureusement, une jeune fille disparue.
Critères:  #policier #coupdefoudre fh campagne caférestau
Auteur : Amateur de Blues            Envoi mini-message
Meurtre rural

Au bout de trois heures de trajet à l’arrière de la voiture, je suis content d’arriver et de déplier mes articulations douloureuses. Je ne rajeunis pas, hélas mais ils disent que je dois travailler encore longtemps, que je vis de plus en plus vieux et cetera, et cetera. Je me mets toujours à l’arrière parce que cela évite de discuter. J’ai des collègues dont la conversation fait honte au service public. Ce sont des caricatures de flics.


Le paysage est magnifique. Un petit village en pierre, des oliviers, des cyprès, des lavandes et des montagnes bleues en arrière-plan. Cela fait longtemps que je n’ai pas quitté la ville et cette mission dans le sud du département me plait beaucoup. C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de meurtres dans ces campagnes quasi désertes. Je suis officier de police judiciaire de la gendarmerie nationale, un limier d’élite comme dit mon commissaire qui s’y connaît en élite. Il fait partie du Rotary Club.


Comme rien n’est jamais parfait, nous devons enquêter sur une disparition inquiétante, une jeune femme partie de chez elle hier matin et qui s’est évaporée dans la nature. On connaît malheureusement assez bien ce genre de scénario et bien qu’on soit là pour la trouver, on aimerait mieux ne pas être celui qui met la main dessus, si vous voyez ce que je veux dire. Mais cela ne gâchera pas le plaisir que j’ai à m’étirer au soleil de Provence, tournant le dos à mes chers collègues et observant avec attention la terrasse du café du village, bien ombragée, avec des nappes à carreaux sur les tables et des vieux qui ont délaissé leurs cartes pour nous regarder débarquer.


Entre le devoir et le plaisir, j’ai toujours su choisir. Je laisse donc mes collègues rassembler une meute devant la mairie pour fouiller les environs tandis que je m’installe sous la tonnelle, à côté des vieux. C’est l’avantage d’être un limier d’élite, j’ai carte blanche. Je lève les yeux quand la serveuse approche et j’ai le premier choc de la journée. Nos regards se croisent et je me perds aussitôt dans ses grands yeux clairs. Cette femme, la quarantaine un peu fanée, est la femme de ma vie. Je sais, c’est déjà arrivé souvent mais tout de même, à chaque fois …


Bon, je sais me tenir et je commande une citronnade qu’elle dépose gracieusement devant moi sans dire un mot. Je passe l’heure qui suit à attendre qu’elle revienne mais elle reste à l’intérieur. Je parle avec les vieux et comme toujours, j’apprends pas mal de choses. Les vieux sont unanimes, personne d’étranger au village n’est passé sur la place depuis trois jours et ils sont presque là vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Par contre, les avis divergent sur les raisons de la disparition. Louis penche pour une disparition volontaire.



Mais ses copains ne sont pas d’accord.



C’est elle. Sa voix est chaude comme le soleil du Sud. Je me retourne et je plonge à nouveau. Elle est belle et elle me sourit. La citronnade me monte à la tête et pour éviter de me ridiculiser, je règle ma consommation et je vais faire un tour dans le village. C’est un magnifique petit village, dressé en pente sur le flanc d’une colline, avec des rues étroites et ombragées. En flânant, je débouche sur la place de l’église, ramassée, aimable, construite au XIIe siècle me dit une plaque installée à côté de la porte. J’essaie d’entrer mais c’est fermé.


Je continue mon chemin. Devant chaque maison, il y a du romarin, du jasmin étoilé et des lauriers. Des roses trémières poussent entre les pavés des ruelles. J’arrive devant la mairie et j’entre. Il faut bien que je tente d’apprendre quelque chose. La secrétaire de mairie est boulotte et son décolleté ressemble à un dessert. Elle me regarde avec intérêt derrière ses lunettes. Un autre jour, j’aurais pu être tenté mais la patronne du bar m’a ensorcelé. J’apprends que le maire participe à la battue avec tous ses conseillers, que la commune compte 479 habitants et c’est à peu près tout. Je me renseigne sur la jolie petite église et Delphine, la secrétaire, me tend la clé, comme un cadeau qu’elle me ferait en suggérant que je vienne la lui rendre avant qu’elle ferme la mairie à dix-sept heures. Ce village est charmant.


