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Temps de lecture estimé : 10 mn
05/07/25
Résumé:  Un kebab croustillant, une ardoise cochonne, et Mustapha qui tartine mieux qu’il ne cause.
Critères:  #humour #érotisme #travail #lieupublic
Auteur : L'artiste  (L’artiste)      Envoi mini-message
L’ardoise et la langue

Chapitre 1 – Ardoise et sauce piquante



Au kebab Le Bosphore, on ne venait pas pour le décor.


Une enseigne un peu délavée, des tables en plastique marron, et une clochette de porte qui sonnait faux, comme un soupir de grille-pain fatigué. Mais les frites étaient croustillantes, la viande bien dorée, et la sauce blanche maison donnait à certains clients des pulsions dont ils n’osaient même pas parler à leur psy.


Derrière le comptoir, Mustapha, 52 ans, front brillant, poil dru, gestes précis. Un homme qui causait peu, mais dont les mains racontaient des romans turcs à chaque garniture.


Ce que personne ne savait, c’est que Mustapha n’écrivait jamais le menu du jour. Pas plus que les petites citations soigneusement inscrites à la craie rouge sur l’ardoise à l’entrée. Tous les matins, vers cinq heures trente, alors qu’il préparait les tomates dans un demi-sommeil, il découvrait le tableau déjà rempli, comme par magie.


MENU DU JOUR :

Maxi kebab-frites + boisson 7 €

« L’amour, c’est comme une sauce piquante. Ça réveille, ça brûle, et parfois… ça tache. »


La première fois, il a cru à une blague. La deuxième, à un coup de son neveu Lucas, un petit rigolo qui faisait des études de philo en jogging. La troisième, un client lui a dit :



Il n’a pas corrigé. Il a haussé les épaules. Et il a continué à couper ses oignons.


Au début, les citations étaient douces. Poétiques. Un brin mélancoliques, parfois coquines, comme des murmures glissés derrière un pita :


« Le corps a ses faims que la raison oublie. »

« Si ton ex te manque, rajoute de la harissa. »


Mustapha ne disait rien. Mais il lisait. Et chaque jour, une part de lui se dilatait un peu entre l’estomac et le caleçon. Pas du désir pur, non. Plutôt une chaleur ancienne, comme quand on ouvre une boîte d’épices exotiques, et que l’odeur vous renvoie dans une cuisine, un baiser, ou un décolleté mal refermé.


Un mardi, Josette, 64 ans, ex-secrétaire médicale et veuve expressive, est entrée, légèrement maquillée.



Il a haussé un sourcil, tout en badigeonnant la sauce blanche.



Elle s’est avancée, a posé sa main sur le comptoir.



Silence. Puis il a éternué. Une poussière de paprika, probablement. Josette est repartie avec un sourire et un supplément sauce piquante.



________________________




Le lendemain, Mustapha commençait à s’inquiéter. Pas des clients. De lui. Il rêvait la nuit. De lèvres brillantes qui glissent le long d’un cornichon trop humide. Et une fois, il s’est réveillé en érection après avoir rêvé d’une broche qui tournait en gémissant.


Il s’était levé, avait bu de l’eau. Avait ouvert la vitrine. Et dans la lumière blafarde de l’aurore, l’ardoise du lendemain était déjà remplie :


Tu crois que tu nourris les autres. Mais c’est toi qui as faim, Mustapha.


Et là, il a compris.


Ce n’était pas une blague.


Quelqu’un le connaissait. Quelqu’un glissait ses mots dans sa viande, et il avait envie de mordre. Pas dans un sandwich. Dans le mystère.




Chapitre 2 – La citation qui claque trop fort



Il y a des jours où l’ardoise s’enflamme. Où la craie n’effleure plus, elle trace un sillon brûlant entre les jambes et la mémoire.


Ce mercredi-là, Mustapha a découvert la phrase en plaçant une dosette dans la machine à café. Un trait rouge bien net. Une écriture nerveuse, un peu tremblante, comme si elle avait glissé d’un rêve dans un soupir.


Il a lu une première fois. Puis une seconde.


« Tu peux pas fuir le goût que ça t’a laissé sur la langue. »


Il a failli lâcher sa tasse. Le café a débordé, coulé entre ses doigts. Puis il a levé les yeux, regardé la rue encore vide.



À onze heures quarante-sept, les premiers clients sont arrivés.


Pas des habitués. Des visages nouveaux. Des gens venus lire la citation du jour. Certains prenaient une photo. D’autres s’arrêtaient, bouche ouverte, un peu comme devant une œuvre d’art… ou un souvenir trop longtemps refoulé.


Un couple est entré, silencieux. La femme, une grande brune en jupe plissée, a commandé deux kebabs. Puis, pendant que Mustapha tranchait la viande :



Elle a regardé son mari. Puis Mustapha. Puis le couteau.



Elle est repartie sans ses serviettes. Mais avec une graine chaude dans les yeux.


À treize heures douze, une étudiante a éclaté en sanglots au moment de payer.



Mustapha a tendu une canette, sans rien dire. Elle l’a serrée contre elle comme un doudou en aluminium.


Le soir, Mustapha est resté seul. Il a nettoyé la vitrine, lavé les sols, mais n’a pas effacé l’ardoise.


Il la fixait.


Et dans sa tête, le mot « langue » tournait en boucle.


Il a pensé à Yasmina. Encore. À sa bouche. À ses soupirs qui montaient quand elle disait : « T’es meilleur que la viande, toi. » Et de sa poche, il a sorti un vieux bout de papier. Jauni. Froissé. Qu’il n’avait jamais osé relire.


Je pars. T’es trop silencieux. Et moi j’ai faim.

Mais t’embrasses bien.

Tu devrais mettre ça au menu.


À trois heures dix-sept du matin, incapable de dormir, il est retourné au Bosphore. Et l’ardoise était vide.


Mais posée à côté, une craie. Rouge. Et un mot :


À toi maintenant.




Chapitre 3 – File d’attente et fantasmes kebabés



Le lendemain, à huit heures deux, il y avait déjà deux personnes devant Le Bosphore. Une prof de maths à la retraite et un type en costume qui sentait la cravate mal assumée.


Ils ne voulaient pas manger. Ils attendaient la phrase.


Mais Mustapha avait passé la nuit la craie entre les doigts, comme une verge de feu qu’il n’osait pas brandir. Trop peur d’éjaculer des mots qui diraient ce qu’il gardait enfoui depuis des années, il n’avait rien écrit.


Il avait essayé pourtant.


« L’amour est comme un pain pita… »


Effacé.


« Si la langue était un doigt… »


Trop graphique.


« Yasmina, reviens, je suis une broche vide sans toi. »


Beaucoup trop explicite.


En manque d’inspiration, il avait ouvert la boutique la boule au ventre et les lèvres sèches, l’ardoise vierge de citation.


À dix heures, ils étaient douze dans la file.


À onze heures quinze, un journaliste local débarquait. « Pour comprendre le phénomène kebab littéraire. »


À midi, Mustapha a craqué. Avec cette hésitation chaude qu’on ressent juste avant de poser sa bouche entre deux cuisses accueillantes, il a noté :


Parfois, le corps a faim d’autre chose.

Quelque chose qui ne se livre pas à domicile.


La file a murmuré comme un banc de sardines sensuelles. Quelqu’un a gémi. Légèrement. Un souffle. Un homme a lâché un « putain… » comme s’il venait de comprendre pourquoi sa femme l’avait quitté. Et Josette, dans un jogging léopard, a levé les bras au ciel.



La queue s’est allongée. Mais pas pour manger. Pour parler. Pour déposer des petits mots qui remplirent une boîte à frites vide sur le comptoir :


« J’ai toujours eu envie de suçoter les doigts de mon livreur. Est-ce grave ? »

« Depuis que je viens ici, j’ai recommencé à me masturber. Je vous déteste (merci). »


Mustapha lisait tout. Sans répondre. Mais à l’intérieur, quelque chose le remuait. Pas juste son entrejambe. Son cœur. Son désir.


À dix-sept heures vingt-six, il a eu sa première proposition directe. Une femme. Brune. Jean moulant. Regard liquide. Elle a commandé « ce que vous voulez, mais… à partager ». Puis elle a ajouté, en s’accoudant au comptoir, à côté du pot de ketchup :



Mustapha n’a pas répondu. Mais a rougi. Et la sauce blanche, dans sa main, a giclé trop tôt.


Le soir, il a tout nettoyé, puis a relu la phrase du jour.


Parfois, le corps a faim d’autre chose.


Il l’a effacée. Puis il en a écrit une autre. Comme un appel. Une invitation.


Je suis là. J’ai chaud. Et j’ai encore du pain.




Chapitre 4 – L’apparition (et la mise à nu)



Il était trois heures douze quand Mustapha l’a vue.


Il avait décidé de ne plus dormir et s’était calé dans l’arrière-salle, en embuscade derrière les cartons de sauce, la main crispée sur une louche. Et là, la porte a grincé. Une silhouette. Féminine. Le genre de forme qui vous réveille les souvenirs entre les reins. Blouson de cuir. Cheveux lâchés. Démarche lente.


Elle s’est avancée vers l’ardoise, et a écrit, d’un seul trait, sans trembler :


J’ai toujours eu le goût de toi dans la bouche.



Elle s’est figée. Puis s’est tournée.


Même visage. Même bouche. Même regard capable de te mettre à nu sans enlever un bouton. Il s’est levé. Pas trop vite. Les genoux avaient vieilli. Le cœur aussi. Mais la queue semblait fraîche.