Je redescend vers l’église mais je me perds un peu et je dois remonter la rue en pente. Il commence à faire chaud. Pas dans l’église. Dieu est bien au frais dans ce sanctuaire. Je fais quelque pas et découvre Laura, allongée sur l’autel, pleine de sang et les yeux vides, une espèce de poignard bizarre planté dans le torse. J’espère en tout cas que c’est Laura et qu’un serial killer n’élimine pas toutes les jeunes femmes du village. Je ne m’approche pas. Je sors mon portable pour appeler mes collègues, regarde tout ce qu’il y a à voir, les pieds nus de la jeune femme, le mégot roulé main au pied de l’autel, l’air affligé du Christ sur la croix et ressors dans la chaleur du village.


J’attends que les premiers agents arrivent pour sécuriser le périmètre et je remonte à la mairie. Je commence à en avoir plein les pattes. Je rêve d’une citronnade servie par mon amie sous la tonnelle. Delphine a l’air contente de me revoir mais elle devient très pâle quand je lui raconte ce qui arrive dans son village. Elle m’apprend que l’église a deux clés. L’une est celle qu’elle m’a prêtée et l’autre est entre les mains d’une vieille bigote qui assure l’entretien et l’ouverture les dimanches où il y a messe et qui habite dans le village d’à côté. D’après Delphine, personne ne peut prendre la clé à la mairie sans passer par elle, à part bien sûr, Monsieur le Maire et les conseillers municipaux. Personne n’est venu la demander depuis la chorale le mois dernier.


Je pense qu’il est temps d’aller visiter la fameuse coloc où habitait Laura. Il s’agit d’une vieille maison un peu délabrée, la dernière quand on sort du village par le haut, avant les genêts touffus qui embaument la colline. Un rideau bariolé remplace la porte, à se demander comment ça se passe en hiver. Comme je ne peux pas sonner, je rentre et je me retrouve dans une grande pièce peu éclairée, les fenêtres sont minuscules. L’espace est meublée de canapés, j’en compte quatre et de tapis. Deux jeunes hommes torse nus sont avachis dans un coin.



Comme ils ne m’ont pas invité à m’asseoir, je reste debout. Je ne me sens pas très à l’aise mais bon, je ne veux pas faire le vieux con non plus.



Ça leur coupe quand même le sifflet et je peux sortir retrouver la lumière. Je suis content de moi parce que j’ai réussi à garder mon sang-froid. Plus jeune, je leur aurais mis quelques mandales et attaché les menottes bien serrées dans le dos avant de les traîner en garde à vue. Mais j’ai passé l’âge. Je suis devenu cool. D’ailleurs, je ne crois pas ces deux énergumènes capables d’attirer cette jeune maraîchère dans une église.

Je rejoins mes équipiers, le maire et la plupart des habitants du village devant l’église. La scientifique est prévenue mais ils ne seront pas là avant une heure ou deux. Comme je n’aime pas les gens, je pense à m’éclipser quand je remarque une petite jeune femme assise sur les marches de l’église, la tête dans les mains. Visiblement, elle pleure toutes les larmes de son corps et tout le monde s’en fout. Je vais m’accroupir à côté d’elle et je prononce les mots d’usage avant de lui proposer de nous entretenir dans un endroit tranquille. Elle me regarde avec ses yeux mouillés, se demandant certainement si c’est pour l’aider ou pour lui attirer des ennuis.

Finalement, elle accepte de me suivre et nous remontons une fois de plus jusqu’à la mairie où la petite Delphine a déjà éteint son ordinateur. Mais c’est une personne très empathique et elle nous offre un thé. On s’installe avec la statue de Marianne dans la salle du conseil.



Comme elle hoche la tête, je poursuis.



Sur ce, elle éclate en sanglots et je comprends que je ne pourrai plus rien en tirer. Comme Delphine la souricette entre à ce moment, je lui demande comme un service personnel de réconforter la jeune femme et elle est ravie de la mission. Me voilà donc de nouveau dans la rue en pente. Vais-je descendre vers mes collègues et accessoirement la jeune morte ou monter vers la coloc ? Ma paresse naturelle me pousserait vers la descente mais je sens que j’ai plus à apprendre dans la chambre qu’Elsa m’a autorisé à visiter.

Je traverse la grande pièce à moitié vide sans même tourner la tête vers les deux épaves qui sont toujours à la même place et m’engage dans le couloir qui visiblement mène aux chambres. Cela réveille un des bons à rien qui me poursuit en criant :



Je ne l’écoute pas, pousse une porte. Mon regard tombe sur un slip sale au pied du lit, je ressors et pousse la porte suivante. Le lit est fait, la pièce sent bon, j’entre. Ces jeunes femmes qui se jettent dans le monde avec avidité, qui fréquentent des individus comme les deux types derrière la porte sont encore des gamines. Il y a un ours en peluche installé au milieu du lit, un petit bureau avec des cahiers et des stylos de toutes les couleurs bien rangés. J’aurais dû attendre que la jeune veuve soit en état de me faire visiter car je n’ai aucun moyen de savoir ce qui est à l’une ou à l’autre. Un seul ordinateur sur la table, à qui est-il ? Je feuillette les paperasses accumulées, farfouille un peu dans le tiroir des culottes pour voir si elles utilisent un godemiché, par curiosité malsaine j’avoue. Je me reprends, regarde autour de moi. Une vieille veste en treillis est accrochée à un porte-manteau derrière la porte. Je suis sûr que c’est à Laura. Je fouille les poches et trouve un petit carnet à spirale que j’empoche avant de m’en aller.


Une fois au soleil, j’appelle les collègues en uniforme pour qu’ils virent les pieds nickelés et qu’ils mettent des scellés sur la maison, puis la scientifique pour leur indiquer la chambre de la morte quand ils en auront fini avec l’église. Comme je redescend vers la mairie, je croise ma Delphine et la pauvre Elsa qui montent. La secrétaire de mairie m’explique qu’elle a proposé à la jeune veuve de l’héberger au moins pour cette nuit. Je la félicite et elle jubile. Puisque je l’ai sous la main, je lui demande où je pourrais trouver une chambre pour la nuit. Dans ces enquêtes, le temps est un facteur clé et je ne peux pas perdre des heures pour retourner en ville chaque soir. Du coup, Delphine semble regretter d’avoir proposé sa chambre d’ami. Elle m’indique une certaine Milou, en bas du village, qui a des chambres d’hôtes. Je la remercie, l’assure qu’on se reverra sûrement, ce qui ramène un joli sourire sur son visage sans malice.


J’appelle mon commissaire et lui explique que je vais avoir des notes de frais parce que je reste sur place. En même temps, je lui demande de faire son possible pour qu’on ait les résultats de l’autopsie et des analyses de la scientifique au plus vite. Le soleil est déjà bien bas sur la plaine, colorant d’ocre les façades en pierre des maisons. Je trouve que j’en ai assez fait pour aujourd’hui. J’ai faim et je descends lentement les rues pour trouver la maison de la dénommée Milou. En chemin, je croise le maire qui prend le frais devant son estanco, une bière à la main.



Le maire est un homme énorme, aussi large que haut, avec un ventre démesuré et une trogne de paysan rusé. Il porte des bretelles sur une chemisette à carreaux et je me moque bien de son avis. S’il soupçonnait un de ses concitoyens, il ne me le dirait pas, à cause de la réputation du village, tandis qu’un intermittent dans une coloc, ça ne mange pas de pain. Je le salue et continue ma descente. Je suis sûr qu’il avait d’autres bières dans son frigo.


L’adresse que m’a donnée Delphine est celle d’une grande maison dans une impasse, presqu’en bas du village. Il n’y a pas de sonnette et un simple rideau anti-mouches remplace la porte. Je me permets donc d’entrer dans un petit vestibule. Il fait frais dans cette maison.