Elle a souri. Et il a compris qu’il la désirait comme on a envie d’un plat interdit : parce qu’il fait du mal au bon endroit.



Ils ont parlé. De l’époque où elle volait les cornichons dans la réserve pour les sucer lentement. Des dimanches où ils faisaient l’amour dans la voiture, parce qu’il vivait encore chez sa sœur. De cette nuit où elle avait gémi si fort qu’un chien avait aboyé et réveillé tout le quartier.



Puis elle a enlevé son blouson. Sous le cuir : un débardeur blanc, tendu, sans soutien-gorge. Le genre de tissu qui épouse, mais n’excuse rien. Ils se sont déshabillés lentement. Pas parce que c’était romantique. Parce que les corps avaient changé. Et qu’il fallait négocier les angles.


Elle l’a poussé contre la vitrine. Il a gémi. De surprise. La vitre était tiède. Ce qu’ils ont fait après n’était pas élégant. C’était moite, maladroit, bruyant. Le rouleau d’essuie-tout y est passé. Deux pots de harissa aussi. Et une cuisse de poulet, oubliée trop près de l’action, a fini par tomber sur le sol en soupirant. Mais à la fin, couchés côte à côte sur le carrelage, entre deux serviettes usées, ils ont ri. Sans pudeur. Sans regret.



Elle a embrassé son torse, puis a murmuré :



Et à l’ouverture, sur l’ardoise :


Hier soir, j’ai tout mangé. Même ce que je ne croyais plus digeste.




Chapitre 5 – Les miettes du silence



Le lendemain matin, quatre heures trente, ils se retrouvèrent. Ils n’avaient pas allumé. Le néon du frigo clignotait à intervalles irréguliers, comme un dernier battement d’ailes. Mustapha, torse nu, une serviette sur les genoux. Yasmina, assise sur le comptoir, jambes croisées, robe remontée jusqu’aux hanches.


Pas de musique. Pas de mots depuis cinq bonnes minutes.



Il a tourné lentement la tête. Elle grignotait un morceau de pain pita froid. Du bout des dents. Comme on s’attaque à une blessure, à petites morsures.



Il a baissé les yeux. Elle a posé sa main sur la sienne. Doucement. Sans gestes inutiles. Un sourire lent s’est étalé sur son visage. Elle s’est approchée et l’a embrassé sur le creux de l’épaule.



Elle s’est levée et a écrit la phrase du jour, guillerette :


L’amour, c’est comme le pain tiède.

Si tu l’oublies, il durcit. Si tu le couvres, il moisit.

Mais si tu le partages, il te réchauffe les doigts.




Épilogue – L’ardoise et les corps



On dit que, depuis ce fameux mois d’avril, Le Bosphore n’est plus un kebab. C’est un phénomène. Un mythe croustillant.


Chaque matin, à l’ouverture, il y a la file.


Pas de ceux qui veulent juste manger. Ceux qui veulent ressentir.


Les couples s’embrassent devant l’ardoise. Les solitaires s’y confessent. Des profs de lettres y emmènent leurs élèves pour « comprendre la poésie du cumin ». Une influenceuse y a même enregistré un podcast :


Faire l’amour comme on roule un kebab : avec soin, souplesse, et la langue au bon endroit.


La dernière fois, un gars s’est agenouillé entre deux barquettes de frites pour demander la main de son amie. Elle a accepté, puis a pris un sandwich sans oignon. Parce qu’ « y a des limites au romantisme », a-t-elle dit.


Mustapha, lui, ne dit rien. Il prépare. Il écoute. Il sent. Ses gestes sont devenus plus lents. Plus sûres. Comme s’il sculptait du désir. Il ne signe pas les phrases. Mais tout le monde sait. Ce sont les siennes. Et parfois, celles de Yasmina.


Si tu veux savoir ce que je ressens, goûte ce que je te prépare.


L’amour ne se réchauffe pas. Il se ressert, avec un peu plus de sauce.


Et derrière la vitrine, dans la petite cuisine carrelée, il y a elle.


Yasmina.


Elle tartine. Découpe. Et parfois, elle s’arrête. Juste pour le regarder. Et lui, il sent sa bienveillance comme un frisson dans la nuque.


Ils ne s’embrassent pas devant les clients. Mais le soir, quand tout est fermé, qu’il ne reste que les odeurs et les miettes, elle le pousse contre la table en inox et lui glisse :



Sur le mur, maintenant, il y a une plaque, vissée discrètement, entre le menu et le pot de serviettes :


ICI, ON SERT CE QUI VOUS MANQUE.

(Et parfois, on vous le fait doucement entre deux commandes.)


Et si vous passez un jour, et que l’ardoise vous remue là où vous n’aviez pas prévu, ne résistez pas. Commandez. Laissez fondre. Et surtout, léchez vos doigts. Parce que, chez Mustapha, ce serait presque une offense de partir sans vous salir un peu.




FIN