Comme le silence persiste, je m’avance dans la pièce qui s’ouvre ensuite, une grande cuisine pleine de casseroles, d’herbes odorantes qui sèchent et de bouteilles de vin rangées dans des casiers horizontaux. Je reste là à regarder autour de moi avec émerveillement quand la femme dont je suis amoureux entre dans la pièce. Nous sommes aussi surpris l’un que l’autre. Elle ne porte qu’une culotte blanche et un débardeur vert printemps. La culotte moule délicieusement les lèvres de son sexe et le débardeur ne cache rien de ses seins lourds aux tétons dressés. Mais mon regard ne s’attarde pas et retrouve dans l’instant ses beaux yeux clairs. Elle a de si jolies rides en patte d’oie. Je crois que c’est ce qui me plait le plus chez elle.



Elle fait demi-tour et je profite de la rondeur de ses fesses. La culotte est un peu remontée d’un côté. C’est très érotique.



Bien sûr, elle n’attendait pas de réponse à sa pique. J’aime bien être piqué comme ça. Cela ne me vexe pas du tout. Je vois un saucisson qui pend au milieu des herbes et je me rends compte que je meurs de faim. Milou revient presqu’aussitôt avec une jupe en jean. Rien n’a changé pour le haut et quand elle me précède dans l’escalier qui mène à l’étage, je revois la blancheur du sous-vêtement. Toutefois, elle a rangé la fesse fugueuse. Elle a des mollets de sportive.

La chambre est spacieuse et sa fenêtre donne sur le jeu de boules et la terrasse couverte du café. En fait, bien qu’étant entré dans la rue au-dessus, nous sommes dans la même maison que le café de Milou.



Fripé ? Une nouvelle pique. Veut-elle me faire remarquer gentiment que je suis trop vieux pour elle ? Après tout, je peux être amoureux sans espérer quoi que ce soit. C’est l’histoire de ma vie. Je regarde par la fenêtre. Louis et ses copains ne sont plus attablés sous la tonnelle. Quelques jeunes hommes jouent à la pétanque, sans enthousiasme. Pourtant, leurs tirs font mouche à tous les coups. Qui peut poignarder une jeune agricultrice dans cette quiétude ?

En arrivant dans la salle fraîche du café, j’ai le plaisir de constater que la table est mise pour deux. Il y a du Viognier au frais dans un seau et une odeur délicieuse arrive de la cuisine. Milou entre, elle s’est changée et porte une sorte de grande robe hippie, très ample. En dehors de cette petite communauté de l’arrière-pays, plus personne n’ose porter ce genre de choses. Pourtant, elle n’est pas ridicule. Quand elle s’assied en face de moi, je remarque des boucles d’oreille avec une pierre bleue en pendentif qui rendent ses yeux encore plus verts. Elle a apporté sur un plateau du melon, des caillettes et un tian d’aubergines qui semble tout bonnement sublime. Je n’arrive pas à savoir ce qui me donne le plus de plaisir, du sexe ou de la gastronomie. Ce moment approche la perfection.

Elle me regarde pendant que je dévore, un sourire au coin des lèvres.



Je prie à cet instant qu’elle ne soit pas coupable parce qu’elle est tellement belle que je serai prêt à mourir ou à tuer pour elle. Comme je ne réponds pas, elle baisse les yeux avant de dire :



Je ne réponds pas tout de suite, j’en suis incapable. Pourtant, il faut bien que les mots finissent par sortir de ma bouche.



En vérité, je fuis simplement sa présence pour ne pas succomber. Une fois dans la chambre, je respire à fond et je m’allonge sur le lit. Il est temps d’étudier le petit carnet trouvé dans la poche de Laura. Ce sont des notes éparses et purement informatives. Il y a des horaires de train pour rejoindre Strasbourg. Je sais par mes collègues qu’elle est originaire d’Alsace et qu’un collègue, le pauvre, s’est chargé d’informer la famille. Il y a des rendements à l’hectare, froment, orge, sarrasin, seigle. Il faut croire que cette jeune paysanne n’était pas très familiarisée avec les nouvelles technologies. Il y a les coordonnées de la chambre d’agriculture, de l’agence bio, de la police de l’eau. La police de l’eau, tiens, il faudra que je leur demande si elle les a contactés et pourquoi. Il y a des contacts avec des mails et des numéros de téléphone pour la SAFER, la Confédération paysanne, la communauté de communes. Qui fait cela de nos jours ?


Que reste-t-il à me mettre sous la dent ? Pas grand-chose. Une page obscure tout de même et tout ce qui est mystérieux mérite d’être éclairé :

21435 = 4000

21436 = 7500

21437 = 3300

Est-ce qu’il s’agit d’argent ? Les nombres qui se suivent semblent des cotes, les références des poignards orientaux dans un musée ? Ensuite, je dresse la liste de ce que je vais faire le lendemain. Ce sera trop tôt pour les résultats de l’autopsie ou des analyses de la scientifique. Quant à l’ADN, n’en parlons pas, il faudra une semaine. Donc, je veux rencontrer tous les agriculteurs que Laura a contactés pour qu’on lui loue des terres, revoir Elsa si elle est en état de répondre à des questions, discuter avec le maire de possibles collectionneurs d’armes ou d’anciens d’Algérie dans le secteur. Je ne suis pas comme Laura et ma liste est dans ma tête. Je voudrais aussi passer du temps avec Émilie mais je sais qu’il ne faut pas. Peut-être un moment innocent au petit-déjeuner… J’ai trop mangé, je m’endors.


J’ouvre les yeux en pensant à ma logeuse. Malheureusement, mon refus d’hier soir n’a pas été compris et je déjeune seul. C’est à peine si elle m’apporte café et pain beurré, vêtue d’un boubou africain magnifique sous lequel ses seins s’agitent comme si de rien n’était mais le visage fermé et sans un mot. Je laisse échapper un soupir de frustration et reprends mentalement ma liste de tâches à accomplir. L’idée de commencer par une visite à la petite Delphine me redonne un peu de courage et je sors dans les rues parfumées. Je ne croise personne avant d’arriver à la mairie.

La porte est fermée. Je suis stupide. Hier, je n’ai pas fait attention aux jours d’ouverture et aujourd’hui n’en est pas un. Cela dit, Delphine m’a indiqué où elle habitait. Comme Elsa loge chez elle, cela fera d’une pierre deux coups. Et je repars à escalader les rues du village. Je vais revenir de cette enquête avec des mollets en béton. La secrétaire habite une petite maison tout en haut du village, avec un jardinet à l’arrière. Je frappe à la porte et comme personne ne répond, je contourne la maison pour voir ce qu’il se passe côté jardin. Les deux femmes sont là, assises au soleil sur un banc, des mugs à la main. Elsa est habillée comme la veille et son visage gris indique une nuit épouvantable. Mais mon amie à lunettes est fraîche et rose dans un kimono soyeux qui peine à contenir ses formes. C’est un appel à l’amour et elle le sait car elle rougit violemment quand elle me voit.



Elle ferme autant que possible le petit kimono qui ne cache rien de ses cuisses dodues, s’assure que je la regarde et file à l’intérieur, cramoisie.



Comme si elle avait guetté le moment propice, Delphine choisit cet instant pour réapparaître, vêtue d’un jean, d’un chemisier rose et maquillée avec soin. Elle m’apporte une tasse de café et s’assoit à côté d’Elsa pour lui passer un bras autour des épaules, sans me quitter des yeux. Je lui soutire noms et adresses des paysans que la victime a pu solliciter ces dernières semaines. Je lui demande aussi ce qu’elle sait des anciens d’Algérie.



Je récupère donc aussi l’adresse du maire, assure la jeune veuve que je découvrirai le secret de son amie et remercie encore la petite secrétaire qui me raccompagne jusqu’à la rue.



Je n’ai aucun projet concernant cette demoiselle mais j’avoue prendre un grand plaisir à flirter, c’est un art qui est en train de se perdre, entre les sites de rencontre et le politiquement correct. Il est évident qu’on ne peut pas coucher avec toutes les femmes qui nous plaisent. Mais le jeu de la séduction peut meubler une vie, la rendre plus intéressante.


En attendant, je récupère la voiture que mes collègues m’ont laissée en bas du village et en route pour la France profonde. J’ai mon GPS, les explications de Delphine mais je me perds quand même et quand le chemin de terre que je suis s’arrête dans la cour d’une ferme, je n’ai aucune idée de qui je vais y trouver. Je sors de mon véhicule. Une dame est sur le pas de sa porte, s’essuyant les mains avec un torchon et me regarde avec un peu d’inquiétude.

Je m’approche.



Je suis la dame à l’intérieur. Elle a la cinquantaine et il semble bien qu’elle ne fait pas beaucoup d’efforts de coquetterie, une vieille blouse tachée sur un pantalon à la couleur indéfinissable, des cheveux mal ficelés en queue de cheval et quelques kilos en trop au mauvais endroit. Sinon, elle a certainement dû être jolie mais la vie l’a abimée. Les poches sous les yeux trahissent les anxiolytiques.

Nous entrons dans une grande cuisine, une pièce magnifique, bien rangée et visiblement fonctionnelle où madame Duval semble être à sa place. Elle semble plus grande, mieux faite, ou alors c’est moi qui pense au déjeuner qu’elle va peut-être m’offrir.



Ses yeux sont devenus brillants. Elle est prête à éclater en sanglots. J’ai un problème avec les femmes qui pleurent. C’est quelque chose que je ne supporte pas. Du coup, j’ai envie de les prendre dans mes bras et ensuite, j’en tombe amoureux. Je ressens l’amertume de cette femme comme une injustice. Ses yeux qui brillent sont magnifiques et à coup sûr, elle mérite qu’on l’aime.

Mais je ne la prends pas dans mes bras. Je pose juste une main sur la sienne qui est rêche comme la main d’une femme qui a travaillé toute sa vie.



Le repas aurait été formidable. Cette femme fatiguée ne manque pas de charme avec ses yeux noisette et sa grande bouche mais j’ai un meurtrier à arrêter, moi. C’est ce que je dis le plus gentiment du monde. Il y a assez de la Milou que j’ai fâchée hier soir. J’utilise tout mon stock de tact et je repars. Je suis épuisé. Je déteste décevoir les femmes.


Je suis les indications de madame Duval et j’arrive dans une autre cour de ferme qui ressemble étrangement à la première, à croire que je suis revenu au même endroit. Mais la dame qui m’accueille n’est pas la même. Elle est vieille, grosse et revêche. Son mari n’est pas là et elle ne veut pas me parler ni que je l’attende. Je suis debout au milieu de la cour et la situation commence à m’agacer. C’est le moment que choisit le paysan pour débarquer en tracteur. Il en saute lestement et se rue sur moi.



La moutarde me monte au nez. Ce crétin est presque menaçant. S’il fait le moindre geste, je me ferai un plaisir de lui casser la figure.



Sa stupéfaction n’est pas feinte. La nouvelle n’est pas parvenue jusqu’à lui, pas de téléphone arabe chez ces arriérés. Nous entrons dans la cuisine qui a la même taille que celle des Duval mais pas le même aspect. Ici, ça ne sent pas très bon et tout à l’air sale. Sa femme a disparu. Le vieil Adrien ne me propose ni café ni apéro.



Nous traversons la cour pour entrer dans une grange remplie d’engins agricoles inutilisés et inutilisables, genre écomusée mais en vrac. Dans un coin, il y a quelques caisses. Adrien fouille dans son bazar un moment avant de relever la tête.



Quelques coups de fils et je repars. Il reste le Matthieu, la troisième ferme. Celui-là est un célibataire, d’après Delphine. Je suis les indications embrouillées de l’Adrien et je finis par arriver, assoiffé, empoussiéré dans une cour de ferme identique aux deux autres, à croire qu’à une certaine époque, ils avaient un modèle unique de construction.

Personne ne m’accueille. J’ai vu un tracteur dans un champ deux minutes avant d’arriver. Je fais demi-tour et me gare au bord de la route. Je suis sûr que le gars sur le tracteur m’a repéré mais il continue son sillon comme s’il n’avait rien vu. Les punks à chiens, les paysans et les cadres supérieurs ont ceci en commun qu’ils aiment bien faire tourner les flics en bourrique. J’attrape un bonbon à la menthe dans le vide poche de la voiture et je patiente.

Finalement, quand le champ est tout beau tout propre, le tracteur vient se garer à côté de ma voiture et une montagne de muscles en descend.



Il est roux, avec des petits yeux et le sourire en coin de celui qui se fout de ma gueule. Mais je n’ai pas envie de me fâcher avec les gens du pays. Je pourrais avoir envie de quitter la ville et de venir m’installer dans la région. Qui sait ?



L’après-midi est déjà bien avancée et je n’ai pas déjeuné. Cette affaire n’a plus besoin que d’un petit coup de pouce et elle sera certainement réglée demain. Je trouve que j’ai suffisamment fait pour la communauté et qu’il est temps de m’occuper de moi-même, domaine où je suis loin d’être aussi performant. Je reprends ma petite voiture et regagne le village. En entrant au café, je trouve Milou plongée dans un livre. Les vieux somnolent sur la terrasse et la salle est déserte.

Quand elle lève les yeux, je perds mes moyens. J’avais une remarque amusante prête à sortir et je l’ai perdue.



Je voulais parler de notre échec de la veille mais je n’ai pas pu. Elle me regarde un instant, comme pour deviner s’il y a un sens caché dans ma question. Puis elle répond avec désinvolture.



Je suis debout au milieu de la salle et elle me regarde pour voir comment je vais réagir. Mais j’ai une arme secrète.



Elle ne répond pas, ne me quitte pas des yeux comme pour découvrir des sous-entendus qui n’existent pas, puis elle hoche la tête. Je n’en demande pas plus et m’éclipse.

C’est allongé sur mon lit que l’intuition me vient. Pour vérifier, je reprends le petit carnet de la victime et l’ouvre à la page des nombres mystérieux. Je sais ce qu’ils signifient. J’appelle le service du cadastre à la préfecture.



La réponse corrobore le scénario que j’avais élaboré. Si les surfaces sont en mètres-carrés, l’ensemble fait plus d’un hectare. C’est ce que Laura cherchait. Maintenant que je sais qui, il me reste juste à savoir pourquoi. Mais je pense que demain, le légiste me donnera la réponse à cette question. L’esprit vraiment libre, je peux batifoler avec la forteresse Émilie toute la soirée.

Je mange mes chips en regardant du sport à la télé jusqu’à ce qu’on frappe à ma porte. C’est Milou. Elle est splendide avec un petit short en jean et un chemisier très léger qui montre son nombril. Tout me plait chez elle, même le nombril. Mais elle semble mal à l’aise. Elle me demande si on peut parler tout de suite et je lui propose de s’asseoir sur le fauteuil tandis que j’éteins la télé.



Elle est émouvante. C’est encore une claque que je reçois au creux de l’estomac. Je n’ai jamais voulu une femme à ce point. Je la rassure et nous partons pour la rivière qui s’avère n’être qu’un ru perdu au fond des bois.

L’endroit est magnifique. Je serais heureux d’être là même si j’étais seul. Je sais depuis longtemps goûter la solitude mais la présence de Milou derrière moi, tandis que j’admire son petit coin secret, est plus précieuse encore. La rivière dégringole de la colline en formant de petites cascades et au pied de chaque cascade, une vasque s’est formée. L’eau est turquoise et tout autour de nous, la forêt a pris soin de nous protéger du monde. Les pierres éclaboussées par les gouttelettes que le vent emporte sont couvertes de mousse.



Elle est entièrement nue et se précipite dans l’eau sans se soucier de l’effet que le spectacle de son corps en mouvement fait à mon organisme. Je l’aimais beaucoup en culotte mais elle est très bien sans. Je me déshabille rapidement et la rejoins. L’eau est délicieusement froide, le fond moussu mais je n’ai pas le temps de m’habituer qu’une bataille d’eau s’engage. Émilie joue comme une gosse et j’aime son rire. Nous terminons la séance sous la cascade, face à face, immobiles soudain. L’eau ruisselle sur son corps, dessinant des lignes de son visage à ses seins, créant une géographie que j’ai envie d’apprendre.


J’essaye de ne pas me jeter sur elle et elle ne semble plus avoir envie de rire. Le bruit de l’eau qui chute envahit tout l’espace, nous dispensant de parler. J’ai finalement peur qu’elle ait froid et je l’enlace. Son corps est glacé contre moi. Nous nous embrassons et j’oublie tout ce qui n’est pas le présent.

Je ne sais pas trop comment mais nous nous retrouvons allongés l’un contre l’autre sur une grande serviette de plage, secs déjà. Je bande comme un taureau et Milou joue avec ma bite. Elle a passé sa cuisse au-dessus des miennes et je sens son sexe humide se presser contre ma hanche.



Je ferme les yeux et je la laisse faire. La cascade couvre les autres bruits mais pas ceux de sa bouche qui aspire mon gland. Je meurs une première fois dans cet Éden perdu. Ensuite nous rentrons à la pension pour recommencer dès qu’on a passé la porte, debout dans l’entrée. La troisième fois est plus classique, plus lente et plus tendre. Ensuite, je suis si fatigué que c’est le trou noir. Je disparais dans le sommeil et ne sais même pas si nous avons dormi dans les bras l’un de l’autre.

Quand j’émerge, le lendemain, la fenêtre est ouverte et Milou a disparu. Mais je suis nu dans son lit et je peux imaginer ce que ce serait d’être là tous les matins. J’entends les vieux qui devisent déjà sous la fenêtre et sans bouger un orteil, je vois la culotte blanche qui m’avait ébloui avant-hier abandonnée sur une chaise. Il est temps de me remettre au travail, une dernière fois.

J’appelle le légiste. Il est trop tôt pour un rapport complet et nous n’avons encore aucun retour du labo. Mais une simple confirmation me suffirait.



Je descends au café en sifflotant et j’embrasse Milou sur la bouche devant les vieux qui applaudissent. Je lui indique que je n’ai pas le temps de déjeuner et je monte vers le haut du village. Arrivé à la mairie, je n’hésite pas une seconde et pousse la porte. Delphine est à sa place, ses gros seins blancs offerts comme sur un plateau, entourée de piles dangereusement instables de documents. Je ne me laisse pas griser par son sourire et demande à voir le maire. Il est dans son bureau. Je rentre sans frapper.



Je le regarde dans les yeux, je vois le moment où il va décompresser et se jeter sur moi. Juste à cet instant, j’ouvre la porte et laisse entrer mes collègues en uniforme. Ce métier, c’est une sorte de théâtre, c’est fatigant. Je passe devant Delphine, toute pâle et je l’assure qu’elle n’a rien à se reprocher, qu’elle m’a beaucoup aidé. Elsa est toujours chez elle, alors je reprends le chemin du haut du village. Je ne râle pas, il va bien falloir que je m’y habitue.

J’entre. La jeune veuve est assise à la table de la cuisine devant un café froid. Elle a des cernes épouvantables et elle tourne à peine la tête vers moi.



Elsa lève les yeux sur moi et me fait un tout petit sourire.



Je repars à la descente. En chemin, je trouve un banc à l’ombre et je m’assois. J’aimerais bien fumer une cigarette à cet instant mais j’ai arrêté il y a plus de vingt ans. Je dois faire des choix. En fait, ils sont déjà fait. Il faut maintenant que je les formule consciemment et que j’en évalue les conséquences. Cela prend du temps. Quand je me relève, l’heure a tourné et le banc est en plein soleil.

J’arrive sur la terrasse et je dois faire une pause pour accepter les félicitations des papys. Les nouvelles circulent vite dans le village.



Je les laisse à leurs réflexions et entre dans le café. Milou m’attend derrière son comptoir avec un petit sourire triste.



Elle m’embrasse sur la bouche et me tourne le dos, me laissant admirer son cul divin.